Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
Sur sa case, juste après le cri, Maki se redresse d’un bond. Son corps réagit avant sa tête. Un réflexe brut, viscéral. Les muscles encore crispés par l’onde précédente se tendent comme des câbles sous tension, prêts à rompre ou à frapper. Son souffle est court, irrégulier, mais ses appuis sont solides. Elle est bien là. Ancrée.
Elle ne comprend pas encore tout ce qui vient de se produire. Les règles exactes. Les conséquences. Les tours de jeu. Mais elle le sent. Quelque chose a changé. Une boucle s’est rompue. Une tension s’est relâchée. Pas dans le décor, dans la structure même du domaine. Comme si un engrenage avait sauté. Comme si quelqu’un avait forcé une porte qui ne devait pas s’ouvrir. Quelqu’un.
Elle tend la main dans le vide, lentement, presque malgré elle. Pas un geste de faiblesse. Un geste d’instinct. Comme si sa paume pouvait accrocher un fil invisible, une présence en chute libre.
— Toge… ?
Le nom sort bas, rugueux. Pas un cri. Pas une supplique. Un appel tenu, maîtrisé. Aucune réponse. Seulement le bruissement sourd du Néant d’Ébène. Ce souffle étrange, régulier, qui fait vibrer les dalles comme la cage thoracique d’une bête endormie. Le domaine respire. Indifférent. Vivant.
Maki serre les dents. Elle pourrait paniquer. Elle devrait, peut-être. Mais ce n’est pas dans sa nature. Elle se redresse un peu plus, redresse aussi son regard. Les traits se durcissent. Quelque chose de tranchant, de résolu, se met en place derrière ses yeux.
— Je sais pas où t’es… murmure-t-elle, plus pour elle que pour le domaine. Mais j’vais finir le boulot. Tiens bon.
Ce n’est pas une promesse lancée au ciel. C’est une décision. Elle inspire profondément. L’air est lourd, vicié, mais elle le force à entrer, à descendre, à nourrir ses muscles. À clarifier son esprit. Les pensées cessent de tournoyer. Elles s’alignent. Nettes. Précises. Mortellement calmes.
—Puisqu’elle me détecte à peine… Puisqu’elle a du mal à me lire… (Un avantage. Rare. Fragile. À exploiter). Je vais m’en servir.
Son regard balaie le plateau mouvant. Les cases qui vibrent. Les zones d’ombre plus épaisses. Les angles morts. Les passages instables. Elle mémorise. Elle cartographie. Elle anticipe.
Trouver les autres. Voir qui est encore debout. Préparer une riposte. S’organiser, même dans ce chaos.
Un rictus sec tire le coin de sa bouche.
—Elle va tomber. Pas par arrogance. Par logique. Et cette fois… Elle le verra venir.
Maki se met en mouvement. Silencieuse. Déterminée. Comme une lame qu’on a enfin lâchée.
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Pendant ce temps, loin du tumulte visible de l’échiquier, Shirosae ralentit. Ce n’est pas une hésitation. C’est une certitude. Elle l’a senti bien avant de le voir. Une trace ténue, presque effacée, laissée par une voix qui a forcé les règles. Une vibration irrégulière, douloureuse, comme un écho qui refuse de mourir. Les mots maudits ont une odeur particulière ici : brûlée, métallique, chargée de sacrifice. La case est là. Scellée.
Un carré d’ombre plus dense que les autres, opaque, silencieux à l’excès. Même le Néant d’Ébène semble l’éviter, comme si quelque chose à l’intérieur dérangeait l’ordre du jeu.
Shirosae s’en approche lentement. Elle ne tranche plus. Elle observe. Derrière la barrière d’ombres compactes, elle distingue enfin la forme immobile. Toge.
Il gît au centre de la case, le corps affaissé dans une posture maladroite, comme si la chute avait été interrompue trop tard. Sa respiration est si faible qu’elle pourrait passer pour une illusion. Sa poitrine se soulève à peine. Son visage est crispé dans une grimace qui n’a rien du sommeil : les traits sont tirés, la mâchoire contractée, la gorge encore marquée par l’effort. Ses lèvres fendues laissent couler un mince filet de sang noirci, déjà à moitié séché.
La barrière pulse doucement, au rythme de ce souffle fragile. Comme si elle se nourrissait de lui.
Shirosae s’élève alors à hauteur du sceau. Ses ailes pâles se déploient, larges, immobiles, et l’air autour d’elle se fait silencieux. Un silence différent de celui du domaine : plus pur. Presque sacré.
Une lumière blanche s’enroule autour de son corps, concentrée, précise. Pas une explosion. Pas une colère. Une volonté.
Elle pose une main contre la surface d’ombre. Le contact provoque une réaction immédiate.
La barrière frémit. Se contracte. Résiste. Des stries sombres apparaissent, comme des veines, tentant de repousser la lumière. Un grincement sourd s’élève, semblable à un cri étouffé que personne n’entendrait. Le domaine proteste.
Shirosae serre les dents. La lumière s’intensifie. Elle ne devient pas violente. Elle devient intransigeante. Des vagues calmes, régulières, battent contre le sceau, encore et encore, comme une marée qui ne se fatigue jamais.
La barrière cède. D’abord une fissure. Puis une autre. Et soudain… Elle se brise.
L’ombre se disperse en lambeaux, arrachée comme une fumée trop dense par une bourrasque de lumière pure. La case respire à nouveau.
Toge glisse légèrement vers l’avant, son corps libéré de la pression invisible qui le maintenait. Il s’effondre doucement sur la dalle désormais claire, inerte. Mais vivant.
Shirosae descend aussitôt. Elle s’approche de lui, incline la tête. Une lueur plus douce émane d’elle, chaude sans être brûlante. Elle effleure son front, puis sa gorge meurtrie. Son énergie se diffuse lentement, avec retenue. Ce n’est pas une guérison totale. Ce n’est pas un miracle.
C’est juste assez. Assez pour calmer la brûlure. Assez pour stabiliser le souffle. Assez pour que la vie tienne. Un battement de plus. Puis un autre.
Satisfaite, Shirosae se redresse. Elle ne s’attarde pas. Elle sait que rester serait dangereux. Le domaine apprend vite. Elle déploie ses ailes une dernière fois, jette un regard silencieux au jeune homme inconscient, comme une promesse sans mots. Puis elle disparaît. Sans bruit. Sans éclat superflu.
Une présence bienveillante qui glisse à nouveau dans un monde qui ne l’est pas, repartant à la recherche des autres, tant qu’il en reste encore à sauver.
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Maki avance. Ses bottes claquent légèrement sur les dalles, un son sec, presque trop net dans cet espace qui avale les échos. À chaque pas, le sol vibre sous ses pieds, une résonance sourde qui n’appartient ni à la pierre ni au métal. Sous la surface, des ombres rampent. Elles ne surgissent pas. Elles glissent. Serpentent lentement, comme des veines noires sous une peau malade, suivant sa trajectoire avec une attention muette.
Elle s’arrête net. Quelque chose cloche.
—{Ce sol… il change…}
Pas brutalement. Pas assez pour alerter quelqu’un d’inattentif. Mais Maki n’est pas inattentive. Les lignes du damier ont légèrement bougé. Pas la position : l’intention. Comme si l’échiquier respirait différemment.
— …Tch.
Elle s’accroupit, sans bruit, le corps bas, prêt à bondir. Du bout des doigts, elle effleure une case blanche. La réaction est immédiate. Une onde glacée remonte le long de son bras, s’infiltre sous la peau, cherche à s’ancrer dans ses nerfs. Une image tente de s’imposer : floue, distordue, un souvenir qui n’est pas tout à fait le sien. Une voix presque familière, un échec qu’on voudrait lui reprocher. Le début d’un mensonge bien huilé.
Maki serre les dents. Son regard se durcit. L’image se fissure.
— Illusion.
Le mot tombe comme une lame. Net. Sans trembler. Elle retire sa main, se redresse d’un mouvement sec et recule d’un pas, puis grimpe aussitôt sur une case noire. Rien. Aucune pression. Aucune voix. Aucune image parasite. Juste… le silence.
Un silence brut, vide, presque honnête. Et pour Maki, c’est plus que rassurant. C’est une confirmation. Elle reste immobile une seconde de plus, teste son équilibre, écoute son propre souffle. Le sol ne réagit pas. Les ombres sous la surface ralentissent, comme déçues. Alors ça clique. Tout s’aligne.
— Elle inverse tout… murmure-t-elle, plus pour elle-même que pour le Néant.
Les cases blanches. Trop propres. Trop claires. Trop accueillantes. Le piège parfait. Les noires, opaques, ingrates, muettes… La vérité.
Maki relève la tête. Ses yeux tranchent l’obscurité avec une précision froide. Elle serre le manche de son arme jusqu’à sentir le cuir grincer sous ses doigts. Une conviction neuve, dure comme l’acier, s’enracine dans sa poitrine.
— D’accord. J’ai compris ton jeu.
Ses pensées s’ordonnent à toute vitesse.
—Faut prévenir les autres. Vite. Avant qu’elle s’en rende compte. Avant que ce foutu plateau décide de réécrire les règles.
Elle saute. Une case noire. Puis une autre. Ses mouvements sont calculés, économes, presque militaires. Pas de précipitation. Pas d’héroïsme inutile. Chaque pas est testé avant d’être validé. Elle évite soigneusement les éclats trop clairs, les lignes trop nettes, les zones qui semblent inviter.
Elle avance ainsi, méthodique, traquant le moindre signe de présence : une lueur familière, un souffle humain, une silhouette amie encore debout.
Et pendant qu’elle progresse, quelque part dans le domaine, quelque chose comprend qu’elle a vu juste.
Le plateau n’aime pas ça…
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Toge est allongé sur le côté, le corps enfin immobile, abandonné à la dalle sombre qui le soutient sans l’engloutir. Sa respiration, d’abord hésitante, retrouve peu à peu un rythme régulier. Un souffle. Puis un autre. Lent. Profond. Vivant. Ses lèvres sont encore fendues, marquées par l’abus de sa propre voix. Le sang séché trace une ligne sombre à la commissure de sa bouche, témoignage muet de ce qu’il a payé. Mais ses traits, eux, se sont détendus. Les plis de douleur sur son front se sont effacés. Pour la première fois depuis trop longtemps, il n’est plus en alerte.
Il ne parle plus. Sa gorge, brûlée jusqu’au silence, est enfin au repos. Les runes autour de son cou sont ternes, épuisées, comme si elles aussi avaient rendu tout ce qu’elles pouvaient. Mais son cœur bat. Fort. Sûr. Il dort. Pas un sommeil artificiel. Pas une fuite. Un vrai repos. Gagné de haute lutte.
Autour de lui, l’ombre ne se resserre pas. Elle hésite. Elle recule même, imperceptiblement, comme si le Néant d’Ébène reconnaissait, à contrecœur, qu’il a perdu cette prise-là. La case reste noire, stable. Intouchée. Et dans ce silence retrouvé, quelque chose circule. Ce n’est pas une voix. Ce n’est pas une lumière éclatante. C’est une promesse. Invisible, mais bien réelle.
Quelqu’un veille.
Une présence discrète, attentive, prête à intervenir au moindre frémissement. Le souffle de Toge se cale sur ce rythme-là, comme s’il l’avait toujours connu, même sans jamais l’avoir nommé.
Et ailleurs, sur d’autres cases, des poings se serrent. Des regards s’endurcissent. Des stratégies se forment. La partie n’est plus à sens unique.
La riposte se prépare…