Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
Le Palais respire. C’est une respiration grave, humide, une oscillation douloureuse qui fait vibrer les fondations mêmes de la réalité. Chaque inspiration du bâtiment semble pomper l’oxygène des poumons d’Aya, le remplaçant par une vapeur rance, chargée de l'odeur du fer et de la peur ancienne. Aya hurle de toutes ses forces, un cri qui déchire sa gorge.
— Souta !!! Satoru !!! Megumi !!!
Sa voix rebondit contre les parois de verre, se multiplie, se fragmente et lui revient déformée, comme si des milliers de voix moqueuses l'appelaient en retour. Mais personne ne répond. Le silence qui suit est plus terrifiant que le cri lui-même. La glace semble avoir avalé le son, le digérant avec une indifférence glaciale.
Sa main est restée engluée dans la surface noire du miroir, prise au piège dans une matière qui n'est plus du verre, mais une sorte de chair minérale et visqueuse. Une lumière sourde pulse sous sa paume, une chaleur oppressante, presque fiévreuse, qui remonte le long de son bras comme une infection. Elle sent la malédiction s'infiltrer dans ses veines, cherchant à atteindre son cœur pour y graver le sceau de l'Oubli.
Face à elle, le reflet sourit encore. Ce sourire est une insulte à la vie, une cicatrice figée sur un visage qui devrait être le sien. La voix traverse le verre, trop douce, trop calme, dégoulinante d'une cruauté mielleuse.
— Je suis ce que tu caches au plus profond de tes entrailles, murmure l'autre Aya. Je suis celle qui sait ce que tu n’oses même pas penser quand tu es seule dans le noir. Et je suis celle qui restera... la seule... quand ils t’auront tous oubliée. Quand tu ne seras plus qu'un nom sans visage pour eux.
La panique submerge Aya. C’est une vague noire qui menace de la noyer. Ses doigts cherchent désespérément à se libérer, ils tirent, ils griffent la surface noire jusqu’à s’en faire saigner les ongles. Mais le miroir ne lâche rien. Au contraire, il l’aspire. Il la mord. Elle sent ses phalanges s'enfoncer lentement dans l'autre monde, là où tout est froid, là où tout est mort.
Elle ferme les yeux, le souffle court, au bord de l'asphyxie. Les souvenirs se bousculent dans un chaos violent : la peur des couloirs vides, les silences qui punissent, les abandons qui laissent des cicatrices invisibles... Mais à travers cet orage de douleur, des éclairs de chaleur persistent. Souta, qui lui tend la main sans jamais la juger. Gojo, dont le rire léger est un défi lancé à la noirceur du monde. Megumi, dont la présence silencieuse est le plus solide des remparts.
Et soudain, une voix fend l’obscurité. Elle est claire, tranchante comme un diamant, familière comme un battement de cœur.
{Reprends-toi… Ce néant n'est pas ta vérité. Ce reflet n'est pas ton âme. Ta vérité, c’est toi.}
Aya rouvre les yeux, haletante. Des larmes de rage perlent à ses cils, mais son regard n'est plus celui d'une victime. Elle serre les dents avec une telle force que sa mâchoire en craque.
— C’est moi… murmure-t-elle, sa voix gagnant en puissance. C’est moi qui suis la vérité. Pas ce que tu dis. Pas ce que tu montres.
Elle se redresse, puisant dans une réserve d'énergie qu'elle ne soupçonnait pas. La peur est toujours là, mais elle est maintenant mêlée à une rage pure, une volonté de fer qui embrase son sang.
— Lâche-moi !
Une lumière jaillit. Ce n'est pas la clarté blanche de Shirosae, c'est quelque chose de plus sauvage, de plus personnel. Une flamme noire, aux reflets pourpres, explose au creux de sa paume. La paroi du miroir, incapable de contenir cette poussée d'énergie brute, se craquelle en une gerbe silencieuse.
Le reflet grimace. Pour la première fois, une ombre de doute passe sur son visage, déformant son calme olympien.
— Tu préfères souffrir dans cette réalité pathétique… plutôt que de m’écouter ? siffle le double, sa forme commençant à s'effriter.
Aya ne répond pas. Elle fixe la fissure qui s'élargit. Elle recommence. Le feu noir se rallume dans sa paume, plus intense, plus dévastateur. Une deuxième fois. Plus fort. Elle y jette toute sa volonté, tout son refus de disparaître.
— Jamais je ne t'écouterai !
Le reflet recule, sa silhouette devenant instable, tremblante comme une image sur une télévision brouillée. Sa voix perd son assurance, elle devient stridente, désespérée.
— Tu ne peux pas lutter contre ce que tu es vraiment… Ce feu… ce pouvoir noir… ce n’est pas toi… tu es en train de te perdre… !
Mais le miroir cède. Il éclate dans un fracas de verre pilé et de gémissements spectraux. Le reflet est aspiré en arrière, rejeté dans le néant dont il est issu. Le vide se referme, les éclats sombres retombant au sol comme des cendres froides. Aya se retrouve seule, haletante, mais libre. Sa main ne brûle plus, elle vibre d'une force nouvelle. Elle vient de briser la première chaîne du Palais de l'Oubli.
Shirosae, dont la silhouette de lumière n'est plus qu'un scintillement fragile, presque spectral, murmure au creux de son esprit. Sa voix est un souffle de verre, une mélodie qui semble s'effilocher à chaque mot :
{Ce pouvoir n’a jamais disparu… Tu l’avais simplement enfoui sous le poids de tes silences. Tu l’avais oublié. Mais tu avances, Aya… Tu te retrouves.}
Aya baisse les yeux sur sa main, celle qui, il y a une seconde, crachait cette flamme noire et pourpre. Le feu a disparu, mais il a laissé une trace indélébile : une chaleur étrange, logée pile au centre de sa poitrine. Ce n'est pas une brûlure douloureuse, c'est une pulsation rythmique, organique. Une chaleur vivante qui lui rappelle qu'elle n'est plus une simple spectatrice de sa propre vie.
— Oublié… ? souffle-t-elle, les yeux écarquillés par la réalisation. J’ai vraiment ça en moi ? Depuis tout ce temps ?
{Ce feu a toujours fait partie de ton âme, Aya.} La voix de Shirosae se fait plus grave, plus solennelle. {Cindy n’était qu’un éclat, une manifestation de ton besoin de protection. Mais elle n'était qu'une part de toi… De nous. Aujourd'hui, tu es complète.}
Un passage se dessine devant elle. Les ténèbres, jusqu'ici compactes et hostiles, s'écartent lentement, comme un rideau de velours noir déchiré par une main invisible. L'ouverture dévoile un couloir dont on ne voit pas le bout, une invitation à s'enfoncer plus loin dans les entrailles du Palais. Aya hésite. Une seconde, le temps d'un battement de cœur. Elle se sent si petite face à cette immensité.
— D’accord… murmure-t-elle en serrant les poings. Mais reste avec moi, Shirosae… s’il te plaît… ne me laisse pas seule.
{Je suis là… mais mes forces s'amenuisent,} répond l'entité avec une lassitude déchirante. {Kagenryū tient bon, il se bat avec une fureur sauvage… mais si Souta vacille, si son cœur cède à l'ombre, je tomberai avec lui. Kurosae… Kurosae est né de la haine de l'oubli, il a été forgé pour me détruire.}
Une onde de choc lointaine fait vibrer le sol. Le combat des entités résonne jusque dans les murs.
{Tu es notre seul lien maintenant, Aya. La seule capable de stabiliser ce monde qui s'écroule. Avance. Pour lui. Pour moi. Pour vous tous.}
Aya hoche la tête. Les mots de Shirosae s'ancrent en elle, transformant son angoisse en une mission. Sa gorge se serre, une larme roule sur sa joue, mais elle l'essuie d'un geste sec.
— Je vais vous aider… je vais tous vous sortir de là.
Elle franchit le seuil. Chaque pas est une victoire sur sa propre peur. Le Vestibule des Noms Perdus s’ouvre devant elle.
C'est une salle d'une majesté funèbre. Ici, l’air est plus froid, plus lourd, chargé d'une humidité qui sent le vieux papier et le regret. Les murs ne sont plus des miroirs, mais des blocs de cristal noir, profonds comme des puits de pétrole. Ils sont striés de lettres argentées, de glyphes qui semblent ramper sous la surface. Des milliers de noms, suspendus dans le vide comme des filaments de soie, frémissent sans le moindre courant d'air.
C’est une bibliothèque d'existences effacées. Certains filaments vibrent doucement, d'une lueur bleutée. D’autres palpitent violemment, d'un rouge instable, comme des cœurs en pleine agonie. Des murmures parcourent les parois, une rumeur de milliers de voix qui tentent de dire leur nom une dernière fois.
Aya s’arrête, le souffle coupé. Près d'elle, quatre plaques de cristal brillent d'un éclat plus vif que les autres. Elle lit, le cœur battant à tout rompre : “Aya Shikama”. Puis, juste à côté : “Satoru Gojo”, “Souta Zenin”, “Megumi Fushiguro”. Leurs noms ne sont pas de simples gravures ; ils vibrent, ils sont brillants, vivants, luttant contre l'ombre qui tente de recouvrir les lettres.
{Kurosae cherche à me briser à travers eux,} murmure la voix de Shirosae, de plus en plus faible. {Kagenryū le retient dans les ombres… mais il ne tiendra pas éternellement. Si je tombe, Aya, la lumière de ce vestibule s'éteindra. Tu seras seule dans le noir absolu. Sois prête à ne compter que sur ta propre flamme.}
Aya fixe son propre nom. Elle sent que si elle touche cette plaque, quelque chose de définitif va se produire. Elle n'est plus seulement une victime de Raku. Elle est la gardienne de leur mémoire.
Derrière elle, un murmure rampe à nouveau, visqueux et persistant comme une mauvaise herbe qui refuse de mourir. Le reflet d’Aya, ou ce qu’il en reste après l’explosion, se recompose péniblement dans les replis des ombres. Sa silhouette est instable, fragmentée comme un miroir mal recollé, mais son venin reste intact.
— Tu vois ? glisse-t-il d'une voix qui ressemble au froissement de la soie sur une plaie. Regarde ces noms qui vibrent... Eux, ils avancent. Ils se battent, ils déchirent le domaine. Et toi ? Toi, tu doutes. Encore et toujours. Tu n'es qu'un poids pour eux, une petite fille égarée dans un jeu de géants.
Le reflet s'approche, son visage flou se penchant vers l'oreille d'Aya.
— Tu n’as pas besoin de souffrir pour porter leur fardeau. Laisse-les partir. Laisse-les s’effacer dans ces filaments d'argent. Si tu les oublies, la douleur s'arrêtera. Recommence seule, Aya. Sans passé, sans peur, sans eux. C’est tellement plus simple de ne plus rien aimer.
Aya fixe les noms gravés dans le cristal noir. "Satoru Gojo", "Souta Zenin", "Megumi Fushiguro"... Ces lettres ne sont pas que de l'encre de lumière ; elles sont les ancres de son existence. Sa main se serre contre sa propre poitrine, là où la chaleur de Shirosae pulse désormais à l'unisson avec son propre sang. La réponse jaillit, nette, tranchante, sans une seule ride de tremblement.
— Efface-toi, ordonne-t-elle, et ses mots semblent charger l'air d'une électricité nouvelle. Renvoie Kurosae ou Kagenryū si ça peut nourrir ton illusion, fais tout ce que tu veux... Mais je ne les abandonne pas. Jamais.
Elle se tourne vers le reflet mourant, ses yeux brillant d'un éclat que même le Palais de l'Oubli ne peut ternir.
— J’avance aussi. Et je ne vais pas seulement survivre... je vais les retrouver.
Sous ses pieds, le sol cesse de se dérober. Les dalles de cristal se stabilisent, s'ancrant dans une réalité qu'Aya impose par sa seule volonté. Le Palais tremble, une secousse de frustration qui fait gémir les murs, mais il ne peut plus la rejeter. Elle n'est plus un corps étranger, elle est devenue une force avec laquelle le domaine doit compter. Un souffle passe, pur et frais, suivi d'une pulsation. Un battement de cœur nouveau, puissant, qui résonne dans tout le Vestibule.
{Bien...} murmure la voix de Shirosae, un soupçon de fierté perçant à travers sa fatigue. {Continue d’avancer, Aya. Ils t’attendent dans les profondeurs... et moi aussi, je compte sur toi.}
Le miroir dans son dos se referme lentement, les éclats de son double maléfique se dissolvant dans le néant. Un dernier éclat noir, sinistre, s’éteint comme une bougie essoufflée. Devant elle, un long couloir s’ouvre enfin, s'étirant vers le cœur du sanctuaire de Raku. C’est un corridor de verre noirci, profond et solennel, où chaque pas qu'elle pose résonne comme une promesse gravée dans la pierre. Le silence n'est plus une menace, c'est un espace qu'elle remplit de sa détermination.
Aya inspire une grande bouffée de cet air froid, redresse ses épaules et avance d'un pas ferme.
— Je peux le faire… murmure-t-elle pour elle-même. Ils ont besoin de moi.
Et cette fois, pour la première fois de sa vie, elle n'a pas besoin que quelqu'un d'autre le lui dise pour y croire.
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Fragment Megumi : L'Exorcisme du Sang
L’air de la forêt de cristal se fige. Ce n’est plus seulement le froid, c’est une pression gravitationnelle, un instinct de survie qui hurle avant même que le danger ne soit visible. Megumi n’a pas le temps de respirer, pas le temps d'analyser.
Une ombre fend l’espace gelé avec une vitesse que même ses réflexes d'exorciste peinent à suivre. Le choc est d'une brutalité sismique. Ce n'est pas seulement un coup physique, c'est une bourrasque de haine pure, l’épée invisible que le destin n’a jamais cessé d’aiguiser contre sa propre lignée. Megumi est projeté en arrière, son corps percutant les troncs de silice qui volent en éclats. Il roule sur le sol glacé, mais la rage de survivre le redresse aussitôt.
Il se relève, les poumons en feu, la mâchoire serrée à s'en briser les dents. Face à lui, la silhouette est là.
Toji Fushiguro
Il se tient debout, décontracté et terrifiant, son corps vaporeux sculpté dans le ressentiment et la poussière d'ombres. Ses yeux sont deux gouffres vides, mais ils brûlent d'une intensité prédatrice.
— T’es toujours debout… gronde Toji, sa voix résonnant comme un écho venant d'un tombeau profané. Mais t’as encore le cœur à genoux, gamin. Tu trembles comme le gosse que j'ai laissé derrière moi.
Megumi ne répond pas. Il n'y a plus de place pour les mots. Une lame d’ombres naît au creux de sa main, fluide, instable, vibrant d'une énergie noire qui semble dévorer la lumière du palais. Il riposte dans une fulgurance sauvage. Il fend l’air, il touche, il lacère le torse spectral du père qu'il n'a jamais voulu connaître. Mais ce n’est qu'une illusion de victoire.
— C’est tout ce que t’as ? crache Toji, sans même accuser le coup. Tu vis dans ma silhouette, Megumi. Tu crois t’en affranchir en changeant de nom, mais t’en portes l’odeur. Tu es mon sang. Tu es ma malédiction.
Un instant, un seul, Megumi vacille. Le poids de l'héritage Zenin, la solitude de celui qui porte un nom qui ne lui appartient pas, tout remonte comme une marée toxique. Puis, lentement, ses yeux s'assombrissent. Ils deviennent plus froids encore que la forêt de verre qui l'entoure. Une résolution glacée, dépourvue de haine mais pleine de certitude, s'empare de lui.
— J’ai pas besoin que tu sois fier de moi, lâche-t-il, sa voix tombant comme un couperet. Je n'ai pas besoin de ton approbation pour exister.
Il s’élance, non plus comme une victime, mais comme un exécuteur. Son poing, chargé d'une masse d'énergie occulte, frappe droit dans le plexus du spectre.
— T’es déjà mort. Et moi, je suis vivant. Et c'est tout ce qui compte.
Un craquement de verre titanesque retentit, ébranlant les fondations du fragment. Le reflet de Toji se fissure, se zèbre de lignes blanches avant d'exploser sous l’impact. Des éclats de miroir tournent autour de Megumi dans une spirale chaotique, comme des larmes tranchantes refusant de tomber. Le visage de Toji se fragmente, s'évapore... mais pas sans un dernier regard. Une expression fugace, indéchiffrable. Presque de la fierté. Presque de la reconnaissance. Mais surtout, une amertume insondable.
Megumi reste seul au milieu des débris étincelants. Le souffle court, les bras encore secoués par les spasmes de l'adrénaline. Le silence revient, mais il est différent. Plus léger. Puis, à voix basse, comme pour sceller un pacte avec lui-même :
— …Je ne suis pas toi. Je ne serai jamais toi.
Il ne regarde pas en arrière. Il avance, laissant les éclats de son passé s'enfoncer dans le néant du palais.
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Fragment Gojo : Le Poids du Prisme
Le vide se resserre, devenant une masse physique, une pression atmosphérique qui cherche à écraser la cage thoracique du "plus fort". Dans cette blancheur infinie, une silhouette se découpe, marchant avec une lenteur solennelle. Yuji Itadori.
Mais ce n'est pas le Yuji des sourires braves ou des cris de guerre. Celui-ci porte sur ses épaules le poids d'un monde qu'il a dû dévorer pour survivre. Ses yeux ne sont plus que des puits de silence, hantés par les échos de douleurs rentrées que personne n'a pris le temps de soigner.
Il s’approche, s'arrête à un souffle de Gojo, et lève la main avec une douceur qui fait plus de mal qu'un coup de poing. Il pose ses doigts contre le front de son professeur, là où bat le Sixième Œil.
— Tu m’as élevé comme une arme, Satoru, dit-il d'une voix dépourvue de haine, mais lourde d'un constat implacable. Tu m'as poli, affûté, préparé pour l'abattoir...
Il marque une pause, son regard plongeant dans l'azur infini de Gojo.
— Mais j’étais qu’un gamin. Un gamin qui voulait juste vivre. Exactement comme toi, à ton époque. Avant qu'ils ne fassent de toi un dieu solitaire.
Gojo reste immobile, une statue de glace au milieu du néant blanc. Pour la première fois depuis des années, son poing tremble. C’est un frémissement imperceptible pour le commun des mortels, mais dans ce silence absolu, c'est un séisme.
— Je voulais briser le cycle… murmure-t-il, sa voix se brisant sur les bords. Je voulais que vous soyez plus que des outils. Je ne voulais pas l’entretenir... ce monde pourri...
— Et pourtant, t’as fait tourner la roue encore plus vite, répond l'illusion de Yuji. Tu nous as jetés dans l'engrenage en pensant que ta force nous protégerait de la noirceur. Mais la noirceur nous a tous eus.
Un silence de mort s'installe, plus pesant que l'Infini lui-même. Gojo lève la main à son tour. Il hésite, ses doigts effleurant l'espace saturé de regrets. Il veut toucher l'épaule de son élève, lui dire qu'il a tort, ou qu'il a raison, peu importe. Mais sa paume n’atteint jamais Yuji. Le miroir invisible qui les séparait, la barrière de son propre ego et de ses échecs, se fissure d’un seul coup. C'est un bruit de cristal broyé qui résonne comme un verdict définitif.
Le reflet de Yuji s'effondre en mille éclats de lumière froide, emportant avec lui le poids de ses reproches silencieux. Gojo reste figé, seul au milieu des débris étincelants de sa propre conscience.
— …Je sais, murmure-t-il, les yeux fixés sur le vide. Pardon, Yuji. Pardon pour tout ce que je n'ai pas su empêcher.
Il ne cherche pas à se justifier. Il ne cherche pas à pleurer. Il tourne les talons, ses épaules portant désormais une charge plus lourde que la gravité elle-même. Son pas est moins léger, plus humain. Et il continue d’avancer dans le blanc, vers la seule issue possible : le Palais de Raku.
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Fragment Souta : L’Insolence de l’Ombre
L’espace est figé dans une stase insupportable. Au-dessus de lui, ce plafond d’eau suspendu ondule avec une lenteur huileuse, comme un océan prêt à s’effondrer pour noyer ses péchés. Le sol, ce miroir sans tain, semble absorber la moindre lueur d’espoir.
Face à lui, son reflet n’a pas bougé. Il l’attend, silhouette d’encre parfaitement superposée à la sienne. Mais ce sont ces yeux qui trahissent l’imposture : deux orbes d’un noir abyssal, creux, affamés, qui semblent vouloir aspirer l’âme de Souta à travers ses pupilles.
— Tu as peur, Souta… souffle le reflet d'une voix qui semble ramper sur le sol. Tu te caches derrière cette peluche comme un enfant derrière une porte close. Tu n’es rien sans eux.
Souta reste immobile. Il ne bronche pas, ne détourne pas le regard. Il reste là, planté au milieu du néant, le regard fixe. Longtemps. Un silence si dense qu'on pourrait y graver des noms.
Puis, contre toute attente, un sourire discret, presque imperceptible, naît au coin de sa bouche. Un rire bref s’échappe de sa gorge. Ce n’est pas un rire de folie, ni même d'amertume. C'est le rire de celui qui a enfin compris la blague. Un rire fatigué, mais souverain.
— Tu sais quoi ? lance-t-il d'un ton presque conversationnel.
Il s’approche. Un pas. Sous sa semelle, le miroir tremble, des ondes de choc parcourant la surface de verre comme si la réalité elle-même avait le mal de mer.
— T’as déjà eu quarante-huit heures pour me faire plier dans ce domaine de merde, continue-t-il, sa voix gagnant en assurance, en poids. Quarante-huit heures de torture mentale pure.
Un second pas. Le reflet semble vaciller, son image se brouillant légèrement sur les bords.
— T’as sorti toutes tes illusions. Tous tes petits jeux de psychopathe. Tu m’as montré la solitude, l’oubli, mes échecs passés servis sur un plateau d'argent. Tu as essayé de me convaincre que j'étais déjà mort à l'intérieur.
Un troisième pas. Il est maintenant si proche du reflet qu'il pourrait en sentir le froid spectral. Mais Souta ne ressent plus que sa propre chaleur.
— Et pourtant je suis là. Toujours debout. Toujours moi.
L'ironie fane les traits du double noir. Souta hausse les épaules, un geste d'un détachement total qui fend le silence du palais mieux qu'un cri.
— Alors si ton grand final, ton "chef-d'œuvre" pour me briser, c’est juste de rejouer la même scène en moins bien avec une version de moi qui a besoin d'un ophtalmo...
Il marque une pause, fixant les yeux noirs du simulacre avec un mépris tranquille.
— Tu me déçois franchement, Raku. C’est presque insultant pour mon intelligence.
D'un mouvement fluide, il tourne lentement les talons. Il presse la peluche d’Aya contre lui, non plus comme une bouclier, mais comme un talisman de réalité, une preuve tangible qu'il y a quelque chose à retrouver.
— Trouve-toi un autre pantin. Quelqu'un qui a encore envie de jouer tes tragédies.
Et dans un souffle, sans daigner jeter un dernier regard en arrière :
— Moi, j’ai plus peur. J'ai épuisé mon quota de terreur pour le siècle à venir.
Le Palais gémit jusque dans ses fondations les plus profondes. C’est un son de déchirement, le cri d'une structure qui perd son emprise. Une à une, les illusions vacillent. Les reflets se fissurent, des lignes blanches zébrant les murs de cristal noir. Quelque chose d’ancien, de profond, de viscéralement lié à la volonté de Raku, commence enfin à céder sous le poids de leur refus collectif de plier. Puis… Une épine vient agresser le cerveau de Souta, la voix de Raku murmure à son oreille, comme un poison qui s'écoule doucement.
— Comme tu es courageux, petit Zenin… C’est presque… décoratif. Mais dis-moi, possèdes-tu seulement assez de place dans ton âme pour le poids des cadavres ?
Un silence, où Souta croit entendre le craquement d'os brisés.
— Ils sont dix-huit à avoir franchi ce seuil. Dix-huit imbéciles qui pensaient que ta vie valait plus que leur existence. Cinq de Kyoto sont déjà devenus du terreau pour mon domaine. Ils sont morts sans même avoir vu la couleur de tes yeux, Souta. Ils sont morts pour une idée de toi… et cette idée est une erreur.
Un rire sec, cristallin, qui semble résonner depuis l'intérieur du crâne de l'adolescent.
— Regarde la facture. Cinq vies pour tes deux jambes. Dix autres condamnés à l'oubli pour tes beaux yeux. Chaque pas que tu fais vers la sortie, tu le fais sur leurs visages piétinés. Tu n'es pas "debout", Souta… tu es juste le dernier survivant d'un massacre que tu as causé. Alors, dis-moi…
La voix se fait plus proche, presque charnelle, une caresse glacée sur sa nuque.
— Est-ce que "exister" a toujours le même goût, maintenant que tu sais que tu coûtes plus cher que tu ne vaudras jamais ? Marche, petit Zenin. Marche sur leurs tombes.
Souta se fige, les mâchoires si contractées qu'elles menacent de se briser. Ses jointures blanchissent sur la peluche d'Aya.
— … Ferme-la.
Raku ne parle plus. Dans le néant, son visage ne reflète aucune colère, juste une satisfaction obscène. Elle ne l'a pas fait plier par la peur, elle l'a enchaîné par la dette...