Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte

Chapitre 12 : Pas seuls dans l’ombre

1708 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 26/01/2026 19:30

[ NOTE ]


Si tu veux comprendre pourquoi tout le monde tient encore debout… commence par relire le chapitre d’avant. — Yuta Okkotsu






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Souta ferme les yeux une seconde. Juste une. Le temps de rassembler ce qu’il lui reste de calme. Ses doigts se croisent en un mudra rapide, précis, presque mécanique. Un geste appris, répété, mais qui n’a jamais cessé de lui coûter. L’ombre sous ses pieds frémit, s’épaissit, puis pulse comme une nappe vivante. Une pression sourde monte dans le creux de ses paumes, chaude, familière.

 

Puis l’énergie cède. Raven jaillit de son ombre dans un battement sec. Son plumage absorbe la lumière au lieu de la refléter, ses yeux brillent d’une intelligence aiguë. Ses ailes tranchent l’air avec netteté, sans bruit superflu, comme si le domaine lui-même hésitait à l’entraver.


Souta ouvre à peine les lèvres.


Va… murmure-t-il, sans réellement user de sa voix. Trouve-la. Trouve Aya...


Les mots suivants ne passent pas par l’air, mais par le lien.


« Dis-lui que Megumi et moi avons été séparés. Dis-lui de ne pas rester seule. Jamais. Puis rejoins Megumi pour lui montrer le chemin »

 

Le corbeau incline légèrement la tête, comme s’il acquiesçait, puis s’élance. Il traverse les lignes instables de l’échiquier, fend le brouillard épais, glisse au-dessus des cases blanches et noires sans jamais les toucher. Là où le sol se déforme, il monte. Là où l’ombre guette, il accélère. Chaque piège semble se déclencher une fraction de seconde trop tard, comme si Raven lisait le domaine avant qu’il ne se décide lui-même. Un éclat d’ombre parmi les ombres.

 

Souta le suit du regard aussi longtemps qu’il le peut, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un point noir avalé par la brume mouvante. Alors seulement il baisse les yeux. Ses épaules se crispent. Sa mâchoire se serre si fort qu’un muscle tressaille sous sa peau. La frustration lui brûle la poitrine, lourde, corrosive.

 

À peine retrouvés, déjà séparés. À peine réunis, déjà remis sur des cases différentes. Il ferme le poing.

 

Pas deux fois, souffle-t-il, plus pour lui-même que pour le domaine.


Il inspire profondément, sent encore l’écho de Gojo, de Megumi, d’Aya. Des présences fragiles, mais réelles. Tant qu’elles existent, il a quelque chose à défendre. Quelque chose à atteindre.

 

Oui… À peine retrouvé, déjà arraché. Mais cette fois, il est prêt. Et il ne laissera plus ça se reproduire.

 

 

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Plus loin, Yuta est accroupi sur une dalle noire, immobile comme une ombre parmi les ombres. Le damier palpite faiblement sous lui, mais cette case-là reste stable, sourde, presque honnête. Il a choisi de ne pas bouger. Pas encore. Son sabre repose en travers de ses genoux. La lame ne vibre pas. Elle attend. Comme lui.


Toge…

 

Le nom s’échappe dans un souffle à peine audible. Trop fragile pour être un appel. Trop lourd pour être un simple murmure. Sa poitrine se contracte aussitôt, une douleur sourde qui n’a rien à voir avec une blessure physique. Encore une fois. Il serre un peu plus fort la poignée de son katana.


Encore une fois, tu t’es sacrifié. Encore une fois… tu t’es cramé pour nous protéger.

 

Des images lui traversent l’esprit sans qu’il les invite : la gorge de Toge en sang, sa voix brisée, son sourire forcé pour masquer la douleur. Ce cri. Cette dernière onde. Le silence après. Yuta ferme les yeux. Juste une seconde. Le temps de ne pas craquer. Quand il les rouvre, son regard est plus sombre. Plus dur.


Rika…?

 

L’air se distord à sa droite. Une pression familière écrase doucement l’espace, et la silhouette de son shikigami se matérialise. Massive. Déformée. Spectrale. Rika apparaît comme un cauchemar fidèle, mais cette fois, sa présence est plus contenue, presque prudente. Ses yeux brûlent d’un éclat doux dans la pénombre, comme deux braises qui refusent de s’éteindre.

Elle se penche légèrement vers lui, attentive.


Tu vois quelque chose… ? demande Yuta, sans lever la voix.

 

Rika tourne lentement la tête. Ses mouvements sont lourds, comme si l’air lui-même résistait. Autour d’eux, le Néant d’Ébène pulse, saturé de flux contradictoires, de souvenirs piégés, de règles mouvantes. Elle secoue la tête.


— Non…

Sa voix résonne, profonde, déformée, mais étrangement calme.

— Trop d’échos. Trop d’énergie. Tout est emmêlé. Compressé. Le domaine brouille tout.

Ses griffes effleurent le sol sans le toucher vraiment.

— Même moi… je ne distingue rien clairement.

 

Yuta baisse les yeux vers la dalle noire sous ses pieds. Il inspire lentement. Expire.

Alors on est vraiment aveugles, hein…

 

Un silence s’installe. Pas vide. Chargé. Le genre de silence où chaque décision pèse plus lourd que les mots. Il relève la tête, le regard décidé malgré la fatigue qui assombrit ses traits.


Si Raku croit que ça va me faire hésiter… murmure-t-il, presque pour lui-même.

Il se redresse légèrement, le sabre toujours contre lui.

Elle se trompe.

Ses doigts se crispent sur la garde.

On va les retrouver. Tous.

Puis sa voix se fait plus basse, plus intime.

Et toi aussi, Toge. Je te le promets.

 

Rika se redresse derrière lui, plus imposante encore, comme si elle répondait à ce serment silencieux. Dans le néant saturé, quelque chose s’ajuste. Yuta n’est plus immobile. Il attend. Mais il est prêt.

 

Un bruissement, presque imperceptible, comme le battement irrégulier d’un cœur d’enfant qu’on écouterait à travers une porte trop épaisse, le fait se retourner.


Shirosae est là. Elle flotte à quelques pas, immobile, retenue dans un équilibre qui n’appartient pas à ce monde. Sa lumière pâle tranche avec le gris instable du domaine, comme une étoile trop douce pour cet échiquier malade. Autour d’elle, les ombres hésitent. Elles n’osent pas l’approcher tout à fait.


Rika se redresse légèrement. Pas d’agressivité. Pas de grondement. Juste une attention brute, animale. Ses yeux brûlants suivent chaque battement d’aile, chaque oscillation de lumière, comme si la bête reconnaissait en Shirosae quelque chose de semblable à elle : une loyauté forgée dans l’amour, pas dans la peur.

 

Yuta, lui, reste figé. Ses doigts se crispent autour du manche de son sabre, réflexe pur, presque involontaire. Son souffle se suspend une fraction de seconde.


— …Shirosae ?

 

Le nom sort avec prudence, comme s’il craignait que le prononcer trop fort puisse la dissiper.

Il la dévisage. L’incrédulité traverse son regard, fulgurante, puis s’éteint. Il comprend. D’un coup. Aya est encore debout. Pas cachée. Pas brisée. Elle agit. Même ici. Même maintenant.

Une émotion plus vive serre sa poitrine.


T’es seule ? T’as vu Toge ?

Sa voix tremble à peine, mais c’est suffisant pour trahir l’angoisse qu’il retient depuis trop longtemps.

Dis-moi… qu’il a pas crié pour rien.

 

Shirosae s’avance. Lentement. Sans menace. Ses ailes fines se déploient juste assez pour frôler l’air, et une vague d’énergie douce glisse jusqu’à Yuta. Ce n’est pas une guérison franche, ni une décharge de puissance, plutôt une main posée sur l’épaule. Un ancrage. Un rappel qu’il n’est pas seul.


La lumière s’infiltre sous sa peau, calme la tension dans ses muscles, apaise la brûlure sourde qui lui ronge la poitrine depuis le cri de Toge. Elle ne parle pas avec une bouche. Sa voix traverse directement le lien, claire comme une pensée qui n’a pas besoin de mots superflus.

 

« Je l’ai trouvé.

Je l’ai soigné.

Il est vivant… mais inconscient. Il vous a réveillés »

 

Yuta ferme brièvement les yeux. Soulagement. La voix continue, plus grave, plus lucide.

 

« Satoru. Souta. Megumi. Ils étaient libres quand je les ai quittés. Mais elle joue avec tout le monde. Elle sépare. Elle inverse. Elle brouille. »

 

Shirosae s’arrête devant lui. Incline légèrement la tête, comme une question silencieuse suspendue dans l’air instable.

 

« Tu as besoin d’aide ? »

 

Yuta inspire lentement. Profondément. La crispation de ses épaules se relâche enfin, d’un cran. Pas assez pour baisser la garde. Assez pour réfléchir.

Il a réussi… murmure-t-il.

Sa voix est basse, mais solide.

Il a cassé une boucle. Il a réveillé Maki. Jun. Panda. Moi.

Il rouvre les yeux. Cette fois, ils sont durs. Clairs. Décidés.

S’il est encore en vie… alors c’est à notre tour d’agir.

 

Derrière lui, Rika se redresse pleinement. Son ombre s’étire, énorme, déformée, et un grondement sourd vibre dans l’air, chargé d’impatience et de promesses violentes.

— Dis-moi, Yuta…

Sa voix est grave, déformée, presque tendre dans sa brutalité.

— Qui je dois dévorer ?

 

Shirosae ne répond pas tout de suite. Le silence s’étire. Pas vide. Mesuré. Puis, à travers le lien, ce n’est plus la voix neutre de l’esprit céleste qui se fait entendre… mais celle, fragile et déterminée, d’Aya.

 

« Je la laisse avec toi. »

 

Un choix. Une confiance.

 

Rika ne grogne plus.

Yuta, lui, ferme les doigts sur son sabre et hoche lentement la tête.


Alors on va y aller… ensemble

 

Cette fois, ce n’est plus une survie. C’est une contre-attaque…


 


Le jeu est bousculé mais il continue... La suite mercredi entre 20h30 et 22h

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