Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
[ NOTE ]
Par souci de rigueur, et pour éviter toute mauvaise interprétation ; je vous recommande de lire le chapitre précédent avant de continuer. -- Nanami Kento
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Le vent se tord sur l’échiquier. Pas un simple courant d’air : une torsion, comme si l’espace lui-même grinçait des dents. Des bribes d’énergie s’effilochent entre les cases, traînant dans le vide comme des filaments de nerfs à vif, vibrants, douloureux. Chaque pas, chaque respiration semble risquer de tirer dessus et de réveiller quelque chose de pire.
Souta ferme les yeux une fraction de seconde. Juste assez pour faire taire le vacarme du domaine. Son souffle se cale. Sa main s’élève et trace un mudra rapide, précis, ancré dans la mémoire musculaire plus que dans la pensée. Il n’hésite pas. L’ombre sous ses pieds se condense.
Dans un souffle lourd, presque organique, deux silhouettes émergent du vide, comme arrachées à une nuit sans fond. D’abord Fenrir, le loup. Noir, massif, les muscles dessinés comme s’ils avaient été sculptés dans la foudre. Ses yeux brillent d’une intelligence froide et loyale. Il ne menace pas. Il attend.
Puis Tora, le tigre. Plus silencieux encore. Une masse d’ombre pure, dense, presque liquide, dont les flancs absorbent la lumière au lieu de la refléter. Ses yeux fendus d’argent percent le Néant sans effort, comme s’il voyait au-delà du plateau, au-delà des règles. Une présence protectrice, implacable.
Ils se tiennent là, côte à côte. Calmes. Puissants. Fidèles. Pas des armes. Des choix.
Souta avance d’un pas et pose sa main sur l’échine du tigre. La chaleur qui remonte sous sa paume est stable, rassurante, comme un cœur qui bat pour autre chose que lui.
— Protège-la.
Ce n’est pas un ordre crié. C’est une confiance donnée.
Le tigre incline lentement la tête, solennel, puis disparaît dans un bond silencieux. Son corps se fond dans les lignes instables de l’échiquier, franchissant les cases comme si elles n’étaient que des ombres mal dessinées. Sa direction est claire. Aya. Toujours Aya.
Souta le suit du regard quelques secondes de trop. Les épaules tendues. La mâchoire serrée. Une part de lui voudrait l’accompagner. Une autre sait qu’il ne peut pas. Alors il se tourne.
Fenrir est déjà là, parfaitement immobile, mais tout en lui vibre.
Souta expire lentement.
— Toi et moi, on reste prêts. D’accord, Fenrir ?
Le loup grogne doucement, un son bas, profond, qui résonne jusque dans la poitrine de Souta. Une promesse. Une entente sans mots.
Autour d’eux, l’échiquier continue de respirer, hostile, mouvant. Mais sur cette case précise, pour cet instant au moins, ils sont prêts.
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Un peu plus loin, Megumi termine finalement son mudra. L’ombre à ses pieds se contracte, se déchire, puis explose vers l’extérieur dans une spirale dense et silencieuse. Son loup de jade jaillit du sol comme un projectile vivant, crocs découverts, pelage sombre hérissé d’énergie. Il ne grogne pas. Il scrute. Prêt à bondir au moindre ordre.
Au-dessus de lui, l’air se distord à son tour. Nuë prend forme dans un froissement d’ailes irréelles, ses plumes laissant couler des traînées d’éclaires. Ses yeux brillent d’un éclat ancien, lucide, comme si elle voyait les failles du domaine avant même qu’elles ne s’ouvrent.
Megumi lève déjà le bras. Pas d’hésitation. Pas de calcul superflu. Il attrape une aile et se hisse sur son dos d’un mouvement fluide, précis, le corps parfaitement aligné malgré l’instabilité du sol. Sous lui, les cases glissent, se déplacent, tentent de se réorganiser, mais la chouette s’en moque. Elle plane au-dessus des règles.
Son regard est rivé vers l’horizon mouvant du domaine, ce chaos de lignes brisées, de tours inversées et de brume vivante qui avale les distances. C’est là qu’il le voit.
Raven.
Le corbeau fond vers lui, ailes tendues, trajectoire nette malgré les turbulences. Il ne crie pas. Il ne se pose pas. Il transmet. Un frisson traverse Megumi au moment où leurs regards se croisent. Il comprend.
— Guide-moi vers lui, souffle-t-il, la voix basse mais ferme.
Raven ralentit, bat lentement des ailes, puis vire brusquement sur la droite, s’enfonçant dans une zone où l’échiquier se fissure en diagonales impossibles. Là où la lumière hésite. Là où quelqu’un lutte.
Megumi resserre sa prise autour du plumage de Nuë. Le vent lui fouette le visage. L’air est coupant, saturé de malédiction brute. Chaque inspiration brûle. Mais ils suivent le corbeau à travers les ombres.
— On serre les dents, murmure-t-il pour lui-même, plus que pour ses shikigami. Si on tombe… on tombe droit.
La chouette pique soudainement, accélère, fend la brume. Le loup au sol bondit de case en case, suivant leur ombre comme un projectile noir, prêt à intervenir si le ciel les trahit. Megumi se penche en avant. Et il fonce. Vers Souta. Vers le danger. Vers ce foutu jeu qu’il a bien l’intention de casser pièce par pièce.
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Dans une autre direction, Tora atteint enfin Aya. Sa course se ralentit d’elle-même, comme s’il sentait la fragilité de ce qu’il approche. Ses pattes massives effleurent la dalle sans bruit, l’ombre de son corps se rétractant pour ne pas l’écraser. Les yeux fendus d’argent brillent doucement dans la pénombre, attentifs, vigilants.
Aya lève la tête d’un coup. Son premier réflexe est la peur. Son souffle se bloque. Ses épaules se crispent, prêtes à encaisser l’inévitable. Le domaine l’a déjà trop trompée. Puis elle sent l’aura. Cette signature familière, imparfaite, un peu rugueuse, mais indéniablement humaine derrière l’ombre.
— Tu es là…
Sa voix tremble. Pas de panique cette fois. Juste un relâchement brutal, comme si son corps comprenait avant son esprit. Ses doigts se referment sur sa peluche contre sa poitrine, si fort que le tissu en grince presque.
Le tigre s’arrête devant elle et incline légèrement la tête. Pas une soumission. Une reconnaissance. Une promesse silencieuse.
Aya avale difficilement sa salive.
— Il va bien… ? murmure-t-elle.
La question flotte dans l’air, sans destinataire précis. Pour Souta. Pour le tigre. Pour le monde. Pour elle-même. Elle ferme les yeux. Un instant, le bruit du domaine s’éloigne. Les craquements, les souffles, les murmures se taisent. Et dans cet espace fragile, une voix s’élève en elle. Douce. Connue. Stable, malgré tout.
Oui. Il est vivant. Les larmes montent, brûlantes, mais elle ne pleure pas. Elle inspire profondément, comme si elle ancrerait cette certitude dans ses poumons, dans ses os. Quand elle rouvre les yeux, le tigre s’est redressé. Il fait écran entre elle et le reste de l’échiquier, muscles tendus, prêt à bondir à la moindre distorsion. Un gardien. Rien de moins.
Et alors, dans un battement d’ailes presque imperceptible, Shirosae apparaît à ses côtés.
Sa lumière est plus douce que tout le reste ici. Elle enveloppe Aya comme une couverture invisible, réchauffe ses bras, calme le tremblement de ses mains, apaise le chaos qui gronde encore dans sa tête. Pas assez pour effacer la peur. Juste assez pour qu’elle tienne debout.
Aya lève les yeux vers elle.
— Merci…
Shirosae n’a pas besoin de répondre. Elle incline la tête, dépose cette lueur protectrice comme on dépose une promesse, puis se dissout déjà dans l’air, repartant vers les autres fronts, vers les autres urgences.
Aya reste là, protégée par l’ombre du tigre et la lumière persistante. Elle serre sa peluche une dernière fois, puis redresse le menton. Elle tremble encore. Mais elle n’est plus seule.
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Sur une autre ligne de l’échiquier, Maki bondit de case noire en case noire, sans hésitation. Ses appuis sont secs, précis, presque mécaniques. Chaque réception est calculée. Chaque impulsion, contenue. Jusqu’à ce qu’elle atterrisse sur une dalle figée par un froid anormal.
La surface est lisse, glaciale, immobile, trop immobile.
— Nanami ?!
Sa voix claque dans l’air. Il est là. Droit. Parfaitement immobile. Comme si le temps avait décidé de l’ignorer. Les pieds ancrés sur sa case, les épaules calmes, le regard fixe devant lui. Pas de chaînes visibles. Pas de mur. Juste cette sensation oppressante que la dalle l’a accepté… et refuse désormais de le relâcher.
Il ouvre lentement un œil.
— Je ne peux pas bouger.
Maki arque un sourcil.
— Sérieux ? T’es figé ?
Elle soupire, mais sans panique. Elle reste sur sa case noire, teste le sol du talon. Rien ne réagit. Aucun mensonge. Aucun murmure.
— Super… Elle t’a mis en mode décor.
Elle garde sa lame en main, bras relâché mais prêt, quand le sol à leur gauche se déchire sans prévenir.
Un gouffre s’ouvre. Brutal. Une masse difforme jaillit, un fléau sans visage, composé de membres trop nombreux, qui s’abat en hurlant. Maki réagit instantanément.
— Tch.
Un pas latéral. Un seul. Sa lame tranche dans un arc sec. Le fléau est coupé net en deux avant même de comprendre qu’il a attaqué. Les restes s’écrasent contre une case blanche voisine, qui se met à pulser… puis recrache une gerbe d’ombres acides.
Maki recule aussitôt.
— Ne touche PAS les blanches, lance-t-elle sans détour.
Comme pour confirmer ses mots, une autre attaque surgit, cette fois depuis le plafond inexistant : une pluie de projectiles noirs, comme des clous d’ombre, s’abat en rafale.
Maki lève la lame, dévie, tranche, pivote. Un projectile lui entaille la manche. Un autre ricoche sur le sol noir sans effet.
Nanami observe. Impuissant. Mais attentif.
— Elles testent ton rythme, dit-il calmement. Aléatoire. Sans logique apparente.
— Ouais, répond Maki entre deux esquives. Classique intimidation de connasse qui s’ennuie.
Un troisième fléau tente sa chance, surgissant directement derrière Nanami, comme s’il avait senti l’immobilité. Maki n’hésite pas une seconde. Elle plante son pied dans la dalle noire, bondit au-dessus de la case de Nanami sans jamais la toucher, et frappe en plein vol. Le fléau est décapité avant même d’avoir levé le bras. Les restes se dissipent dans un râle humide.
Silence. Un vrai, cette fois.
Maki atterrit, se redresse, souffle lentement.
— Les cases noires sont stables. Les attaques, non. Elles poppent n’importe où, n’importe quand.
Elle se tourne vers Nanami, sérieuse.
— Je reste là. Tant que t’es bloqué, personne t’approche sans passer par moi.
Nanami ferme brièvement les yeux. Un mince sourire, presque imperceptible.
— C’est… rassurant.
Maki serre un peu plus le manche de son arme, les sens en alerte, prête à repartir à la moindre vibration. Deux pièces immobiles sur l’échiquier. Sous le feu. Mais toujours debout.
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Non loin de là, Sho progresse à grandes enjambées, sautant de dalle noire en dalle noire. L’air est chargé d’électricité maudite, le sol marqué de traces de combat récentes. Des éclats d’ombre fument encore sur une case blanche éventrée.
Puis il entend un choc sec, suivi d’un juron étouffé.
— Putain…
Sho s’arrête net, tend l’oreille.
— Rinette ?
La réponse fuse aussitôt, sèche, sans détour, couverte par un grondement de ronces qui se déploient :
— T’es le vrai ou une putain d’illusion ?!
Sho ricane, déjà en mouvement.
— Si c’est pas la vraie Rin, je rends mon fouet et je me mets à l’aquaponey.
Il arrive juste à temps pour la voir empaler un fléau avec sa lance épineuse. Les ronces jaillissent depuis la hampe, s’enroulent autour de la créature et l’écrasent contre la dalle dans un craquement humide. Le fléau se dissout en cendres sombres.
Rin pivote aussitôt vers lui, arme toujours levée. Elle le jauge une seconde… puis abaisse la pointe d’un demi-millimètre.
— T’es venu comment ?
— À pied. C’est Maki qui m’a expliqué le coup des cases noires.
Elle souffle un rire bref, sans détourner complètement son attention du terrain.
— Ah. Voilà pourquoi t’es encore entier.
Une autre secousse traverse l’échiquier. À deux cases de là, une forme tente d’émerger.
— J’ai pas chômé, lâche Rin en resserrant sa prise sur la lance. Elle me balance des trucs toutes les trente secondes.
Sho s’avance jusqu’à elle, la bouscule légèrement de l’épaule, juste assez pour s’assurer qu’elle est bien réelle.
— Ça fait plaisir de te voir quand même.
— Pareil.
Elle serre les dents, les yeux brillants.
— Mais si tu pouvais m’aider à me défouler, ce serait encore mieux.
Comme en réponse, un fléau bondit depuis l’arrière, surgissant d’une case blanche fissurée.
— À ta gauche ! lance Rin.
Sho pivote instantanément. Son fouet claque dans l’air, chargé d’énergie maudite. L’impact explose la tête de la créature avant même qu’elle ne puisse hurler. À peine le corps touche-t-il le sol que d’autres tentacules d’ombre rampent, cherchant à les encercler.
Rin plante sa lance d’un coup sec. Des ronces jaillissent, s’étendent en réseau, entravent les membres noirs, les broient contre le plateau.
— Bon, dit Sho en se remettant en garde, on dirait que t’as commencé sans moi. Et que t’as même progresser !
Elle lui jette un regard en coin, un sourire dur aux lèvres.
— T’avais qu’à te dépêcher.
Ils se placent naturellement dos à dos, couvrant chacun un angle. Le domaine bruisse, contrarié.
Sho fait tournoyer son fouet.
— Allez.
Rin resserre sa prise sur la lance, les ronces frémissant déjà.
— C’est parti.
Le jeu continue... La suite vendredi entre 19h et 22h...