Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte

Chapitre 30 : Le Revers de l'Infini

3052 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 13/02/2026 14:15

[ Une voix nonchalante se fait entendre]


Exceptionnellement, c'est plus tôt que prévu. L'autrice était dispo. Comme quoi, parfois, le chaos s'organise très bien !

(Gojo Satoru évidement)






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Un crissement spectral, aigu comme une lame de rasoir sur du verre, déchire l’air saturé d’énergie maudite. Les wagonnets ralentissent dans une plainte mécanique atroce, les essieux hurlant sous une pression surnaturelle, avant de s’immobiliser d’un coup sec. Le choc est tel que le métal semble gémir, happé par une force invisible qui refuse tout mouvement de retour. Un souffle de vent noir, glacial et chargé d’une odeur de poussière ancienne, rase les visages, pétrifiant les expressions. Puis, dans un synchronisme parfait et dérangeant, les portes claquent en s’ouvrant sur le vide.

 

Devant eux se dresse enfin le Palais de l’Oubli.

 

Il est immense, distordu, une architecture de cauchemar dont la silhouette d’ébène semble avoir été sculptée dans la matière même des regrets. Ses tours se tordent vers le ciel sombre comme un hurlement silencieux figé dans la pierre. Le silence qui s’en échappe n’a rien de paisible ; c’est un vide acoustique qui pèse sur la poitrine, une chape de plomb qui écrase les pensées et étouffe les battements de cœur.

 

Aya tremble de tout son corps, ses doigts s'enfonçant dans le rembourrage de sa peluche jusqu'à en faire craquer les coutures.

 

— J’ai pas envie d’y aller… souffle-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un fil ténu prêt à rompre.

 

Un à un, les exorcistes s’extraient des wagonnets pour fouler le quai de dalles sombres. Chaque pas résonne avec une netteté angoissante, comme s'ils marchaient sur une mer de glace noire prête à se briser sous leur poids. Leurs mouvements sont lents, instinctifs, les sens aux aguets. Devant eux, l'immense Palais de l'Oubli se dresse, une masse d'ébène organique qui semble se dilater et se contracter au rythme de leur propre souffle. Pas un bruit de vent, pas un battement d'aile. Le domaine lui-même semble retenir sa respiration, suspendu au bord d'un abîme.

 

Et puis, une voix s'élève. Elle est d'une douceur troublante, presque maternelle, mais elle ne frappe pas leurs oreilles : elle résonne directement contre les parois de leur crâne, comme un souvenir qu'ils auraient toujours possédé.

 

— Bienvenue…

 

Raku apparaît. Elle s’avance sur la corniche vertigineuse qui surplombe le quai. À sa vue, l'architecture tourmentée du palais semble soudain se stabiliser, se figer dans une rigueur géométrique absolue, comme si le Néant lui-même s’alignait sur sa seule présence. Elle domine la scène, silhouette frêle et pourtant écrasante.

 

— Vous cherchez un sens à ce voyage, n’est-ce pas ? murmure-t-elle, ses yeux balayant la petite troupe. Je suis le néant qui prend tout, qui dévore chaque nom, chaque visage, chaque larme. Tout sera bientôt effacé. Moi comprise. Et alors, dans ce vide parfait, tout fera enfin sens.

 

Elle pose son regard sur Gojo. Ce n'est pas un regard de défi, ni de haine, mais une observation vide de toute émotion humaine, une reconnaissance entre deux infinis qui s'opposent.

 

— En attendant, j’avale l’espoir, poursuit-elle. Parce que c’est précisément son absence qui a permis ma présence. Je suis le manque. La fin du monde qui a créé ma non naissance.

 

Un mince sourire, presque poli, étire ses lèvres pâles.

— Je suis le Néant. Le miroir inversé. Le revers de l’Infini.

Elle marque un silence, laissant le poids de ses mots écraser leurs pensées. Puis, avec une ironie glaciale :

 

— Vous aimez les attractions n’est-ce pas ? Alors vous allez tester… l’effacement…

 

Un frisson tellurique, profond et viscéral, traverse le sol. Ce n'est pas un séisme, c'est une révocation de la matière. Sous leurs pieds, les dalles se fissurent en un réseau de veines sombres d'où s'échappe une lumière noire, visqueuse, qui semble aspirer la clarté ambiante. Trop tard pour fuir : l'espace lui-même s'est refermé.

 

En un instant, le vide s'installe. Tous, sauf quatre, sont avalés par la pénombre. Il n'y a eu ni cri, ni lutte, ni sursaut. Juste un effacement pur, doux et terrifiant de simplicité. Une disparition silencieuse qui ne laisse derrière elle aucune trace, aucune odeur, aucun souvenir immédiat. Il ne reste plus que Gojo, Souta, Megumi et Aya, isolés sur une plateforme qui semble maintenant flotter au-dessus de l'abîme.

 

Souta scrute l’espace vide, là où ses camarades se tenaient une seconde plus tôt. Ses sens, aiguisés par ses propres ombres, hurlent au danger.

 

— …Ça sent mauvais. C'est pas une simple téléportation, c'est comme s'ils n'avaient jamais été là...

 

Megumi serre les poings à s'en faire saigner les paumes, son regard durci par une résolution froide.


Gojo, lui, reste d'une immobilité de statue, mais l'air autour de lui commence à crépiter sous la tension. Son ton est tranchant, dénué de sa légèreté habituelle :

 

— Le temps est compté. Le domaine est en train de digérer leur présence.

 

Aya fixe le néant laissé derrière eux, les yeux écarquillés par l'horreur.

 

— Ils sont où… ? Où est-ce qu'elle les a emmenés ?

 

Gojo ne répond pas tout de suite. Il reste immobile, le visage tourné vers l'entrée monumentale du Palais, là où les ténèbres semblent plus denses, presque solides. Quand il parle enfin, sa voix n'a plus rien de rassurant. Elle est d'une froideur clinique.

 

— Dans les limbes de l’oubli, Aya.


Il marque une pause, laissant le poids du mot s'abattre sur eux.


— Ce n'est pas un endroit. C'est un processus. Raku ne les a pas juste cachés... elle est en train de les "nettoyer". Chaque seconde qu'ils passent là-bas, un souvenir s'efface. Un visage, un nom, une émotion. D'abord, ils oublieront pourquoi ils se battent. Ensuite, ils oublieront qui ils sont.

 

Il tourne enfin la tête vers elle, et même à travers ses paupières, Aya sent l'intensité de son regard.


— Si on ne les sort pas de là d'ici quelques minutes, ils ressortiront comme des coquilles vides. Des étrangers qui se regarderont sans se reconnaître. Ils n'auront même plus assez de conscience pour avoir peur. Ils seront... effacés.

 

Aya sent un froid polaire envahir ses poumons. Ce n'est pas la mort physique qui menace ses amis, c'est l'anéantissement total de ce qu'ils sont.

 

— Le temps est notre pire ennemi maintenant, ajoute Gojo en se tournant vers les portes du Palais. On n'a plus le luxe d'hésiter. Chaque battement de ton cœur, c'est un souvenir qui part en fumée pour eux.

 

Aya déglutit, la gorge nouée par une terreur pure. L'idée de croiser Sho ou Yuta et de voir dans leurs yeux qu'ils ne savent plus qui elle est... c'est pire que tout le reste.


— Ok… murmure-t-elle, la voix brisée mais résolue. On fait quoi ?

 

Gojo se fige soudain. Son Sixième Œil, bien que malmené par le domaine, capte une onde de choc imminente. Quelque chose de vaste, de sombre et de terriblement puissant approche depuis le cœur du Palais.

— Préparez-vous…


 

Une déchirure brutale lacère la trame de la réalité, comme si le Domaine lui-même ne pouvait supporter ce qui allait en sortir. De cette plaie béante jaillit une silhouette immense et spectrale, dont la simple présence semble aspirer la lumière ambiante. Elle porte un halo inversé, une couronne de vide qui irradie une malveillance millénaire. Deux ailes noires, dont les plumes ressemblent à des éclats de verre brisé, se déploient dans un froissement de cuir sec. C’est un corps d'encre pure, terminé par des griffes de jais capables de rayer l'existence. Elle ne fait aucun bruit, aucun souffle ; elle est le silence avant l'abîme.

 

Kurosae. Le miroir inversé de Shirosae. Le Néant absolu. Le revers même de l’Infini.

 


Gojo fronce les sourcils, les yeux toujours scellés sous son bandeau, mais son visage se crispe.

 

— La némésis de Shirosae… murmure-t-il, sa voix trahissant une rare vigilance. Le néant pur. Le revers de l’Infini… C’est donc ça, ton plan, Raku ?


Depuis les hauteurs vertigineuses du palais, la voix de Raku retentit, saturée d'une joie moqueuse et cruelle :

 

— On va enfin être mieux entre élus, Satoru… Les autres insectes étaient beaucoup trop bruyants pour la symphonie qui se prépare…

 

Son rire, cristallin et dérangé, s’évapore dans l’air alors que sa silhouette se fond dans l'architecture mouvante du Palais. Elle s'en va, laissant ses "invités" face à leur propre destruction.

 


C'est alors que Kurosae frappe sans sommation. Une vrille d’ombre, aussi rapide qu’un éclair sombre, fend l’espace. Shirosae, dans un éclat de lumière désespéré, s’interpose pour protéger Aya. Mais le choc est d'une violence inouïe. Shirosae vacille. Une griffe d'ébène entaille son flanc éthéré dans un crissement de cristal brisé. Un éclat de lumière aveuglant, presque insoutenable, jaillit de la blessure. La protectrice s’effondre, haletante, chutant à genoux sur les dalles qui semblent boire son éclat.

 

Elle tourne son visage vers Aya, ses traits de lumière s'estompant. Un murmure résonne directement dans l'âme de la jeune fille, une mélodie triste et chaude :

 

{Je te rends ce qui t’appartient… Tu comprendras bientôt. Le lien ne peut être brisé, seulement oublié.}

 

Une lumière douce, presque liquide, s’échappe de Shirosae pour couler vers Aya, s'infiltrant sous sa peau.


Mais... Au moment où la griffe de Kurosae déchire le flanc éthéré de Shirosae, un cri muet déchire l'espace.


Gojo titube. Ses yeux brûlent. L'Infini, ce bouclier absolu, oscille comme une flamme sous un orage. Pour Satoru, le monde devient un amas de pixels morts. « Ça pue... » pense-t-il, la mâchoire contractée. Sans Shirosae pour filtrer cette horreur, son propre pouvoir est en train de le noyer.


À ses côtés, Aya s'effondre à moitié, une main plaquée sur son flanc gauche. Elle ne saigne pas, mais elle brûle. Une douleur froide, viscérale, qui lui coupe le souffle. Elle sent Shirosae faiblir, s'étendre, se fragmenter. Le lien qui les unissait depuis toujours s'étire jusqu'à la rupture.


— Elle a mal... gémit-elle, les yeux révulsés par la résonance. Satoru, elle va s'éteindre

 

Aya, le cœur au bord des lèvres, tend les mains vers son amie tombée.

 

— Il faut l’aider !


À cet instant, la lumière transmise la touche en plein cœur. Quelque chose pulse violemment en elle, une énergie nouvelle, sauvage, qui fait vibrer chaque cellule de son corps.

 

— Je… je comprends pas… Qu’est-ce qui m’arrive ?

 

Souta se dresse alors, ses cheveux fouettant son visage, ses mains formant un mudra complexe à une vitesse prodigieuse. Ses yeux brillent d'une détermination farouche.

 

Kagenryū… ! rugit-il. Je t’appelle ! Sors des profondeurs et protège celle qui t’a guidé à travers les ombres !

 

Dans une explosion de vapeur noire, une silhouette colossale surgit. Kagenryū, le dragon tricephal, déploie ses ailes. Dans une fulgurance sauvage, il se jette sur Kurosae. Le choc entre les deux entités d'ombre produit un grondement sourd qui fait trembler les fondations mêmes du domaine. Le dragon enroule ses membres puissants autour de la némésis, l’arrachant brutalement à Shirosae.

 

— Défends-la jusqu’à ce qu’il ne reste rien de lui ! ordonne Souta, la voix rauque sous l'effort de maintenir une telle invocation.

 

Gojo se redresse, une main crispée sur son visage, luttant pour stabiliser le flot d'informations qui menace de faire exploser son crâne. Il entrouvre les yeux et voit Kagenryū charger, une masse d'encre contre une autre.


—Bien joué, gamin... siffle-t-il entre ses dents, avant de se tourner vers la porte du Palais. Il prend déjà son appui, l'air crépitant autour de ses pieds. Parfait ! On bouge. Le sort de tous les autres dépend de chaque seconde qu'on gagne !

 

Il s'élance, telle une comète sombre, vers l’entrée béante du palais. Souta saisit fermement la main d’Aya, l'arrachant à sa torpeur.

 

— Viens, Aya ! Plus vite on en sortira, mieux ce sera. Shirosae s’en sortira, elle est plus forte que tu ne le penses. Fais-lui confiance !

 

Megumi suit dans leur sillage, sa main sur son sabre, le regard durci par une résolution de fer. Il ne regarde pas en arrière ; il sait que le sacrifice est le prix de la survie ici.

 

Aya se laisse entraîner, mais juste avant de franchir le seuil, elle jette un dernier regard déchirant à Shirosae, silhouette de lumière luttant au milieu du chaos.

— On revient vite… Je t’abandonne pas, je te le promets !

 


---

 


L’entrée du palais se referme dans un bruit sourd, un fracas de pierre et de métal lourd comme un couperet de guillotine. Le monde extérieur, avec ses combats et ses cris, est instantanément rayé de la carte. Un souffle glacé, chargé d'une odeur d'ozone et de verre froid, les enveloppe comme un linceul.

 

Et soudain, tout bascule. Il n’y a plus de murs massifs, plus de plafonds voûtés, plus de repères architecturaux. Il n'y a que des reflets. Partout. À perte de vue. Des surfaces polies à l'extrême qui se répondent, se multiplient et s'étirent jusqu'à l'infini, créant une perspective vertigineuse où le haut et le bas s'effacent.

 

Souta garde fermement la main d’Aya, ses jointures blanchies par la pression.

— Ne respirez pas trop fort... murmure-t-il, la voix étouffée par l'écho cristallin. On vient de marcher dans un palais de glaces… ou dans la gueule d'un piège qui n'attendait que nous.

 

Autour d’eux, les images se distordent. Les reflets ondulent comme une surface d'eau troublée par une pierre. Certains les imitent à la perfection, chaque cillement, chaque goutte de sueur étant reproduit. D’autres… bougent avec un décalage dérangeant. Des doubles qui sourient quand ils sont sérieux, qui tournent la tête quand ils regardent de face. Comme si ce n’était pas eux. Pas tout à fait. Comme si leurs reflets possédaient leur propre malveillance.

 

Megumi observe le chaos visuel, son visage reste impassible, mais ses yeux traquent la moindre faille dans cette illusion totale.

— Un labyrinthe psychique, analyse-t-il froidement. Ce n'est pas fait pour être traversé, c'est fait pour nous briser les nerfs.

 

Gojo avance d'un pas assuré, ses yeux sont toujours clos, mais son esprit pulse, scannant la trame de l'espace.

 — Un piège mental. Spatial. Temporel. Classique, mais exécuté avec une précision chirurgicale. Raku ne veut pas nous battre, elle veut nous perdre dans nos propres images.

 

Aya serre sa peluche contre sa poitrine d'une main, tandis que l'autre s'accroche désespérément à celle de Souta.

— On doit… avancer, c’est ça ? Sa voix tremble, répercutée par des milliers de parois invisibles.

 

— Il va falloir, répond Gojo. On n’a plus le luxe de l'immobilité. Rester ici, c'est laisser le miroir absorber notre réalité.

 

Le sol devient brusquement un miroir parfait. Leurs reflets se forment sous leurs pieds, sombres et nets, avant de se tordre dans des postures monstrueuses. Les murs ondulent, révèlent des ouvertures prometteuses… qui se referment d'un coup sec dès qu'ils tentent de les fixer.

 

Souta resserre son étreinte sur la petite main d'Aya.

— Ne me lâche pas, quoi qu'il arrive. Ce truc veut nous disperser, nous isoler pour mieux nous effacer.

 

— Je te lâche pas, je te le promets, murmure Aya. Elle baisse les yeux vers leur reflet commun au sol, cherchant une ancre. Mais j’aime pas ça… Et Shirosae n’est plus là pour me guider… je me sens vide.

 

Un frisson parcourt le verre. Un claquement sec, comme une branche qui rompt, fait vibrer l'air. Sans prévenir, une lame de verre pur surgit du sol. Brillante, tranchante, impalpable et pourtant d'une solidité absolue. Elle jaillit entre eux deux avec une vitesse surnaturelle. Le contact se brise. La chaleur de la main d’Aya disparaît instantanément de celle de Souta. Et elle est happée. Un reflet, juste derrière elle, s’ouvre comme une bouche liquide et avale Aya sans la moindre résistance. Elle ne tombe pas, elle glisse simplement de l'autre côté du miroir.

 

AYA ! hurle Souta, se jetant en avant, la main tendue vers le vide.

 

Mais ses doigts ne rencontrent que du verre. Un mur invisible, glacial, lisse et impénétrable. De l'autre côté, l'image d'Aya s'éloigne déjà, ses yeux écarquillés par la surprise, son cri étouffé par l'épaisseur du cristal.

 

Gojo s’arrête net. Il laisse échapper un long soupir, presque résigné, bien que sa posture reste celle d'un prédateur.

— C’est officiel. Bienvenue dans la maison des illusions. Elle a séparé le pion de la tour.

 

Megumi serre les dents, ses poings frappant inutilement la paroi transparente.

— On se perd les uns des autres… On tombe pile dans son jeu.

 

Gojo acquiesce, son aura commençant à saturer la pièce d'une tension électrique.

— …Pour mieux s’y retrouver, Megumi. C'est le principe du miroir. Il faut accepter de perdre de vue l'autre pour affronter ce qu'on cache en nous.

 

Ou s’y perdre pour de bon, laissant Raku régner seule sur ce monde de faux-semblants.


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