Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
Le sol vibre à nouveau. Pas un tremblement brutal : non. Un grondement profond, organique, comme si l’échiquier géant protestait d’être encore foulé. Les lignes noires et blanches pulsent sous la surface, lentes, irritées, conscientes.
Maki atterrit souplement sur une dalle noire. Aucun bruit inutile. Juste la précision d’un corps habitué à survivre dans des terrains hostiles. La case tient. Ne bronche pas. Elle jette aussitôt un regard circulaire, jauge l’espace… et le voit.
Sho.
Debout à quelques mètres, le fouet encore levé, le souffle court, le regard tendu vers une ombre qui n’existe plus.
Elle lève les yeux vers lui, le reconnaît, et laisse échapper un souffle qu’elle n’aurait jamais admis devant qui que ce soit d’autre.
— Ah. Enfin quelqu’un.
Sho sursaute. Son fouet se tend d’instinct, crépite faiblement d’énergie maudite. Les muscles bandés, il la fixe comme s’il craignait qu’elle se dissolve sous son regard.
— T’es… réelle ?
Un battement. Puis un autre.
Maki arque un sourcil, un pli agacé déjà creusé entre les yeux. Son ton claque, sec, familier.
— D’après toi, p’tit con ? C’est pas le moment de douter.
Elle avance d’un pas, volontairement sur la dalle noire, et frappe du talon. La case ne réagit pas. Elle se tourne vers lui, sûre d’elle.
— Regarde. Noir : stable. Blanc : piège. Elle inverse tout. Si t’as un doute… évite la lumière.
Sho déglutit, baisse légèrement son arme sans la lâcher complètement.
— Ok… ok. C’est bien toi, hein ?
Un rictus nerveux passe sur son visage.
— T’as pas changé…
Elle esquisse un clin d’œil bref, presque invisible. Pas un sourire. Mais assez pour le rassurer.
— Et toi, toujours vivant. J’appelle ça une victoire.
Elle balaie le plateau du regard. Au loin, des silhouettes floues. Des zones où la lumière blanche pulse trop fort. D’autres où le noir semble absorber le bruit. Elle pointe brièvement du menton vers l’autre bout de l’échiquier.
— Info rapide : on regroupe les forces là-bas. J’ai senti Yuta. Et Rika. Y’a du mouvement.
Une pause.
— Mais faut bouger maintenant. Le plateau s’adapte. Plus on reste, plus elle resserre.
Sho hoche la tête, encore secoué, mais déjà en train de réfléchir.
— Et Rin… ?
Maki serre la mâchoire une fraction de seconde. Pas par hésitation. Par colère contenue.
— Vivante, lâche-t-elle. Énervée. Donc vivante.
Un silence, puis elle ajoute, plus bas :
— Mais dispersée. Comme nous tous.
Elle recule d’un pas, puis se retourne déjà, prête à repartir.
— Fais passer le mot si tu croises du monde. Cases noires uniquement. Et reste pas en pleine lumière.
Elle jette un regard par-dessus son épaule, incisif.
— T’es bourré d’énergie maudite, Sho. Elle te repère plus vite que moi.
Puis elle file. Un bond. Une case noire. Puis une autre. Fluide. Efficace. Sans jamais poser le pied sur le blanc. Sa silhouette disparaît entre deux pulsations du domaine.
Sho reste immobile une seconde. Le bruit de l’échiquier semble s’éloigner, comme si le monde lui laissait un battement de répit. Il inspire profondément.
— Bon…
Il resserre sa prise sur le fouet, le regard désormais dur, déterminé.
— Faut que je retrouve Rin.
Il prend son élan. Saute à son tour sur une dalle noire. Elle tient.
Le domaine bruisse autour de lui. Les ombres glissent. Les règles peuvent encore changer. Mais sa résolution, elle, est claire. Il avance.
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Au même instant, un battement d’aile effleure doucement l’épaule d’Aya. Elle sursaute, un hoquet lui échappe. Ses doigts se crispent autour de sa peluche, comme si on venait de l’arracher à un demi-sommeil sans rêves. Ses yeux sont rouges, brûlants, gonflés par la fatigue et la peur qui n’a jamais vraiment quitté sa poitrine. Puis elle le voit.
— Raven… tu…
Sa voix se brise avant la fin de la phrase. Le corbeau est là, réel, solide, son plumage noir vibrant d’une énergie familière. Pas une illusion. Pas une ruse. Quelque chose qui vient de l’extérieur de sa tête. Aya déglutit. Son cœur cogne trop vite.
— Il va bien ?
La question sort toute seule, fragile, urgente. Elle ne précise même pas qui. Elle n’en a pas besoin.
Raven incline lentement la tête. Un geste simple, presque humain. Puis il déploie une aile et désigne une direction. Une autre. Puis encore une, dessinant dans l’air un chemin invisible : Souta… Megumi… Gojo…
Aya inspire brutalement, comme si elle avait oublié comment respirer. Ses épaules s’affaissent d’un coup. Les larmes montent, brûlantes, suspendues au bord de ses cils.
— D’accord… murmure-t-elle. D’accord…
Elle hoche la tête plusieurs fois, pour s’en convaincre elle-même autant que lui.
— Mais… mais je peux pas bouger d’ici…
Sa voix se fait plus petite. Elle baisse les yeux vers la dalle sous ses pieds. Le reflet déformé qui y tremble encore. Cette version d’elle qu’elle n’a pas réussi à faire taire. Ses jambes refusent d’obéir, lourdes comme si le sol les avait déjà revendiquées.
Raven émet un souffle grave, presque imperceptible. Pas un reproche. Pas une injonction. Juste une présence. Une promesse muette. Il s’approche d’un pas, frôle de nouveau son épaule de l’extrémité d’une aile. Le contact est bref, mais chaud. Réel. Puis il s’élance. Ses ailes tranchent l’air du Néant d’Ébène, rapides, tendues, disparaissant entre deux pulsations du domaine, en direction de Megumi. En direction du combat. En direction de ceux qui tiennent encore debout.
Aya reste seule. Le silence revient, plus lourd qu’avant. Elle serre sa peluche contre elle, à s’en faire mal aux bras. Sa tête se baisse lentement, son front frôle presque le tissu usé.
— Il va bien…
Elle le répète, comme une incantation. Comme un bouclier fragile. Mais ses mains tremblent.
Toujours. Et peut-être plus qu’avant. Parce que maintenant, elle sait qu’ils se battent encore. Et qu’elle est immobile. Pour l’instant.
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Puis, un fracas. Pas une explosion. Pas un choc net. Quelque chose de plus vaste. De plus profond. Le sol se fissure à travers tout le plateau. Une lézarde court sous les cases, serpente, se démultiplie, comme si l’échiquier venait de se rappeler qu’il était vivant, et furieux. La vibration remonte dans les corps avant même d’atteindre les oreilles : dans les côtes, dans la mâchoire, jusque dans les dents qui s’entrechoquent malgré eux.
Les cases s’affolent. Elles montent, s’abaissent, basculent d’un souffle à l’autre. Noires. Blanches. Puis grisées, comme contaminées. L’ensemble ondule comme un océan pris dans une tempête invisible, sans vent, sans ciel. Un instant, tout se tait.
Puis la voix de Raku s’élève. Traînante. Satisfaite. Cruellement légère.
— Je commence à m’ennuyer…
Chaque syllabe semble appuyer là où ça fait mal, comme un doigt sur une plaie qu’on refuse de laisser cicatriser.
— …et j’ai bien envie de vous voir danser un peu.
Un claquement sec retentit aux quatre coins de l’échiquier. Des trappes s’ouvrent. Pas proprement. Pas mécaniquement. Elles s’arrachent au plateau comme des croûtes trop tôt grattées.
Du néant s’extirpent des silhouettes. Des fléaux par centaines. Tordus. Étouffés. Déformés par des règles qui ne sont plus celles du monde réel. Certains rampent à même les cases, laissant derrière eux des traînées sombres comme des cicatrices fraîches. D’autres bondissent déjà, franchissant plusieurs cases d’un coup, leurs membres trop longs se ployant à des angles impossibles. Ils hurlent. Mais ce ne sont pas des cris de guerre. Ce sont des cris de faim.
— Bonne chasse… mes enfants.
À ces mots, les fléaux s’animent davantage, comme stimulés par une caresse invisible. Leurs têtes se tournent à l’unisson vers les silhouettes humaines éparpillées sur le plateau. Les pions. Les cavaliers. Les tours. Les fous.
Un rire glisse le long des murs invisibles du domaine. Pas fort. Pas hystérique. Juste assez pour donner la chair de poule.
— Et bon courage… mes petits pions blancs.
Le sol tremble encore. Quelque part, quelqu’un serre les dents. Quelqu’un d’autre arme déjà. Quelqu’un comprend que le jeu vient de changer de phase. La chasse est ouverte.
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Sho entend le rire. Pas avec ses oreilles. Avec l’instinct. Un frisson lui remonte la colonne vertébrale une fraction de seconde avant que le sol explose derrière lui. Il se retourne brusquement, trop tard pour analyser, juste assez pour voir.
Trois fléaux jaillissent du gouffre ouvert dans la case blanche qu’il vient de quitter. Des corps étirés, nerveux, lacérés de bouches inutiles. L’un rampe, les membres tordus comme des crochets. Les deux autres bondissent déjà, propulsés par une faim brute.
— Merde…
Le mot claque, sec, sans panique. Réflexe pur. Son fouet siffle dans l’air, non pour frapper, mais pour se propulser. Sho pivote, prend appui sur une case noire, puis une autre, puis une troisième. Il court en ligne droite, le souffle court, les muscles brûlants, chaque saut calculé à l’instinct. Derrière lui, les fléaux hurlent. Devant lui, le plateau tremble. Une case blanche s’illumine à sa droite. Il l’ignore. Une noire s’effondre juste après son passage. Il ne ralentit pas.
— Allez… allez… pas maintenant…
L’un des fléaux bondit trop loin, atterrit sur une case instable. Elle cède sous son poids. Un cri aigu, puis plus rien. Les deux autres adaptent aussitôt leur trajectoire. Ils apprennent. Vite.
Sho serre les dents.
— Connasse… murmure-t-il entre deux respirations. T’as vraiment que ça à foutre ?
Il fouette à l’aveugle derrière lui. Le cuir claque, attrape une mâchoire, arrache un morceau d’ombre. Le fléau recule, furieux. Pas mort. Mais ralenti. Sho continue de courir. Pas pour fuir indéfiniment. Pour gagner du terrain. Pour trouver Rin. Pour trouver quelqu’un. Pour ne pas rester seul.
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Plus loin, Aya entend les hurlements. Ils traversent le plateau comme des éclats de verre. Trop proches. Trop réels. Son corps ne répond pas. Ses pieds sont collés à la dalle. Ses jambes refusent d’obéir. Son souffle se bloque dans sa poitrine comme si l’air était devenu trop lourd, trop dense. Elle serre sa peluche contre elle, si fort que ses doigts blanchissent.
— Pas encore… pas encore…
Les mots sortent à peine. Un souffle tremblé. Une prière inutile. Une ombre passe sur une case voisine. Puis une autre. Un cri, plus loin, elle ne sait même plus à qui il appartient. Son regard se brouille. Elle voudrait courir. Elle voudrait aider. Elle voudrait être utile.
Mais tout ce qu’elle peut faire, c’est rester là. Figée. Petite au milieu d’un jeu trop grand.
Son cœur bat trop vite.
— S’il vous plaît… murmure-t-elle, sans savoir à qui elle s’adresse.
Le plateau gronde. Et quelque part, Raku rit encore.
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Aillaurs…
Panda inspire brusquement. Comme s’il revenait à la surface après une noyade trop longue.
L’air est lourd. Faux. Chargé d’un goût métallique qui n’a rien de naturel. Sa poitrine se soulève une seconde fois, plus profondément, et cette fois, il comprend : il est réveillé.
— …Hein ?
Il cligne des yeux. Le sol sous lui n’est pas un sol. Une dalle noire, froide, vibrante, parcourue de pulsations lentes, presque organiques. Autour, le Néant d’Ébène respire, gronde à peine, comme une bête qui sommeille mal.
Puis il l’entend. La voix. Traînante. Moqueuse. Trop calme pour être honnête. Panda se redresse d’un coup, les muscles tendus, l’instinct déjà en alerte maximale.
— Oh non… non non non… grommelle-t-il.
Ses oreilles frémissent quand l’annonce se propage à travers le plateau, amplifiée par les cases elles-mêmes. Chaque mot claque comme un signal de chasse. Un frisson lui parcourt l’échine.
— …Génial. Réveillé pile pour la partie “tout le monde meurt”. Super timing, Panda.
Le sol tremble. Devant lui, une dalle explose vers le bas dans un fracas sec. Puis une autre. Des trappes s’ouvrent, et ça rampe. Trop vite. Trop mal formé. Des fléaux surgissent, se traînent, bondissent déjà d’une case à l’autre, attirés par l’énergie fraîchement réveillée.
Les yeux de Panda s’assombrissent.
— Ok. Pas le temps de réfléchir.
Il se met en garde, épaules larges, poings serrés. Son énergie circule, rugueuse, animale. Il pivote juste à temps : une gueule se referme là où se trouvait sa tête une demi-seconde plus tôt.
— Mauvais choix.
Il frappe. Un coup sec, massif, qui écrase le fléau contre la dalle noire dans un bruit mouillé. La créature se disloque, mais déjà une autre bondit, puis une troisième. Panda recule d’une case noire, stable, encaisse un choc sur l’épaule, grogne, puis saisit le fléau par la gorge.
— J’sais pas où sont les autres… crache-t-il en le projetant dans le vide.
Il atterrit lourdement, le regard dur, les crocs presque visibles sous le sourire nerveux.
— …mais j’vais pas me rendormir maintenant.
Autour de lui, le domaine bruisse. Les fléaux approchent. Et Panda, bien réveillé cette fois, se prépare à encaisser la danse.
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Plus loin…
Todo ne bouge pas. Il est resté là depuis… combien de temps déjà ? Assis sur sa case, les épaules larges affaissées, les bras ballants, le regard planté dans le vide comme si le monde avait cessé de lui donner des raisons d’y répondre. La dernière chose qu’il a entendue, c’était cette voix.
« Tu t’inventes des frères. Des ami »
Depuis, plus rien. Puis… Le sol vibre. Une secousse traverse l’échiquier, brutale, sans délicatesse. Assez forte pour faire résonner les os. Assez réelle pour briser le brouillard cotonneux dans sa tête.
La voix de Raku s’élève, traînante, moqueuse. Quelque chose se fissure.
Todo cligne des yeux. Une fois. Deux. Sa respiration reprend, profonde, lourde, comme un moteur qu’on relance après un long silence. Ses doigts se crispent lentement, creusant la surface de la dalle sous lui.
— …Tch.
Il relève la tête. Autour de lui, les trappes s’ouvrent. Des fléaux rampent hors du néant, attirés par la présence, par la force brute qui recommence à circuler dans ses veines. Un rire glisse.
Todo reste silencieux encore une seconde. Puis il se lève. D’un seul mouvement. Toute sa stature se redresse, imposante, écrasante. Son ombre s’étire sur les cases comme celle d’un géant qu’on aurait laissé trop longtemps à genoux.
— Franchement… marmonne-t-il.
Il craque sa nuque. Ses épaules roulent. Ses poings se serrent.
— Tomber dans la déprime existentielle pile au moment où ça part en carnage…
Un fléau bondit vers lui, gueule ouverte, griffes en avant. Todo ne recule pas. Il frappe. Un seul coup. Net. Dévastateur. La créature explose contre la dalle, pulvérisée par une force qui n’a rien de raffiné, mais tout de sincère. Le souffle de l’impact fait trembler les cases autour.
Todo expire lentement.
— J’sais pas qui t’a dit que j’étais fini.
Un second fléau surgit sur sa droite. Puis un troisième. Son sourire revient. Lentement. Large. Féroce.
— Mais tant que je peux encore lever le poing…
Il avance d’un pas. Puis d’un autre. Chaque impact de ses bottes résonne comme un défi lancé au domaine lui-même.
— …je suis toujours là pour protéger mes frères.
Le Néant d’Ébène gronde. Et pour la première fois depuis longtemps, Todo Aoi n’est plus prostré. Il est debout. Et prêt à encaisser.
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Sur une autre case…
Rin cligne des yeux au moment exact où l’annonce de Raku se répercute dans tout le domaine. Le sol vibre. Les cases frémissent. L’air devient plus lourd, plus sale, comme chargé de pollen toxique.
— …Tss.
Elle était adossée à une dalle noire, encore engourdie, encore un peu décalée de son propre corps. Pas prostrée. Juste en veille. Le genre d’attente tendue qui précède toujours l’impact.
Mais ce ton-là. Ce rire-là. Ça, elle connaît.
— Sérieusement… marmonne-t-elle en se redressant. Cinq minutes de calme, c’était trop demander.
Une ombre se déchire à deux cases d’elle. Puis une autre. Des fléaux rampent hors des fissures, déformés, hérissés de membres inutiles, attirés par la reprise d’énergie comme des charognards. Rin inspire. Puis expire. Sa main se tend vers le vide.
Un claquement sec résonne, organique, presque végétal. La lance épineuse apparaît dans sa paume, longue hampe sombre striée de nervures, pointe bardée de crochets vivants qui frémissent doucement, comme impatients. Des ronces s’enroulent brièvement autour de son poignet avant de se figer, obéissantes.
— Ok. Très bien.
Elle avance d’un pas sur une case noire. Stable. Un autre. Un fléau bondit, gueule béante. Rin ne recule pas. Elle plante la lance dans le sol. Des ronces jaillissent, explosant depuis la pointe, serpentant sur la dalle comme une marée verte et noire. Elles s’enroulent autour des pattes de la créature, la clouent net en plein élan, la tordent dans un craquement humide.
— J’ai déjà donné, pour les cauchemars.
D’un geste sec, elle arrache la lance du sol et la projette droit devant. La pointe traverse le fléau, puis se déploie de l’intérieur : des épines éclatent, perforent, déchirent. Le corps s’effondre en lambeaux d’ombre. Un second surgit derrière elle. Trop tard. Les ronces rampent déjà. Elles jaillissent depuis l’ombre de Rin elle-même, saisissent la créature par le torse, la tirent au sol, l’écrasent contre la dalle dans un bruit sourd.
Rin tourne lentement la lance dans sa main, le souffle rapide mais maîtrisé.
— Et j’ai vraiment plus la patience pour les jeux psychologiques.
Elle relève la tête, cherche autour d’elle. Le chaos s’étend. Des cris. Des impacts. Des vibrations.
— Sho… ? Todo… ? Nanami… ? Tout le monde… Vous êtes où, bordel ?
Un hurlement lui répond au loin. Pas humain. Mais proche. Rin serre les dents.
— Ok. Message reçu.
Elle se met en mouvement, bondissant de case noire en case noire, la lance traçant un arc vivant autour d’elle.
— T’as voulu qu’on danse, Raku ?
Un sourire nerveux, dur, étire ses lèvres.
— Fais gaffe… mes ronces mordent.
Et Rin disparaît dans le tumulte, lance en avant, ronces au sol, prête à entraver, transpercer, protéger, mais plus jamais à rester immobile.
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Encore à un autre endroit…
Jun redresse la tête lentement. La douleur pulse encore à sa tempe, sourde, insistante, comme un rappel brutal de ce qu’elle a traversé. Un goût métallique lui tapisse la langue. Du sang. Le sien, ou celui du domaine, ici, la différence importe peu. Elle crache sur le côté, essuie sa bouche du revers de la main sans même y penser.
Le sol sous elle est froid. Trop froid. Mais il est réel. Ses doigts se crispent une seconde contre la dalle. Elle sent le grain de la matière sous sa paume. La résistance. La preuve qu’elle n’est pas dissoute, pas effacée, pas encore avalée par ce jeu malsain.
— …J’dois me battre.
Sa voix est rauque. Pas héroïque. Pas forte. Juste vraie. Elle inspire profondément. Une fois. Deux fois. Chaque respiration chasse un peu du vertige, un peu de la peur. Les images reviennent par fragments : Jin disparu, avalé par le plateau. Toge criant jusqu’à se briser. Les autres éparpillés, isolés, en danger. Sa mâchoire se serre.
— Pour eux.
Quand elle relève les yeux, ils ne tremblent plus. Le bleu qui s’y allume n’a rien de lumineux. C’est un bleu de glace profonde, dense, immobile. Le regard de quelqu’un qui a cessé d’attendre qu’on vienne la sauver. Le regard de quelqu’un qui a compris que rester immobile, ici, c’est mourir. Elle se met debout. Ses jambes protestent, une demi-seconde à peine. Elle ignore la douleur. Son corps suit, parce qu’il n’a plus le choix. Autour d’elle, l’échiquier gronde, respire, se réajuste comme s’il sentait sa décision. Jun serre les poings.
— Tu veux qu’on danse, Raku… murmure-t-elle, sans hausser la voix.
Jun est prète à se mettre en action, quand fleau venu de nulle part, lui fonce dessus
— Très bien… Ramène toi.
Elle fait un pas. Puis un autre. Elle condense son énergie maudite dans sa main droire et plante le fléau avec une pique de glace. Ce dernier explose dans un bruit humide.
—Au suivant ?
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Nanami sent l’annonce avant même qu’elle ne résonne. Le sol vibre. Pas sous ses pieds, autour. Comme une onde qui contourne volontairement sa case, la laisse intacte, isolée. Une mise à l’écart calculée. Il ouvre les yeux. Rien n’a changé. Sa case est toujours là. Blanche et noire à la fois, figée dans une neutralité presque insultante. Les lignes ne bougent pas. Ne respirent pas. Comme si le plateau avait décidé qu’il n’existait plus comme variable.
La voix de Raku glisse, moqueuse, lointaine. Nanami n’esquisse aucune réaction visible. Il ajuste sa cravate. Lentement. Parfaitement. Pas par nervosité. Par méthode. Autour de lui, il sent les choses se mettre en mouvement. Les fléaux surgir ailleurs. Les cris étouffés. Les courses sur les cases noires. Les pièges qui s’ouvrent là où il n’est pas.
—Elle m’a cloué ici.
Il teste une fois. Un pas en avant. Rien. L’air oppose une résistance nette, invisible, comme une main posée à plat contre son torse. Ferme. Définitive.
— …Très bien, murmure-t-il.
Il rengaine aussitôt toute tentative physique. Forcer serait inutile. Et surtout : attendu.
Nanami ferme brièvement les yeux. Il écoute. Les vibrations du domaine. Leur rythme. Leur incohérence apparente. Les silences aussi, trop précis pour être naturels.
—Elle neutralise les pièces une à une. Toge par la voix. Jin par la séparation. Moi par l’immobilité.
Un sourire presque imperceptible tire le coin de sa bouche.
— Erreur classique.
Il s’agenouille lentement, pose la lame à plat devant lui, comme sur une table de travail imaginaire. Ses doigts glissent sur le manche. Il compte. Les pulsations. Les cycles. Les tours.
— Un échiquier n’est jamais seulement un terrain, souffle-t-il. C’est une séquence.
Il lève légèrement la tête.
— Et même une pièce immobile… influence la partie.
À chaque attaque lancée ailleurs, Nanami analyse. À chaque cri, il déduit. À chaque silence prolongé, il note. Les cases blanches provoquent. Les noires stabilisent. La Reine force les réactions émotionnelles avant les mouvements physiques.
— Tu veux du chaos, Raku… mais tu imposes une structure.
Il inspire profondément.
— Et toute structure… finit par céder.
Il ne bouge toujours pas. Mais son esprit, lui, est déjà en avance de plusieurs tours. Quand viendra son moment, s’il vient, Nanami sera prêt.
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Toujours en déplacement, Gojo s’immobilise un instant.
Le sol sous ses pieds n’est plus vraiment un sol, plutôt une intention mouvante, un compromis fragile entre chute et résistance. Pourtant, il sent les secousses. Pas avec ses yeux. Pas avec l’Infini. Avec quelque chose de plus ancien. Plus simple.
Les vibrations remontent le long de ses chevilles, résonnent dans sa cage thoracique, frappent contre son cœur comme des signaux désordonnés. Des combats. Des cris étouffés. Des décisions prises trop vite… ou juste à temps.
Il incline légèrement la tête, comme s’il écoutait une classe trop bruyante à travers une porte fermée.
— …Ouais. Je vous entends.
Sa voix est basse. Fatiguée. Mais il n’y a aucune hésitation dedans. Il inspire lentement. Chaque respiration coûte plus qu’avant. Son énergie circule encore, mais elle est râpeuse, comme un fleuve dont le lit aurait été fissuré. L’Infini pulse faiblement autour de lui, non plus comme une muraille arrogante, mais comme une veilleuse obstinée.
Il joint les mains. Pas pour attaquer. Pas encore. Pour se recentrer.
— Tenez bon, les jeunes…
Il avance d’un pas. Puis d’un autre. Toujours les yeux clos. Chaque dalle testée comme on teste la glace avant de s’y engager. Il accepte le risque, mais ne le provoque plus inutilement.
— Vous êtes assez forts pour ça.
Ce n’est pas un ordre. Ce n’est pas une provocation. C’est une certitude tranquille. Un coin de son esprit effleure leurs présences, diffuses, instables, mais bien là. Jun qui se relève. Maki qui comprend le plateau. Yuta qui serre les dents. Aya qui tremble mais tient encore. Souta. Megumi.
Ils avancent. Alors lui aussi.
— J’arrive… murmure-t-il, presque pour lui-même. Faites juste… un peu de bruit, d’accord ?
Un pas de plus. Le plateau grince, contrarié. Gojo continue d’avancer.
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Plus loin…
Jin se redresse lentement, comme on rallume un brasier qu’on croyait étouffé. Le sol sous ses pieds est fissuré, noirci par les impacts précédents, mais il tient. Une case noire. Stable. Fidèle. Il plante ses talons dedans comme des clous, s’ancre, inspire profondément, et l’air lui répond.
Ses paumes s’embrasent. Pas une flamme sauvage. Pas une explosion incontrôlée. Un feu dense. Compressé. Coléreux. Les veines de ses avant-bras s’illuminent d’un rouge incandescent, dessinant des lignes de chaleur sous la peau. La température autour de lui grimpe d’un cran, faisant onduler l’air comme au-dessus d’un bitume brûlant. Les ombres proches reculent d’un demi-pas, hésitantes.
— Ramenez-vous.
Sa voix est grave, râpeuse, chargée d’une impatience presque joyeuse. Il lève légèrement les mains, les doigts entrouverts, comme s’il invitait le monde entier à essayer.
Ses yeux accrochent les formes mouvantes qui approchent. Fléaux. Silhouettes distordues. Gueules ouvertes. Trop nombreuses. Un rictus fend son visage.
— J’commençais à m’ennuyer.
Il fait un pas en avant. Le feu pulse. Pas encore lancé. Mais prêt. Et pour la première fois depuis longtemps, dans le Néant d’Ébène, quelque chose ressemble dangereusement à une invitation.
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Depuis de départ de Souta, Megumi n’a pas pu bouger. Il sent le changement avant même que le sol ne réagisse. Ce n’est pas une secousse. C’est une intention. L’échiquier s’est réveillé autrement. Plus brutal. Plus impatient.
Il entend l’annonce. Les fléaux. Le rire. Ses mâchoires se serrent.
— …Elle accélère.
Il jette un regard circulaire. Les cases. Les couleurs. Les ombres qui rampent sous la surface comme des veines prêtes à éclater. Tout est plus rapide maintenant. Plus agressif. Le jeu ne teste plus. Il attaque. Ses doigts bougent presque d’eux-mêmes, amorcent un mudra, puis s’arrêtent net.
— Pas encore.
Il inspire profondément, force son rythme cardiaque à ralentir. S’il agit par réflexe, elle gagne. S’il invoque trop tôt, elle observe, apprend, adapte. Son regard se durcit.
— Elle veut qu’on se disperse. Qu’on réagisse chacun dans notre coin.
Il recule légèrement sur sa case, ancre ses appuis. L’ombre sous ses pieds répond, discrète, contenue. Pas un jaillissement. Pas une attaque. Une présence.
— Alors je vais tenir.
Il ferme les yeux une seconde, écoute les sons lointains du domaine : des cris étouffés, des impacts, des déplacements précipités. Trop d’agitation.
— Vous courez… pensa-t-il sans les juger. Moi, j’attends.
Il rouvre les yeux. Son regard est calme, tranchant, presque froid.
— Raku… T’as réveillé la mauvaise partie de l’échiquier.
Ses ombres se rassemblent imperceptiblement autour de lui. Pas pour frapper. Pour répondre. Et quand il bougera, ce ne sera pas parce que c’est son tour. Ce sera parce qu’il aura choisi le moment.
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Yuta sent la vibration lui remonter dans les os, comme un avertissement trop tardif. Le domaine ne tremble pas : il s’impatiente. Les fléaux apparaissent par vagues dissonantes, silhouettes lacérées par la lumière noire, cris étouffés qui ricochent d’une case à l’autre. Le ciel se plisse, se fend, se recoud aussitôt, un organisme blessé qui refuse de mourir.
Il lève les yeux, inspire lentement, et serre les dents. Shirosae est toujours là, à quelques pas, sa lueur pâle découpant un îlot de clarté fragile au milieu du chaos. Yuta la regarde, grave, sans détour. Pas besoin d’élever la voix.
—Va protéger Aya. Elle est seule.
Un battement. Le lien pulse.
—Moi… je vais chercher Toge. S’il y a un moyen de le retrouver, montre-le-moi.
Il n’y a ni panique ni héroïsme dans ses mots. Juste une décision nette, assumée. Une répartition du risque.
Shirosae incline la tête. Pas de mots. Pas besoin. Elle lève simplement la main. Un geste précis. Implacable. Trois cases vers la droite. Quatre vers le haut. Puis sa lumière se condense, s’affine, et, dans un éclair pâle, elle disparaît dans le néant, laissant derrière elle un sillage tiède, presque rassurant.
Yuta reste immobile une seconde. Seul. Puis il se tourne vers l’horizon fracturé. Vers la direction indiquée pour trouver Toge. Les lignes du domaine se déforment à mesure qu’il les fixe. Rien n’est stable. Rien n’est honnête. Mais il a appris à se battre dans l’incertitude.
— Rika… Montre-moi où frapper, murmure-t-il à la créature.
Rika se matérialise pleinement à ses côtés, massive, splendide, ses contours vibrants d’une colère contenue. Son rire résonne, grave, joyeux, affamé.
— J’attends que ça.
Yuta hoche la tête sans détourner les yeux de son but.
— Prépare-toi.
Sa voix est basse, ferme.
— Je veux que personne ne l’approche avant moi.
L’air se tend. Puis ils s’élancent. Pas dans la précipitation. Dans la certitude. L’énergie autour d’eux change aussitôt. Plus dense. Plus lourde. Comme si le plateau lui-même venait de comprendre qu’un autre joueur entrait dans la partie, non pour danser, mais pour briser.
Quelque part sur l’échiquier, quelqu’un attend. Et cette fois, Yuta ne sera pas en retard.