Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
La lumière frappe la case avec la précision d’un verdict. Sho lève les yeux, agacé, plissant les paupières sous l’éclat pâle qui s’abat sur lui comme un projecteur trop brutal.
— Tch… toujours moi, hein…
Sa voix ne tremble pas, mais sa mâchoire se crispe. Le fouet claque une fois dans l’air, sec, nerveux, comme pour rappeler qu’il est encore là. Qu’il existe encore.
— Vas-y. Montre-toi.
Le Néant lui répond par ce qu’il fait de mieux : rien.
Un silence épais. Collant. Intentionnel. Puis la voix revient. Douce. Venimeuse. Moqueuse.
— Me montrer ? Pourquoi faire ?
Un léger rire glisse entre les cases, presque complice.
— Tu sais que t’aimes mieux me haïr dans le noir…
Sho ne bouge pas. Son regard reste droit. Mais ses épaules se tendent d’un millimètre.
Une pause. Calculée.
Puis le ton change. Plus bas. Plus proche. Presque affectueux.
— Rin… vivante et morte à la fois…
Le nom tombe comme une goutte de poison.
— Un pied dans le vide. Un autre dans ton cœur.
Sho inspire lentement par le nez. Le fouet pend à sa main, immobile.
— Et toi, Sho…
Un souffle de sarcasme s’infiltre dans chaque syllabe.
— Toi, t’étais inutile dans les deux cas.
Quelque chose serre derrière ses côtes. Pas une douleur franche. Plutôt un creux. Un souvenir qui refuse de rester enterré. Il ne réagit pas tout de suite. Il ferme les yeux brièvement. Une seconde à peine. Comme pour vérifier qu’il respire encore.
— Essaye encore, dit-il enfin, la voix basse, râpeuse. T’as pas touché le bon nerf.
— Non ?
La voix siffle, plus froide maintenant.
— Tu courais, Sho. Toujours en retard. Toujours après les drames.
Un bruit sec. Un éclat tombe au sol.
— Le héros qui arrive quand il n’y a plus rien à sauver.
Un deuxième miroir se brise. Puis un troisième. Une pluie de fragments scintille autour de lui. Dans chaque éclat, une image figée.
Rin. À genoux. Le regard vide.
Jun. Essoufflée. Du sang sur les mains.
Aya. Recroquevillée. Trop petite pour porter autant de peur.
Même lui. De dos. Toujours de dos.
— Mais regarde, Sho…
La voix se fait presque tendre. Presque compatissante.
— Regarde ce que t’as laissé derrière toi.
Sho baisse lentement les yeux vers les éclats à ses pieds. Les reflets tremblent. Se déforment. Tentent de l’engloutir. Ses poings se serrent. Longtemps, il ne dit rien. Puis il relève la tête. Son regard est fixe. Clair. Fatigué, oui. Mais vivant.
— J’ai été là…
Sa voix est calme. Cassée sur les bords, mais solide au centre.
— Je suis encore là.
Il inspire. Ancre ses pieds sur la case qui tremble sous lui.
— Et je reste debout. Même si ça te fait chier.
Le silence retombe. Un vrai silence, cette fois. Pas un piège. Pas une illusion. Juste… une suspension. Raku ne répondra pas. Pas tout de suite.
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La lumière change. Subtilement. Mais tout le monde la sent. Une autre case s’allume.
Toge.
Il baisse lentement les yeux. La lueur est douce, presque bienveillante, et c’est ça le pire. Elle ne brûle pas. Elle écrase. Son estomac se noue. Sa gorge se contracte aussitôt, comme si son corps avait compris avant lui. Il déglutit. Ça fait déjà mal.
En face de lui, une case frémit à peine.
Yuta.
Toujours étendu. Immobile. Ses paupières closes, son souffle si léger qu’on pourrait le confondre avec l’absence. Endormi… ou suspendu entre deux ordres qui refusent de le lâcher.
Toge le voit. Et ça suffit à lui couper l’air.
La voix de Raku s’élève, plus proche que jamais. Elle n’est plus au-dessus. Elle est autour. Dans l’espace entre deux battements de cœur.
— Il dort encore, hein…?
Un sourire invisible glisse dans le ton.
— C’est ta voix qui l’a bercé. C’est ta voix qui pourrait le réveiller... Ou... Le tuer...
Le sol grince. Du ciel noir, quelque chose descend. Une lame d’ombre. Longue. Fine. Parfaite. Elle ne tombe pas : elle choisit sa trajectoire.
Yuta.
Son cou.
Son cœur.
La lame vibre, impatiente, comme si elle se nourrissait déjà de la décision à venir.
— Dis-le, murmure Raku, presque tendre. Sauve-le.
La lame ralentit. S’arrête à quelques centimètres de la peau.
— Hurle.
Le mot claque.
— Tu sais ce que ça coûte. Tu sais ce que ça fait. Mais tu ne veux pas le perdre, n’est-ce pas ?
Toge serre les poings si fort que ses doigts tremblent. Les veines de son cou s’illuminent faiblement, traçant des lignes douloureuses sous sa peau. Sa voix cherche une issue. Elle pousse. Elle frappe de l’intérieur. Il lutte. Chaque mot qu’il connaît est une arme. Chaque syllabe, une bombe. Chaque silence… un pari. Il ferme les yeux. Sa respiration se casse. Devient irrégulière. Un tremblement incontrôlable secoue ses épaules.
— …Pas encore… pas maintenant…
Sa voix n’est presque plus qu’un souffle. Un filet de sang glisse à la commissure de ses lèvres, chaud, amer. Il ne l’essuie pas. Il n’a plus de main libre. Toute sa force est là : retenir.
La lame effleure la joue de Yuta. Juste une caresse. Un avertissement. Puis elle se dissipe, se dissolvant dans l’ombre comme si elle n’avait jamais existé.
Le silence est atroce. Puis Raku rit. Pas fort. Juste assez pour que ça s’insinue sous la peau.
— Hmm… décevant.
Un pas imaginaire se rapproche.
— Mais tellement divertissant de te voir trembler…
Sa voix descend encore, presque un secret soufflé à son oreille.
— Tu tiendras combien de tours comme ça, petit Inumaki ?
Toge ne répond pas. Il reste figé sur sa case, une main plaquée contre sa gorge brûlante, les yeux ouverts mais perdus quelque part entre Yuta et le prochain mot qu’il ne doit pas dire. Et pour la première fois depuis le début du jeu, il comprend vraiment : Ce n’est pas son pouvoir que Raku attaque. C’est sa retenue.
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Et l’échiquier continue de respirer. Une pulsation sourde. Puis une autre. La case de Nanami s’illumine. Il ne se lève pas. Il ne sursaute pas.
Il est déjà assis, droit comme une colonne intacte au milieu d’un édifice en ruine. Les poings posés sur ses genoux, le dos droit, le regard fixé droit devant lui. Pas défiant. Pas fuyant. En attente. Comme s’il savait depuis le début que ce moment viendrait.
L’air se déchire doucement. Raku glisse dans l’espace, élégante, tranchante, sa présence coupante comme une lame passée trop près de la peau.
— Toujours aussi stoïque, Nanami… Toujours à faire semblant de ne rien regretter…
Devant lui, une silhouette se forme. Floue. Instable. Une présence qui hésite à exister. Peut-être Haibara. Peut-être un autre visage qu’il a porté trop longtemps dans le silence. Un collègue. Un élève. Un ami. Quelqu’un qu’il n’a pas sauvé. Ou qu’il n’a pas retenu.
La silhouette sourit à moitié. Un sourire doux. Trop doux pour ce lieu. Puis le décor se met à tomber.
Des livres brûlés chutent lentement du ciel, pages noircies, titres effacés, idéaux calcinés.
Une horloge sans aiguilles s’écrase au sol dans un bruit creux.
Une autre fond contre un mur invisible, le temps se diluant comme une erreur qu’on refuse de corriger.
La voix de Raku se fait plus intime. Plus précise.
— Et si tu les avais laissés tomber pour rien ? Et si toute cette rigueur… cette droiture… n’était qu’une excuse ?
Un pas autour de lui.
— Une excuse pour ne pas te battre autrement. Pour ne pas admettre que tu aurais pu faire plus. Ou pire… que tu aurais pu vouloir autre chose.
Nanami ferme les yeux. Longtemps. Son souffle est lent. Régulier. Il laisse les images passer. Les noms. Les horaires. Les décisions prises trop vite, ou trop tard. Il ne nie rien. Puis il rouvre les yeux. Il ne parle toujours pas.
Mais ses poings se ferment lentement sur ses genoux. Les phalanges blanchissent. Une tension sourde traverse ses avant-bras. Pas de colère explosive. Une pression contenue.
Le silence autour de lui change. Il devient dense. Épais. Lourd comme une vérité qu’on ne peut plus tordre.
Nanami relève très légèrement le menton. Son regard ne cherche pas la silhouette. Il traverse Raku. Il traverse le jeu. Il ne dira rien.
Parce que certaines réponses ne sont pas des mots. Parce que certaines culpabilités ne disparaissent pas : elles se portent.
Et quelque part, dans les strates invisibles de l’échiquier, une microfissure apparaît. Infime. Mais réelle. La Reine observe. Une case après l’autre. Un pion après l’autre. Et pour la première fois depuis le début du jeu, quelque chose ne se brise pas comme prévu…
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La case de Rin s’illumine soudain, d’un blanc presque coupant.
La lumière la frappe de plein fouet. Pas chaude. Pas douce. Clinique. Comme un projecteur braqué sur une faute qu’on s’apprête à juger.
Rin sursaute, puis plisse les yeux en grognant, une main levée pour se protéger l’espace d’un instant.
— Oh. Enfin…
Elle souffle, un rire sec coincé dans la gorge.
— Je commençais à croire que t’allais me zapper jusqu’à la fin, saloperie de sorcière…
Elle se redresse lentement. Ses muscles protestent encore, son crâne bourdonne, mais elle tient debout. Elle secoue ses mains comme pour chasser un engourdissement. Le maquillage a coulé un peu, une trace noire tirant sous son œil jusqu’à la joue. Elle l’essuie du pouce, sans délicatesse.
— Sérieux… même dans l’enfer, j’ai pas le droit à une pause digne de ce nom.
Autour d’elle, le damier respire. Les cases adjacentes s’enfoncent puis remontent, comme si le sol hésitait à la laisser partir. La règle est là. Elle la sent. Une tour. Droite. Frontale. Limitée… mais solide.
Rin inspire profondément.
— J’suis peut-être une pièce de ton jeu, Raku…
Elle lève la tête, défi dans le regard.
— …mais je vais te rayer le damier à coups de pied.
La lumière autour d’elle vacille, se resserre. Une aura fine se forme, bleutée, froide comme du verre prêt à céder. Pas explosive. Contrôlée. Tenue à la bride. Elle n’attaque pas. Pas encore. Puis la voix tombe. Moqueuse. Sucrée. Calculée.
— Ah… la petite tour oubliée…
Un pas invisible autour d’elle. Le ton se fait faussement compatissant.
— Celle qu’on ne remarque que quand elle bloque le passage. Celle que même sa meilleure amie ne reconnaît plus.
Une pause. Volontaire. Cruelle.
— Ça fait mal, hein ? Elle a dit : « Rin qui ? »
Le monde se fige une fraction de seconde.
Rin serre les poings. Lentement. Très lentement. Les veines de ses bras s’illuminent d’un bleu froid, pulsant au rythme d’un cœur qui refuse de lâcher. Sa mâchoire se crispe. Mais elle ne craque pas.
— Continue de parler, connasse.
Sa voix est basse. Stable. Tranchante.
— J’vais te répondre avec des faits. Et un poing dans ta gueule.
Un rire glisse dans l’air. Léger. Bref. Puis… silence. La lumière de la case pulse une seconde fois. Un déplacement est autorisé.
Rin regarde autour d’elle. Évalue. Les lignes. Les pièges. Les distances. Elle ne se précipite pas. Elle choisit. Puis elle avance. Tout droit. Une case. Puis une autre. Le sol grince mais tient. Les mains noires qui tentaient de percer à proximité se rétractent, contrariées. Le damier gémit, comme vexé qu’elle respecte la règle tout en la défiant.
Rin s’arrête net, plus proche du cœur du plateau. Pas assez pour être imprudente. Suffisamment pour être vue. Elle lève les yeux vers le palais invisible. La lumière autour de Rin se fige. Puis… elle se fissure. Un craquement sec traverse l’échiquier, comme une vitre trop tendue. Le blanc éclate en fragments silencieux, et le monde bascule sans qu’elle ait bougé d’un centimètre. Le damier disparaît. Elle n’est plus debout. Elle est ailleurs.
Une pièce étroite. Trop familière. Des murs gris. Une fenêtre fendue. Une odeur de pluie froide et de métal. Rin reconnaît l’endroit avant même d’avoir le temps de réfléchir.
— …Non.
Un vestiaire. Un ancien. Celui d’avant. Des casiers cabossés. Des bancs trop durs. Et au centre… elle. Plus jeune. Les cheveux attachés trop serrés. Les mains tremblantes. Le regard dur, déjà fatigué. Elle serre ses bandages avec trop de force, comme si ça pouvait contenir autre chose que des blessures.
Des voix résonnent. Hors champ. Floues. Mais nettes dans l’intention.
— Elle fait trop de bruit.
— Elle se croit plus forte qu’elle est.
— C’est pas une vraie exorciste.
— Elle compense, c’est tout.
Rin, celle actuelle, serre les dents.
— Fermez-la…
Mais la scène continue. Implacable.
La Rin plus jeune lève les yeux vers la porte. Quelqu’un devait venir. Quelqu’un n’est pas venu. Un rire nerveux lui échappe. Elle essuie une larme avant qu’elle ne tombe, se relève trop vite, fait semblant d’aller bien.
Raku parle enfin. Douce. Satisfaite.
— Tu te souviens ? Ce jour-là, tu t’es dit que si tu devenais assez bruyante… assez violente… assez solide… plus personne ne pourrait t’ignorer.
La Rin du souvenir sort du vestiaire. Seule. La porte se referme. Un clic minuscule. Définitif.
Raku insiste, enfonce la lame.
— Et pourtant… même maintenant… On t’oublie encore. On te traverse. On te laisse derrière quand ça compte vraiment.
Le décor tremble. Les murs se rapprochent.
— Dis-moi, Rin… Combien de fois t’as serré les poings juste pour pas supplier quelqu’un de rester ?
Le silence est lourd. Poisseux.
Rin baisse la tête. Ses épaules tremblent. Une seconde. Puis elle relève le visage. Ses yeux brillent. Pas de larmes. De rage contenue.
— …Ouais.
Sa voix est rauque. Cassée. Mais droite.
— Je m’en souviens.
Elle regarde la version plus jeune d’elle-même. Puis Raku. Puis le vide.
— Et tu sais quoi ? J’ai survécu à ça !
Elle inspire profondément. Son aura bleue pulse, plus vive, plus dense.
— J’ai pas crié pour qu’on me regarde. J’ai frappé pour avancer.
Le vestiaire se fissure. Les voix se déforment.
— Ce souvenir, tu peux le garder, Raku. Moi, j’avance avec.
Le décor éclate. Rin retombe sur l’échiquier, à genoux, une main au sol. Son souffle est court. Mais elle est toujours là. Et cette fois… Raku n’a pas ri.
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Du côté des cousins, l’air vibre encore faiblement autour d’eux, comme une peau qui n’aurait pas totalement cicatrisé.
Megumi inspire profondément, comme s’il essayait d’aspirer autre chose que l’air vicié du domaine. Ses épaules restent hautes, tendues, prêtes à encaisser. Le damier sous leurs pieds pulse faiblement, indifférent à leurs doutes.
— Tu crois qu’elle va revenir ? demande-t-il enfin.
Sa voix est basse, contrôlée.
— Tu crois qu’elle a trouvé Gojo ?
Le nom reste suspendu une fraction de seconde, trop lourd pour être lâché à la légère. Megumi ne regarde pas Souta tout de suite. Il observe le palais au loin, ses lignes impossibles, comme si la réponse pouvait s’y cacher.
Souta met un moment à répondre. Il hausse lentement les épaules, geste las, presque fataliste, sans quitter l’horizon déformé des yeux.
— « Échec au roi »… répète-t-il à voix basse, comme s’il goûtait l’amertume des mots.
Il laisse filer un souffle par le nez, un rire sans humour.
— Raku n’emploie pas ce genre de formule pour rien. Si elle l’a dit, c’est qu’elle pense l’avoir atteint. Pas physiquement… mais là où ça fait mal.
Il tapote brièvement sa tempe du doigt, puis laisse retomber sa main.
— La vraie question, c’est pas “est-ce qu’elle l’a trouvé”. C’est… est-ce qu’elle l’a ralenti assez longtemps.
Megumi serre la mâchoire. Ses doigts se crispent, puis se relâchent.
— Gojo n’est pas du genre à tomber sans bruit.
— Justement, répond Souta sans détour. Quand un type comme lui se tait, c’est rarement parce qu’il est mort. C’est parce qu’il est occupé à se battre contre quelque chose que personne d’autre peut encaisser.
Un silence s’installe. Pas vide. Chargé.
Le palais de l’Oubli semble pulser, comme s’il respirait à leur rythme.
— Est-ce qu’il est encore en état de jouer ? reprend Souta, plus bas. Peut-être pas selon ses règles à elle.
Il tourne enfin la tête vers Megumi. Son regard est dur, mais lucide.
— Mais Gojo, quand on lui renverse l’échiquier… il n’essaie pas de replacer les pièces.
Un bref rictus.
— Il brise la table.
Megumi ferme les yeux une seconde. Inspire. Expire.
— Alors faut qu’on tienne jusqu’à ce qu’il arrive là.
Souta hoche la tête.
— Ou jusqu’à ce qu’on arrive à elle avant.
Ils regardent à nouveau le trône au loin. Le jeu continue. Mais, quelque part sous le damier, quelque chose commence déjà à se fissurer.