Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte

Chapitre 8 : Tu existes

3421 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 22/01/2026 21:10

[ NOTE ]


Si tu sautes un chapitre ici, le domaine te bouffera avant même que tu comprennes les règles. - Fushiguro Megumi





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Gojo avance, lentement, à tâtons. Ses doigts frôlent les dalles, effleurent les arêtes incertaines d’un sol qui n’en est plus un. La matière n’a plus de consistance fixe : elle hésite entre le plein et le vide, comme si le domaine testait chaque appui avant de décider s’il mérite d’exister. Il ne regarde pas. Il ne peut pas.


Les pulsations de l’échiquier s’entrechoquent sous sa peau, se superposent, se contredisent. Des flux qui devraient être limpides se brisent en échos parasites. Trop d’informations. Trop de mensonges imbriqués. Son Sixième Œil est inutile, noyé dans le chaos, saturé par une architecture qui refuse toute lecture cohérente.


Alors il continue de fermer les paupières. Le noir est plus fiable que ce qu’on lui montre ici. Il écoute. Le frottement infime de l’énergie sous les dalles. Le rythme irrégulier du domaine, semblable à une respiration malade. Il ressent les variations de pression, les micro-déséquilibres, les zones où la réalité hésite à se maintenir. Il déduit, morceau par morceau, comme on reconstruit un monde à partir de débris.


Trois pas. Trois cases. Peut-être. Chaque mouvement est une hypothèse. Chaque appui, un pari. Il murmure dans un souffle, plus pour se rassurer que pour calculer :

Trois de plus… et je devrais atteindre…


Il s’interrompt. Une vibration remonte le long de sa jambe, sourde, intrusive. La dalle sous son pied se dilate, comme un muscle qui se contracte. Un battement. Puis un autre. Un souffle de néant lui lèche la cheville. Le domaine le sent.


— Satoru…


La voix surgit dans l’air, douce et lasse, presque réelle. Pas une attaque. Pas une provocation. Juste… une présence familière, posée exactement là où la garde baisse.


Il fronce les sourcils. Redresse lentement la tête, sans ouvrir les yeux.

— …Nanami ?


Sur une dalle voisine, une silhouette se dresse. Droite. Impeccablement droite, malgré le sol instable. Costume froissé. Cravate de travers. Le regard est vide. Pas hostile. Pas accusateur. Vide comme une évidence trop longtemps évitée. Mais le visage est celui de Nanami. Calme. Tranchant. Intègre.


— Tu continues d’avancer, dit la silhouette. Même après avoir échoué. Encore. Et encore.

Chaque mot tombe sans colère. Sans ironie. Comme un constat professionnel.


Gojo baisse les yeux. Les mâchoires se serrent. Un muscle tressaute le long de sa tempe.

— Ce n’est pas toi…

Il ne lève pas la voix. Il ne débat pas. Il constate.


La silhouette ne réagit pas. Ne contredit pas. Elle se contente de le regarder encore une seconde, puis, lentement, se dissout dans l’ombre, comme si elle n’avait jamais eu besoin d’exister plus longtemps que ça. Le vide reprend sa place. Un instant passe. Peut-être deux. Puis une autre forme se matérialise.


Plus jeune. Plus fine. Des épaules moins larges. Des yeux noirs, fatigués d’avoir trop vu trop tôt. Une voix douce, presque nostalgique.

— Tu n’as jamais voulu sauver le monde, Satoru.


Gojo reconnaît immédiatement la présence. Son souffle se fait plus lent. Plus lourd.


— Tu voulais juste sauver quelques personnes.


Il reconnaît Geto. Ou plutôt… ce que le domaine extrait de lui. Le reflet d’un souvenir trop brûlant pour être ignoré, trop précis pour être totalement faux.


— Et tu as échoué.


Cette fois, la phrase ne tombe pas comme un reproche. Elle tombe comme une vérité nue. Gojo ne répond pas. Il n’essaie pas de nier. Il n’essaie pas de se justifier. Les mots n’ont aucun poids ici. Il reprend simplement sa marche, un pas après l’autre. Chaque dalle tremble sous lui. Certaines glissent comme du verre mouillé. D’autres gémissent, protestent, se déforment sous son poids.

Il glisse une fois. Le cœur rate un battement. L’espace se dérobe. Il se rattrape de justesse, les bras en croix, le souffle coupé. Un instant suspendu. Puis il se redresse. Toujours debout. Toujours avancé. Même quand le domaine lui murmure qu’il n’aurait peut-être jamais dû l’être.


 

Puis… Une main noire jaillit de la dalle suivante. Pas une apparition spectaculaire. Pas une attaque annoncée. Juste une irruption brutale, comme si le sol avait décidé de le happer. Griffue. Lourde. Sourde. Elle tente de l’agripper à la cheville.


Gojo réagit par instinct. Il bondit, trop tard, trop mal. Son pied glisse. L’équilibre cède. Il chute, heurte violemment la tranche d’une case voisine, roule sur une surface instable qui se déforme sous son poids. La dalle ondule, plie, gémit presque. Il s’arrête à genoux, le souffle arraché de sa poitrine.


La voix revient aussitôt. Pas plus forte. Juste plus proche. Froide et caressante à la fois. Celle de Raku.

— Tu ne peux pas les sauver. Pas tous.

Les mots s’infiltrent, se glissent entre ses respirations hachées.

Et chaque pas t’éloigne d’eux, Satoru.

Un rire léger, à peine un souffle.

Regarde-toi.

Le silence s’épaissit autour de lui, comme pour forcer l’image.

Roi sans trône. Sauveur sans lumière…

Elle rit encore. Doucement. Avec une cruauté presque tendre.

Tu joues sans autorisation ? Attends-toi à perdre encore davantage…


Gojo halète. Sa gorge brûle. Un goût métallique envahit sa bouche. Le sang coule de sa lèvre, fin filet rouge sur une peau trop pâle, se perdant dans le noir mouvant sous lui. Il ne voit toujours rien. Mais il sait. Il sait où il est. Il sait ce qu’elle tente. Il sait ce qu’elle attend.


Il se redresse lentement. Les bras pendent un instant, lourds, engourdis. Ses épaules tremblent, puis se stabilisent. Les poings se ferment, lentement, jusqu’à faire craquer ses phalanges.

— Tant que j’avance… je ne tombe pas.

Sa voix est basse. Râpeuse. Mais ferme. Il marque une pause. Inspire. Le sang coule encore, mais il ne l’essuie pas.

— Tant que je marche, je ne perds rien.


Un silence suit. Pas vide. Attentif.


Puis, dans le lointain, la voix de Raku murmure, presque affectueuse, comme on rassure une proie qui lutte encore :

Pas encore… Satoru. Pas encore…


Autour de lui, le sol vibre comme un cœur malade. Les dalles palpitent. Le néant hurle sans son. Des voix chuchotent à la limite de l’audible, tentant de le tirer vers l’immobilité, vers l’abandon. Mais il est debout. Et malgré tout, malgré l’aveuglement, malgré la douleur, malgré le mensonge du monde, il avance.



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Ailleurs… Une lumière pâle s’élève doucement sous les pieds de Souta. Pas franche. Pas chaude. Une clarté malade, hésitante, comme si même l’échiquier doutait de ce qu’il s’apprête à faire.


La voix de Raku flotte à nouveau, douce, presque caressante, et pourtant chargée d’un tranchant invisible :

— Vous vous tenez si près tous les deux… mais ce jeu ne tolère pas les binômes trop soudés.

Un souffle.

— L’un de vous doit danser. L’autre… attendre.

La lumière pulse une fois.

— C’est au second fou blanc de jouer.


Megumi réagit immédiatement. Sa main se tend, presque trop vite, comme s’il pouvait attraper Souta avant même que la case ne décide.

— Attends. Ne bouge pas tout de suite.

Sa voix est ferme. Trop calme pour être honnête.


Souta lève les yeux. Croise son regard. Il n’y a ni panique, ni bravade excessive. Juste cette lucidité qui le rend parfois insupportablement courageux.

— C’est moi, dit-il simplement. Elle veut me tester, pas toi.


— C’est justement ça, le problème.


Le silence entre eux est court, mais chargé. Souta esquisse un sourire — nerveux, un peu fatigué, mais vrai.

— Fais-moi confiance. C’est une case en diagonale. Je saute, j’atterris, je respire. C’est tout.


— Souta…


Il hoche la tête. Franc. Décidé.

— Je reviens, cousin.

Puis il pose le pied.


Une seule dalle de plus. Un déplacement banal. Un pas qui, ailleurs, n’aurait même pas mérité d’être remarqué. Mais l’échiquier n’est jamais simple. La dalle gronde aussitôt. Un bruit sourd, viscéral, comme un râle étouffé sous la pierre. La lumière se brise. Un hurlement de brume noire explose autour de Souta, l’engloutit jusqu’aux épaules. Des chaînes surgissent du vide, pas projetées, nées de l’ombre elle-même. Elles s’enroulent autour de ses bras, de son torse, de ses poignets.


— MEGUMI !

Sa voix se déchire dans l’air, éraillée par la surprise et la douleur. Il se débat, les muscles tendus, mais chaque mouvement fait vibrer les chaînes, qui se resserrent aussitôt, pulsant comme des veines gorgées de malédiction.


La case de Megumi reste figée. Froidement gelée. Il tente d’avancer. Rien. Il force. L’air lui résiste. Une pression invisible le plaque à sa place.

— NON ! SOUTA !

Il hurle, la voix brisée par l’impuissance. Ses doigts s’enfoncent dans la dalle sous lui, mais le plateau ne cède pas. Une barrière d’ombres s’élève entre eux. Transparente. Parfaitement cruelle. Il le voit encore. Mais il ne peut plus rien faire.


La voix de Raku s’insinue alors entre les battements de leurs cœurs, presque attendrie :

— C’est ça, l’amour fraternel… Regarder… sans pouvoir intervenir.


Les chaînes tirent d’un coup sec. Souta bascule. Il tombe. Pas de chute spectaculaire. Pas de vent. Pas de cri prolongé. Juste un arrachement brutal, comme si le monde l’avait lâché. Un gouffre sans fond s’ouvre sous lui. Pas de ciel. Pas de sol. Rien.


Suspendu dans l’obscurité, les chaînes le maintiennent crucifié dans le vide. Elles palpitent lentement, régulièrement, comme des artères saturées de malédiction, reliées à un cœur qui n’est pas le sien. Son souffle est court. Son regard cherche, inutilement.

Et la voix revient. Douce. Venimeuse. Elle ne résonne pas. Elle s’insinue.

— Tu es toujours celui qu’on pousse en avant, n’est-ce pas, Souta ?

 

Le vide autour de lui palpite à peine, comme si le Néant retenait son souffle.

 

— Celui qu’on envoie tester. Celui qu’on sacrifie quand il faut gagner du temps.

 

Les chaînes vibrent encore autour de ses poignets. Elles ne serrent plus autant, mais elles sont là. Présentes. Lourdes. Comme un rappel.

 

— Le pion brillant. Le premier exposé. Le bouclier qu’on place devant… Jamais le roi. Jamais le pilier.

 

Souta halète. L’air est rare ici, épais, comme filtré à travers une eau noire. Chaque inspiration tire sur sa poitrine. Autour de lui, la brume se condense. Des formes apparaissent, sans transition, comme si elles avaient toujours été là.

 

Une cuisine trop silencieuse.

Une silhouette féminine de dos.

Une voix qui parle… mais jamais pour lui.

Une mère qui ne se retourne jamais.

Un homme flou. Une présence absente. Une voix sans visage.

Un père qui n’a jamais vraiment été là.

 

Puis plus rien. Juste une pièce vide. Un vieux futon. Un bureau et une chaise usés. Pas de lumière.

 

— Tu n’existais pas vraiment…

 

Les voix reviennent. Pas une seule. Plusieurs. Superposées. Comme des souvenirs qu’on n’a jamais vraiment vécus mais qu’on vous a répétés assez souvent pour qu’ils s’impriment.

 

« Il est brillant mais instable »

« Il est dangereux »

« C’est une anomalie »

« Il faut le brider »

« Il est trop instable »

« Il finira par se briser ou par tuer quelqu’un »

« C’est Megumi, le pilier »

 

Le nom résonne plus fort que les autres.

 

Souta serre les dents. Son corps se débat, mais ce n’est pas la douleur qui le fait trembler. C’est la familiarité de ces phrases.

— Taisez-vous…

Sa voix est rauque. Abîmée. À peine audible.

 

Raku se rapproche encore. Pas physiquement. Conceptuellement. Comme si elle s’installait dans l’espace juste derrière sa nuque.

— Même toi… tu ne sais pas si tu existes vraiment.

 

Les chaînes se resserrent d’un cran. Pas pour immobiliser. Pour rappeler.

— Sans Megumi… qui es-tu ?

Un battement.

— Sans Gojo… es-tu encore un élève ?

Un autre.

— Et si tu tombais ici…

Le vide se dilate sous lui. Un gouffre sans fond. Sans repère.

— …combien de temps avant qu’on t’oublie ?

 

Alors l’image vient. Brutale. Megumi, plus loin. Debout. Stable. Avançant sans se retourner. Le monde brûle derrière lui, mais il continue.

 

Souta sent quelque chose se fissurer. Pas dans le décor. En lui.

— C’est faux !

 

Le cri sort arraché. Instinctif. Pas réfléchi. Pas stratégique. Son énergie jaillit, noire, dense, presque violente. Pas maîtrisée : affirmée. Elle pulse comme un refus viscéral. Un éclat d’encre qui fend la brume. Les chaînes grincent. Vibrent. Résistent. Puis cèdent. Une à une.

Elles explosent en éclats sombres, projetées dans le néant comme des fragments d’un mensonge trop tendu.

 

Raku rit. Pas moqueuse. Pas cruelle. Sincèrement ravie.

— Vraiment ?

Le mot s’étire, glissant sur l’échiquier.

— Alors prouve-le, Souta.

Sa voix se fait plus fine. Plus précise.

— Montre-moi que tu existes.

Un temps.

— Seul.

 

Le décor se retourne sur lui-même. Pas une explosion. Pas une attaque. Un retrait. La chute recommence. Mais cette fois, il n’y a pas de chaînes. Il heurte une dalle. Durement. Le souffle coupé. Une douleur sourde remonte dans ses côtes. Une case unique. Isolée. Parfaite.

Autour : le néant.

 

Il reste là, à genoux, les poings plantés dans la pierre froide. Sa respiration est brisée. Son corps tremble encore des secousses précédentes.

— Putain…

Le mot est bas. Usé. Mais vivant.

 

Sa respiration est rauque. Inégale. Chaque inspiration brûle encore là où les chaînes l’ont tenu.

Il ferme les yeux un instant. Longtemps.

{Calme-toi.}

{Respire.}

 

Il compte. Pas par habitude. Par nécessité.

Un.

Deux.

Trois.

 

Ses doigts tremblent encore, mais ils lui obéissent. Il les ouvre. Les referme. Sent la dalle sous sa paume. Réelle. Froide. Stable.

— …J’existe, souffle-t-il.

 

La voix de Raku ne revient pas tout de suite. Et c’est pire. Dans ce silence, les images persistent. Pas projetées. Pas imposées. Rappelées.

 

La mère qui ne se retourne pas.

Les voix dans le dos, jamais en face.

Les comparaisons constantes.

Toujours “après”. Toujours “à côté”.

 

Souta serre les dents.

— Ouais… j’ai été poussé devant.

Il relève lentement la tête. Son regard accroche le vide.

— Ouais… j’ai pris des coups au propre comme au figuré.

Un rire sec lui échappe. Bref. Sans joie.

— Mais j’ai aussi avancé.

Sa voix gagne en consistance. Pas plus forte. Plus ancrée.

— J’ai choisi d’y aller. J’ai choisi de protéger. J’ai choisi de rester.

Il se redresse lentement, les genoux encore douloureux, le dos droit par pur entêtement.

— Et j’ai choisi de revenir.

 

Un frisson traverse la dalle sous ses pieds. Comme une reconnaissance contrariée. Le Néant d’Ébène n’aime pas les réponses qui ne passent pas par la peur.

 

Quelque part, très loin, la voix de Raku revient enfin. Moins joueuse. Plus attentive.

— Intéressant…

Le mot flotte, suspendu.

 

Souta inspire une dernière fois. Profondément. Puis lève le regard vers l’obscurité qui l’entoure.

 

— Tu veux savoir qui je suis sans eux ?

Un sourire bref. Fatigué. Mais réel.

— Je suis celui qui tient encore debout quand tu pensais m’avoir effacé.

Il se redresse et plante ses pieds sur la dalle.

— Et je vais sortir d’ici.

Le néant se contracte imperceptiblement.



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À quelques cases de là, Gojo avance toujours. Chaque pas est une négociation silencieuse avec le domaine. Chaque dalle qu’il frôle répond par un frémissement différent, certaines vibrent comme une peau vivante, d’autres restent mortes, trop mortes. Il ne regarde pas. Il n’ose plus. Les yeux clos, il a abandonné toute lecture spatiale classique.

 

Il s’oriente autrement. Par résonance. Par absence. Par ce qui résiste encore. Son aura blanche pulse à peine, contenue, comme un cœur qui bat trop doucement pour ne pas attirer l’attention. Il avance lentement, le dos droit malgré la fatigue, les épaules lourdes de coups qu’il n’a pas encore pris, ou qu’il a déjà encaissés ailleurs.

 

Et soudain… Il s’arrête. Pas brusquement. Instinctivement. Un frisson le traverse, net, précis. Une vibration qui n’appartient ni au décor, ni à la Reine, ni à l’échiquier. Une fréquence imparfaite. Irrégulière. Vivante.

 

Il tourne la tête très lentement, comme s’il craignait que le simple mouvement ne fasse disparaître ce qu’il perçoit. Il tend ses sens, affine ce qu’il ressent. Il écoute au-delà du bruit du Néant.

 

— Ce n’est pas du décor… murmure-t-il. Ce n’est pas une illusion…

 

Il inspire. C’est un cœur. Un souffle. Brisé. Désordonné. Essoufflé. Quelqu’un qui a tenu trop longtemps sans droit au repos.

 

Gojo avance d’un pas. Le sol accepte son poids. Puis un deuxième. Il s’arrête encore, ajuste, contourne une zone trop silencieuse. Une dalle grince sous son talon ; il se fige, attend que le domaine se calme. Puis, lentement, il entrouvre un œil. Juste assez.

Une silhouette se dessine à quelques mètres. Debout, tendue. Les poings serrés, la tête baissée. Les épaules affaissées, mais pas brisé.

 

— Souta…

Le nom sort sans emphase. Pas comme un appel. Comme une constatation.

 

Le garçon relève la tête. Son visage est tiré, marqué par la peur et la colère, mais ses yeux s’illuminent aussitôt, incrédules.

— Gojo… ?

 

Pendant une fraction de seconde, aucun des deux ne bouge. Comme si le domaine lui-même retenait son souffle, surpris par cette collision imprévue.

 

Puis Gojo sourit. Un sourire fatigué. Un peu tordu. Celui qu’il garde pour les moments où il est encore debout mais plus invincible.

— Tu tombes bien, dit-il. J’allais justement perdre patience.

 

Souta laisse échapper un souffle nerveux, presque un rire. Il hésite, regarde autour d’eux, vide, les cases, les pièges invisibles, puis revient vers lui. Un pas. Deux.

Et sans vraiment réfléchir, il le serre brièvement dans ses bras. Rien de spectaculaire. Juste une étreinte maladroite, trop courte, mais sincère.

 

— C’est moi ou t’as vieilli ?

 

Gojo rit. Un rire rauque, discret, presque étouffé, mais réel. Un rire qui n’a rien d’arrogant. Juste humain.

— Ferme-la, morveux… Je t’ai senti arriver à trois cases de là.

 

Il pose une main sur l’épaule de Souta. Le geste est simple, mais ancré. Comme pour vérifier qu’il est bien là. Qu’il n’est pas un autre piège.

 

Ils restent un instant immobiles, au bord du néant, entourés de cases instables et de silence tordu. Pas de triomphe. Pas de certitude. Juste une présence partagée.

 

— Content de te retrouver, souffle Gojo.

Son regard se perd un instant dans l’obscurité mouvante.

— Tu peux pas savoir depuis combien de temps je te cherche…

Et pour la première fois depuis longtemps, dans ce jeu truqué, quelque chose tient encore debout.



Le jeu continue... rendez-vous samedi entre 19h30 et 22h pour la suite...

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