Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
Chapitre 9 : Tu détruis, mais tu avances
1515 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 24/01/2026 19:29
Juste après l’accolade, un souffle passe entre eux. Pas un vent. Quelque chose de plus subtil. Une oscillation dans l’air, comme si le domaine venait d’enregistrer une anomalie.
Gojo garde sa main posée sur l’épaule de Souta. Pas une étreinte. Une ancre. Ses doigts s’enfoncent légèrement dans le tissu, assez pour dire je suis là, assez pour dire je te tiens. Ses yeux restent clos, mais son aura, jusque-là tendue comme un fil prêt à rompre, se calme. Se range. Se stabilise autour d’eux comme une respiration retrouvée.
— T’as tenu bon, murmure-t-il.
Sa voix est basse, râpeuse, mais sincère.
— Bien joué.
Ce ne sont pas des mots de mentor. Ce sont des mots d’égal à égal.
Souta laisse échapper un souffle qui ressemble presque à un rire. Pas vraiment de l’amusement. Plutôt un relâchement brutal, le genre qui vient quand on réalise qu’on n’est plus seul à porter le poids.
— Tu reviens toujours au bon moment.
Il y a dans sa voix quelque chose de fragile, vite rattrapé par une légèreté de façade. Un réflexe.
Mais sous leurs pieds, la dalle gronde. Ce n’est pas immédiat. D’abord une vibration sourde, profonde, comme un battement de cœur trop lent. Puis la surface palpite, irrégulière, vivante. La matière se contracte, se détend. Refuse leur présence. Une lumière crue jaillit soudain. Blanche. Brutale. Sans chaleur. Elle n’éclaire pas : elle expose.
Et alors vient la voix de Raku. Douce. Lisse. Venimeuse jusque dans ses silences.
— Vous trichez.
Le ton est presque amusé. Presque indulgent. Comme une institutrice surprise de voir deux enfants se tenir la main pendant un examen.
— Deux pièces sur la même case…
Une pause. Calculée.
— C’est indécent.
L’air se plie. Pas comme sous une pression, mais comme sous une décision. L’échiquier grince, chaque case résonne comme un engrenage forcé. Les lignes noires et blanches se déplacent d’un demi-degré, juste assez pour rendre toute stabilité impossible. Puis vient le claquement. Sec. Net. Définitif. La lumière explose.
Gojo a à peine le temps de serrer l’épaule de Souta une dernière fois. Son aura se hérisse instinctivement, tente de se déployer, mais le domaine l’attrape avant.
— Ngh !
Le cri est bref. Arraché. Involontaire. Son corps est soulevé d’un coup, arraché à la dalle comme une poupée dont on coupe les fils. L’Infini n’a pas le temps de s’installer. L’espace autour de lui se retourne, se contracte, et le projette en l’air, hors de la case, hors du lien.
— GOJO ?!
Souta tend la main. Le geste est réflexe. Désespéré. Inutile. Ses doigts ne saisissent que le vide encore chaud laissé par l’aura de Gojo. Une fraction de seconde, il croit sentir une résistance, puis plus rien.
Gojo disparaît. Avalé par la lumière. Rejeté par l’échiquier. Comme s’il n’avait jamais été là. Le silence retombe d’un bloc. Et cette fois, Souta est seul sur la case.
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Gojo tombe. Mais pas dans le vide. Il y a d’abord cette sensation trompeuse, l’absence de sol, l’apesanteur, puis quelque chose accroche. Une résistance artificielle. Calculée. Une case. Façonnée sur mesure. Polie pour lui. Une illusion trop précise pour être accidentelle. Un piège qui ne cherche pas à l’écraser, mais à le faire consentir.
Le décor se fige. Un pont. L’après-midi. L’air est chaud, sec, immobile. Suspendu hors du temps. Des silhouettes passent autour, lentes, floues, privées de visages, des corps sans intention, des figurants d’un souvenir qui ne leur appartient pas. Le monde tourne au ralenti. Chaque bruit arrive trop tard. Chaque mouvement semble retenu par une main invisible.
Au centre du pont : lui. Gojo. Plus jeune. Les lunettes légèrement baissées sur l’arête du nez. Le regard acéré, trop lucide pour son âge. Les épaules droites, mais tendues, comme si son corps savait déjà que quelque chose d’irréversible était en train de se jouer.
Et face à lui…
Geto. Silencieux. Les bras ballants. Calme d’une façon presque douloureuse. Pas menaçant. Pas hostile. Juste… décidé. Un voile de tristesse passe dans ses yeux, si bref qu’on pourrait croire l’avoir imaginé.
— Adieu, murmure-t-il.
Le mot tombe doucement. Puis, après une respiration :
— Mon ami.
Cette fois pourtant… Gojo ne reste pas figé. Il avance. Un pas. Puis un autre. Lentement. Délibérément. Chaque mouvement résonne dans l’espace comme un gong sourd, profond, trop lourd pour ce décor fragile. À mesure qu’il approche, la lumière autour vacille, les contours tremblent, comme si le souvenir lui-même hésitait à continuer sous ce regard-là.
Comme si le décor se souvenait aussi.
Geto baisse les yeux. Son sourire n’a rien de moqueur. Il est fragile. Résigné. Le sourire de quelqu’un qui a déjà accepté la fin.
Dans l’oreille de Gojo, la voix de Raku glisse. Proche. Intime. Presque tendre.
— Pas de doute cette fois. Pas d’hésitation. Fais ce que tu fais le mieux, Satoru.
La main de Gojo se lève. Autour de lui, un halo d’énergie violette se forme. Fin. Stable. Pas explosif. Pas arrogant. Juste… présent. Une puissance contenue, prête à obéir.
Geto ne recule pas. Ne se défend pas.
— Tu n’as jamais su pardonner… n’est-ce pas ?
Ses paupières se ferment doucement.
Gojo ne crie pas. Il ne tremble pas. Mais sa voix… se fissure.
— Tu m’as abandonné…
Ce n’est pas une accusation lancée. C’est une vérité arrachée. Le souffle est bref. L’instant se brise. Un bras tendu, un geste. L’onde violette frappe. Net. Précis. Un bruit sourd, comme un cœur qu’on écrase dans la poitrine du monde. Une lumière aveuglante engloutit tout, puis retombe.
Silence. Geto tombe. Un genou. Puis l’autre. Son corps s’affaisse lentement, presque avec élégance, avant de s’écrouler sur le bitume froid.
Autour, personne ne réagit. La foule sans visage continue de marcher. Indifférente. Immuable. Comme si rien d’important ne venait d’avoir lieu.
Raku s’insinue à nouveau dans l’esprit de Gojo. Toujours douce. Toujours acide.
— Voilà. Tu l’as sauvé… à ta manière.
Mais Gojo ne bouge plus. Ses jambes cèdent. Il tombe à genoux, lourdement, les poings ancrés dans la dalle du pont comme s’il cherchait à s’y retenir. Son souffle est court. Ses pensées s’emballent. Trop vite. Trop fort.
— {Non. Ce n’est pas ce qui s’est passé. J’ai hésité. Je voulais le comprendre. Je voulais le ramener.}
Raku reprend, implacable.
— Mais tu ne l’as pas fait. Et cette version… Elle te va mieux.
La voix se fait plus dure.
— Tu n’as jamais su réparer, Satoru. Tu détruis.
Les dents de Gojo se serrent. Les muscles de sa mâchoire tremblent.
— ARRÊTE !!
Le cri fend le faux ciel. Il résonne, roule, se perd… sans jamais percer l’illusion.
Un rire. Sec. Froid. Puis le silence retombe.
Gojo reste là. Agenouillé. Les yeux ouverts désormais, et pourtant toujours aveugle au jeu de l’échiquier. Il lève lentement le visage vers le crépuscule figé, la gorge serrée, le regard brûlant d’une lucidité douloureuse.
— {Tu salis tout. Même lui. Même les souvenirs. Mais si je vois encore son visage… C’est que je l’ai pas perdu. Pas vraiment. Et tant que je l’ai pas perdu… je peux encore avancer.}
Il se redresse. Lentement. Les jambes tremblent. Le souffle est instable. Mais il est debout.
Son aura pulse. Faiblement. Mais elle est là. Stable. Consciente. À lui.
— Je vais vous retrouver, souffle-t-il.
Les noms sont murmurés comme des balises dans le noir.
— Souta. Megumi. Aya. Tous.
Il inspire profondément.
— Et toi, Raku…
Un silence lourd s’installe.
— …je vais t’éteindre.
Pas par colère. Pas par vengeance. Mais parce que certaines choses ne se laissent pas salir sans réponse. Parce que réparer, parfois, commence par refuser le mensonge. Il referme les paupières, serre les poings. Puis avance. Un vrai pas. Pas dicté par l’illusion. Pas imposé par une case.
— Allez, Satoru…
Un souffle traverse l’air figé.
— L’avenir, c’est devant.
Et pour la première fois depuis longtemps, Gojo Satoru n’avança pas pour gagner, mais pour retrouver ce qu’on avait tenté de lui voler.