Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte

Chapitre 17 : Ce qu’on laisse derrière

3073 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 01/02/2026 20:34

Un calme trompeur s’installe autour de Gojo et Aya, fragile comme une bulle prête à éclater. Le genre de silence qui n’existe que juste avant que tout ne dérape.


— Ça va ? demande Gojo, sans se retourner. Sa voix reste posée, presque douce, comme s’ils n’étaient pas au milieu d’un domaine prêt à les broyer.

 

Aya hésite une seconde avant de répondre. Son regard glisse malgré elle vers le vide noir qui cerne les dalles, ce néant épais qui semble attendre le moindre faux pas. Ses doigts se crispent autour de la peluche, s’y accrochent comme à une bouée.

 

— Oui… Mais ça me fait peur, murmure-t-elle finalement.

 

Gojo entrouvre un œil. Juste un. Sa vision est brouillée, saturée, mais sa perception de l’espace, elle, reste d’une précision dérangeante. Il incline légèrement la tête, comme s’il testait quelque chose que personne d’autre ne peut sentir.

 

— Ne tombe pas, dit-il calmement. Je crois qu’il n’y a rien sous nos pieds…

 

Il marque une pause, puis laisse échapper un souffle qui ressemble presque à un sourire fatigué.


— Littéralement rien.

 

Autour d’eux, un grondement lointain se fait plus présent. Des cris étouffés. Des frottements contre la matière du domaine. Les fléaux se rapprochent, attirés comme des insectes par une lumière trop vive.

 

— Reste près du tigre, reprend Gojo, toujours sans élever la voix. Il te couvrira mieux que moi sur les angles morts.


Il fait craquer doucement ses doigts, une impulsion d’énergie se stabilisant autour de lui.

— Je m’occupe du reste.

 

Aya hoche la tête. Elle voudrait répondre quelque chose de courageux. Dire qu’elle va tenir. Qu’elle n’a plus peur. Mais son regard tremble encore, et ses lèvres restent closes. Elle reste là. Près du tigre. Près de Gojo. Et pour l’instant, c’est suffisant.

 

Puis… Un bruit sec au-dessus d’eux tranche le calme précaire. Pas une explosion. Pas un cri.

Un craquement, net. Précis. Comme un os qu’on plie volontairement. Gojo lève légèrement le menton. Au-dessus d’eux, une dalle suspendue s’illumine d’un éclat malsain, trop blanc pour être rassurant. Et là, posée sur le rebord comme si le vide n’existait pas, une silhouette est assise, jambes pendantes dans le néant, menton calé dans ses mains fines.

 

Elle balance doucement les pieds. Sourire fendu jusqu’aux joues. Cheveux longs en bataille. Regard trop vivant. Et cette voix… Traînante. Joueuse. Presque chantante.


— Ohlala…


Le visage est celui de Mahito. Mais l’air est faux. Le rythme est faux. L’odeur même est fausse. Ce n’est pas lui. C’est Raku.


— C’est beau ce que tu fais, Satoru, susurre-t-elle avec une douceur obscène. Franchement… y’a des artistes qui font moins d’efforts pour protéger leur muse.

 

Elle penche légèrement la tête, comme une enfant curieuse, et son regard glisse vers Aya. Lentement. Avec une gourmandise malsaine.


— Elle est mignonne. Un peu pâlotte… mais mignonne.


Aya sent son estomac se nouer. Le mot mignonne lui donne envie de vomir. Gojo, lui, ne bouge pas d’un millimètre. Pas une tension visible. Pas un frémissement.

 

— Je devrais être flatté ? lâche-t-il calmement. Ou juste écœuré que tu choisisses ce visage ?

 

Un coin du sourire de Raku se relève davantage.


Aya lève lentement les yeux. Son souffle se bloque dans sa poitrine. Ce visage… elle le connaît. Trop bien. Et en même temps, il lui paraît déformé, comme un souvenir qu’on aurait laissé pourrir.

 

— C’est… qui ? murmure-t-elle.


La silhouette éclate presque de joie.

— Vraiment ? Aya, tu me brises le cœur !

 

Elle ouvre grand les bras, théâtrale, comme si elle s’apprêtait à recevoir des applaudissements.

— On a vécu ensemble ! “Yu Min-Jae”, tu te souviens ? Deux mois. Deux cafés par jour. Toujours le même endroit.

 

Elle penche la tête, sourire sucré, voix nappée de poison. Elle prend brièvement le visage de Yu et sa voix.


— Tu m’aimais bien, au début.


Aya serre sa peluche si fort que ses doigts blanchissent. Son cœur cogne trop vite. Trop fort.

Elle fronce les sourcils. Sa voix tremble… mais elle tient.

 

— Pourquoi te cacher derrière tous ces visages ? Pourquoi mentir comme ça…?

Elle relève le menton, les yeux brillants mais clairs.

— Tu t’es moqué de moi. C’est celui que tu faisais semblant d’être que j’aimais bien. Pas toi.

 

Un silence s’étire. Minuscule. Tranchant. Gojo parle alors, plus bas. Sa voix ne porte pas la colère. Juste la fin de la patience.


— Tu dégages.

Il lève lentement la main, paume ouverte. L’espace autour d’elle frémit déjà.

— Ou tu descends te battre. Mais arrête ton cirque.

 

Raku, de nouveau sous les traits de Mahito, éclate de rire. Un rire clair, presque sincère. Elle tourne la tête vers Gojo, ravie.


— Toujours aussi direct, Satoru. T’as pas changé. Même après tout ça…

Elle tapote la dalle du bout du pied.

— Tu veux m’attaquer ? Vas-y. Je suis là. Bouge !


Sous la peur, quelque chose se passe en Aya. Un frisson. Une chaleur sourde, qui ne vient ni de Shirosae, ni de Gojo. Une pression dans la poitrine. Comme si quelque chose frappait doucement… de l’intérieur. Une énergie. La sienne. Mais elle ne comprend pas encore. Elle reste figée, tremblante, peluche serrée contre elle comme un dernier rempart.


Gojo, lui, a déjà décidé. Il tend le bras. L’air se déchire.

 

Raku penche la tête, lève un doigt, faussement réprobatrice.


— Trop tard !

 

Des bandelettes noires jaillissent de son dos comme des serpents vivants. Elles s’enroulent autour de la dalle suspendue, la broient, la tordent… BOUM.

La plaque explose en une gerbe de poussière et d’éclats. Un rire aigu résonne, distordu, se propage dans tout le domaine. Puis plus rien. La lumière s’éteint. Le vide reprend sa place. Elle a disparu. Mais l’écho de sa présence, lui, reste accroché à l’air… comme une promesse de retour.


Gojo abaisse lentement son bras. L’énergie se retire de l’air comme une marée qui recule, laissant derrière elle une lourdeur étrange. Pas un souffle. Pas un cri. Même le plateau semble retenir sa respiration. Le silence est si net qu’il en devient presque douloureux. Il ne voit rien. Mais il sent encore Raku. Cette vibration résiduelle, malsaine, comme une pulsation mal accordée au reste du monde. Une signature laissée exprès. Une façon de dire je suis passée par là.


Elle voulait juste planter une graine, murmure-t-il.


Sa mâchoire se crispe imperceptiblement. Son aura pulse une fraction de seconde, pas une menace, plutôt une réaction instinctive, contenue aussitôt. Il reste droit, immobile, les yeux toujours clos, la tête légèrement inclinée vers le vide où elle se tenait quelques instants plus tôt. Ses sourcils se froncent.

 

Aya, elle, ne détourne pas le regard. Elle fixe encore l’endroit exact où la silhouette s’est évaporée. Ses épaules sont raides, presque verrouillées. Quand elle parle, sa voix est fine, un peu étranglée, comme si elle devait franchir un obstacle invisible pour sortir.

 

— Elle doit savoir qu’elle n’a pas ce qu’il faut pour te battre…

Une hésitation.

— …elle fuit.

 

Gojo ne répond pas immédiatement. Le silence qui suit n’est pas vide. Il est tendu, chargé, comme s’il pesait entre eux. Quand il parle enfin, sa voix est calme, mais une tension sourde y vibre, quelque chose de maîtrisé, pas apaisé.


— Elle reviendra.

Une pause.

— Elle n’a pas la force brute de son père… mais elle est largement plus tordue et elle n’a pas la même intelligence... Elle est bien plus vicieuse…

 

Aya relève les yeux vers lui. Son regard cherche une confirmation, une faille, quelque chose qui dirait tout va bien. Elle hésite une seconde avant de poser la question, presque timidement.

 

— Je suis rassurée que tu sois avec moi…

Sa voix tremble légèrement.

— Elle t’a pas fait de mal ?


Gojo incline légèrement la tête dans sa direction. Pas un geste de bravade. Plutôt un constat.

 

— Disons que je suis plutôt satisfait d’avoir détruit le corps de Sukuna. Elle n’a pas pu se l’approprier. C’est déjà ça.

 

Il marque un temps.

— Et elle n’a pas hésité à remuer pas mal de choses… en les tordant, bien sûr.

Un souffle discret.

— Elle aime retourner les souvenirs jusqu’à les rendre toxiques.

 

Le silence retombe. Pas confortable. Pas hostile non plus. Juste lourd.

 

— Et toi ? demande-t-il doucement.

Un ton plus bas. Plus attentif.

— Elle t’a fait quelque chose ?

 

Aya baisse les yeux. Ses mains se crispent autour de sa peluche, les doigts blanchissent légèrement sous la pression. Elle hésite, comme si mettre des mots allait rendre la chose plus réelle. Quand elle parle enfin, sa voix est fragile, fendue.

 

— Elle m’a retiré quelqu’un de ma tête…

Elle déglutit.

— Une fille. Rin.

 

Elle secoue très légèrement la tête, perdue.

— Je sais pas qui c’est. Je sais juste que…

Sa respiration se brise.

— Souta a dit à Shirosae que c’était ma meilleure amie…

 

Les mots restent suspendus. Aya ravale difficilement ce qui menace de déborder. Sa voix se fend sur la fin, sans qu’elle pleure vraiment. Comme si même les larmes ne savaient pas où se poser.

 

Gojo ouvre légèrement les yeux. Pas assez pour regarder le monde. Juste assez pour elle.

Son regard se pose sur Aya, longuement. Il n’y a ni sourire, ni dureté. Rien de rassurant de façade. Juste cette attention droite, tranchante, presque clinique, mais calme. Comme s’il évaluait une blessure invisible.

 

— Elle n’a pas juste effacé un souvenir, dit-il enfin.

Sa voix est basse. Stable.

— Elle a arraché un morceau de toi.

 

Les mots tombent sans violence, mais avec une précision implacable. Pas une accusation. Pas une sentence. Un fait. Il se tait une seconde. Une vraie pause. Pas pour chercher ses mots, mais pour lui laisser le temps de sentir ce qu’ils signifient. Puis son ton s’adoucit, à peine.

 

— Et ce genre de vide… c’est le pire.

Il inspire lentement.

— Parce que tu sais même pas ce que tu dois pleurer.

 

Aya serre inconsciemment sa peluche. Ses épaules se tendent.

 

— Mais t’en fais pas, Aya… reprend-il. Si ton cœur s’en souvient, alors elle n’est pas totalement partie. Et on la retrouvera.

 

Cette fois, un mince sourire étire ses lèvres. Pas large. Pas lumineux. Juste assez pour fissurer la gravité de l’instant.

 

— Elle t’échappera pas éternellement, ta meilleure amie.

Une pointe d’ironie traverse sa voix.

— Et connaissant Rin personnellement… elle comprendra. Et je pense qu’elle aura surtout envie de démonter Raku en personne.

 

Aya relève les yeux. Ils brillent, tremblants, pleins de questions qui se bousculent.

— Elle existe alors… ?

Sa voix vacille.

— Et si je la reconnais pas ? Et si Shirosae lui fait du mal en la voyant… ?

 

Gojo ne détourne pas le regard.

— Elle existe, répond-il sans détour.

Aucune hésitation. Aucun conditionnel.

— Et même si ta mémoire vacille… ton cœur, lui, saura.

Il marque une pause. Laisse la phrase s’ancrer.

— Shirosae saura aussi.

Un souffle.

— Et si elle oublie… je le lui rappellerai.

 

Le poids de l’instant retombe lentement, comme une nappe de silence qu’on ne cherche pas à repousser. Puis Gojo referme doucement les paupières. Sa tête s’incline légèrement sur le côté, comme s’il écoutait autre chose que le monde visible.

 

Aya l’observe, les sourcils froncés.

— Pourquoi tu fermes les yeux ?

 

Il répond sans les rouvrir. Son ton est posé, presque pédagogique, mais sans condescendance.

 

— Parce qu’ici, mon Sixième Œil me ment toutes les secondes. Il voit tout… et rien.

Un souffle discret.

— C’est comme lire un livre où chaque ligne contredit la précédente. À ce rythme-là, je perds la tête. Alors je coupe le flux.

 

Il reste immobile, yeux clos.

— Ça m’oblige à m’adapter. À voir autrement.

 

Aya hésite, puis murmure :

— Du coup… tu peux pas utiliser ton pouvoir ?

 

Un petit sourire, presque ironique, effleure les lèvres de Gojo.

— Je pourrais… mais je préfère éviter. Ici, même la vérité est un piège.

 

Il incline légèrement la tête vers elle.

— Mon Sixième Œil voit trop. Et rien à la fois. Alors je fais confiance à autre chose…

Un silence.

— À ce que je ressens. À vous tous.

 

Il inspire plus profondément. Pas pour se calmer, pour se recentrer.

— L’Infini, c’est comme une lame parfaite, dit-il enfin.

 

Sa voix est basse, réfléchie.

— Tranchante. Absolue. Quand je vois clair, je coupe net.

 

Un silence.

 

— Mais là… je combats dans le noir.

 

Il incline légèrement la tête.

— Avec des miroirs partout.

 

Son aura frémit, presque imperceptible.

— Chaque reflet ment. Chaque angle est piégé. Alors je frappe seulement quand je suis sûr.

 

Il marque une pause, puis conclut simplement :

— Et le reste du temps… je protège.

 

Aya ne répond pas tout de suite. Elle laisse les mots s’installer. Puis son regard glisse instinctivement autour d’eux : le tigre massif, immobile comme une statue vivante, les ombres qui hésitent à s’approcher… et, plus loin, cette lueur discrète mais persistante. Shirosae.

 

— Elle veille sur eux, dit Aya à voix basse. Sur Megumi… sur Souta. Elle les renforce. Elle surveille leurs shikigami…

 

Gojo hoche lentement la tête. Pas franchement rassuré, plutôt soulagé juste ce qu’il faut.

— Bon…

 

Un souffle presque ironique.

— Au moins quelqu’un veille à ce que ces deux cervelles fondues ne se transforment pas en peinture murale.

 

Il croise les bras. Son corps se détend un cran. Son esprit, lui, reste tendu.

— Garde bien ce lien, Aya.

 

Il parle sans la regarder, mais chaque mot est précis.

— Tant qu’elle les voit… on a une chance de les récupérer entiers.

 

Un mince sourire, presque affectueux, effleure son visage.

— Et puis… si Shirosae veille, j’peux souffler un peu.

 

Il soupire.

— Juste un peu.

 

Mais ça ne dure pas. Son silence s’alourdit. D’autres visages traversent son esprit. Trop vite. Trop nombreux. Des présences qu’il sent… sans pouvoir les localiser.

 

— Elle a aidé Toge aussi… et Yuta, souffle Aya.

 

Le nom accroche aussitôt son attention.

 

— Toge…

Gojo fronce légèrement les sourcils.

— Donc c’était bien lui.

Il incline la tête vers Aya, attentif.

— Dis-moi… qui as-tu croisé d’autre ?

 

— Moi… personne, à part toi.

Elle hésite, puis reprend.

— Mais elle, elle a vu Souta, Megumi, Toge, Yuta… et toi.

 

— Avant qu’on entre dans cette escape game de l’horreur ?

 

Aya hoche la tête.

— J’étais avec Yuta, Panda, Maki…

Un temps.

— Et les jumeaux aussi.

 

Gojo croise les bras plus fermement. Son esprit s’ordonne, calcule, recoupe. Il parle presque pour lui-même.

 

— Donc… on récapitule. Yuta. Toi. Maki. Toge. Panda. Rin. Sho. Jin. Jun. Megumi. Souta…

Il s’interrompt.

— J’ai apperçu aussi Kento… et Todo. Avant qu’elle lance sa partie… Ils étaient avec Rin et Sho...

 

Un bref rictus.

— Alors disons qu’on est quatorze.

 

Il serre légèrement les mâchoires.

— Ça en fait du monde à réunir.

 

Aya baisse les yeux, le poids des chiffres lui tombant dessus.

— Ça fait beaucoup d’exorcistes…

 

Sa voix se fait plus fragile.

— J’espère que Toge s’est réveillé.

 

Gojo souffle par le nez, presque amusé.

— On a de quoi lui mettre une bonne raclée, lâche-t-il.

 

Puis son ton se durcit imperceptiblement.

— C’est bien pour ça qu’elle a divisé.

 

Il n’y a plus d’humour dans ses yeux. Juste une certitude calme.

— Parce qu’ensemble… on lui fait peur.


Aya hésite, puis demande, un peu curieuse :

 — Comment tu m’as trouvée ?

 

Un fléau surgit dans un bruissement. D’un geste laconique, Gojo l’explose d’un revers de main sans même se retourner.

 

— Toi, dégage. C’est malpoli d’interrompre une conversation.

 Puis, comme si rien ne s’était passé, il tourne doucement la tête vers Aya, l’air tranquille.

 

— J’ai capté la signature que Shirosae a laissée. Subtile… mais suffisante.

Et puis…

Il tapote sa tempe, le sourire de nouveau en coin.

 — …quand on t’a dans la tête, c’est difficile de t’y déloger.

 

Il reste un instant immobile.

 — J’ai aussi croisé Souta. Avant que Raku m’aspire ailleurs. Deux pions sur la même case, c’était trop pour elle…

 Son ton devient plus grave.

 — Elle a peur de la coordination. Et elle a raison d’en avoir peur.

 

Silence.

 

— Faut qu’on les retrouve tous, Aya. Et qu’on frappe ensemble. Pas à pas. En phase.

 

Aya hoche la tête.

 — Ensemble…

 

Gojo esquisse un dernier sourire.

 — Exactement.

 

Ils restent immobiles. Et dans ce silence tendu, quelque chose s’organise vraiment… 

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