Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
[ NOTE ]
La situation actuelle est déjà suffisamment chaotique sans que vous y ajoutiez de la négligence. Nous entrons dans une phase où la structure mentale est votre seule défense. Si vous n'avez pas pris le temps de lire le chapitre précédent, vous manquez de fondations. Et dans ce domaine, manquer de fondations équivaut à une fin de carrière prématurée. - Nanami Kento
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Un grondement sourd remonte le long des rails. Pas un simple bruit mécanique, une vibration profonde, malsaine, qui résonne jusque dans les os. Le métal gémit. Le bois des wagons craque. Et d’un seul coup, le décor se déchire. Les arches, les plateformes, le ciel sombre du domaine… tout se replie, se froisse, se remplace brutalement, comme si quelqu’un venait de tourner une page trop vite dans un livre maudit. L’air devient plus froid. Plus dense. Chargé.
Une voix s’élève. Partout à la fois. Dans les rails. Dans les murs. Dans leurs têtes.
— Oh… vous riez ? Comme si ce n’était qu’un jeu… Très bien…, ricane Raku. Alors rions ensemble…
La voix de Raku. Sucrée. Glacée. Inévitable.
Assis dans le wagon, le dos calé contre le bois usé, Gojo fronce imperceptiblement les sourcils. Il ne rouvre pas les yeux. Il n’en a pas besoin. Un soupir lui échappe, lent, presque lassé.
— Je me disais aussi que c’était trop calme pour toi, Raku…
Autour de lui, les réactions sont immédiates.
Aya se redresse brusquement sur son siège. Son cœur cogne trop fort. Ses doigts s’enfoncent dans la peluche comme si elle pouvait l’ancrer au réel.
— Qu’est-ce qu’elle va nous faire… ?
Sa voix tremble. Elle n’attend pas vraiment de réponse.
Jun, à l’inverse, se redresse d’un bloc. Sa fatigue disparaît sous une montée de concentration glaciale. Ses yeux virent au bleu polaire, l’air autour d’elle se cristallise légèrement.
— Tu veux de la glace ? Viens la chercher…, lâche-t-elle entre ses dents.
Le train ralentit. Trop brusquement. Puis il bascule. Les wagons s’arrachent à l’horizontale et s’enroulent dans des loopings inversés. Le ciel passe sous leurs pieds. Le sol se retrouve au-dessus de leurs têtes. Des pointes surgissent des parois, frôlant les wagons dans un concert d’étincelles. Les vitres vibrent sous l’impact d’illusions, des silhouettes, des visages distordus, collés contre le verre comme des cauchemars cherchant à entrer. Des mains griffent. Des bouches hurlent sans son.
Les rails s’embrasent. Pas de flammes ordinaires, un feu noir, lourd, qui tord la lumière autour de lui. La chaleur devient oppressante, étouffante, tandis que l’odeur de brûlé se mêle à celle du métal chauffé à blanc. Et soudain… tout plonge. Un tunnel s’ouvre sous eux, béant, avalant les wagons dans une chute brutale. Les parois sont tapissées de visages hurlants, figés dans une expression de peur ou de rire déformé. Ils défilent trop vite pour être évités. Trop près pour être ignorés.
Aya pousse un cri bref, étranglé, puis se recroqueville sur elle-même. Elle ferme les yeux. Se replie autour de sa peluche comme autour d’un dernier refuge.
À l’inverse, Sho lève les bras, porté par l’adrénaline pure, et hurle dans le vide :
— Youhouuuuu !
Mais quelque chose a changé. Ce n’est plus une attraction. Ce n’est plus une course folle. Pour les autres, ce n’est plus une descente… C’est une immersion.
Rin se retrouve seule dans un couloir d’école. Le néon grésille au plafond, trop blanc, trop froid. Les murs sont couverts d’affiches qu’elle reconnaît vaguement, sans parvenir à se souvenir quand elle les a vues. Toutes les portes sont fermées. Serrures bloquées. Vitres opaques. Elle hurle. Sa voix résonne, revient contre elle, déformée. Elle cogne. Ses poings brûlent. Elle appelle. Les prénoms se brisent dans sa gorge. Personne ne répond. Même l’écho finit par se taire.
Jun chute sous la glace. Le froid la saisit d’un coup, brutal, intime. Sa propre glace, trop parfaite, trop dense. Elle voit le monde au-dessus, flou, ralenti. Les silhouettes de ses amis et de son frère passent, s’éloignent, leurs pas étouffés par l’épaisseur translucide. Elle frappe la surface. Une fois. Deux fois. La glace ne cède pas. Ses poumons brûlent. Ce n’est pas la douleur qui la terrifie. C’est le fait qu’ils ne se retournent pas.
Todo fait face à Itadori. Le décor est vide. Trop propre. Trop calme. Yuji est là… mais absent. Son regard glisse, sans reconnaissance, sans colère, sans admiration. Todo attaque. Le coup est parfait. Mais il n’y a aucun répondant. Pas de rage. Pas de camaraderie. Pas de feu. Il comprend, dans un silence écrasant : il n’est plus nécessaire. Il ne compte plus.
Maki fixe son reflet. Pas celui d’aujourd’hui. Celui d’avant, faible, brisé, sans puissance, sans rage. Le reflet lui sourit lentement. Un sourire qui dit : tu n’as jamais changé. Elle serre les dents et frappe. Le reflet ne se brise pas. Elle est de nouveau fragile.
Aya court dans des couloirs d’hôpital. Le sol est trop propre, l’air sent le désinfectant et l’absence. Elle appelle, lle hurle. Chaque chambre est vide. Draps tirés, lits intacts. Sauf une, uu fond. Une fillette est assise sur le lit. Les pieds ne touchent pas le sol. Elle lève les yeux.
C’est Aya, plus petite, plus pâle, oubliée.
— Ils vont tous m’oublier…
La pensée n’a pas besoin de voix. Elle pèse comme une vérité.
Souta marche dans une rue familière. Tout est exactement à sa place. Les bâtiments, les lampadaires, le ciel. Il sourit par réflexe. Personne ne le regarde, les passants traversent son corps comme s’il n’existait pas. Megumi passe à côté de lui. Sans un mot, sans un regard. Il n’est plus Zenin. Il n’est plus rien. Comme un fantôme.
Gojo est debout au cœur de Shibuya. Silence total. Les immeubles sont intacts, trop intacts. Autour de lui, des corps. Ceux de ses élèves. Tous. Il cherche une faille. Une explication.
L’Infini est là, parfait mais, inutile. Il comprend que cette fois, il a vu trop tard.
Nanami est à son bureau. La lumière est jaune, fatiguée. L’horloge tourne. Chaque tic est une seconde perdue, chaque tac est un choix qu’il n’a pas fait. Il n’a sauvé personne, il a seulement survécu. Et c’est peut-être le pire.
Megumi serre la main de Tsumiki. Elle est chaude, vivante. Puis sa peau noircit, elle se dissout. Ombre, fléau, et son regard, quand elle le fixe, n’est pas haineux. Il est déçu.
Panda voit son créateur de dos. Il appelle. L’homme s’éloigne, ne se retourne pas. Autour, les arbres ont des visages. Des visages aimés, des visages oubliés. Tous le regardent partir sans un mot.
Jin voit une maison en feu. Il ne sait pas où, il ne sait pas quand. Mais il sait… Sa sœur est à l’intérieur et il est déjà trop tard. Le feu ne fait aucun bruit. Il regarde ses mains et comprend que c’est lui qui a déclanché l’incendit.
Yuta revoit Rika. Pas l’innocente, pas l’enfant. La version déchaînée. Il la regarde faire. Il ne détourne pas les yeux, il ne l’arrête pas, il l’encourage. Et cette fois, il ne se pardonne pas.
Rika regarde Yuta mourir. Encore. Encore. Encore. Elle tend les mains, rien ne change, rien ne s’arrête.
Toge hurle. Aucun son ne sort. Des runes brûlent sa peau, ses bras sont lourds. Il tend la main, tout le monde tombe. Il est là, muet, impuissant.
Sho agite son fouet dans le vide. Le claquement résonne, mais personne ne se retourne. Personne ne le voit, personne ne l’entend. Il frappe l’air pour exister, mais il n’est plus qu’un bruit flou. Un mouvement sans regard.
Et au cœur de tout ça, Souta serre les dents. Le tunnel se resserre autour de lui. Les voix murmurent. Les images cognent. Les souvenirs qu’on ne lui a jamais laissés avoir se glissent sous sa peau comme des éclats de verre.
Il ploie, mais ne rompt pas. Un souffle rauque lui échappe. Ses épaules tremblent une fraction de seconde… puis se redressent.
— Ok… J’ai eu pire.
Sa voix n’est pas forte au départ. Elle est rugueuse. Ancrée. Puis elle fend l’air saturé du wagon comme une lame claire, portée par une certitude qui n’a rien de magique.
— ÉCOUTEZ-MOI ! IGNOREZ ! TOUT EST FAUX !
Ce n’est pas un ordre, c’est un rappel. Un point fixe planté au milieu du chaos.
Rin sursaute comme si on l’avait frappée. Sa respiration se dérègle, trop rapide, trop courte.
— Ok… ok… répète-t-elle, les mains crispées sur sa lance qui tremble encore. Ok…
Les images autour d’elle se fissurent légèrement. Pas assez pour disparaître. Mais assez pour douter.
Aya, elle, est loin. Au fond de sa chambre d’hôpital mentale, les murs sont toujours là. Le lit. L’odeur stérile, la petite fille assise au bout, les pieds dans le vide. Mais quelque chose traverse la pièce. Une voix. Elle ouvre doucement les yeux, elle entend. Son cœur bat plus vite. Elle hésite. Sa voix tremble, minuscule, perdue dans l’écho.
— Mais si ça arrive… si c’est vrai ? J’ai peur…
Souta tourne lentement la tête vers elle. Il ne crie plus. Il ne force rien. Sa voix descend, se pose, ferme sans être dure.
— Alors ça arrivera pas.
Il se penche vers elle. Le décor résiste, grince, comme si le tunnel refusait ce geste simple. Il tend la main.
— T’es pas toute seule, Aya.
Elle le regarde comme on regarde une silhouette à contre-jour. Incertaine. Presque effrayée de croire. Ses yeux glissent vers la peluche serrée contre elle. Son ancre. Son seul poids réel.
— C’est vraiment toi ?…
Souta s’approche encore. Lentement, comme si le moindre mouvement trop brusque pouvait la faire disparaître. Il pose une main sur son bras. Une pulsation traverse l’air, rien de violent, rien d’éblouissant. Juste une chaleur stable. Une présence. Quelque chose qui dit je suis là sans le prononcer.
— Oui. Et tu peux compter sur moi.
Sa voix se charge d’un calme étrange. D’une promesse qui ne cherche pas à briller.
— Tu m’as guidé, Aya. Même quand t’avais peur. Même quand tu savais pas comment faire.
Il la regarde droit dans les yeux.
— C’est à mon tour. Je te laisse pas derrière... Jamais.
Le décor tremble. Derrière elle, une autre présence s’approche, solide, immuable.
Gojo tend la main à son tour et pose doucement ses doigts sur son épaule. Le contact est léger, mais l’espace autour d’eux se stabilise aussitôt, comme si quelque chose refusait désormais de céder.
— On est là, Aya.
Pas de discours, pas de sourire, juste un fait.
Un souffle traverse le wagon. Le bruit des rails s’étire, se ralentit. Les cris deviennent étouffés. Le temps se dilate, suspendu entre deux battements de cœur. L’espace vacille. Et alors, sans prévenir, Shirosae apparaît au-dessus d’eux. Pas comme une apparition douce cette fois. Ses ailes sont déployées. Sa lumière est pleine, stable, presque grave. Ses yeux sont grands ouverts, traversés d’une intensité nouvelle, ancienne.
Un Flash de lumière vient entourer Aya, Souta, Gojo et Megumi. Le monde se déchire, pas comme une explosion, comme un voile qu’on arrache.
Et yous le voient. Pas comme des spectateurs, comme des porteurs. Chacun le voit différemment, chacun le ressent à sa manière, mais tous comprennent. Le lien, n’est pas né ici il vient de bien plus loin. Il ne se brise pas, il se révèle enfin… Le Pacte.
La course continue... La suite mercredi entre 20h30 et 22h...