Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte

Chapitre 29 : Ce que cache l’Oubli

2524 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 11/02/2026 21:02

[ NOTE ]


On est déjà assez mal en point comme ça, alors ne rajoute pas de la confusion à la panique. Retourne en arrière, lis, comprends ce que Masaru et Daya ont voulu protéger, et reviens. On aura besoin de tout ton discernement pour la suite. - Megumi Fushiguro





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Le monde ne vibre plus. Le bruit se coupe net, comme si une main invisible avait brutalement refermé une porte sur la réalité. Un silence assourdissant s’abat sur le wagon, épais et poisseux, étouffant les cris qui résonnaient encore une seconde plus tôt dans les couloirs du temps. Les visions de 1708, qui brûlaient les esprits avec une clarté insoutenable, se dissolvent. La terreur qui s’accrochait à leur peau comme une sueur froide ne laisse derrière elle qu'un frisson résiduel. Tout disparaît.


Les images du sanctuaire oublié se délitent sans aucune transition. Pas de fondu artistique, pas d’écho pour adoucir le choc. Juste un vide brutal, presque violent, qui laisse dans sa traînée une sensation de chute intérieure, comme si l'âme de chacun venait d'être réinjectée trop vite dans son enveloppe charnelle. Les cœurs battent trop vite, cognant contre les côtes comme des oiseaux en cage. Les poumons cherchent l’air, avides, comme s’il fallait réapprendre à respirer sans le moteur de l'adrénaline et de la peur. Autour d’eux, plus rien ne bouge vraiment, et pourtant tout défile.


Les wagonnets continuent leur course mécanique sur les rails tordus. Le métal grince de façon régulière, indifférent aux révélations qui viennent de frapper le quatuor. Le décor du domaine file encore dans une danse d'ombres, mais il semble lointain, irréel, comme une projection de mauvaise qualité vue à travers une vitre trop épaisse, ou depuis le fond d'une eau trouble.


 

Pour les autres exorcistes, le cauchemar n'a jamais cessé ; ils n'ont rien vu de la pièce oubliée de 1708. Tandis qu'Aya et ses compagnons revenaient du passé, les autres restaient prisonniers de leurs propres ténèbres. Leurs esprits errent encore dans les décombres de leurs peurs respectives, hantés par les fragments de visions atroces que Raku leur a injectés. Leurs mains tremblent sur le bois des wagons, un tressaillement nerveux qu'ils ne parviennent pas à dompter. Les épaules restent hautes, verrouillées par une tension défensive, et beaucoup clignent des yeux frénétiquement, comme si leurs paupières étaient des rideaux tentant de chasser les spectres pour s'assurer que le wagon, aussi sinistre soit-il, est leur seule réalité désormais.


De ce petit groupe de quatre, liés par le secret du sanctuaire, Souta est le premier à s'extraire de la torpeur. Il se redresse sur son siège avec une lenteur calculée, chaque vertèbre reprenant sa place dans un effort de volonté pur. Ses yeux conservent un éclat résiduel, une lueur bleutée et sombre qui ne trahit aucune panique, mais une mémoire gravée au fer rouge. Ce qu’il a vu ne s’est pas évaporé comme un rêve au réveil ; l'information s’est sédimentée en lui, rangée avec une précision chirurgicale dans les strates les plus profondes de son esprit.


Il balaie le wagon du regard, cherchant les ancres de ce nouveau savoir. Il voit Megumi, dont le visage n'est plus qu'un masque de marbre impénétrable, ses traits déjà verrouillés comme les portes d'une forteresse assiégée. Il voit Gojo, dont la posture affalée et la nonchalance étudiée sont trop théâtrales, trop impeccables pour ne pas cacher un séisme intérieur. Et il y a Aya. Elle est une petite silhouette recroquevillée contre sa peluche, son souffle si ténu et si fragile qu'on croirait qu'une simple expiration trop brusque pourrait la briser en mille éclats. Tous les quatre sont à nouveau lucides. Et tous les quatre portent désormais le poids de ce pacte séculaire.


Gojo finit par bouger. Il pose un bras sur le rebord du wagon avec une désinvolture de spectateur blasé, feignant d'avoir simplement survécu à une attraction de foire un peu plus musclée que les autres. Un rire discret s'échappe de ses lèvres, un son sec et automatique qui rebondit contre les parois métalliques sans parvenir à dissiper l'oppression ambiante.


— Quelqu’un a distribué du LSD ?… Non ? Juste moi ?


Sa voix raille, maniant l'ironie comme un bouclier, une vieille habitude pour tenir le monde à distance. Mais à travers ses paupières closes, l’éclat de ses yeux trahit un trouble profond. C'est une tension sourde, une fissure dans sa certitude d'homme le plus puissant du monde. C’est une vérité qu’il n'a aucune envie de nommer, et encore moins de partager avec ceux qui n'ont pas fait le voyage.


Le silence retombe alors, plus lourd qu'avant. Ce n'est pas le silence du vide ou de l'absence, mais celui, étouffant et électrique, qui suit une révélation trop vaste pour être acceptée. Un silence chargé d'une vérité que leurs lignées ont cachée pendant trois siècles, et qu'ils ne sont pas encore prêts à regarder en face.


 

Aya serre sa peluche contre sa poitrine avec une force désespérée, ses phalanges blanchissant sous l’effort, les doigts crispés dans le tissu déjà froissé et usé par la peur. Son corps est agité d'un tremblement convulsif que rien ne semble pouvoir apaiser ; ce n’est pas le froid du domaine qui la glace, mais le contrecoup viscéral de ces visions trop réelles, trop charnelles, qui s'accrochent encore à sa rétine. Elle scrute les visages des trois hommes autour d’elle, un à un, ses yeux cherchant fébrilement une ancre, une explication nette qui pourrait balayer le chaos hurlant dans sa poitrine. Elle espère une certitude, quelque chose de solide auquel se raccrocher pour ne pas sombrer.


— C’était quoi… ça ?


Sa voix n’est qu’un souffle, une note fragile presque aussitôt dévorée par le grondement métallique et monotone des rails. Elle n’ose pas hausser le ton, de peur que le son de sa propre voix ne brise le mince vernis de réalité qui la protège encore, comme si parler trop fort risquait d'invoquer à nouveau les spectres d'Edo.


Shirosae s’élève alors, flottant doucement dans l’air confiné du wagon. Ses ailes diaphanes frémissent, diffusant une lumière pâle et apaisante qui semble vouloir colmater les brèches de l’esprit d’Aya, mais sa silhouette est empreinte d’une gravité inhabituelle, presque millénaire. Sa présence enveloppe la jeune fille dans un cocon de chaleur protectrice sans jamais la toucher physiquement.


{Un souvenir.}


Le mot résonne dans leurs crânes avec la profondeur d'une cloche de temple. Simple, mais chargé d'un poids qui semble courber les échines. Souta baisse les yeux, son regard fuyant la lumière de l'esprit pour se perdre vers le sol du wagon ; il semble chercher une réponse occulte gravée entre les planches de bois sombre. Sa mâchoire se contracte, une veine battant sur sa tempe.


— Un souvenir… ou une promesse, murmure-t-il, les mots s'échappant de ses lèvres comme une sentence.


Il laisse le silence s'étirer, pesant, avant de relever la tête. Cette fois, ses yeux sont d'une clarté tranchante, dépouillés de tout doute, durcis par une résolution nouvelle.


— Et on était dedans. Cités. Nommés.


Ce n’est pas une interrogation, c’est un constat froid. Gojo laisse échapper un soupir lourd, et le rire qu’il tente d'esquisser par réflexe s’évapore instantanément, aussi fragile que de la buée sur une vitre glacée.


— Ok. Donc c’est officiel… On partage maintenant des rêves prophétiques… en famille.


Il marque une pause, cherchant son armure d'ironie habituelle, mais il ne la trouve pas. Sa main retombe, inerte. Son expression change du tout au tout : le masque du bouffon divin s'effondre pour laisser place à une lucidité grave, presque nue, qui rend son regard bleu acier plus intimidant que jamais.


— Mais ce truc-là… c’était réel.


Megumi, les bras croisés, le corps rigide, observe l’horizon qui défile à travers les parois sans vraiment le voir. Ses pupilles sont fixes, concentrées sur une vérité intérieure qu'il tente de digérer.


— J’ai reconnu le blason Zenin, dit-il avec une neutralité chirurgicale.

Puis, sa voix descend d'un octave, chargée d'un respect involontaire :

— Et un fragment de l’Infini… je crois.


Il échange un regard bref et lourd de sens avec Souta. Ils sont les héritiers d'un secret qui les dépasse. Megumi reporte enfin son attention sur Aya, son regard se faisant plus doux malgré la dureté de ses propos.


— C’était pas un flash. C’était un pacte.


Aya cligne des yeux, le souffle court. L’information s'insinue en elle avec la lenteur d'un poison ou d'un remède trop puissant. Ses pensées s’entrechoquent, cherchant une logique là où il n'y a que de la prophétie.


— Ça veut dire quoi… ?


Sa voix vacille, au bord de la rupture. Elle se tourne vers Shirosae, son regard suppliant la créature de lui donner une raison d'espérer.


— C’est… c’est de toi qu’ils parlaient ?


Souta répond avant même que l’esprit ne puisse formuler sa pensée. Son ton est bas, mais d’une fermeté absolue, comme s'il ancrait chaque mot dans le réel pour l'empêcher de s'envoler.


— Visiblement. T’es la clé… pour la neutraliser.

Il ne détourne pas les yeux, fixant Aya avec une intensité protectrice.

— Mais pas sans moi. Pas sans Gojo.

Un battement de cœur passe.

— Peut-être même pas sans Megumi. Ils parlaient d’un Zenin… et toi aussi t’as vu, cousin.


Gojo lève une main, tripotant nerveusement une mèche de ses cheveux blancs, un sourire en coin qui n'atteint pas son regard.


— Ils n’ont pas donné de notice, ces deux illuminés de 1708…

Il souffle, secouant la tête, presque amusé par l'absurdité tragique de leur situation.

— Mais j’avais raison, hein ? Comme d’habitude. Vous êtes les deux faces d’une même pièce, Souta.


Aya déglutit péniblement, sa gorge serrée par l'émotion, puis interroge à nouveau Shirosae.

— Tu sais quelque chose d’autre ?


La créature incline la tête dans un mouvement fluide, presque révérencieux. Sa voix mentale est une caresse triste, un écho venu d'un autre âge.

{Pas plus. Je sais seulement… que je suis née d’un pacte entre vos deux lignées. Je suis leur pont. Leur espoir.}


Gojo fronce les sourcils, les bras croisés, l'esprit déjà en train de calculer les probabilités.

— Au début, elle ne comprenait rien. Raku, je veux dire.

Il serre les poings, son aura pulsant imperceptiblement.

— Mais maintenant… une lumière qui renforce l’Infini, qui guérit sous son nez… et qui lui échappe encore ? Elle a compris. Même si elle ne l’avoue pas.


Souta hoche la tête, son regard ne quittant pas Aya.

— Si ça se trouve… elle savait déjà. Pas tout. Mais elle n’est pas stupide. Elle a essayé de nous manipuler, en jouant avec ça.

Il marque une pause, sa voix s'assombrissant d'une nuance de menace.

— Et comme ça n’a pas marché… elle veut nous effacer.


Megumi acquiesce d’un mouvement sec, son pragmatisme reprenant le dessus.

— Les autres ? Juste des dommages collatéraux.


Aya serre sa peluche plus fort encore, le vieux tissu grince et menace de se déchirer sous la pression. Son regard tremble, hanté par l'image de la foraine.

— Tu crois… qu’elle sait ? Je veux dire… elle ne connaît pas Shirosae, non ?


Souta la regarde droit dans les yeux, cherchant à lui transmettre sa propre force.

— Elle ne savait pas tout. Mais maintenant, elle devine. Elle sent le lien.

Il inspire lentement, comme pour se préparer à l'assaut final.

— Et c’est suffisant pour vouloir tout brûler.


Le wagon continue sa course folle à travers le néant, mais à l’intérieur, un silence sépulcral s’abat. Ce n’est pas un silence vide ; c’est un silence saturé de vérités trop lourdes, de destins croisés et de pactes anciens qui ne peuvent plus être ignorés.


 


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Loin au-dessus d’eux, dans la plus haute arche du Palais, l’air se plie sous une pression invisible. Raku les observe. Non pas avec colère, ni même agacement, mais avec la curiosité froide d'une entomologiste. Ses bras croisés, son regard fixé vers le vide, elle suit la progression du groupe sans bouger, ses yeux balayant l'échiquier fracturé avec une précision déroutante. Un sourire discret, à peine perceptible, flotte sur ses lèvres, comme la promesse d'une cruauté raffinée.


Je t’ai attendue Kurosae… murmure-t-elle, sa voix n'étant qu'un souffle qui ne porte qu'à elle-même.

 

Ses yeux se ferment un instant. Le silence s'alourdit, puis, une ombre, épaisse et vivante, déferle lentement depuis ses épaules, s'étirant comme une encre primordiale. Le tissu de sa robe se déchire en silence, non pas déchiré, mais consumé, remplacé par une matière plus sombre, plus ancienne, qui semble absorber la lumière ambiante. Deux ailes se forment. Noires. Immobiles d'abord, puis déployées, vastes, couvrant presque toute l'arche. Elles ne battent pas, elles respirent. Et dans leur étendue silencieuse, une autre créature prend forme, se matérialisant depuis les ténèbres qui émanent de Raku elle-même.

 

Kurosae.

 

Reflet inversé de Shirosae. Le miroir obscur et corrompu de la lumière d’Aya. Elle est là, une silhouette humanoïde mais déformée par l'ombre, une entité façonnée par l'oubli et le ressentiment. Les yeux sont vides, d'un noir abyssal, sans âme. Les griffes, longues et acérées, sont déjà prêtes à lacérer. Son aura est un froid qui ne gèle pas, mais qui aspire la chaleur et l'espoir.

 

Raku s’écarte, sereine, comme une marionnettiste qui vient de donner vie à sa création ultime.

 

— Va lui montrer ce que cache l’oubli, ordonne-t-elle, sa voix maintenant teintée d'une malice jubilatoire, désignant l'endroit où se trouvent les élements du pacte d'un mouvement de menton.

 

Elle tourne les talons. Sans un bruit, sans une hésitation, et disparaît dans l'ombre du Palais, laissant Kurosae seule, gardienne silencieuse et terrifiante des vérités enfouies. Le temps du jeu est terminé. Le temps des révélations, et du vrai combat, a commencé…

 



La destination finale est proche... La suite vendredi entre 19h et 22h...

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