Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte

Chapitre 24 : Retrouvailles et Retardataires

4189 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 07/02/2026 17:57

Ailleurs dans le domaine, Gojo avance sans ouvrir les yeux. Son corps lévite au-dessus du néant comme s’il refusait toute notion de sol, porté par une maîtrise si totale qu’elle en devient presque insultante. Autour de lui, l’Infini respire, invisible, constant. Chaque fléau qui s’approche trop près se désagrège avant même de comprendre qu’il existe : pas d’explosion spectaculaire, pas de geste. Juste une annulation nette, propre, définitive. Il ne regarde pas, il n’en a pas besoin.


Ses perceptions glissent ailleurs, effleurent les couches profondes du territoire. Les courants d’énergie s’enchevêtrent, mentent, se contredisent… mais sous le vacarme, il perçoit autre chose. Des signatures. Des rythmes familiers. Des absences aussi. Il ralentit.


L’air frémit.


— Te voilà, Shirosae… murmure-t-il, presque amusé. Et avec un mini shikigami, en plus. Raven, j'imagine...

 

Raven décrit un cercle bref avant de se poser sur son épaule, tandis que Shirosae s’approche, ses ailes pâles fendillant la brume. Sa lumière n’est ni agressive ni écrasante : elle s’accorde. Elle s’ajuste. Quand elle touche l’aura de Gojo, une vague douce se répand, colmatant des fissures invisibles, stabilisant ce que le domaine tente de fausser. Gojo inspire plus lentement.


{Il faut trouver les derniers.}

La voix n’a pas besoin de volume. Elle existe simplement, claire, urgente sans être paniquée.

 

— Je sais, souffle Gojo. Je sens encore des échos… dispersés, mais proches.

 

Il incline légèrement la tête, comme s’il écoutait un murmure lointain que lui seul perçoit.

— Yuta est pas loin. Sa résonance est… dense. Ancrée. Toge aussi. Faible, mais stable. Vivant.

 

Un bref silence passe.


— Il faut monter encore un peu…


Il entrouvre un œil. Juste assez pour laisser filtrer un éclat dangereux, une lecture brute du territoire. Le monde se distord aussitôt, les couches se superposent, la réelle menace de se fissurer sous l’excès d’informations. Il referme aussitôt la paupière, agacé.


— …Ouais. Mauvaise idée.

Un souffle plus léger suit, presque un rire contenu.

— Merci pour le coup de boost. Sans toi, je serais déjà en train d’insulter ce domaine à voix haute.


Shirosae déploie davantage sa lueur. Elle ne l’éclaire pas : elle le balise. Sa présence devient un repère, un phare silencieux planté dans la brume mouvante. Raven reprend de l’altitude, prêt à filer au moindre signal.

 

Gojo s’élève de nouveau, sans effort apparent, glissant plus haut dans les strates instables du territoire. Autour de lui, le domaine grince, comme s’il protestait contre cette ascension non autorisée.


— Accrochez-vous, murmure-t-il pour ceux qu’il ne voit pas. J’arrive.

 


---



De l’autre côté du lien, Aya sursaute. Ce n’est pas un son, pas une image, plutôt une variation, un changement de pression dans quelque chose qu’elle commence à peine à comprendre. Son esprit accroche la vibration avant même qu’elle puisse la nommer. Shirosae a bougé. Nettement. Volontairement. Son souffle se bloque une fraction de seconde.


— Ils ont trouvé Satoru…


Sa voix est basse, presque incrédule, comme si elle craignait que le fait de le dire à voix haute ne brise l’équilibre fragile du moment. Autour d’eux, les fléaux continuent de rôder, mais l’annonce crée une onde différente. Une tension qui n’est plus seulement défensive.

 

Nanami se tourne aussitôt vers elle. Pas de surprise sur son visage. Pas de soulagement excessif non plus. Juste cette précision clinique qui le définit, comme s’il cochait mentalement une étape cruciale.


— Parfait.

 

Un seul mot. Mais il redresse légèrement les épaules, ajuste sa prise sur son arme. Ce n’est pas de l’optimisme. C’est un recalcul.

Souta relève la tête à son tour, l’attention soudain plus vive. Megumi plisse les yeux, déjà en train d’anticiper les conséquences.

 


---

 


Plus bas, sur une dalle isolée suspendue au-dessus du vide, Yuta achève un fléau d’un mouvement net. Le katana tranche proprement, sans excès, et la malédiction se dissout avant même de toucher la surface instable. Il ne poursuit pas, i n’en a pas besoin. Il se redresse. Son souffle est un peu plus rapide qu’au repos, mais stable. Son regard reste clair, concentré. Il a encaissé, oui, quelques coupures, de la fatigue, mais il est loin d’être dépassé. Ici, il tient la position.

 

À quelques pas derrière lui, Toge est assis contre un fragment de dalle brisée, suspendu au bord du néant. Ses jambes pendent légèrement dans le vide. Son visage est pâle, marqué, mais ses épaules ne s’affaissent plus comme avant. Il respire. Lentement. Régulièrement.

 

Yuta se tourne vers lui, sans précipitation, gardant toujours un angle de vision sur l’espace autour.


— Ça va mieux, Toge ? demande-t-il simplement.


Toge relève la tête avec effort. Sa gorge est encore douloureuse, sa voix râpeuse, mais il insiste. Le mot sort, faible, mais clair dans son intention.


— …Saumon…


Yuta hoche la tête. Un vrai hochement. Pas de panique. Pas de soulagement excessif. Juste une confirmation.


— Bien. Alors reste là. Respire. Je gère.


Il se replace légèrement devant lui, un demi-pas suffit. Rika est déjà là, dressée derrière eux comme une muraille silencieuse, son regard balayant le vide alentour. Elle ne gronde pas. Elle attend. La dalle oscille à peine, comme si elle reconnaissait leur poids. Le vide, en dessous, reste affamé.

 

Yuta ajuste sa prise sur le sabre.


— Ils reviendront, dit-il calmement. Mais pas ici. Pas maintenant.


Toge ferme les yeux un instant, s’adosse mieux. Il n’a plus besoin de parler. Yuta est là, ça le rassure.

 

Gojo arrive à leur hauteur dans un souffle presque imperceptible. Il ne touche pas la dalle étroite suspendue au-dessus du vide : il flotte juste au-dessus, immobile, comme si la gravité avait décidé de l’ignorer. Son manteau ondule légèrement dans l’air maudit, et son visage reste d’un calme presque indécent au vu de l’endroit.

 

Yuta sursaute malgré lui. Son katana remonte en garde dans un réflexe sec, maîtrisé, le tranchant déjà aligné sur la silhouette apparue sans prévenir.


— Une illusion ? Satoru ? C’est vraiment toi ?


Gojo lève lentement les mains, paumes ouvertes, geste pacifique mais sûr. Il ne sourit pas encore. Sa voix tombe, égale, sans la moindre trace de tension.


— Si j’étais un faux… j’aurais les yeux ouverts, non ?


Yuta le fixe longuement. Il cherche une incohérence, un détail qui cloche, une vibration trop lisse. Il ne trouve rien. Alors il expire enfin, et la pointe de son sabre s’abaisse de quelques centimètres.


— Ouais… bon. J’te crois.


Gojo incline à peine la tête, comme si cette validation allait de soi.


— Ça va, les gars ?


Sa question est simple, presque banale, mais elle tranche avec le décor déchiqueté autour d’eux. La dalle sous les pieds de Yuta et Toge vibre faiblement, suspendue au-dessus d’un gouffre sans fond où l’ombre s’agite lentement, affamée.

 

Toge, adossé à un fragment de pierre fissuré, relève un peu la tête. Ses traits sont tirés, sa gorge encore marquée, mais son regard est clair. Il hoche faiblement la tête.


— …Saumon.


Gojo laisse échapper un souffle discret, imperceptible sourire au coin des lèvres.

— Classique.


— On tient, confirme Yuta. Il se redresse légèrement, reprenant de l’assurance maintenant que la présence de Gojo ancre l’espace. Et toi ? Tu as retrouvé les autres ?


— Quelques-uns, ouais, répond Gojo sans hésiter. Megumi, Souta, Aya…


Il marque une micro-pause, comme s’il évaluait la pertinence de la suite, puis ajoute, toujours aussi placide :


— Et j’ai aussi vu ce qui ressemblait fortement à un concours de bobsleigh improvisé. Avec fléaux en décor et très peu de respect pour les lois de la physique.


Yuta cligne des yeux, incrédule malgré lui.

— …Bien sûr.


Gojo tourne légèrement la tête vers Shirosae, qui plane non loin, sa lumière pâle stabilisant les flux d’énergie autour de la dalle. Sa présence rend l’air moins agressif, presque respirable.


— Tu peux dire à Megumi d’envoyer Nuë ? reprend Gojo. Les shikigamis devraient pouvoir se connecter entre territoires. Il suivra ta signature… et la mienne. Il trouvera sa route jusqu’à vous.


Shirosae incline lentement la tête. Sans un mot, sa lumière s’élargit, devient onde. Une vibration claire se propage à travers le domaine, discrète mais déterminée, portant le message comme un fil tendu dans le chaos.

 

Gojo reste là, flottant au-dessus d’eux, sentinelle tranquille.

— Bien joué d’avoir tenu jusque-là, lâche-t-il simplement. On est en train de resserrer l’étau.

 


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Sur la dalle centrale, Aya sursaute légèrement. Ce n’est ni un son, ni une image, plutôt une pression familière qui traverse sa poitrine, comme un fil tendu trop brusquement. La voix de Gojo résonne au fond d’elle, claire malgré la distance, ancrée dans le lien fragile qui refuse encore de céder. Elle inspire, puis se tourne vers Megumi sans perdre une seconde.


— Satoru veut que tu envoies Nuë, dit-elle. Il pense qu’il pourra retrouver Shirosae.


Megumi ne répond pas tout de suite. Son regard reste fixé sur l’espace déformé du domaine, là où les lignes se croisent mal, où les dalles semblent hésiter à exister. Il écoute. Pas Aya mais le territoire. Les flux. Les ruptures. La façon dont chaque invocation attire l’attention de Raku comme une balise allumée dans le noir. Puis il acquiesce, lentement.

Sans un mot, il ajuste sa posture. Ses mains se joignent, précises, et forment le mudra avec une maîtrise froide, presque clinique. L’énergie maudite afflue aussitôt, dense, contrôlée, comprimée entre ses paumes comme un courant sous haute tension. Une lueur bleutée éclate devant lui, vive, stridente, déchirant l’air du domaine.

 

Nuë surgit de nouveau dans un vrombissement sec. Ses ailes spectrales se déploient dans un éclair électrique, soulevant une rafale qui fait vibrer la dalle. Le cri du shikigami résonne, aigu, traversant les couches du territoire comme un signal. Megumi lève légèrement le bras, indiquant la direction sans la nommer, là où subsiste la trace pâle de Shirosae.

L’oiseau ne ralentit pas. Il s’élance aussitôt, fendant le vide à toute vitesse, son vol suivant instinctivement la lumière lointaine, ignorant les distorsions et les appels trompeurs du plateau.

 

Aya suit sa trajectoire du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse. Elle serre un peu plus sa peluche contre elle.

 


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Quelques secondes plus tard, la créature ailée atteint Gojo, Yuta et Toge dans un fracas d’électricité. Nuë fend l’air comme une lame vivante, ses ailes zébrées d’éclairs bleus qui illuminent le vide par à-coups violents. Chaque battement écrase un fléau, pulvérisé avant même d’avoir le temps de hurler. L’air vibre, saturé d’ozone et de malédiction dissoute.

 

Gojo incline légèrement la tête, toujours sans ouvrir les yeux. Un sourire tranquille se dessine.

— Parfait, souffle-t-il. Qui veut faire de la chouette ?

 

Yuta laisse échapper un rire bref, presque nerveux. Pas de bravade inutile, juste cette étincelle familière qui lui revient quand tout s’aligne enfin.

— C’est parti.

 

Il se hisse d’un mouvement fluide sur le dos de Nuë, attrape Toge par l’avant-bras et l’aide à grimper avec une attention presque instinctive. Toge vacille une seconde, puis se cale contre lui, agrippé au plumage électrique.

— Essaie juste de pas nous électrocuter, hein, marmonne Yuta.

 

Nuë répond par un cri strident, presque vexé, puis décolle sans attendre. Le battement de ses ailes arrache l’air autour d’eux, laissant derrière une traînée d’étincelles qui se dissipe lentement dans le néant. Le silence retombe aussitôt.

 

Gojo reste seul sur la dalle suspendue, bras croisés, flottant à quelques centimètres du sol. Autour de lui, les derniers résidus d’énergie se calment. Il lève légèrement le menton vers Shirosae, son expression redevenue sérieuse.

— Un point sur les présents et les absents ?

 

La réponse ne passe pas par des mots, mais par une certitude nette, transmise sans détour.

{Il manque encore Todo.}

 

Gojo pousse un long soupir, lent, théâtral, comme s’il avait espéré, contre toute logique, une autre réponse.

— Évidemment… Le seul mec capable de se perdre dans un domaine qui n’a ni mur, ni direction, ni foutu panneau indicateur.

 

Il reste silencieux une seconde de plus, comme s’il visualisait la scène. Puis ses lèvres se tordent dans une moue presque amusée.

— …Tout ça parce qu’il attend qu’on lui demande son type de femme.

 

Un sourire étire ses lèvres. Pas moqueur. Presque tendre. Il déploie légèrement son énergie, se soulève à nouveau dans les airs, déjà en mouvement avant même d’avoir fini de parler.

— Allez. Cherchons encore ce retardataire.

 

Shirosae s’élève à sa suite, sa lumière stable, discrète, constante. Elle ne comprend pas la blague. Elle n’en a pas besoin.

 


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Sur la dalle centrale, l’air se fend dans un fracas d’énergie. Nuë surgit dans un éclair bleuté, ses ailes battant violemment, projetant des arcs électriques qui font reculer les fléaux alentour. L’ombre de la créature glisse sur les dalles comme un avertissement.

 

Yuta saute le premier, réception souple, immédiate, déjà en alerte. Toge suit presque aussitôt, plus prudemment. Ses pieds touchent la pierre avec un léger déséquilibre qu’il rattrape de justesse, le souffle encore court.


Maki accourt sans réfléchir, la tension visible dans tout son corps. Sa main se crispe sur son arme avant même qu’elle ne s’en rende compte.


— Ça va ?!

Le mot lui échappe trop vite. Elle se fige une fraction de seconde, puis se ravise aussitôt, détourne le regard, mâchoires serrées.

— …J’ai failli être inquiète.

 

Toge incline légèrement la tête, comme pour la rassurer. Il ne force pas encore sa voix.

 

Sho, qui n’a pas cessé de frapper depuis leur arrivée, bondit à côté d’eux après avoir pulvérisé un fléau d’un revers de fouet. L’énergie maudite claque dans l’air, sèche, efficace.

— Le club est presque au complet !

Son regard balaie la dalle, euphorique, comme si cette réunion improbable au milieu du chaos était une victoire en soi.

 

Nanami ajuste calmement ses lunettes. Son regard, méthodique, passe d’un visage à l’autre, comptant, évaluant, notant mentalement les absents.

— Il manque Todo… et Gojo.

 

Le silence qui suit est bref, mais lourd. Même Sho ne plaisante pas pendant une seconde.

 

Puis Nanami soupire, presque imperceptiblement.

— Enfin… Gojo, ça compte à part.

 

Jun aperçoit enfin Toge descendre complètement de Nuë. Malgré elle, ses traits se détendent. Un sourire timide, fragile, traverse son visage. Elle s’approche de quelques pas, comme si elle craignait de le faire disparaître en s’approchant trop vite.

— Tu vas bien ?

 

Toge hoche doucement la tête. Sa gorge est encore sèche, brûlante, mais il arrache quelques mots à sa voix éraillée.

— Saumon…

Il descend prudemment, les jambes encore incertaines, mais il tient debout. Et ça suffit à rassurer ceux qui regardent.

 

Juste derrière, Yuta balaie la scène du regard, les silhouettes familières, les tensions encore palpables. Son katana repose enfin dans son dos. Un soupir sincère lui échappe, comme s’il relâchait une pression qu’il portait depuis trop longtemps.

— Ça fait plaisir de tous vous voir.


Non loin, Jin ne quitte pas son poste. Il projette une sphère enflammée qui explose au loin, repoussant une nouvelle vague de fléaux. Les lueurs rouges éclairent brièvement son visage marqué par la fatigue, mais son regard reste dur, concentré.

— Ouais, enfin… commence-t-il sans détourner les yeux, je commence à me demander si Raku tient une usine à fléaux. C’est infernal, sérieux.


Une autre explosion ponctue sa phrase, sèche, définitive.


Sho, lui, semble dans son élément. Il virevolte entre deux apparitions maudites, son fouet sifflant avec une précision presque joyeuse. Chaque coup est une danse, chaque esquive une provocation.


— Encore ! J’en veux encore !


Il éclate de rire, exalté, alors qu’un fléau se désagrège à ses pieds.

 

Autour d’eux, le domaine gronde toujours. Mais au centre de cette dalle, quelque chose s’est recomposé. Un groupe. Une présence. Une résistance.

 

Souta, en retrait, observe toute cette agitation sans y prendre part. Les voix se chevauchent, les présences s’additionnent, les auras s’entrechoquent comme des vagues trop proches. D’un coup, le rassemblement devient trop dense. Trop bruyant. Trop… vivant. Il ne le montre pas. Évidemment. Mais ses épaules se raidissent imperceptiblement, et son regard glisse ailleurs, cherchant un point fixe dans le chaos. Une ombre. Un angle mort. Quelque chose de silencieux.

 

Megumi partage ce malaise sans avoir besoin de le formuler. Il reste un peu en arrière, bras croisés, posture fermée, le regard acéré. Officiellement, il surveille les alentours. Officieusement, c’est une façon d’éviter de se laisser happer par ce trop-plein humain, ces retrouvailles chargées d’émotions qu’il ne sait pas gérer autrement qu’en les tenant à distance.

 

Aya, elle, ne bouge pas. Assise à l’écart, sur le bord de la dalle, la peluche serrée contre sa poitrine comme une bouée, elle se sent de trop. Inutile. Transparente au milieu des éclats de voix, des rires nerveux, des exclamations de soulagement. Elle essaie quand même.

Quand ses yeux croisent ceux de Yuta, elle esquisse un sourire. Petit. Fragile. Presque une question. Il est là. Il est vivant. C’est ce qui compte. Mais le sourire s’éteint aussi vite qu’il est né, noyé dans le bruit ambiant.

 

Jun, après s’être assurée que Toge tient debout sans chanceler, rejoint Jin pour l’aider. Elle n’a pas besoin qu’il dise quoi que ce soit : elle le voit à sa façon de respirer, à la tension dans ses épaules, à la manière dont ses flammes crépitent un peu moins fort. Il est épuisé. Elle se contente de se placer près de lui, présence silencieuse, efficace.

 

Et puis Rin bouge. Elle fend le petit attroupement d’un pas décidé et vient se planter juste devant Souta. Ou plutôt juste sous lui. Du haut de son 1m50 rageur, elle lève la tête comme une petite furie prête à défier un gratte-ciel de 1m85.


— T’as vu un peu comment t’es aimé, Zenin ?! balance-t-elle, mains sur les hanches. Alors que tu passes ton temps à nous juger comme si t’étais le seul à avoir un cerveau ? On est tous venu ici pour toi !


Son rire claque, provocant. Sourcil levé. Ce n’est pas vraiment une attaque. C’est un jeu. Et surtout, c’est Rin : elle ne cherche pas le conflit, elle s’en nourrit.

 

Souta baisse à peine les yeux vers elle. Il ne recule pas. Ne hausse pas le ton. Garde ce masque neutre qui le rend si difficile à lire. Et pourtant… quelque chose craque. À peine. Un détail infime que seuls les plus attentifs pourraient remarquer : le coin de sa bouche qui se relève, presque malgré lui.


— T’aimes ça, visiblement.

Un silence bref. Calculé.

— Je vais continuer.

 

Rin cligne des yeux. Une seconde. Puis les écarquille comme si elle venait d’assister à un miracle.

— Naaaan… J’ai presque fait sourire Zenin !!!

 

Elle recule d’un pas théâtral, comme si le sol venait de trembler sous ses pieds, l’air faussement horrifié. Puis elle éclate de rire, franc, sonore, contagieux. Et sans que Souta ne l’admette jamais… pendant une fraction de seconde, le tumulte lui pèse un peu moins.

Non loin, Nanami s’approche d’Aya sans rompre l’équilibre fragile du groupe. Il s’arrête à une distance mesurée, puis incline légèrement la tête pour se mettre à son niveau, comme s’il refusait de la dominer, même involontairement.


— Comment tu te sens, Aya ?

 

Elle relève les yeux vers lui, surprise par la simplicité de la question. Elle hésite une seconde, cherche ses mots.


— Je… je crois que ça va.

Puis, presque par réflexe :

— Et toi ?… Elle t’a blessé ?

 

Nanami ajuste ses lunettes d’un geste précis, mécanique.


— Elle m’a paralysé un moment. Et lancé quelques illusions.


Son ton est calme, presque neutre. Mais le choix des mots, lui, trahit l’expérience de quelqu’un qui sait reconnaître le danger sans l’exagérer.


— D’autres ont sans doute vécu pire.

 

Aya garde les bras croisés autour de sa peluche, comme un rempart dérisoire. Sa tête s’incline légèrement. Quand elle parle, sa voix est douce, fragile, mais honnête.


— Shirosae t’a pas aidé… ?

 

Nanami l’observe un instant, sans l’interrompre. Lorsqu’il répond, sa voix reste posée, égale.


— Non. Je n’ai vu personne jusqu’à ce que Maki me retrouve.

Il marque une pause, comme s’il vérifiait l’ordre de ses souvenirs.


— Par contre… Shirosae est intervenue auprès de Rin, avant que l’échiquier ne se mette en place.


Aya relève les yeux vers Nanami, puis les détourne brièvement vers Rin, un peu plus loin, qui virevolte avec sa lance en riant, éclaboussant l’air d’énergie et de mouvement.


— Rin... Elle… elle m’a fait oublier Rin.


Ses doigts se crispent sur le tissu usé de la peluche. Son regard glisse furtivement vers la silhouette vive de Rin. Il y a là quelque chose qui serre la poitrine : une gêne sourde, mêlée à une culpabilité qu’elle ne sait pas formuler.

 

Il pose une main sur son genou, l’autre remontant lentement ses lunettes.

— Tu t’en souviendras. Mais même si ce n’est pas le cas… si vous étiez amies, vous le redeviendrez.

 

Aya tourne doucement la tête vers lui, puis revient vers Rin. Sa voix est chargée d’incompréhension sincère.

— Apparemment… on était meilleures amies…


Elle incline légèrement la tête, comme si elle essayait de faire coïncider cette information avec ce qu’elle voit.

— Mais… on a l’air tellement différentes.

 

Nanami laisse échapper un soupir à peine audible. Son regard suit Rin, qui bondit par-dessus des décombres, hurle après un fléau et le pulvérise sans hésiter.


— C’est elle qui t’a aidée à t’intégrer quand tu es arrivée.

Il reporte son attention sur Aya.

— C’est une furie, oui. Mais elle a bon cœur.

 

Aya reste silencieuse. Elle observe Rin plus longtemps, cherchant un détail, un geste, quelque chose qui déclencherait un écho intérieur.


— Vraiment ?


Le mot n’est presque qu’un souffle. Elle ferme les yeux un instant, tente de gratter la surface de ce vide laissé dans sa mémoire… mais rien ne vient. Quand elle les rouvre, son regard est voilé d’une tristesse discrète.


— Je n’y arrive pas.

 

Nanami se redresse légèrement. Son calme ne vacille pas, mais une nuance plus grave s’y glisse.


— Elle est la première à avoir cru en toi.

Un silence doux s’installe entre eux, fragile mais sincère.

— Ne t’inquiète pas. Elle t’aidera à te rappeler.

 

Aya lève lentement les yeux vers le ciel brisé du domaine, au-delà des lueurs de Shirosae et du vacarme constant des combats.


— …Si on sort d’ici.

Ce n’est pas une plainte. Juste une constatation lucide.

 

Nanami hoche doucement la tête. Et, pour la première fois depuis longtemps, son regard laisse filtrer une lueur d’espoir discret.

— On sortira.

 

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