Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
[ NOTE ]
Tu veux comprendre ce qui se joue ici ? Alors lis le chapitre précédent. Chaque oubli… est une faute sur l’échiquier. Raku'En
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La case de Toge n’est qu’un écrin d’ombre. Pas une obscurité ordinaire. Une obscurité figée, compacte, si dense qu’elle semble absorber le son avant même qu’il ne naisse. Il n’y a pas d’air ici. Pas de vent. Pas d’écho. Le silence n’est pas pesant : il est total, comme si le monde, à cet endroit précis, avait oublié d’exister.
Toge est là. Assis contre ce qui devrait être un mur, mais qui n’a ni surface, ni température, ni texture. Juste une résistance invisible, froide, indifférente. Les jambes repliées contre lui, les épaules rentrées, la tête légèrement penchée vers l’avant comme pour protéger sa gorge. Sa respiration est courte, hachée, irrégulière. Chaque inspiration lui brûle la poitrine. Chaque expiration laisse derrière elle une douleur sourde, comme une lame qu’on retire trop lentement.
Ses lèvres sont fendues. Le goût du sang est sec, métallique, familier. Ses yeux, mi-clos, fixent un néant sans profondeur, sans réponse.
(Ça suffira pas…)
La pensée traverse l’obscurité sans écho, sans retour.
(Ils sont trop loin… Je les sens plus. Plus leurs voix. Plus leurs pas. Juste… le vide.)
Sa main tremble lorsqu’elle remonte jusqu’à sa gorge. Ses doigts effleurent le collier gravé de runes, usé par les combats, par la sueur, par la peur. Là où sa voix loge. Là où elle brûle. Là où elle saigne. Chaque rune semble vibrer faiblement sous sa peau, comme si elles savaient. Comme si elles attendaient.
(J’ai dit : “Dormez tous”.)
(J’ai cru bien faire.)
(J’ai voulu protéger.)
Une contraction violente lui serre la poitrine.
(Mais maintenant… ils sont coincés. Tous. Par ma faute)
Des visages surgissent malgré l’obscurité. Pas des illusions complètes. Des fragments. Des contours. Maki, figée, les dents serrées. Yuta, étendu, immobile. Panda, trop silencieux. Jun, le regard vide.
Sa gorge se noue. Il murmure, presque sans voix, les syllabes se brisant avant même de naître :
— …Maki…
— …Yuta…
— …Panda…
— …Jun…
Leurs noms flottent une fraction de seconde… puis disparaissent, avalés par le néant. Une larme glisse le long de sa tempe. Elle n’a même pas le temps d’atteindre sa joue. Toge l’essuie d’un geste sec, brutal, presque honteux. Il n’a pas le droit de s’effondrer. Pas ici. Pas maintenant. Il inspire. Mal. Il se redresse lentement, les jambes tremblantes, les muscles engourdis, le souffle court. Il vacille un instant, une silhouette fragile dans un vide absolu, puis se stabilise, appuyé contre rien.
Il lève la tête. Même s’il n’y a rien à voir.
(Même si vous m’entendez pas…)
(Faut tenter.)
(J’ai plus grand-chose à perdre.)
Ses doigts se crispent autour du col de sa veste. Sa gorge se tend. Une vibration sourde naît au creux de sa poitrine, profonde, primitive, douloureuse. Pas une technique élégante. Pas une incantation maîtrisée. Un cri qui attend depuis trop longtemps. Une seule fois. Une dernière.
Son corps tremble tout entier lorsque l’énergie maudite se condense, sauvage, instable, déchirante. Les runes de son collier s’illuminent brutalement. Sa gorge brûle. Sa vision se trouble. Et alors… Dans un éclair de pure volonté, sa voix se brise dans un hurlement arraché à l’âme :
— RÉVEILLEZ-VOUS !!!
Le mot déchire l’échiquier. Pas comme un son. Comme une onde. Une déflagration sèche, violente, presque primitive, qui traverse le Néant d’Ébène comme un coup porté au cœur même du domaine. Les cases vibrent. Les murs invisibles se fissurent. Des craquelures de lumière blanche éventrent l’ombre compacte.
Le silence explose. À travers tout le plateau, les corps endormis frémissent. Une main tressaute. Un souffle revient. Une paupière tremble. Le domaine gémit, désaccordé, blessé.
Toge tombe à genoux. Sa gorge le brûle atrocement. Du sang coule librement cette fois, maculant son menton, sa veste, ses doigts. Il halète, la tête basse, incapable de parler davantage. Mais il sourit. Faiblement. Épuisé. Vrai. Parce que le silence n’est plus seul. Parce que, quelque part, ils se réveillent.
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Jun se redresse d’un coup, comme tirée hors d’un cauchemar par une force brutale. L’air lui arrache la gorge lorsqu’elle inspire. Sa voix sort cassée, trop sèche pour être un cri, trop forte pour être un simple souffle.
— Mais… !
Le mot reste suspendu, inutile. Elle tourne sur elle-même, le regard affolé, cherchant des silhouettes, des présences familières. Le Néant d’Ébène lui renvoie seulement des reflets distordus, des ombres qui ne répondent pas.
— Non… Toge ?!
Cette fois, sa voix tremble. Pas de réponse. Pas même un écho. Juste ce silence déformé, trop vaste, trop vide. Elle le comprend avant même de le formuler : il n’est plus là. Pas déplacé. Pas caché. Arraché.
Son souffle se coupe net. Une pression sourde s’abat sur sa poitrine, comme si quelque chose s’y était effondré de l’intérieur.
— Jin… Toge… murmure-t-elle, la voix déjà plus basse, presque incrédule. C’est pas vrai…
Ses mains s’abattent contre le sol damier dans un bruit sec. Une fois. Puis une seconde. La pierre est froide, indifférente, immuable. Elle frappe encore, les doigts crispés, jusqu’à sentir la douleur remonter dans ses poignets, preuve dérisoire qu’elle existe encore, elle. Pas de larmes.
Juste cette colère muette, épaisse, qui s’accumule derrière ses côtes. La rage de ne pas avoir vu. De ne pas avoir compris. De ne pas avoir pu tendre la main à temps. Ses épaules tremblent, mais elle ne s’effondre pas. Elle serre les dents, le regard durci, fixé droit devant elle comme si elle défiait le domaine lui-même.
— Vous n’avez pas le droit… souffle-t-elle, à peine audible. Vous n’avez pas le droit de nous prendre comme ça.
Ses poings restent ancrés dans le sol. Elle inspire lentement, profondément, forçant le chaos à reculer d’un centimètre à l’intérieur d’elle. La peur est là. La perte aussi. Mais sous tout ça, quelque chose s’allume. Une détermination froide, dangereuse. Et Jun se promet, sans le dire à voix haute, que cette fois… quelqu’un paiera.
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Aya se redresse à moitié, comme tirée hors d’une eau trop profonde. Ses muscles protestent, engourdis, mais ses doigts, eux, ne lâchent pas la peluche. Elle la serre contre sa poitrine comme un point fixe dans un monde qui se dérobe. Son esprit est encore brouillé. Les pensées se chevauchent, se heurtent. Des noms glissent sans s’ancrer. Des visages sans contours. Son crâne bourdonne, saturé d’échos qui ne lui appartiennent pas.
Puis, au milieu de ce chaos… Quelque chose s’aligne. Un battement. Puis un autre. Pas le sien. Ses yeux s’écarquillent légèrement. Elle retient son souffle. Elle ne voit rien. Elle ne comprend pas encore. Mais elle entend. Une voix qui n’est pas une voix. Un cri sans son. Une volonté qui s’est fendue pour atteindre les autres.
— …Non…
Le mot sort à peine de ses lèvres, brisé, instinctif. Sa gorge se serre, son cœur cogne trop fort.
Elle sait. Sans savoir comment. Sans pouvoir l’expliquer. Quelqu’un vient de payer un prix.
Ses doigts se crispent dans la peluche, jusqu’à froisser le tissu. Ses ongles s’enfoncent. La douleur la maintient ancrée.
Alors, dans ce vide où les souvenirs lui échappent encore, Aya ferme les yeux.
Et elle appelle. Pas avec des mots articulés. Pas avec une technique. Mais avec ce qu’il lui reste de plus intact : le lien.
(Trouve-le.)
(Aide-le…)
Sa voix intérieure tremble, mais elle ne cède pas. Elle s’étire, fragile et obstinée, à travers le damier mouvant, à travers les murs d’ombre, cherchant cette présence qu’elle a reconnue sans jamais l’avoir vue. Une larme glisse, silencieuse.
— …S’il te plaît…
Quelque part, très loin, ou peut-être tout près, une lumière répond faiblement.
Shirosae surgit dans l’écho de cette prière comme une déchirure de sens dans l’obscurité. Pas une arrivée. Une réponse. Une impulsion née ailleurs, transmise sans langage, reconnue sans détour. Une étincelle, d’abord. Puis une présence. Sa forme se condense au milieu des ténèbres mouvantes, lumière pâle ciselée dans le néant. Autour d’elle, l’Ébène recule d’un battement, comme si le domaine lui-même hésitait à tolérer cette intrusion. Les ombres frémissent, irritées, cherchent à se refermer. En vain.
Sans un mot, sans même ralentir, Shirosae s’élance. Elle ne vole pas vraiment. Elle trace.
Une trajectoire nette, déterminée, comme une incision lumineuse à travers des strates de silence et de regrets. Ses ailes fines se déploient, effleurent les parois invisibles du domaine, et là où elles passent, l’ombre se déchire, révélant des lambeaux de vide plus profond encore.
Elle sent la cible. Pas une position. Un état. Une gorge meurtrie. Un souffle trop court. Une voix brisée qui a osé s’élever une dernière fois et dont l’écho refuse de mourir.
Plus elle avance, plus l’air se densifie. Le Néant d’Ébène se fait lourd, poisseux, saturé de mots étouffés et de cris jamais prononcés. Des murmures tentent de s’accrocher à elle, de la ralentir, de l’égarer. Inutile. Shirosae traverse ces couches comme on traverse une tempête en sachant exactement où se trouve l’éclair. Elle perçoit le silence qui pèse plus que les cris.
Un silence imposé, violent, presque cruel. Celui qui suit un sacrifice.
Sa lumière s’intensifie, non pas en éclat aveuglant, mais en précision. Elle resserre sa trajectoire, ajuste son vol, guidée par ce fil ténu, cette prière lancée par Aya, fragile mais sincère, qui l’a appelée ici. Encore un battement d’ailes. Encore. Et au bout de cette ligne droite tracée dans l’ombre, elle sent enfin la présence qu’elle cherchait. Faible. Vacillante. Mais toujours là. Shirosae accélère. Parce que le silence n’a pas encore gagné.
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Toge est à genoux. Son corps tremble encore sous l’écho de ce qu’il a libéré. Chaque muscle est vidé, vidé jusqu’à l’os, jusqu’au nerf. Ses épaules s’affaissent, incapables de soutenir plus longtemps le poids de son propre souffle. Il sourit encore. Un sourire minuscule. Presque imperceptible. Mais réel.
Ses lèvres sont fendues, craquelées, maculées de sang séché et frais mêlés. Sa gorge est en feu, comme si on y avait versé du verre pilé. Chaque inspiration râpe, accroche, arrache. Il n’y a plus de voix. Plus de mots. Plus rien à donner. Mais il sait. Il n’a pas besoin de voir. Pas besoin d’entendre leurs pas, leurs voix, leurs respirations qui reviennent. Il le sent, quelque part, au fond de lui. Dans ce silence qui n’est plus vide. Dans cette absence qui s’est fissurée.
Ça a marché.
Une pensée simple traverse son esprit embrumé, presque légère.
(Ils se sont réveillés.)
Ses doigts se desserrent lentement contre le sol invisible. Sa tête penche. Le monde tangue une dernière fois, comme une mer qui se retire après la tempête. Il bascule en avant. Son front touche la surface qui n’existe pas, puis sa joue. Il s’effondre sans bruit, face contre le néant, le corps enfin autorisé à lâcher. L’inconscience l’emporte doucement. Pas comme une chute. Comme un repos volé. Toge ne bouge plus. Mais son sourire est toujours là. Et son cœur, lui, bat encore.
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Et au-dessus de tout cela, la voix de Raku s’élève. Elle ne tonne pas. Elle ne gronde pas. Elle glisse. Calme. Mesurée. Presque distraite. Comme une brise d’hiver qui passe entre des pierres tombales trop bien alignées.
— Hmhmhm… Un pion a crié si fort… qu’il en a cassé une porte.
Le son se répercute dans le Néant d’Ébène, se divise, se déforme, revient sous des angles impossibles. On devine, sans la voir, la courbe d’un sourire dans l’ombre. Pas cruel. Pas joyeux. Satisfait.
— Quelle voix tragique…
Une suspension. Assez longue pour que le domaine reprenne son souffle. Assez longue pour que chacun comprenne que quelque chose vient d’être décidé. Puis le ton change. Pas plus fort. Juste… plus froid.
— Enfermons-le avec sa propre gorge. Il a assez parlé.
Alors la case de Toge réagit. Elle ne s’effondre pas. Elle ne se brise pas. Elle s’efface. Les contours se dissolvent d’abord, comme si quelqu’un passait une gomme lente sur la réalité. L’ombre remonte, épaisse, visqueuse, engloutissant la lumière résiduelle. Le sol se referme sans bruit, sans cri, sans résistance.
Là où il était… Il n’y a plus rien. Pas de trace. Pas d’écho. Pas même un vide. Une absence verrouillée. Le plateau se stabilise aussitôt, comme soulagé. Les cases adjacentes cessent de vibrer. Le damier reprend son rythme régulier, indifférent, méthodique. Silencieuse. Inaccessible. Mais pas oubliée. Car quelque part, très loin de l’échiquier, quelque chose continue de battre. Faiblement. Obstinément. Un cœur qui refuse de se taire. Et Raku le sait. C’est pour ça qu’elle sourit.
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