Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte

Chapitre 15 : Mordre le plateau

2443 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 30/01/2026 19:01

Sur le plateau, l’air vibre au rythme des impacts. Rin frappe sans réfléchir, sans pause. La crosse de sa lance s’écrase contre le crâne d’un fléau dans un bruit sec, presque creux. La créature se plie, mâchoire disloquée, avant même d’avoir pu hurler. Elle pivote aussitôt, glisse sur une dalle noire, roule sous une griffe trop lente et se redresse dans le même mouvement pour planter la pointe de son arme dans le torse spongieux d’un second. Elle ne s’arrête pas.

Ses bottes frappent le sol, régulières, brutales. Elle écrase le fléau sous son talon, sent la résistance céder, la masse se dissoudre en une boue d’ombre qui s’évapore aussitôt.


— Je te propose qu’on bouge… pendant qu’on leur éclate les dents !

 

Sa voix fuse entre deux respirations courtes. Un éclat sauvage traverse son regard, quelque chose de nerveux, presque joyeux dans le chaos.


— Nanami dit toujours qu’il faut rester en mouvement !

 

Sho est déjà derrière elle. Il suit le rythme, souffle plus fort, mais ne décroche pas. Son fouet claque dans l’air, tendu comme une extension de son bras. Un pas. Une frappe. L’énergie maudite explose en arc, cisaillant une silhouette qui tentait de bondir depuis une case blanche. Elle se désintègre avant même de toucher le sol.


— Je te lâche plus, lance-t-il, la voix un peu rauque. Une fois, c’était déjà trop.

 

Il se place légèrement sur le côté, couvrant son angle mort sans même y penser. Ils avancent comme une mécanique rodée, instinctive, sans ordres ni regards inutiles.

 

Rin ricane, essuyant une éclaboussure noire sur sa joue d’un revers de manche, sans ralentir.

 

— Alors garde le rythme, beau gosse !

 

Ils sautent de dalle en dalle, toujours noires, toujours sûres. Derrière eux, les cases blanches frémissent, s’affaissent parfois, vomissent des mains ou des gueules qui claquent dans le vide, trop tard. Chaque fléau repoussé, écrasé, dissout laisse place à un autre presque aussitôt. Mais quelque chose change. Plus ils avancent, plus les silhouettes cessent d’être difformes et erratiques. Les nouveaux fléaux se déplacent avec intention. Leurs membres sont plus massifs, leurs regards plus fixes. Certains feintent. D’autres attendent. L’un d’eux esquive même un coup de fouet, reculant d’un pas calculé.


— Oh… grogne Rin entre ses dents. Ils apprennent.


Un choc sourd fait vibrer la dalle sous leurs pieds. Le sol réagit désormais à leur présence, palpite comme une peau trop tendue. Les lignes du damier se déplacent lentement, presque imperceptiblement, cherchant à les déséquilibrer. Le domaine devient nerveux. Comme s’il avait compris qu’ils ne faisaient plus que survivre. Ils progressent. Ensemble. Et quelque chose, là-haut, commence à leur répondre.

 


--

 


Gojo se hisse lentement, sans éclat ni provocation. Une impulsion de pouvoir millimétrée, précise au point d’en devenir presque invisible. Rien qui claque. Rien qui déborde. Juste assez pour rompre le contact. Ses pieds quittent enfin les cases maudites. Pas de chaînes. Pas de mains. Pas encore.

 

Il demeure en suspension au-dessus de l’échiquier, immobile, silhouette blanche découpée sur le chaos noir et blanc. Le domaine gronde, contrarié, comme une bête à qui l’on a retiré un jouet sans prévenir. Les lignes se tordent sous lui, hésitent, cherchent à recalculer sa position.

Un souffle calme traverse ses lèvres.

 

— Hm… Tu m’autorises à faire ça, Raku ? murmure-t-il pour lui-même, paupières closes.

Tu veux voir quoi, au juste… ?

 

Il penche légèrement la tête, comme s’il écoutait une salle invisible. Un sourire presque imperceptible tire le coin de sa bouche.

 

— Pas grave.


Son aura s’élève d’un cran. Pas plus. Pas assez pour attaquer. Juste assez pour sentir. Les flux d’énergie lui parviennent alors comme des battements lointains : les bonds précipités de Maki, nets et sans détour. La colère maîtrisée de Yuta, lourde, affûtée. Le cri étouffé de fléaux broyés trop vite pour hurler. La voix brisée de Toge, encore suspendue dans l’air du domaine, comme un écho qui refuse de mourir.

Et plus loin… la peur serrée d’Aya, fragile mais intacte. Tout arrive en fragments. Désordonné. Bruyant. Gojo ne voit toujours rien. Mais il comprend.


D’accord… souffle-t-il. Voilà comment tu joues.


Son énergie se stabilise, devient presque silencieuse. Il cesse d’imposer quoi que ce soit à l’espace. Il se contente de flotter, de lire, d’absorber. Comme un sismographe vivant.

 

J’en profiterai… pour tout capter.


Sous lui, l’échiquier grince à nouveau. Les cases changent subtilement de rythme, comme si le domaine tentait de masquer ses propres battements de cœur. Mais trop tard. Gojo reste suspendu, calme au milieu du chaos, une main légèrement levée, l’autre relâchée. Il ne contre pas encore. Il apprend.


Puis plus bas il sent anfin sa présence de façon plus précise : Aya. Alors il se dirige vers elle. Il atterrit sans bruit aux côtés de la jeune fille. Pas d’impact. Pas de souffle déplacé. Juste cette présence soudaine, écrasante et pourtant étrangement rassurante. Il garde les yeux clos, comme s’il refusait encore de regarder le plateau, mais sa voix, elle, est nette. Ancrée.

— Enfin te voilà.


Aya tressaille à peine. Son corps réagit avant sa tête. Elle reconnaît l’aura immédiatement, cette pression familière qui ne cherche pas à écraser mais à contenir. Ses doigts se crispent autour de sa peluche, puis se relâchent d’un millimètre.

 

Gojo incline légèrement la tête, attentif à tout ce qui l’entoure sans jamais ouvrir les yeux. Un souffle plus grave traverse sa poitrine.


— Je sens un shikigami… murmure-t-il. Une signature stable. Vigilante. Souta, pas vrai ?


Aya hoche la tête. Un mouvement minuscule, presque honteux. Les mots restent coincés dans sa gorge. Trop d’émotions. Trop de peur accumulée. Le tigre d’ombre se tient un peu en retrait, muscles tendus, prêt à bondir. Il observe Gojo sans hostilité, comme s’il évaluait une force qu’il n’a pas besoin de défier. Gojo, lui, esquisse un sourire bref, fatigué.


— Bien joué… Il a pris une bonne décision.


Il se penche légèrement vers Aya, réduisant volontairement la pression de son aura. Assez pour qu’elle puisse respirer.


— Tu as tenu, dit-il plus doucement. Même quand elle a essayé de te faire disparaître de l’intérieur.


Aya inspire enfin. L’air tremble dans sa poitrine.

— J’ai… j’ai cru que j’allais oublier tout le monde, murmure-t-elle. Sho… Yuta… même toi…

 

Sa voix se brise sur la fin. Gojo ne répond pas tout de suite. Il tend simplement la main et la pose à plat sur la dalle noire, entre eux. Une ancre. Un repère.


— Tant que tu ressens ça, dit-il calmement, tant que ça fait mal… elle n’a pas gagné.

 

Un grondement lointain traverse le domaine. Les fléaux s’agitent ailleurs. Le plateau frémit, contrarié. Gojo redresse légèrement la tête. Toujours pas d’yeux ouverts.


— Reste ici, Aya. Sur les cases noires.


Le tigre te couvrira. Moi aussi, tant que je suis là. Il marque une pause, puis ajoute, avec ce ton faussement léger qui masque une vigilance extrême :


— Et si elle te parle encore… tu m’appelles. Même sans mots.

 

Aya acquiesce cette fois franchement. Une larme glisse, mais elle ne tombe pas. Elle reste accrochée à ses cils, comme une promesse qu’elle ne lâchera pas.


— D’accord…


Autour d’eux, le Néant d’Ébène grince. Mais pour la première fois depuis longtemps, Aya n’est plus seule.



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De l’autre côté du plateau, une rafale fend l’air, si violente qu’elle plie les lignes mêmes de l’échiquier. Les cases grincent, certaines se fissurent avant de se ressouder aussitôt, comme si le domaine refusait de céder complètement.

 

Megumi atterrit aux côtés de Souta dans un choc sec. Ses bottes glissent d’un demi-pas avant qu’il ne se stabilise. Son souffle est court, haché, et des mèches sombres collent à son front trempé de sueur.


— Toujours vivant, commente-t-il sans détour.

Il jette un regard rapide à son cousin.

— J’hésitais à parier contre toi…


Souta ricane, un rire bref, presque nerveux. Il s’essuie le coin de la bouche du revers de la main.

— T’as raté le spectacle. Gojo a fait une entrée furtive. Deux secondes chrono.

Il hausse les épaules.

— Raku l’a ravalé aussitôt.

 

— Classique, lâche Megumi, sans la moindre surprise.

Son regard reste en mouvement, calculateur.

— Elle le laisse respirer juste assez pour le briser mieux.

 

Un grondement sourd roule au loin. Comme un orage contenu sous le plateau.

— Raku s’impatiente, reprend Souta, plus bas.

Il désigne l’horizon déformé.

— Ça grouille à la frontière. Tu le sens aussi, non ?

 

Megumi acquiesce. Les ombres bougent trop vite, trop mal. Pas des illusions. Des préparatifs.

— On doit accélérer.

Il tourne légèrement la tête vers l’arrière, là où une présence familière pulse faiblement à travers le domaine.

— T’as ton loup… Qui veille sur Aya ?

 

— Mon tigre est avec elle, répond Souta sans hésiter.

Une note ferme dans la voix.

— Tora est solide. Il tiendra.

 

Megumi hoche la tête une seule fois. Décision prise. Ses poings se ferment lentement.

— Alors on bouge.

Un souffle ironique traverse ses lèvres.

— Avant que “Maman Raku” sonne l’appel du dîner…

 

Un rictus étire la bouche de Souta, fatigué mais déterminé.

— Double invocation. Version kamikaze.

 

— Si on finit en barbecue, j’te hanterai jusqu’à la retraite, réplique Megumi sans détour.

Ils ne se regardent même pas pour s’accorder. Leurs corps savent déjà.

 

Les mudras se forment à l’unisson. Précis. Nets. Le domaine frémit aussitôt, comme si l’échiquier reconnaissait le danger. Deux éclairs lacèrent l’air. Deux frappes d’énergie pure.

Le sol se fend dans un craquement violent, une balafre béante traversant plusieurs cases noires et blanches sans distinction.

 

Kagenryū émerge dans un rugissement triplement guttural. Ses trois gueules hurlent à l’unisson, l’écho roulant dans toutes les directions. Son corps massif écrase les dalles, laissant derrière lui des sillons brûlants d’énergie sombre.

 

À l’opposé, Mahoraga déchire l’espace en atterrissant d’un pas lourd. L’air se contracte autour de lui, saturé d’un orage invisible. Chaque rotation de sa roue résonne comme un glas ancien. Le plateau tremble sous son poids.

 

Les deux shikigamis se figent une fraction de seconde. Ils s’observent. Se sondent. Se jaugent. La tension est telle que même les fléaux alentour hésitent à approcher. Puis, comme deux chiens qu’on a trop longtemps retenus par la nuque, ils se ruent l’un sur l’autre dans une explosion d’énergie.


— J’le savais, marmonne Souta, les yeux plissés. T’as pas nourri le tien.


— C’est pas une chèvre ton machin ? réplique Megumi, imperturbable. On dirait qu’il mâche l’air.


Les chocs font voler des éclats de dalles et des vagues de pouvoir brut. Les shikigamis s’envoient valser à travers les débris d’énergie, écrasant des cases entières avant qu’elles ne se reforment dans un cri sourd. Puis, sans prévenir, dans un mouvement parfaitement synchronisé… ils pivotent.


Une horde de fléaux surgit juste devant eux, arrachée au plateau comme une infection trop longtemps contenue. Des silhouettes difformes jaillissent des fissures entre les cases, certaines rampant à quatre pattes, d’autres bondissant avec des cris stridents qui vrillent l’air. Leurs corps sont instables, cousus d’ombre et de dents, dégoulinants d’une énergie malade.


Kagenryū est le premier à frapper. Ses trois gueules se referment dans un claquement sec. Un fléau est broyé entre ses crocs avant même d’avoir compris qu’il attaquait. Les deux autres têtes hurlent à l’unisson, et l’onde de choc pulvérise plusieurs créatures plus petites, réduites à des lambeaux d’encre noire qui retombent en pluie épaisse sur les dalles.

 

Mahoraga enchaîne sans la moindre hésitation. Un pas lourd. L’air se déchire. Sa lame d’énergie décrit un arc parfait : deux fléaux sont sectionnés net, leurs cris s’éteignant avant même d’avoir existé pleinement. Il ne ralentit pas. Il adapte. Sa roue tourne, analysant, corrigeant, annihilant. Le carnage est précis. Presque méthodique. Une violence sans fureur inutile. Orchestrale.

 

Souta observe la scène, le souffle maîtrisé, les épaules encore tendues par l’effort de l’invocation.


— Ils font la paix… à leur façon, souffle-t-il, un mélange d’admiration et d’incrédulité dans la voix.

 

Megumi esquisse un rictus à peine visible, les yeux fixés sur le champ de destruction qui s’ouvre devant eux.


— Union sacrée : taper plus moche que l’autre.


Un fléau tente une percée sur le flanc. Mahoraga pivote, l’écrase sous son pied dans un fracas sourd. Kagenryū balaie le reste d’un revers de corps, nettoyant la ligne comme on racle une plaie.

 

Ils emboîtent le pas derrière leurs shikigamis. Pas pressés. Pas fébriles. Lents. Calmes. Chaque pas est posé sur une case sûre, leur rythme parfaitement accordé, malgré le chaos. Devant eux, deux entités mythiques ouvrent la voie à coups de rugissements et d’impacts titanesques. Les fléaux reculent, hésitent, se font broyer avant même de pouvoir se réorganiser.

 

Le plateau gronde, proteste, se tord sous cette avancée qu’il n’avait pas prévue. Mais leur cadence, à eux, ne fléchit pas. Ils ne cherchent plus. Ils ne tâtonnent plus. Ils savent désormais où ils vont.

 

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