Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
Un flash rose, vif comme une brûlure, strie le ciel gris du domaine. La lumière pulse, artificielle, criarde, comme celle d’un manège trop ancien qu’on aurait rallumé après des années d’abandon. Là-haut, perchée sur une arche tordue, une silhouette trône. Raku. Sous les traits d’une foraine, mais déformée jusqu’au malaise.
Une robe courte aux couleurs passées, rose fané, blanc sale, touches de rouge, couverte de motifs enfantins fissurés, étoiles et confettis craquelés comme une peinture trop vieille. Le tissu semble rigide par endroits, mou par d’autres, comme s’il avait absorbé trop de choses. Autour de sa taille, une ceinture de grelots ternis tinte doucement à chacun de ses mouvements, un son faux, désaccordé.
Ses bas rayés remontent jusqu’à des genoux marqués de traces sombres, indéfinissables. Des chaussures de spectacle trop grandes pendent à ses pieds, grinçantes contre la pierre. Un chapeau de foraine penche de travers sur sa tête, orné d’un ruban effiloché qui flotte dans le vide.
Et son visage... Maquillé comme pour une fête qui aurait dû rester joyeuse. Blanc trop pâle. Rouge trop vif sur les lèvres. Les traits exagérés, figés dans un sourire immense, tendu, qui ne cligne jamais vraiment. Ses yeux brillent d’une lueur humide, attentive, prédatrice.
Une attraction, une animatrice, une horreur qui promet de “s’amuser”.
Raku ouvre les bras avec une exagération théâtrale, comme si elle accueillait un public invisible. Les grelots tintent. Le son résonne trop longtemps.
— TADAAA~ !
Sa voix est claire, chantante, trop enjouée pour être honnête.
Jun serre les dents en la voyant. Le froid afflue aussitôt autour de ses doigts, l’air craque doucement sous l’effet de son énergie.
— Ça y est… elle se réveille, murmure-t-elle, prête à frapper.
Raku penche la tête, le chapeau glissant presque. Elle pointe les jumeaux du doigt.
— Alors comme ça… on aime les attractions ? Les descentes vertigineuses ? Les numéros improvisés ? Les sensations fortes qui font battre le cœur un peu trop vite…?
Un sourire étire doucement son visage.
— Quelle chance !
Elle claque des doigts. Le bruit est sec. Presque anodin... Presque.
Le sol répond aussitôt. Un grondement sourd traverse le plateau. Les dalles vibrent, d’abord lentement, puis de plus en plus fort, comme un manège qu’on lance sans prévenir. Des fissures zèbrent la dalle centrale, s’élargissent, se croisent.
— Et merde…, lâche Panda, déjà en position.
Jun tourne sur elle-même, analyse les failles, la direction des ruptures.
Aya recule d’un pas, instinctivement. Elle serre sa peluche contre elle, ses yeux rivés sur la fauraine perchée au-dessus. Son souffle s’accélère. Elle a peur, pas d’une attaque, mais de ce que Raku promet.
Sho garde le sourire, mais ses muscles sont tendus.
— Encore un nouveau “jeu” ?
Il fait claquer son fouet dans l’air, un ricanement nerveux aux lèvres.
— Viens te battre, la fausse clown.
Raku les observe tous, ravie. Son sourire s’élargit encore, si c’est possible.
— J’vous ai préparé un petit parcours sur mesure, annonce-t-elle. Attractions maudites. Sensations garanties. Et bien sûr…
Elle ouvre grand les bras.
— En final ? Le Palais de l’Oubli ! Vous le vouliez n’est-ce pas ?
Ses yeux s’assombrissent. Sa voix ralentit, s’alourdit.
— N’oubliez jamais… ici, on repart rarement avec ce qu’on avait en arrivant…
Gojo, en lévitation au-dessus du groupe, arque légèrement un sourcil.
Aya frissonne. Sa voix sort à peine, brisée :
— Je ne veux pas oublier encore…
Jun gronde, le givre éclatant sous ses pieds :
— Qu’est-ce que ça veut dire ?!
Un bruit métallique strie l’espace, brutal, strident, comme si le domaine lui-même grinçait des dents. Des wagonnets émergent d’entre les dalles fracturées, arrachés au néant dans une gerbe d’étincelles. Leurs roues crissent, hurlent presque, raclant la pierre comme des griffes fraîchement aiguisées. Un rail se tord sous leurs yeux, serpente, se plaque aux dalles dans un claquement sec, puis s’étire à toute vitesse, dessinant une trajectoire impossible au-dessus du vide.
Le sol se fissure plus vite. Trop vite. Les plaques vibrent, s’inclinent. Certaines s’effondrent déjà, avalées par l’obscurité. Le choix devient urgent. Irrévocable.
Là-haut, Raku leur adresse un dernier clin d’œil, lent, obscène, saturé de moquerie.
— Tous à bord, les petits héros. Ou… vous tombez dans le néant… À vous de choisir.
Puis elle disparaît dans un éclat rose malsain, comme une tache de peinture jetée sur la réalité avant d’être effacée.
Le tremblement s’intensifie. Sous leurs pieds, le vide s’ouvre. Un néant noir, profond, affamé. Il aspire l’air, la lumière, le courage.
Gojo hausse les épaules, comme si on venait de lui annoncer un changement de programme en cours d’excursion.
— Bon ben… tous à bord, soupire-t-il en redescendant lentement vers le sol.
Aya recule d’un pas, puis d’un autre. Son souffle se bloque dans sa gorge.
— Partons d’ici…, gémit-elle, la voix étranglée, les doigts crispés sur sa peluche.
— Pas le choix ! crie Rin en se hissant déjà dans un wagon d’un bond vif. Pas très envie de tomber dans un trou noir !
Jun et Jin échangent un regard bref, instinctif. Pas un mot. Ils bondissent ensemble dans le premier wagon, parfaitement synchrones, comme s’ils répétaient ce genre de fuite depuis toujours.
Aya recule encore, hypnotisée par les failles qui s’élargissent sous ses pieds. Le sol se dérobe presque… jusqu’à ce qu’une pression douce se fasse sentir dans son dos. Shirosae. La lumière la pousse avec une délicatesse ferme, sans urgence, sans panique. Aya monte à son tour, portée plus qu’elle ne se déplace, comme si la décision avait déjà été prise pour elle.
Souta et Megumi s’observent un bref instant, impassibles au milieu du chaos.
— N’y pensez même pas, les cousins du chaos…, grogne Gojo depuis son poste.
— On a encore rien fait, proteste Megumi.
— Pas encore, corrige Souta, avec l’ombre d’un sourire qui ne promet rien de rassurant.
Ils montent. Tout le monde monte. Le dernier wagon se verrouille dans un claquement sec alors qu’une dalle entière s’effondre juste derrière eux, happée par le vide.
Gojo croise les bras et soupire.
— Sérieusement… On peut plus vous laisser cinq minutes sans que vous transformiez une guerre en sortie scolaire.
— C’est de l’adaptabilité, commente Souta, parfaitement sérieux.
— On optimise l’absurde, ajoute Megumi. Tu devrais essayer.
— J’ai raté l’époque où mes élèves avaient de la retenue, grommelle Gojo.
Rin, déjà installée, croise les bras, ravie.
— Moi j’dis : s’il y a un looping, je crie exprès.
— Si je vomis, c’est sur Sho, annonce calmement Panda.
— Hé ! Fais ça et je me venge, réplique Sho, une vraie panique traversant ses yeux malgré son sourire.
Aya ne dit rien. Elle s’enfonce un peu plus dans son siège, la peluche serrée contre sa poitrine comme une bouée dérisoire. Ses doigts tremblent. Le wagon vibre sous elle.
Les montagnes russes commencent à avancer…
Nanami reste stoïque, bras croisés, parfaitement immobile au milieu du wagon qui tangue doucement sur ses rails maudits. Son expression est exactement la même que celle qu’il aurait dans une rame bondée, un lundi matin : détachée, résignée, presque professionnelle. Le chaos ambiant ne semble pas l’atteindre. Ou plutôt, il l’a déjà classé dans la catégorie désagréments inévitables.
Gojo apparaît à côté de lui dans un léger déplacement d’air, comme s’il venait de changer de place par ennui. Il jette un œil autour de lui, observe Rin déjà trop enthousiaste, Sho trop à l’aise, Panda trop massif pour le wagon, et Aya recroquevillée contre sa peluche.
Il penche légèrement la tête, une main sur la hanche, l’air d’un homme fatigué par ses propres élèves.
— Franchement… ils sont insortables. Tu trouves pas, Kento ?
Nanami lève un sourcil, infime mouvement, mais révélateur. Il ne tourne même pas la tête vers Gojo.
— C’est ironique, venant de la pire influence qu’ils aient jamais eue…
Le wagon grince. Un cliquetis métallique résonne quelque part sous leurs pieds. Nanami poursuit, imperturbable :
— Tu récoltes exactement ce que tu as semé, Satoru.
Gojo grimace, faussement outré, comme un adolescent pris en flagrant délit.
— Moi ? Mauvais tuteur ?
Il laisse échapper un petit rire, léger, presque sincère, et croise les bras à son tour.
— Hé. Ils respirent encore. Certains rient même. Pour moi, c’est une victoire écrasante.
De l’autre côté du wagon, Jun est assise en face de Toge. Elle le regarde depuis un moment déjà, attentive à chaque micro-mouvement, chaque respiration un peu trop lente. Elle se penche légèrement vers lui, la voix plus douce que le vacarme ambiant.
— Comment tu te sens ?
Toge relève les yeux vers elle. Son visage est pâle, tiré, mais son regard reste lucide. Il réfléchit une seconde, comme s’il cherchait la réponse la plus honnête possible, puis incline légèrement la tête.
— Moutarde…
Il marque une pause, laisse planer le mot, avant de compléter, presque amusé par lui-même :
— …Mais ça va.
Un coin de sa bouche se soulève à peine. Assez pour rassurer.
Jun relâche enfin ses épaules. Un sourire sincère, soulagé, éclaire son visage.
— Tant mieux.
Elle inspire doucement, comme si elle retenait cette respiration depuis trop longtemps.
— Je me suis inquiétée.
Les wagonets continuent leur lente avancée sur les rails impossibles, emportant avec eux fatigue, sarcasmes, inquiétudes… et cette étrange certitude qu’au milieu de l’absurde, ils tiennent encore debout. Ensemble.
Puis… Le train se met à grincer. Un râle long, métallique, qui traverse les wagons comme un avertissement trop tardif. Les roues vibrent. Le rail se tend, se cambre… puis cède à l’élan.
Ça part. Les wagons s’arrachent à l’immobilité et plongent sur les rails tordus dans un hurlement mécanique. Le vent leur claque au visage. Le décor se déforme, s’étire, disparaît en traînées floues. Les virages arrivent trop vite. Les descentes sont brutales. Le domaine entier semble rire avec la machine.
— Mais c’est quoi cette piste de la mort ?! hurle Rin, cramponnée à son siège, les jointures blanches.
Le wagon bascule sur le côté. Un rail s’élève presque à la verticale avant de replonger.
— JE VEUX un tour gratuit après celui-là ! s’écrie Panda, hilare, secoué de rire autant que par les secousses.
— Si je m’en sors vivante, je démonte cette connasse, grogne Maki, les dents serrées, le regard déjà fixé sur le prochain virage comme si elle pouvait l’intimider.
Une gerbe d’étincelles jaillit sous les roues.
— J’ai cramé des fléaux… mais là c’est moi le rôti ! s’exclame Jin, littéralement en feu, ses flammes déformées par le vent.
— Ce n’est pas digne d’un homme de classe… mais je vais hurler bientôt…, annonce Todo, tragique, agrippé à la barre de sécurité comme à son honneur.
Le train franchit un saut. Le vide s’ouvre sous eux. Une fraction de seconde sans rien. Puis l’impact.
— C’est contrôlé, hein ?! C’est contrôlé ?! panique Yuta, tentant de calmer Rika qui vibre d’excitation pure.
— C’est comme dans les vieux trains fantômes ! J’adore ça ! jubile Rika, les yeux brillants, prête à applaudir.
Le rail se divise. Se reforme. Tourne sur lui-même comme un serpent d’acier. Le Palais de l’Oubli apparaît parfois au loin, puis disparaît aussitôt derrière un mur de structures impossibles.
Et au milieu de tous, Aya ne crie pas. Elle tremble. Ses doigts s’enfoncent dans la peluche qu’elle serre contre elle comme une ancre. Son souffle est court, ses yeux brillent d’un mélange de peur pure et de silence forcé. Elle ne regarde pas le vide. Elle regarde droit devant. Comme si tenir bon, juste ça, était déjà un combat.
Le train hurle encore, accélère, plonge, la course vers le Palais de l’Oubli est lancée...