Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
[ NOTE ]
Écoute-moi bien. Ce qui vient de se passer au seuil du Palais n'était pas juste un combat, c'était une rupture !
Si tu as survolé le chapitre précédent ("Le Revers de l'Infini"), fais demi-tour. Maintenant. Ce n'est pas une suggestion, c'est un ordre.
Ne marche pas dans ce palais à l'aveugle. Si tu ne saisis pas l'ampleur du sacrifice et la naissance de Kurosae, tu ne liras que des reflets sans comprendre la blessure qu'ils cachent.
On ne plaisante plus. On est dans la gueule du loup, et chaque ligne compte !
Gojo Satoru
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Aya n’est pas seule. Face à elle, une silhouette se découpe dans la lumière blanche. Son reflet. Identique en tout point : la même robe froissée, la même mèche de cheveux sur le front, le même regard éperdu. Mais les yeux... les yeux sont des puits de pétrole, vides, sans fond. Et la bouche, trop large, trop figée, affiche un sourire qui s’étire avec une lenteur de reptile, sans jamais atteindre les joues.
La voix qui s’élève est la sienne, mais elle sonne comme un disque rayé. Douce. Grinçante. Un poison distillé dans du miel.
— Tu crois encore qu’ils vont venir te chercher… ?
Aya relève le menton. Son corps vacille, mais elle refuse de s'effondrer.
— Oui… Ils vont venir. Ils m’ont promis qu’on était ensemble.
Ses mains tremblent si fort qu'elle doit les croiser sur sa poitrine. Elle cherche la texture de sa peluche, mais ses bras sont vides. La peur se glisse partout, sous sa peau, dans sa moelle.
Le reflet incline la tête avec un petit craquement sec, comme une poupée mal articulée. Le sourire se fendille, révélant une noirceur plus profonde encore.
— Ils t’ont aussi promis de ne pas disparaître, non ? Regarde autour de toi, Aya. Où sont les promesses quand le monde s'éteint ?
L'autre fait un pas. Le sol ne rend aucun son. C'est une marche fantôme dans un univers mort. Son ton reste calme, presque pédagogique, mais chaque mot frappe comme un marteau sur du verre.
— Ils ne voient rien ici. Pas même toi. Tu n’as jamais été celle qu’on attendait vraiment, Aya. Tu n’étais qu’un fragment de rechange. Un outil de plus dans leur guerre.
— …Je… je suis pas un fragment, murmure Aya, la voix étranglée. Je suis entière. Moi.
Elle triture ses doigts, griffant sa propre peau comme pour y trouver la preuve physique, sanglante, de son existence.
Le reflet s’avance encore. Lentement. Le sourire se déforme, devient une grimace moqueuse qui défigure son propre visage.
— Tu peux le hurler jusqu’à t’en déchirer les poumons. “Je suis entière.” Mais ça change quoi à la réalité… si personne ne t’écoute ? Si personne ne t'entend ?
Le silence retombe, lourd comme une chape de plomb. Puis la voix du double s’adoucit. C’est un leurre. Une lame de rasoir cachée sous une étoffe de soie.
— T’as vécu combien de fois dans l’ombre des autres ? T’as compté les jours passés à attendre qu’on te remarque ?
Le reflet l’observe de biais, ses yeux sombres sondant les failles de l'enfant.
— Gojo, Souta, Megumi… Même Shirosae parlait à ta place. Ils se battaient pour ce que tu représentais, pas pour ce que tu es. T’as beau crier… ils ne t’ont jamais vraiment regardée dans les yeux, Aya. Ils regardaient ton pouvoir. Ils regardaient l'enjeu.
Le double tend la main. Ce n’est pas un appel, c’est un geste d’écrasement. Un jugement sans appel.
— Et si t’étais vraiment juste un fragment… est-ce que quelqu’un s’en rendrait compte si tu n'étais plus là ? Est-ce que leur monde s'arrêterait de tourner ?
Aya fixe cette image d’elle-même, ce miroir inversé qui la dissèque avec une précision chirurgicale. Sa gorge se serre tellement qu'elle a l'impression d'avaler du sable.
— Tu mens… souffle-t-elle dans un dernier élan de défi. C’est faux, tout ça… Tu veux me faire croire que je suis seule parce que c'est tout ce que tu sais faire.
Elle se replie sur elle-même, les bras enserrant son propre corps. Ses doigts se resserrent, tremblants, contre son poignet. L’instinct de survie cherche désespérément un appui, une étincelle, le moindre souvenir d'une chaleur réelle.
Mais le reflet s’adoucit encore. Un ton maternant, presque tendre, et pourtant totalement dénué de chaleur humaine.
— Je n’ai pas besoin de te faire croire quoi que ce soit, Aya. Regarde dans ton cœur. Tu le ressens déjà, non ? Cette petite voix qui te dit qu'ils seront soulagés de ne plus avoir à te protéger...
Un pas de plus. L’image vacille, ondulante, comme un reflet d’eau agitée par une pierre.
— Regarde-toi. Même maintenant… alors que je te dis la vérité… tu cherches encore quelqu’un du regard. Tu espères encore que le miracle va se produire.
Aya frissonne de tout son long.
— Tu veux qu’on vienne te sauver… une fois de plus. Pour rester la petite fille fragile dans l'ombre du grand Satoru Gojo.
Le reflet penche à nouveau la tête. Un déclic. Un basculement. L'air devient soudain glacial.
— Mais si personne ne vient, Aya… s'il n'y a plus d'ombre pour te cacher… que reste-t-il de toi dans la lumière ?
Et pour la première fois, le silence qui suit ne ressemble plus à du vide. Il ressemble à une porte qui se ferme à double tour.
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Le Palais de l’Oubli ne se contente pas d'exister ; il murmure. Il grince. Il vit d'une existence parasite, se nourrissant du silence et de l'incertitude. Autour de Gojo, Megumi et Souta, les murs de miroirs vibrent d'un mouvement organique, une respiration malade, saccadée, qui semble pomper l'air de la pièce pour le remplacer par une atmosphère lourde de regrets.
Souta reste figé devant la paroi de verre, là où l'image d'Aya s'est évaporée. Sa main, tendue dans un geste de secours inutile, retombe lourdement le long de son corps. Le vide qu'elle a laissé est presque palpable, une déchirure dans la réalité qu'il ne peut recoudre. À ses pieds, un détail dérisoire le frappe au cœur : la peluche d'Aya, abandonnée sur le sol froid, dernier vestige de sa présence. Il se penche pour la ramasser doucement, ses doigts se refermant sur le tissu avec une force désespérée. Ses traits se durcissent, son regard brûlant de cette rage sourde que l'on ressent quand on échoue à protéger l'essentiel.
— Elle était là… juste là, murmure-t-il, la voix serrée par une émotion qu'il s'interdit de laisser déborder. Elle n'a même pas eu le temps de crier.
Megumi ne répond pas, mais son aura s'assombrit. Il observe les parois avec la vigilance d'un animal traqué. Sous ses yeux, les miroirs entament une rotation lente, hypnotique. Leur surface ne reflète plus la pièce ; elle se déforme, s'étire comme du métal en fusion, créant des perspectives impossibles.
— Les reflets changent, note Megumi, sa main se posant instinctivement sur ses mudras. Ils ne cherchent pas seulement à nous perdre. Ils veulent nous isoler, nous découper pièce par pièce jusqu'à ce qu'il ne reste plus de "nous".
Gojo, les yeux toujours clos, reste au centre de ce chaos visuel comme l'œil d'un cyclone. Son énergie parcourt l’espace en ondes invisibles, sondant les distorsions spatiales qui se referment sur eux. Il n'y a pas de peur sur son visage, seulement une concentration tranchante, presque douloureuse.
— Rien n’est fixe ici, dit-il, sa voix calme tranchant avec le vacarme intérieur du palais. Même les règles de la physique plient sous les caprices de Raku. L'espace se fragmente. On va être séparés, c'est inévitable. Préparez-vous à affronter ce que vous trouverez de l'autre côté.
Un grondement sourd, venant des profondeurs mêmes du palais, fait trembler le sol sous leurs bottes. Une lumière crue, d'un blanc chirurgical, traverse la pièce en lacérant l'obscurité. Les contours des murs deviennent flous, les couleurs se délavent. La réalité vacille, comme une pellicule de film qui brûle.
Souta serre la peluche contre sa poitrine d'un bras, le poing de l'autre serré à s'en faire craquer les os.
— On va la retrouver, lance-t-il, s'adressant autant à lui-même qu'aux autres. Je vous jure qu’on va la retrouver, même s'il faut briser chaque putain de miroir de ce palais !
Soudain, un éclair claque, sec comme une décharge électrique. Un rayon de lumière verticale, pure et impitoyable, fend le plafond et frappe le sol avec la précision d'un scalpel, pile sous les pieds de Gojo. Avant même qu'il ne puisse esquisser un geste, l'Infini lui-même semble être court-circuité. Il est happé, aspiré vers le haut dans un silence parfait, ne laissant derrière lui qu'une trace de chaleur résiduelle.
— Gojo ! crie Megumi, se précipitant vers l'endroit où se tenait leur mentor.
Mais le piège est déjà en mouvement pour lui aussi. Un miroir, juste derrière son épaule, s’ouvre comme une gueule liquide. Une force d'attraction brutale, irrésistible, s'agrippe à ses vêtements, à son corps. Megumi tente de planter ses pieds dans le sol, ses doigts griffant l'air pour invoquer une ombre, mais la surface tremblante l'avale d'un trait. Il disparaît dans le verre avec le bruit d'une pierre tombant dans un puits sans fond.
Souta se retrouve seul. Il n’a même pas le temps de hurler le nom de ses camarades. Le sol sous lui se dérobe, perdant toute consistance pour devenir un tourbillon liquide d'ombres et d'éclats. Il tombe. Il chute dans un vide saturé de reflets brisés. Dans cette chute aveuglante, il ne lâche rien. Il serre la peluche d’Aya contre son cœur comme si c'était la seule chose réelle dans cet univers de mensonges.
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Fragment Aya : Le Miroir de l'Âme
Aya est toujours seule. Le silence du Palais de l’Oubli n’est plus pesant, il est devenu tranchant. Face à elle, une paroi de cristal immense s’élève, renvoyant une image d’elle-même qu’elle ne reconnaît qu’à moitié. Ses propres mains tremblent, ses jambes semblent prêtes à se dérober, et l'absence de sa peluche, son dernier rempart, lui donne l'impression d'être nue face au danger. Pourtant, au fond de sa poitrine, l'étincelle laissée par Shirosae brûle encore.
Elle tente de stabiliser sa respiration, de durcir son regard. Elle fronce les sourcils, plantant ses yeux dans ceux de son double.
— Je… je ne te laisserai pas faire, finit-elle par lâcher, la voix vacillante mais chargée d'une volonté neuve. Je te combattrai. S'il le faut, je me combattrai moi-même.
Face à elle, le reflet ne tressaille pas. Il ne l'imite plus. Il incline lentement la tête sur le côté, un sourire s’étirant sur ses lèvres. Un sourire figé, trop large, dépourvu de la moindre étincelle d'humanité. C’est le visage d’Aya, mais habité par un vide abyssal.
— Tu veux me combattre ? murmure le reflet.
Sa voix n’est pas un son, c’est une vibration glacée qui résonne directement contre les parois de son crâne, moqueuse et liquoreuse.
— Mais regarde-moi bien, petite chose fragile... Comment comptes-tu frapper ce qui te constitue ? Je suis tes doutes. Je suis tes larmes. Je suis toi.
Le double s’avance, sortant de la profondeur du miroir. Leurs visages sont désormais presque face à face, séparés seulement par un voile invisible, une membrane de réalité si fine qu'Aya sent le froid spectral qui émane de son autre moi.
— Alors, vas-y. Frappe, si tu en as le courage, susurre le reflet en approchant ses doigts griffus de la joue d'Aya. Mais sache une chose... dans ce palais, la douleur est partagée. Si tu échoues à me détruire avec amour, ce n’est pas mon image que tu briseras. C'est ton propre cœur que tu réduiras en miettes.
Le reflet éclate d'un rire sans joie, un son de verre pilé, alors que l'obscurité commence à couler des bords du miroir pour encercler la jeune fille. Aya recule d'un pas, ses mains s'enflammant d'une lueur pâle. Le duel contre sa propre peur ne fait que commencer.
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Fragment Souta : Le Poids des Ombres
L’espace est une anomalie sensorielle. Au-dessus de lui, un plafond d’eau sombre reste suspendu, défiant la gravité, tel un lac inversé dont la surface ondule mollement au rythme d'une marée invisible. Sous ses bottes, le sol est un miroir d'une perfection absolue, mais un miroir stérile, sans reflet. Pas de résonance, pas de sensation d'air sur la peau. C'est un monde privé de feedback, où chaque mouvement semble se perdre dans une ouate métaphysique.
Souta se relève avec une lenteur calculée, chaque muscle en tension. Sa main se crispe sur la peluche d’Aya, la serrant contre son torse comme s'il s'agissait de la dernière ancre le reliant à la réalité. Il balaie l'obscurité du regard, les mâchoires si serrées que ses tempes en sont douloureuses.
— C’est pas réel, crache-t-il, sa voix tombant à plat dans ce vide acoustique. Rien n’est réel ici. C'est juste une projection de merde pour nous faire perdre du temps.
Soudain, sans qu'aucun mouvement ne l'ait trahi, une silhouette se découpe devant lui. Son reflet. Identique en tout point, à une exception près, terrifiante : ses yeux. Là où devrait se trouver la pupille, il n'y a que deux orbes d'un noir total, un abîme liquide qui semble absorber la lumière résiduelle de la pièce.
Le double ne bouge pas, mais sa voix s'élève, dérangeante, dédoublée par un écho qui semble venir de sous la surface du lac inversé.
— Tu crois encore pouvoir les protéger ? Tu joues au héros avec un doudou dans les bras alors que tu les as déjà perdus... Regarde tes mains, Souta. Elles sont toujours trop lentes.
Souta le fixe, le regard plus froid que le givre de Jun. Il ne tremble pas. Il ne justifie rien. Son aura maudite commence à gronder silencieusement autour de lui, comme un prédateur tapi dans son ombre.
— J’t’ai pas demandé ton avis, lâche-t-il d'un ton cinglant, dénué de toute hésitation.
D'un mouvement brusque, il tourne le dos à son simulacre. Il refuse de nourrir l'illusion par son attention. Il sait que dans ce palais, le regard est une chaîne. Le reflet reste planté là, immobile, silhouette d'encre sur le sol sans tain, tandis que Souta s'enfonce dans le noir, cherchant une faille, un chemin, ou n'importe quoi qui le ramènerait à elle.
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Fragment Megumi : La Forêt des Échos de Verre
L’espace s'est métamorphosé en une forêt de cristal cauchemardesque. Ici, tout est figé dans une transparence glaciale et mortifère. Les arbres, aux troncs prismatiques, s’élèvent vers un ciel invisible, et chaque feuille, chaque brindille de silice crisse sous ses pas avec un bruit de verre brisé qui résonne jusqu'à la moelle. La lumière y est diffractée, éclatée en mille spectres colorés qui brouillent la perception des distances.
Megumi avance avec une prudence extrême, chaque muscle de son corps prêt à la réaction. Son regard, dur et analytique, balaie les ombres déformées qui rampent entre les racines de cristal. Ici, l'ombre n'est pas une alliée, elle est une anomalie que le palais tente de lui voler.
— Trop calme… murmure-t-il, sa propre voix lui revenant transformée en un tintement métallique.
C’est alors qu’une forme familière se découpe au loin, entre deux bosquets de verre. Nuë. Sa chouette, son fidèle shikigami, bat des ailes avec une lenteur onirique, comme si l’atmosphère elle-même était devenue une substance visqueuse, un éther dense qui s'oppose à tout mouvement.
— Nuë… souffle-t-il, une lueur de soulagement éphémère traversant son regard.
Il tend la main vers l'oiseau de foudre, cherchant à retrouver ce lien spirituel qui le définit. Mais alors que ses doigts ne sont qu'à quelques centimètres des plumes électrisées, l’esprit s'effiloche comme une brume de chaleur. Il disparaît entre deux troncs translucides, s'évaporant dans le néant juste avant que le contact ne soit établi. Le silence retombe, plus lourd qu'avant.
— Bien sûr, grogne-t-il en abaissant sa main vide, les traits de son visage se figeant dans une expression d'agacement froid. Forcément…
Il comprend le message. Le palais ne veut pas seulement l'isoler de ses amis ; il veut le séparer de ses propres ombres, lui faire croire que même son pouvoir lui a tourné le dos. Mais Megumi n'est pas du genre à se laisser briser par des reflets. Il resserre ses poings, ses yeux scrutant déjà le labyrinthe de cristal à la recherche de la moindre faille logique.
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Fragment Gojo : Le Silence de l'Infini
L'espace est d'une pureté insupportable. Un blanc clinique, absolu, sans horizon ni perspective. Pas d'ombres, pas de sons, juste un vide si dense qu'il semble vouloir absorber l'existence même de celui qui s'y trouve. C'est l'antichambre du néant, une version aseptisée de l'Infini qu'il manipule d'ordinaire. Au centre de cette blancheur aveuglante : une chaise en bois simple et un miroir sur pied, posés là comme des débris d'une réalité oubliée.
Gojo est assis, immobile, les paupières closes. Il ne bouge pas, ne respire presque pas. Puis, avec une lenteur calculée, il ouvre les yeux. Ses pupilles d'azur, le Sixième Œil, balayent ce vide qui cherche à le tromper.
— Je vois, murmure-t-il, sa voix résonnant avec une clarté cristalline dans ce silence mort-né. Je vois exactement ce que tu essaies de faire, Raku.
Il porte son regard sur le miroir. Ce qu'il y voit n'est pas l'homme qu'il est devenu. Le reflet lui renvoie l'image d'un Satoru plus jeune, adolescent, le visage maculé de sang, les vêtements déchirés par un combat qu'il ne pourra jamais effacer de sa mémoire. C'est l'image de la solitude absolue, celle du "plus fort" qui n'a pu sauver l'essentiel. Le reflet étire un sourire amer, une expression de pur venin.
— Tu les as laissés mourir, hein ? crache le double, sa voix vibrant de tous les regrets que Gojo enterre chaque jour. Tu étais là, tu avais tout ce pouvoir, et pourtant... ils sont tous partis. L'un après l'autre. Tu es le plus fort, et c'est pour ça que tu finiras toujours seul dans ce blanc.
Gojo se lève calmement, sans une once d'hésitation dans ses mouvements. Il n'y a ni colère, ni douleur apparente sur son visage, seulement une résolution froide, une acceptation de son propre fardeau. Il s'approche du miroir jusqu'à ce que son souffle en ternisse la surface.
— Je ne les ai jamais oubliés, répond-il d'une voix basse, mais d'une stabilité implacable. Pas une seule seconde. Et c'est précisément pour ça que tes illusions ne valent rien.
Il ferme à nouveau les yeux, se détournant de son propre passé. Dans un mouvement de volonté pure, sans même lever le petit doigt, l'espace autour de lui se contracte. Le miroir explose dans un silence parfait, les éclats de verre se volatilisant avant même de toucher le sol. Gojo reste debout dans le blanc, seul mais invaincu, attendant que le Palais lui propose un défi à sa mesure.
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Fragment d’Aya : La Clarté dans l'Abîme
Aya observe son reflet, les jointures blanchies par la force avec laquelle elle serre les poings. Elle ne regarde plus son double comme une ennemie, mais comme une ombre parasite qu'elle doit exorciser.
— Tu ne sais rien de moi, lance-t-elle, sa voix gagnant en épaisseur malgré le tremblement de ses lèvres. Tu n'es qu'une image vide. Tu veux juste que je me sente mal, que je m'effondre pour que Raku puisse gagner.
Elle tremble, c'est indéniable. Ses genoux menacent de céder sous le poids de l'isolement, mais elle force son menton à se relever. Chaque fibre de son être hurle à la fuite, mais elle reste ancrée.
— J’ai pas peur de toi, répète-t-elle.
C’est un mensonge. Un mensonge nécessaire. Elle essaie d’y croire avec une telle ferveur que l'air autour d'elle commence à vibrer de sa propre énergie maudite. Elle lève lentement la main, tendant ses doigts vers la surface invisible qui la sépare de son tourmenteur.
— Tout ça est faux… ça n'existe pas… ce palais n'est qu'un mensonge de verre.
Sous sa paume, le miroir ondule. Ce n'est plus du cristal solide, c'est une substance glacée, fluide, semblable à du mercure noir. Mais cette fois, le reflet ne se contente pas de subir. Il tend sa propre main, imitant le geste d'Aya avec une lenteur prédatrice. Leurs doigts se touchent. Le contact est un choc de vérité froide qui lui glace le sang.
— Tu dis que tout ça est faux… souffle le reflet, sa voix s'infiltrant dans les pores de sa peau comme un poison. Mais ton cœur, lui, tremble vraiment. Tu ne peux pas mentir à ton propre sang, Aya.
Soudain, une onde noire jaillit du point de contact. Une décharge de malédiction pure qui force Aya à rester collée au miroir. Des visions déferlent dans son esprit en une succession de flashes violents : les abandons de son enfance, les cris étouffés derrière les cloisons, les silences pesants des couloirs vides où elle a erré seule. Elle revoit les portes closes, celles qu'on ne lui a jamais ouvertes. Elle sent l'Oubli, ce trou béant qui menace de dévorer l'image de Rin, de Souta, de tous ceux qu'elle aime.
Aya recule brusquement, s'arrachant au contact, haletante, les poumons brûlants comme si elle venait de s'extirper d'une eau profonde. C’est alors qu’une voix, lointaine, presque imperceptible, se glisse dans l’air vicié du palais. Elle est déformée par les reflets, mais sa chaleur est immédiatement reconnaissable.
{Ne crois pas ce que le néant te murmure… La mémoire du cœur est plus solide que le verre.}
Shirosae ? Ou un écho du pacte qu'elles ont scellé ?
Le miroir palpite devant elle, comme un cœur malade pris de spasmes. L'obscurité tente de reprendre le dessus, mais Aya est toujours debout. Elle ne s'est pas effondrée. Ses yeux, embués de larmes, fixent la paroi avec une détermination nouvelle.
Et la lumière revient. Juste un éclat, une étincelle pâle qui naît au creux de sa poitrine et se diffuse lentement dans la pièce. Le miroir n'est plus aussi net. L'illusion commence à se fissurer.
La suite dimanche entre 20h30 et 22h30...