Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte

Chapitre 16 : Le couloir des ombres

2608 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 30/01/2026 19:13

[ NOTE ]


On ne va pas réexpliquer comment on en est arrivés là. Va lire le chapitre d'avant si nécessaire, ou ne viens pas te plaindre si tu finis broyé par une règle que tu n'as pas vue venir. On y va. - Fushiguro Megumi





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Du haut de son trône d’ombres, Raku observe la scène comme on regarderait une partie d’échecs devenue trop prévisible. Ses jambes sont croisées, son dos parfaitement droit, silhouette immobile découpée dans le verre noir et l’ébène. Autour d’elle, le Néant respire à son rythme, attentif au moindre de ses caprices.

 

Ses doigts tapotent l’accoudoir invisible. Un rythme lent. Irrégulier. Comme un pianiste qui s’ennuie, cherchant une dissonance pour relancer la musique. Son sourire s’étire.


— Hmm… trop droit. Trop décidé.


Elle incline légèrement la tête, les yeux brillant d’un éclat amusé, presque enfantin.

— Changeons de tempo.

 

Elle claque des doigts. Le son est sec. Absolu. Il ne résonne pas : il ordonne.


Aussitôt, le plateau tremble. Pas comme lors d’un impact ou d’une attaque : non. Cette fois, c’est la structure même du domaine qui proteste. Un grondement sourd monte des profondeurs, traverse les cases, se répercute dans les corps avant même d’atteindre les oreilles.

 

Les dalles se fissurent. Les lignes droites se tordent. Les angles parfaits se brisent. Le damier se fracture comme un miroir trop ancien. Des escaliers jaillissent du sol, arrachés au vide dans un fracas silencieux. Ils se déploient dans toutes les directions, suspendus dans l’air comme des traits de folie dessinés à la hâte par une main capricieuse. Certains montent à la verticale, défiant toute logique. D’autres descendent en spirales impossibles, avalés par l’ombre.

D’autres encore se brisent après trois marches, s’arrêtent net… et ne mènent nulle part. Des marches apparaissent sous les pieds, puis disparaissent aussitôt. Des paliers se forment, tremblent, se retournent. L’espace se replie sur lui-même, perdant toute notion de haut et de bas. Le plateau n’est plus un échiquier. C’est un labyrinthe vivant.


Raku se penche légèrement en avant, les coudes posés sur ses genoux, le menton appuyé dans sa paume. Son regard suit les mouvements minuscules de ses “pièces”, là-bas, en contrebas.

— Voilà… murmure-t-elle, ravie.


Maintenant, voyons qui sait encore avancer… quand le chemin refuse d’exister. Son rire glisse le long des escaliers suspendus, se répercutant dans les vides, s’accrochant aux marches comme une moisissure sonore.


— Dansez, mes pions. Dansez.

 

 

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Un escalier en colimaçon pousse à quelques pas de Souta, jaillissant du plateau dans un craquement humide, comme si la pierre venait de repousser à la mauvaise place. Les marches tournent sur elles-mêmes, se recomposent, grincent, certaines apparaissant à moitié, d’autres se dédoublant avant de se figer. L’ensemble donne la nausée, même à regarder.


Souta s’arrête net. Il lève la tête, suit la spirale du regard jusqu’à ce qu’elle se perde dans un ciel sans repère, puis lâche un rire bref, incrédule.


— Ok… elle a définitivement pété un câble.


À côté de lui, Megumi ne répond pas tout de suite. Il observe. Les illusions qui ondulent dans les coins de leur vision, jamais frontales. Les pans de murs qui respirent, s’épaississent, se rétractent. Les escaliers voisins qui montent, descendent, puis s’arrêtent brutalement dans le vide.


— Elle cherche pas à nous tuer, dit-il enfin. Pas maintenant.

Il incline légèrement la tête, attentif à des détails invisibles pour un œil ordinaire.

— Elle veut ralentir. Embrouiller. Forcer des choix inutiles.

Un temps.

— Elle transforme tout le plateau en puzzle maudit.


Souta souffle, passe une main dans ses cheveux, déjà irrité.

— Elle aurait pu laisser une carte. Un “vous êtes ici” dessiné avec du sang, au moins. GPS maudit, version fléau…


Megumi croise les bras. Son regard ne quitte pas les marches instables.

— Les pièges directs sont suspendus. C’est volontaire.

Il ferme brièvement les yeux, comme pour écouter le domaine lui-même.

— Parenthèse tactique. Le temps que ses fléaux nettoient ailleurs… ou qu’on fasse une connerie.

Il rouvre les yeux. Il sait que Raku écoute. Et il s’en fiche.

— Elle nous regarde choisir.

 

Souta jette un œil à l’escalier en colimaçon, puis aux autres structures qui émergent plus loin.

— On monte ? propose-t-il, faussement léger.

 

— Elle nous prend pour des touristes, réplique Megumi sans même tourner la tête.

Mais ses yeux brillent. Pas de peur. Pas de doute. Une idée. Une mauvaise, évidemment.

— On tente un truc ? ajoute-t-il. Un vrai. Genre… double extension.

 

Souta le regarde une demi-seconde. Puis sourit.

— J’y pensais.

 

Ils se font face. Aucun mot de plus n’est nécessaire. Le risque est évident : collision de règles, surcharge, instabilité totale dans un domaine déjà hostile. Une hérésie tactique.

 

— Synchronisation d’énergie, murmure Souta.

Il inspire lentement.

— L’ombre contre l’ombre. Tentative une. Si on explose, on dira que c’était stylé.

 

— On explosera sûrement, répond Megumi sans hésiter.

Un battement.

— Mais proprement.

 

Ils forment les mudras. L’air se déchire aussitôt. Deux auras montent, sombres, lourdes, vibrantes. Elles se heurtent d’abord, grincent comme deux plaques tectoniques, puis ralentissent. Cherchent un rythme commun. S’ajustent.

 

Le sol gémit sous leurs pieds. Les escaliers craquent, certaines marches se fendent, d’autres s’effondrent dans le vide. Le domaine lui-même hésite, comme s’il ne savait plus s’il devait rejeter l’intrusion… ou la subir.


Puis, dans un même souffle parfaitement calé :


Extension du territoire… Couloir des Ombres.


Le ciel se replie brutalement. Les escaliers éclatent comme du verre noir, aspirés hors de la réalité. Les murs instables se contractent, se plient sur eux-mêmes, puis disparaissent.

À leur place, quelque chose s’impose. Un tunnel. Droit. Brut. Minéral.

 

Un couloir sculpté par la volonté pure, taillé dans une pierre sombre striée de veines d’énergie. Des arches massives s’alignent à perte de vue, ancrées fermement dans le sol, refusant toute distorsion extérieure. Entre chaque arche, des silhouettes se matérialisent.

Le loup et la chouette de Megumi, immobiles, regards perçants fixés vers l’avant. Le loup et le corbeau de Souta, muscles tendus, ailes frémissantes, prêts à fondre. Des sentinelles silencieuses.

 

Le Couloir des Ombres est né.

 

Souta siffle doucement, un son bref qui résonne dans le couloir comme un écho étouffé. Ses yeux balaient les arches massives, les veines d’énergie qui palpitent dans la pierre, les silhouettes immobiles des shikigami alignés comme une garde d’honneur funèbre.


— C’est presque joli.

 

Sa voix porte une sincère surprise. Pas de sarcasme, cette fois. Juste ce constat étrange : au milieu du chaos, ils ont créé quelque chose de droit. De stable.

 

Megumi, déjà en train d’analyser les flux autour d’eux, ne se laisse pas attendrir. Il observe les parois, les points de tension là où le domaine de Raku tente déjà de grignoter les bords de leur extension.


— Pas mal pour de l’impro suicidaire, concède-t-il.

Un battement.

— Mais ça tiendra pas longtemps.


Le couloir tremble légèrement, comme pour lui donner raison. Une arche grince, une autre laisse filer une étincelle d’ombre qui se dissipe aussitôt, neutralisée par la présence conjointe de leurs shikigami.


Souta esquisse un sourire en coin.

— Style Zenin–Fushiguro, conclut-il. Sobre, mais ça cogne.

 

Megumi ne relève même pas la pique. Il ajuste sa posture, les épaules basses, prêt à encaisser.

— Et fonctionnel.

 

Devant eux, les sentinelles d’ombre s’animent à l’unisson. Fenrir avance d’un pas silencieux, Raven déploie légèrement ses ailes. Le loup de jade montre les crocs, Nuë tourne lentement la tête, scrutant l’invisible.


Le couloir vibre. Au loin, quelque chose répond. Un grondement sourd, mécontent.

 


---

 


Plus loin, dans la zone d’Aya, protégée par le tigre de Souta et par la présence immobile de Gojo, le silence se trouble comme une surface d’eau qu’on aurait effleurée du bout des doigts.

Un fléau surgit d’une fissure, à peine formé, déjà hurlant.


Gojo l’efface d’un simple mouvement du poignet. Pas une attaque à proprement parler : une correction. Le corps maudit se disloque avant même de comprendre qu’il a été ciblé, dissous en particules d’ombre qui n’atteignent jamais le sol.


Puis Gojo se fige. Son bras reste suspendu dans l’air, doigts légèrement ouverts, comme s’il tenait encore quelque chose d’invisible. Il incline la tête, écoute. Ses yeux demeurent clos, mais son sourire, lui, s’étire lentement, reconnaissable entre mille.


Et voilà… murmure-t-il. Les cousins sont en roue libre.

 

Autour de lui, deux fléaux déjà morts s’affaissent enfin, leurs silhouettes se décomposant avec un temps de retard grotesque. Gojo n’y prête aucune attention. Toute son attention est ailleurs, tendue comme un fil.


— J’leur ai jamais appris ça, soupire-t-il, faussement las. J’vous jure…


Il secoue la tête, un geste infime, où se mélangent l’agacement d’un prof dépassé et une fierté impossible à masquer. L’énergie qu’il perçoit est brute, malpolie, dangereuse… et terriblement familière.

 

— Double extension à deux abrutis ? reprend-il. Même moi, j’ai jamais osé.


Un souffle passe sur le plateau. Le domaine grince quelque part, comme s’il protestait. Gojo tourne légèrement le visage vers le tigre de Souta, posté devant Aya, massif, immobile, prêt à bondir au moindre frémissement. Il baisse la voix, presque complice.

 

— Tu sens ça, toi aussi ? Ce petit frisson derrière la nuque… C’est l’odeur du “on a eu une idée”.

Un temps.

— Et ça pue sévère les dégâts collatéraux.


Le tigre gronde doucement, un son grave, contenu, qui fait vibrer l’air autour de lui. Pas de défi. Juste un accord tacite.


Gojo laisse échapper un léger rire par le nez.

— Allez-y, les génies… Continuez. J’vous couvre.

Son aura se resserre imperceptiblement, comme une barrière prête à se déployer à la moindre catastrophe.

— Mais si ça explose dans mon rayon d’action, ajoute-t-il tranquillement, j’vous renie dans toutes les dimensions existentielles. Même celles que j’ai pas encore inventées.

 

Il pivote enfin vers Aya. Pas complètement. Juste assez pour qu’elle sente qu’il lui parle à elle, et à elle seule. Elle est toujours tapie près du sol, la peluche serrée contre sa poitrine comme une ancre, les épaules tendues, mais le regard droit. Brillant. Vivant.


— Si tu veux mon avis… reprend Gojo plus doucement, tu ferais bien de prévenir ton dragon.

Un coin de son sourire se relève.

— Enfin… si elle n’a pas déjà senti la connerie arriver à trois plans de réalité d’ici.

 

Le plateau tremble à nouveau, très loin. Gojo ne bouge pas.

Aya serre plus fort sa peluche contre elle. Le tissu râpe doucement contre ses doigts crispés, comme pour lui rappeler qu’elle est encore là. Son souffle est court, haché par la tension, mais il ne déraille pas. Elle s’accroche à ce rythme fragile comme à une bouée.


Elle ne lève pas les yeux vers Gojo. Pas besoin. Sa présence est trop vaste pour être ignorée. Elle la sent dans l’air, dans la pression douce mais constante qui l’empêche de trembler davantage. Ses lèvres bougent à peine quand elle murmure :


Shirosae est avec eux…

 

Ce n’est pas une affirmation fière. C’est un espoir formulé à voix basse. Une phrase qu’elle répète presque pour se convaincre elle-même que le fil n’est pas rompu. Que le lien tient encore.

 

Gojo reste immobile, les bras croisés, silhouette droite au milieu des dalles instables. Il incline très légèrement la tête. Un geste minuscule. Suffisant. Il ne répond pas. Il n’a pas besoin de mots pour dire qu’il sait. Il n’a pas besoin de promettre quoi que ce soit. Son aura demeure stable, ancrée, comme une colonne invisible plantée au cœur du chaos. Tant qu’il est là, rien ne franchira cette ligne. Ni fléau, ni piège, ni peur.


Aya ferme les yeux une seconde. Pour la première fois depuis longtemps, elle ne se sent pas seule en attendant que le monde décide de s’effondrer ou non. Et Gojo veille.

 


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Devant Aya et Gojo, plus loin, les deux cousins échangent un regard rapide. Pas un mot de trop. Pas d’hésitation. Juste cette étincelle familière, celle qui naît quand deux volontés s’alignent sans effort, quand le danger cesse d’être une menace pour devenir une direction.


— On fonce ? demande Souta, déjà penché vers l’avant, le corps prêt avant même que la phrase soit terminée.


— On fonce, confirme Megumi, la voix basse, ferme, sans la moindre vibration.


Et ils s’élancent. Leurs pas frappent le sol du couloir des ombres, résonnant comme un tambour de guerre contenu. Chaque foulée fait vibrer les arches minérales, fait frissonner les shikigamis postés de part et d’autre, le loup de jade et Nuë, Fenrir et Raven sentinelles silencieuses qui inclinent à peine la tête à leur passage, comme si le territoire lui-même reconnaissait ses maîtres.

 

L’air est dense, saturé d’énergie compressée. Les murs du tunnel palpitent, gravés de lignes sombres qui réagissent à chacun de leurs mouvements. À chaque pas, l’extension s’adapte, se replie, s’étire pour leur ouvrir la voie. Rien n’est figé. Tout obéit.


Derrière eux, et pourtant partout à la fois, Shirosae glisse dans leurs ombres. Elle ne court pas. Elle ne vole pas. Elle existe entre leurs foulées. Sa lumière pâle ne les éclaire pas : elle s’infiltre. Elle renforce les appuis, stabilise les flux, coud leurs auras l’une à l’autre comme un fil invisible.

 

Souta sent sa respiration s’aligner. Megumi sent ses gestes devenir plus précis. Leurs énergies cessent de se heurter. Elles s’imbriquent. Ombre contre ombre, non pas en conflit, mais en continuité. Le domaine réagit. Le sol gémit. Les arches vibrent plus fort. Des fissures d’ombre rampent sur les parois, comme si le plateau cherchait déjà à comprendre comment briser ce qui avance trop droit, trop sûr. Mais ils ne ralentissent pas. Ils foncent, portés par cette certitude rare et dangereuse : celle qui naît quand on n’est plus seul à risquer sa peau.

 

Et derrière eux, Shirosae suit, comme une prière muette accrochée à leurs talons, comme la promesse que, cette fois, l’élan ne se brisera pas tout de suite.

 




Le jeu continue... La suite dimanche entre 20h30 et 22h30...

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