Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte

Chapitre 28 : Le Pacte de l’Exil

1943 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 11/02/2026 20:31

[ Naissance du lien entre l’Infini et l’Ombre ]

[ Période Edo – Juin 1708 ]

 

Aya, Souta, Gojo et Megumi entrent dans ce souvenir par l'esprit, tous les quatre, tels des spectateurs invisibles, témoins silencieux d'une époque révolue. Là, au cœur d’un sanctuaire oublié, une pièce s’étire dans un silence séculaire. Ce n'est pas une tranquillité apaisante, mais un silence de plomb, une absence de souffle, comme si les murs eux-mêmes, hantés par leurs propres souvenirs, refusaient de respirer à nouveau de peur de réveiller le passé.

 

Les cloisons de bois sombre portent les marques du temps : fissures fines, veines apparentes, cicatrices laissées par l’humidité et les saisons. La lumière filtre à travers le papier jauni des parois, tamisée, poussiéreuse, découpée en rais pâles où flottent des particules d’encens ancien. L’odeur est là, persistante, presque âcre, celle de rituels interrompus, de prières trop anciennes pour être encore prononcées à voix haute.

 

Ici, le temps ne s’écoule pas. Il attend. Et au centre de cet espace figé, deux silhouettes se font face. Pas l’une contre l’autre, face à face comme deux pôles qui se reconnaissent malgré eux.

Deux noms que l’on ne prononce qu’à voix basse. Deux lignées que l’histoire oppose, que la tradition surveille, que les anciens préfèrent voir séparées. Deux héritages ennemis. Et pourtant… ils sont là.

 

L’un est brun, grand, il se tient droit, presque immobile, comme une colonne dressée au milieu du sanctuaire. Sa présence impose sans écraser. Un haori noir à liseré bleu nuit glisse le long de ses épaules larges, absorbant la lumière au lieu de la refléter. Son regard est bleu acier. Tout chez lui évoque la maîtrise contenue : le port de tête, la respiration calme, la sensation diffuse d’un pouvoir immense tenu volontairement en laisse.


L’autre est plus fine, cheveux argentés et vêtue d’un yukata écru serti de fils dorés, elle est plus silenciese encore. Elle ne fuit pas, mais son regard reste baissé, fixé sur le sol poli par les pas d’anciens exorcistes. Ses épaules portent déjà quelque chose de plus lourd que son âge : une distance, une retenue, comme si l’exil faisait partie intégrante de son identité avant même d’avoir commencé. Autour d’elle, la lumière semble s’accrocher, attentive, réactive, presque vivante.


Entre eux, l’air est dense, pas hostile, pas amical. Chargé. Un espace minuscule, invisible, où se croisent deux volontés qui n’ont pas encore parlé, mais qui savent déjà qu’elles ne pourront plus faire semblant de s’ignorer. Rien ne bouge, rien ne commence encore. Mais le sanctuaire, lui, a compris.

 

 

Shikama Daya brise le silence la première. Sa voix est basse, contenue, mais chaque mot tombe avec la netteté d’une lame que l’on dégaine sans bruit. Elle ne tremble pas. Elle a déjà accepté le prix.

 

— S’ils découvrent ce que nous faisons ici… je perdrai jusqu’à mon nom.

 

L’air du sanctuaire semble se contracter autour de ces mots. Les poutres anciennes gémissent doucement, comme si le lieu lui-même comprenait la gravité de l’aveu.

 

En face, Zenin Masaru ne cille pas. Son dos reste droit, ancré, comme s’il faisait corps avec le sol sacré sous ses genoux.

 

— Et moi, ce sera l’exil. Ou la mort.

 

Il prononce cela sans emphase. Sans défi non plus. Simplement comme un constat déjà digéré. Il relève légèrement le menton. Dans son regard sombre brûle quelque chose qui n’a rien à voir avec le courage aveugle, une lucidité ancienne, presque fatiguée, mais indomptable.

 

— Mais à quoi bon garder son nom… si l’Histoire elle-même est condamnée à brûler dans quelques siècles ?

 

Un pas, puis un autre. Le bois du plancher craque sous leur poids. Aucun ne recule, aucun ne détourne le regard.

 

Daya baisse lentement les yeux vers ses paumes ouvertes. Sous sa peau claire, des marques à peine visibles frémissent, comme des braises enfouies sous la cendre. Un feu ancien, inscrit dans sa chair avant même sa naissance. Elle referme légèrement les doigts, comme si elle craignait qu’il ne s’échappe.

 

— Tu l’as senti, toi aussi, dit-elle plus doucement. Cette faille dans le monde… Quelque chose approche.

 

Elle inspire longuement, laissant l’air froid emplir ses poumons. Quand elle reprend, sa voix est plus grave, chargée d’une certitude qui ne laisse aucune place au doute.

 

— Ce n’est pas une simple malédiction. C’est… un écho. Quelque chose né d’un refus. De la haine, de l’aveuglement des Hommes.

 

Ses yeux se relèvent vers Masaru.

 

— Et aucun d’entre nous ne pourra l’affronter seul.

 

Masaru hoche lentement la tête. Le geste est mesuré, presque solennel. Quand il parle, sa voix semble porter le poids de générations entières, comme si d’autres parlaient à travers lui.

 

— Elle n’existe pas encore. Et pourtant… elle est déjà là…

 

Il marque une pause, le regard perdu un instant dans le vide entre eux.

 

— Elle naîtra de ce que les nôtres ont refusé de voir. Et ce jour-là, les noms ne vaudront plus rien… Le Japon non plus.

 

Un souffle passe dans la pièce. Les ombres vacillent.

 

— Seules les volontés survivront.

 

Le silence retombe, dense, absolu. Il n’y a pas de parchemin signé. Pas de témoins officiels. Pas de bénédiction. Seulement un choix.

 

Daya relève la tête. Ses traits sont durs, taillés par le renoncement, mais une lumière calme habite son regard. Pas l’espoir. La détermination.

 

— Je n’ai pas l’Infini pur, je suis qu’en partie Gojo dit-elle. Mais un fil m’y relie, lointain, oublié.

 

Un sourire bref, amer, effleure ses lèvres.

 

— Et ils ne veulent pas le voir. Mon sang est une erreur pour eux, un défaut dans la lignée.

 

Elle serre les poings.

 

— Mais ce défaut peut devenir clef.

 

Masaru acquiesce lentement. Puis, sans détour, il s’agenouille. Le geste est lourd de sens. Il sort un talisman ancien et le pose entre eux, au centre exact de la pièce, comme s’il marquait un point de non-retour.

 

— Alors gravons ce fil dans le réel, dit-il. Ancrons-le dans quelque chose que même le temps ne pourra effacer.

 

Il relève les yeux vers elle.

 

— Qu’un jour, une descendante porte ce lien jusqu’à son sommet.

 

Un souffle invisible traverse la salle. Les flammes d’une bougie vacillent. Daya ferme les yeux.

 

— Une enfant naîtra, murmure-t-elle. Ni tout à fait Gojo, ni tout à fait maudite.

 

Sa voix tremble à peine.

 

— Mais capable… d’abriter le Dragon Céleste. Celui qui transcendera l’héritier de l’Infini et du Sixième Œil. Lui sera le bouclier absolu du pacte. Il devra arriver avant elle…

 

Elle rouvre les yeux.

 

— Shirosae portera l’infini, même si elle n’en porte pas le nom.

 

Masaru reprend, plus posé encore, comme s’il scellait les mots dans la pierre.

 

— Et l’enfant ne pourra pas le faire seule. Il faudra l’Infini, oui… mais aussi l’Ombre.

 

Il insiste.

 

— Un enfant Zenin. Pas pour la contenir, pour l’équilibrer, pour marcher à ses côtés.

 

Il tend la main, Daya la prend, le sceau commence.

 

— Parce que l’Infini sans ancrage s’effondre…

 

— …Et l’Ombre sans lumière dévore.

 

Leurs mains se posent au sol. D’un côté, un cercle d’énergie bleue s’élève, fluide, vibrant comme une respiration. De l’autre, une marque d’ombre se déploie, fracturée, dense, lourde de promesses dangereuses. Les deux sceaux fusionnent lentement, se lient, s’entrelacent. Un cercle unique se forme. Un anneau brûlant, vivant.

 

Daya inspire une dernière fois.

 

— Moi, Daya Shikama, née de la branche oubliée des Gojo, renonce à mon nom…

 

Un battement de cœur.

 

— …pour qu’un jour, une descendante renaisse avec un but. Stoper ce qui doit l’être.

 

Masaru ferme les yeux.

 

— Moi, Masaru Zenin, renié par mon sang, ancre ce pacte dans l’oubli…

 

Sa voix est ferme. Définitive.

 

— …pour que l’Ombre ne soit pas laissée sans guide.

 

Leurs voix s’unissent alors. Pas dans un cri, ni dans une proclamation solennelle, mais dans une résonance basse, presque étouffée, comme si le sanctuaire lui-même refusait d’entendre ce qui se dit, pour sceller ce qui ne doit pas être su.


— Que par l’union de l’Infini blessé…

 

— …et de l’Ombre sacrifiée…

 

Les mots ne flottent pas dans l’air. Ils s’y ancrent. Chaque syllabe pèse, s’enfonce dans le sol, dans le bois ancien, dans la trame invisible du monde.

 

— …naisse l’enfant qui portera le Dragon Shirosae.

 

Le sceau répond aussitôt. Une vibration lente, profonde, comme un cœur ancien qui se remet à battre.

 

— Et que l’enfant qui le portera renverse ce qui doit l’être…

 

— …même au prix des noms.

 

À cet instant précis, quelque chose cède, pas une rupture brutale, un abandon. Le sceau s’illumine une dernière fois. Une seule pulsation, unique, définitive. Puis le feu l’engloutit, un feu sans chaleur, sans fumée, qui ne détruit rien d’autre que la trace elle-même. Le symbole se consume dans un silence absolu, si dense qu’il étouffe jusqu’au battement du temps.

Quand la lumière disparaît, il n’y a plus rien, ni cercle, ni marque, ni preuve. Le pacte est scellé. Les noms sont effacés. Mais la prophétie, elle… ne disparaît pas. Elle attend.

 

Elle se tapit hors du temps, hors des lignées, hors des livres. Elle n’a plus besoin de mots, ni de témoins. Elle s’est déjà déplacée. Incarnée dans l’avenir, elle vit déjà. Là, dans le wagon lancé à toute vitesse, dans le balancement instable du métal et des rails maudits.

 

Dans les yeux d’Aya, brillants d’une peur qu’elle ne comprend pas encore, traversés par un écho ancien, trop vaste pour être un simple souvenir. Et elle vit aussi…

Dans les silences inquiets de Souta mais aussi de Megumi. Dans cette tension qu’il ne verbalise pas. Dans ce pressentiment sourd qu’ils portent sans le savoir, comme une ombre fidèle, collée à leurs pas depuis toujours.

Dans les doutes cachés de Satoru.

 

Le pacte n’est plus une promesse. Il respire.

 

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[Les noms furent effacés, le sanctuaire retomba dans son sommeil de poussière, et le pacte s'enfonça dans l'oubli des hommes. Mais l'équilibre avait été rompu. Quelques semaines plus tard, le 17 août 1708, Raku’En franchissait le seuil de ce monde, marquant le début d'une ère que les siècles n'allaient pas suffire à apaiser.]

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