L'Ombre de Séoul

Chapitre 8 : Les Cartes et les Confessions (Part 2)

8777 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 09/06/2026 18:34

La salle commune explose instantanément dans un vacarme de cris, de hurlements de joie et de rires d'une violence rare. Yuji glisse littéralement de son canapé pour s'affaler sur le tapis, Nobara hurle de joie en frappant les coussins et Toge commence à marteler frénétiquement la table en bois avec son nouveau carnet. Le panda reste figé sur place, une patte levée en l'air, pétrifié telle une statue bouddhique sacrée.


C'est à cet instant précis, par un coup de théâtre digne des meilleures comédies, que la porte coulissante s'ouvre d'un coup sec, révélant Maki Zenin en personne, une boisson fraîche à la main. Un silence de mort, absolu et glacial, s'abat sur la pièce en une fraction de seconde. Les rires se coupent net.


— …Je vais réellement mourir ce soir, murmure le panda d'une voix blanche.


Ye-ji esquisse un sourire en coin, savourant le timing absolument divin et parfait du destin. Maki parcourt lentement la pièce du regard, analyse la poussière, observe le panda pétrifié dans sa pose ridicule, puis fixe la Coréenne. Ses yeux se plissent dangereusement derrière ses verres rectangulaires.


— …Qu’est-ce qu’il a encore fait comme bêtise, cet ours débile ?


Yuji étouffe de rire, le visage entièrement enfoui dans un coussin pour ne pas faire de bruit. Nobara pointe immédiatement le panda du doigt sans la moindre once de loyauté d'exorciste ou de solidarité de classe.


— Ye-ji vient de lui demander publiquement si t’étais son genre de fille s'il était humain.


Nouveau blanc, un froid polaire. Le panda ferme les yeux, joignant ses pattes, acceptant son exécution imminente par arme maudite. Maki se contente de hausser un sourcil, totalement indifférente et impassible.


— Et ? Qu'est-ce qu'il attend pour répondre ? J'écoute.


— CETTE ÉCOLE EST UN VÉRITABLE COUPE-GORGE PIÉGÉ !  s'époumone le panda en agitant les bras.


— C'est toi qui as lancé ce jeu idiot pour piéger Megumi, lui rappelle Ye-Ji avec un calme savoureux. Assume tes responsabilités de senpai pour une fois.


Le panda pointe une patte accusatrice et tremblante vers la Coréenne.


— TU T'ES ADAPTÉE AU CHAOS ET À LA VIOLENCE DE TOKYO BEAUCOUP TROP VITE ! C'EST EFFRAYANT !


— Elle apprend auprès des meilleurs de la classe, après tout, ricane Yuji depuis son tapis.


— C’est-à-dire sûrement pas toi, tranche Nobara sans pitié.


Maki s’appuie tranquillement contre le montant de la porte, observant la scène avec une patience et un détachement qui s'avèrent de plus en plus dangereux pour la survie du mammifère. Le panda cherche désespérément une issue de secours du regard vers la fenêtre, puis laisse échapper un profond et lourd soupir de capitulation totale.


— …Oui. Évidemment. Enfin, si j’étais un être humain avec des hormones, et à la condition expresse qu’elle ne me frappe pas à mort avec sa lance avant le premier rendez-vous.


Maki fixe l'animal en silence pendant deux secondes entières, évaluant la réponse, puis prend une gorgée tranquille de sa boisson.


— Réponse acceptable. Tu gardes tes privilèges pour le déjeuner.


Ye-ji pivote alors lentement ses yeux gris vers Toge. Ce dernier croise son regard et comprend immédiatement, avec l'instinct des grands guerriers, que son tour est inéluctablement venu. Ses yeux clairs s'écarquillent légèrement au-dessus de son col montant, une lueur de panique y brillant.


— À TOI, INUMAKI-SENPAI ! pointe déjà Yuji du doigt avec un rire de hyène.


— Aucune fuite ou esquisse de mouvement n'est possible maintenant, le carnet est entre tes mains, sourit Nobara.


Toge observe le stylo à bille entre ses doigts, comme s'il s'agissait d'une arme maudite de classe spéciale retournée contre sa propre personne. Il laisse échapper un soupir discret, applique fermement la pointe sur le papier blanc et commence à écrire lentement, avec une application minutieuse, sous les yeux attentifs et gourmands du groupe de première année.


— Yuji, pose-lui une question bien vicieuse, ordonne Ye-ji en croisant les jambes.


Itadori redresse le buste d'un coup, adoptant une posture exagérément dramatique de procureur de la République.


— Très bien. Laissez faire le professionnel !


Son regard de braise parcourt l'assemblée, s'arrêtant sur Toge, puis sur le panda, puis sur Maki qui boit son jus, avant de revenir au manieur de mots avec un sourire démoniaque qui n'augure rien de bon pour l'ordre public. Megumi sent la catastrophe administrative et le dossier de réclamation arriver à plein nez.


— Itadori, ne fais pas de vannes sur sa technique.


— Trop tard ! coupe le garçon aux cheveux roses en pointant le papier d'un doigt rageur. INUMAKI-SENPAI ! Selon toi et en toute honnêteté, qui est la personne la plus jolie et la plus attrayante dans cette pièce à l'heure actuelle ? Réponds par un nom !


Ye-ji hausse un sourcil, curieuse de voir comment il va se sortir de ce guêpier. Toge fixe Yuji longuement, très longuement, d'un regard totalement indéchiffrable et vide d'émotion. Puis, d'un geste sec et rageur, il trace quelques caractères en alphabet kanji, détache proprement la page blanche et la tourne face au groupe d'un coup net.


« …je vous déteste tous ici du plus profond de mon âme. »


La pièce éclate à nouveau dans un vacarme de rires et de moqueries. Le panda hurle, Nobara se tord de joie sur le canapé en frappant Yuji, et Maki elle-même ne prend plus la peine de dissimuler son sourire.


— FUITE ABSOLUE ET MANQUE DE COURAGE FACE À LA JEUNESSE ! râle Yuji en frappant la table basse.


Pendant le vacarme ambiant et les protestations d'Itadori, Toge profite de la confusion visuelle générale pour tourner discrètement et rapidement une autre page de son carnet vers le coin où sont assis Ye-ji et Megumi, totalement à l'abri des regards indiscrets des autres. Un simple message y est inscrit à l'encre noire, accompagné d'un dessin minimaliste :


« 🙂👍 Vous deux, vous formeriez un joli couple. »


Puis, il referme immédiatement le carnet dans un bruit sec avec un aplomb et un flegme parfaits, comme si de rien n'était. Ye-ji dissimule rapidement son sourire et sa surprise derrière sa main fine. Megumi, témoin direct du message écrit et de la réaction timide de la jeune fille, fixe Inumaki avec l'expression très précise, froide et outragée d'un jeune homme qui vient de découvrir une trahison silencieuse et un complot au sein de son propre camp militaire.


— Saumon. élude Toge avec une innocence désarmante en rangeant son stylo.


— J’ai l’intime et désagréable conviction qu’il se passe des conversations secrètes et des messages codés dans ce coin de la pièce et ça me stresse au plus haut point, commente Yuji en regardant vers les trois, avec méfiance.


Nobara plisse ses yeux noisette vers le duo d'ombres, puis vers Toge qui siffle presque, avant qu'un sourire lent, lourd de révélations futures, ne vienne éclairer ses traits.


— Ooooh. D’accord. Je vois le tableau... Tout s'éclaire.


Ye-ji s'aperçoit alors, par un glissement de perspective, que Megumi a subtilement et silencieusement modifié sa position physique dans la pièce depuis la fin de son tour. Profitant d'un aller-retour feint pour récupérer un nouveau paquet de chips au sel sur un meuble en bois au fond, il s'est réinstalle sur le rebord du canapé, nettement plus près d'elle qu'auparavant. La distance entre leurs deux épaules s'est réduite à une poignée de centimètres.


Le mouvement était d'une discrétion absolue, assez pour échapper totalement à la vigilance de Yuji, bien trop occupé à tenter d'arracher le carnet des mains de Toge, ou à celle du panda qui continue de dramatiser sa situation sentimentale face à une Maki de marbre. Seule Nobara observe le manège avec des instincts de prédatrice sociale parfaitement aiguisés.


Megumi ouvre tranquillement son sachet de chips d'un geste machinal, l'air de rien. Puis, sans lui jeter le moindre regard direct, les yeux fixés sur l'emballage, il murmure d'une voix basse et feutrée pour Ye-Ji :


— …Ils sont absolument épuisants et destructeurs pour les nerfs lorsqu'ils commencent ce genre de soirées improvisées. Tu vas devoir t'y habituer.


— Ça arrive souvent ce genre de crise ? s'enquiert la Coréenne sur le même ton confidentiel, savourant cette proximité.


Megumi hoche légèrement la tête, fixant ses chips comme si sa vie en dépendait.


— Malheureusement pour ma santé mentale, oui. Le panda adore provoquer ce genre de situations gênantes sous couvert de psychologie. Yuji plonge tête baissée dans n’importe quel chaos dès qu'on lui propose de s'amuser. Et Nobara…


Il glisse un bref, un unique regard bleu nuit vers elle à travers sa frange sombre.


— …elle encourage et alimente activement tous les départs d'incendie social pour le plaisir de voir les gens souffrir.


— JE T’AI PARFAITEMENT ENTENDU, FUSHIGURO ! SOUFFRE EN SILENCE ! hurle l'intéressée depuis l'autre bout de la pièce sans même se retourner.


Megumi ne cille même pas d'un millimètre, manifestement habitué au traitement de choc de sa camarade. Ye-ji sent malgré elle son rythme cardiaque s'accélérer de manière anormale sous l'effet de cette proximité soudaine et de la chaleur de son bras contre le sien. Elle prend rapidement une grande gorgée de sa boisson pour masquer son trouble et l'incarnat de ses joues. Megumi note immédiatement le mouvement brusque et la légère nervosité de sa partenaire d'ombre. Et, comme un idiot privé de toute discrétion émotionnelle ou défensive, son propre cœur accélère légèrement en réponse à cette prise de conscience. Il se concentre sur l'analyse moléculaire de son sachet de chips avec une attention hautement suspecte. À distance, Nobara savoure la scène de muets et glisse à l'oreille du panda d'un ton triomphant :


— Regarde-les. Ils sont tous les deux catastrophiquement évidents. C'est presque trop facile.


— L’amour adolescent et les premiers émois…, soupire l'animal en essuyant une fausse larme de sa patte. Une force brute, chaotique et incontrôlable, bien plus dangereuse et destructrice pour le lycée que Ryomen Sukuna lui-même.


Ye-ji repose sa canette sur la table basse, décidée à relancer la dynamique du jeu pour faire dévier les soupçons qui pèsent sur leur coin.


— Vous avez appelé ça un Action ou Vérité au départ, mais si je compte bien, il n'y a eu absolument que des choix de vérité jusqu'ici par manque de courage… ?


Yuji se redresse d'un bond et se rassoit sur son siège, frappé de plein fouet par la logique implacable de la remarque de sa camarade.


— …OH ! C'est vrai ça ! On est des lâches !


— Elle a parfaitement et réglementairement raison, pointe le panda du doigt. On a esquivé la partie amusante.


Le sourire de Nobara s'étire lentement, révélant ses intentions les plus sombres.


— Donc, par conséquent, quelqu’un dans cette pièce doit impérativement et obligatoirement choisir une action maintenant. Pour l'honneur de Tokyo.


Megumi ferme déjà les yeux de dépit, pressentant une nouvelle catastrophe administrative majeure pour son intégrité sociale et sa dignité.


— Nobara, par exemple. C'est à ton tour, lance Ye-ji d'un ton de défi.


L'intéressée pointe aussitôt son index vers sa propre poitrine, surprise par la vitesse de la sentence.


— Moi ? Tu m'attaques encore ?


— OUI ! JUSTICE IMMÉDIATE ! LA ROUE TOURNE ! hurle Yuji en martelant joyeusement la table de ses poings.


Le panda adopte un ton de maître du destin et de juge suprême :


— Nobara Kugisaki… tu es acculée par le Voile Noir. Accepte ton action ou subis la honte éternelle.


Nobara prend deux secondes de réflexion intense, ce qui, dans l'histoire de Jujutsu Tech, s'avère généralement être une très mauvaise nouvelle pour l'avenir de l'humanité et de la paix civile. Un sourire démoniaque éclaire ses traits fins.


— Okay. J'accepte le défi de la Corée.


Elle se tourne lentement et méthodiquement vers Megumi, son regard brillant de malice.


— Non, anticipe ce dernier d'une voix blanche, sentant le piège de zone.


— Trop tard pour les regrets, Fushiguro ! Elle pointe ensuite Ye-ji de son index droit avec autorité. L'action est simple : vous deux, vous allez passer les dix prochaines minutes tout seuls dehors, au frais dans la cour obscure. Sans vos téléphones.


Ye-ji maintient un calme souverain et de marbre, ne cillant pas, et rétorque aussitôt avec une logique juridique imparable :


— Un instant… C'est pas toi qui dois faire une action d'après les règles ? Envoyer les autres dehors, c'est donner un ordre, c'est pas une action personnelle. Tu triches.


Yuji se plie littéralement en deux de rire sur le tapis, terrassé par la pertinence mathématique de la contre-attaque de Ye-ji. Le panda frappe le canapé de joie pure, manquant d'en faire sauter les ressorts.


— CONTRE-ATTAQUE TECHNIQUE ET JURIDIQUE PARFAITE ! ELLE T'A EU SUR LES TERMES DU CONTRAT, NOBARA ! 


Toge martèle la table avec enthousiasme, hurlant son accord. Nobara reste figée une seconde entière, la bouche légèrement ouverte de surprise, avant de plisser les yeux d'un air mauvais, vaincue par ses propres règles de société.


— …Okay. Bien joué. Fair-play. Tu connais les lois.


Megumi baisse légèrement la tête vers ses genoux pour dissimuler tant bien que mal le mini sourire victorieux et soulagé qui s'affiche sur ses lèvres fines. Nobara réfléchit à toute vitesse, les sourcils froncés, bien décidée à ne pas en rester sur une défaite cuisante devant le public.


— Fine. Tu veux une action personnelle ? Regarde bien.


Elle saisit son téléphone portable sur la table, ouvre l'application de messagerie de groupe LINE officielle de l'école et affiche l'écran lumineux devant toute l'assemblée des élèves. Depuis l'encadrement de la porte, Maki soupire longuement :


— Pourquoi est-ce que mon nom apparaît encore et toujours dans vos problèmes de gamins stupides ? Je vais vous maudire.


Sans hésiter une seule fraction de seconde, Nobara tape son message à toute vitesse sous les yeux horrifiés de l'assemblée des deuxièmes années : « Panda vient de dire officiellement devant tout le monde que t’es son genre de fille s'il était humain. » Elle appuie sur envoyer.


— TRAHISON ABSOLUE ET ARRÊT DE MORT DE MA PERSONNE !  hurle le grand mammifère en tentant de lui arracher l'appareil des mains, trop tard.


Ye-ji observe Nobara d'un œil calme, un éclat de pur défi et de provocation brillant dans ses yeux gris acier. Elle décide de porter le coup de grâce pour tester la résistance de la manieuse de clous.


— C'est une petite action, Kugisaki… Et c'est pas à toi de décider... Chiche de faire une véritable, une authentique déclaration sincère à Yuji ici et maintenant ?


Un silence de mort, un silence nucléaire et absolu s'abat instantanément sur toute la salle commune des dortoirs. Les rires se coupent net comme si on avait coupé le courant. L'air se fige.


— …HEIN ?! QUOI ?! bafouille Yuji, perdant instantanément toutes ses couleurs pour devenir blanc comme un linge. De quoi tu parles, Nam-san ?!


Le panda glisse de son canapé pour la seconde fois de la soirée, s'affalant de tout son long sur le tapis de stupeur, tandis que Toge s'empare frénétiquement de son stylo pour tracer en grands caractères noirs sur son carnet de notes :


« APOCALYPSE SOCIALE EN COURS »


Même Megumi tourne cette fois complètement et brusquement la tête vers la Coréenne, totalement soufflé et ébahi par l'audace monumentale de sa proposition de zone. Nobara fixe Ye-ji de longs instants en silence, un duel de regards d'une intensité rare s'établissant entre les deux filles de première année. Puis, un sourire lent, froid, calculé et éminemment dangereux apparaît sur les lèvres de la manieuse de clous qui relève le défi.


— …Okay. Chiche. Je ne recule jamais devant un défi coréen.


Yuji panique ouvertement sur son siège, agitant les mains dans tous les sens comme pour repousser un fléau de classe spéciale.


— Attends, attends, attends un instant, Nobara, c’était juste un CHICHE pour rire ?! Tu vas pas vraiment faire ça ?! On est amis !


Ye-ji laisse échapper un léger rire de satisfaction pure, adossée à son fauteuil, savourant le spectacle de destruction massive qu'elle vient de déclencher. Nobara se lève lentement du canapé, redressant sa jupe, maintenant son regard noisette ancré de manière hypnotique dans celui, terrifié, d'Itadori. Le garçon recule instinctivement au fond des coussins, cherchant une issue.


— Pourquoi tu te lèves et tu t'approches comme ça ? C'est hyper flippant ! 


— Le pauvre labrador de la classe réalise enfin, mais beaucoup trop tard, qu’il est devenu la proie légitime du prédateur, commente le panda à voix basse, reprenant son ton de documentaire animalier sur les catastrophes naturelles.


Nobara progresse d'un pas lent et mesuré jusqu'à se tenir juste devant Yuji, dominant sa position. Elle croise calmement les bras sur sa poitrine et déclare avec un calme impérial et une assurance absolue :


— Yuji.


— O-Oui ? Qu'est-ce qu'il y a ? bafouille-t-il, littéralement pétrifié sur place par la proximité.


— Je voulais juste te dire que t’es vraiment mignon quand t’es pas en train de détruire des murs de béton armé ou de faire l'idiot. Voilà.


Le silence qui suit cette affirmation est tout simplement assourdissant, lourd de conséquences psychologiques. Yuji bug complètement en direct, ses circuits logiques et cérébraux étant totalement grillés et carbonisés par l'impact direct de la phrase. Ses yeux fixent le vide. Toge frappe la table avec une telle violence de surprise que son carnet s'envole dans les airs et retombe lourdement au sol.


Megumi dissimule un rire franc et sonore derrière son paquet de chips, tandis que Nobara fait calmement demi-tour et retourne s’asseoir à sa place initiale avec un aplomb parfait et une dignité de reine, comme si elle n’avait pas sagement largué une ogive nucléaire sociale de classe spéciale au milieu de la pièce. Yuji demeure totalement immobile, le regard vide et les pupilles fixes, fixant un point invisible sur le tapis.


— …Elle a dit le mot mignon. Textuellement.


Le panda s'approche doucement et lui tapote l’épaule avec une immense et fraternelle compassion.


— Courage, mon frère. Le cerveau et les fonctions cognitives reviendront peut-être demain matin avec le petit déjeuner. C'est un choc thermique.


Nobara décapsule tranquillement une nouvelle boisson fraîche, le visage imperturbable.


— Vous êtes tous d’un dramatique crasseux et exagéré pour trois mots de rien du tout. C'était juste pour le jeu.


— C'EST FAUX ! TU AS MENTI !  répond Yuji instantanément, retrouvant enfin par à-coups l'usage de la parole et de ses cordes vocales.


À côté de Ye-ji, Megumi secoue légèrement la tête d'un air amusé, un fin sourire toujours accroché aux lèvres. Il se penche subtilement vers elle, ses lèvres effleurant presque ses cheveux sombres pour murmurer à son oreille :


— Cette soirée est en train de tourner au désastre absolu et incontrôlable.


— J'avoue…, concède la jeune fille à voix basse, son cœur ratant un battement à cause de son souffle chaud contre sa joue. Mais c'est amusant.


Megumi tourne le visage vers elle, son regard bleu nuit se faisant plus doux, plus intime et profond dans la pénombre de leur coin protecteur.


— …Mais pour être honnête, ce n’est pas un si mauvais désastre que ça. Finalement.


Au loin, Yuji continue de répéter en boucle la même phrase, le regard fixe et les mains tremblantes :


— Elle a dit le mot mignon… à moi…


— Je vais le regretter immédiatement et amèrement, grogne Nobara en buvant sa canette pour masquer son propre embarras.


Le panda lève une patte solennelle vers le plafond de la pièce.


— Des couples improbables naissent sous nos yeux, des cerveaux d'exorcistes meurent de mort cérébrale en direct… Quelle magnifique et saine soirée de cohésion d'équipe ! 


Et malgré le vacarme ambiant, malgré le chaos social absolu qui s'organise et s'intensifie autour de la table basse, Ye-ji se surprend à ressentir un profond, un authentique sentiment de bien-être et de sécurité, assise juste là, au chaud, aux côtés de Megumi.

Yuji finit quant à lui, par enfin redémarrer mentalement après de longues secondes de vide, secouant frénétiquement la tête pour chasser les idées parasites.


— Attends une seconde, Nobara… donc c’était une vraie déclaration sincère ou juste une action purement technique pour le jeu ? Il faut clarifier les termes !


Nobara lui décoche un regard exaspéré et fatigué, comme s'il venait de lui demander de sang-froid si la pluie mouillait le sol.


— À ton avis, espèce d'idiot fini ? Réfléchis deux secondes.


Yuji rebug instantanément à la seconde, ses connexions neuronales sautant à nouveau, le replongeant dans ses abîmes réflexifs les plus profonds.


— Coup critique supplémentaire avec dommages collatéraux à long terme, note le panda sur sa patte.


Toge trace rapidement une dernière ligne sur son carnet avant de la tendre vers le malheureux :


« Repose en paix dans le monde des labradors. »


Maki, qui était prudemment revenue sur ses pas pour récupérer sa canette de jus oubliée sur un meuble bas, observe le désastre psychologique de la pièce pendant deux secondes avant de soupirer de dégoût :


— Vous êtes tous, sans exception, profondément épuisants pour mes nerfs. Je retourne m'entraîner.


À côté de Ye-ji, Megumi pioche une chips au sel avec un détachement souverain et royal.


— …Au final, on est clairement et statistiquement les deux personnes les plus normales et équilibrées de cette pièce ce soir, glisse-t-il à voix basse à l'adresse de la Coréenne.


Ye-ji lui décoche un sourire en coin chargé d'une ironie mordante et d'un sous-entendu évident. Megumi capte immédiatement l'expression de ses yeux gris et comprend instantanément l'allusion directe liée à leur propre situation inédite et aux aveux de la veille sur les marches de pierre. Il laisse échapper un mini soupir résigné, détournant pudiquement ses grands yeux saphir.


— …N’utilise pas ce regard-là et ce sourire avec moi, Nam. C'est déloyal.


Soudain, Yuji, émergeant de sa transe, pointe un index accusateur et suspicieux dans leur direction, les yeux plissés comme des fentes.


— ATTENDEZ UN INSTANT ! EUX AUSSI LA-BAS ILS ONT UNE VIBE HYPER BIZARRE ET DES SOURIRES EN COIN ! INSPECTION !


Nobara s'empare instantanément du plus gros et du plus lourd coussin à sa portée sur le fauteuil et le lui projette avec force en plein visage pour couper court à l'enquête.


— LAISSE-LES RESPIRER ET GÉRER LEURS TRUCS DEUX MINUTES, IDIOT FINI !  OCCUPE-TOI DE TON CAS !


— Merci pour l'intervention salutaire, Kugisaki, lâche Megumi, saluant la couverture médiatique d'un signe de tête.


— À qui le tour pour l'action maintenant ? demande Ye-ji, bien décidée à maintenir coûte que coûte l'attention générale sur les autres membres du groupe.


— L’ours en peluche doit souffrir à son tour pour ses crimes passés ! pointe Yuji du doigt, le coussin encore coincé sur les genoux.


Le panda recule sur son siège, feignant un effroi total et comique.


— Pourquoi cette soirée festive s’est-elle soudainement transformée en tribunal émotionnel et en inquisition pour ma modeste personne ?


Nobara examine stratégiquement les forces en présence dans la pièce, son regard de lynx s'arrêtant sur Maki qui se tient toujours près de la sortie, sa canette à la main. Elle esquisse un sourire lent et machiavélique.


— …Non, coupe immédiatement la jeune fille à la lance avant même qu'elle ne parle.


— J’ai encore absolument rien dit, Zenin, s'amuse Nobara.


— Je connais par cœur cette tête de fouine. C'est un non catégorique.


Yuji lève soudain un doigt en l'air, se figeant net, ses sens de réceptacle captant une approche familière.


— ATTENDEZ ! BIENVENUE AU DRAPEAU !


Le silence s'établit à nouveau de manière surnaturelle alors que la porte coulissante s'ouvre dans un glissement parfait. Satoru Gojo vient de faire son apparition triomphale dans l'encadrement de la pièce, une boîte de glace de grand luxe à la main, ses lunettes sur le nez. Un sourire dangereux et carnassier se dessine simultanément sur tous les visages des élèves.


Gojo s’immobilise net sur le seuil de bois, la cuillère suspendue en l'air. Grâce à ses Six Yeux, il analyse et décrypte la configuration spatiale et psychologique de la pièce en une fraction de seconde : les regards de prédateurs affamés de sa classe de seconde, la bouteille de plastique vide posée au centre de la table, le panda déjà hilare et Yuji qui tremble d’excitation nerveuse sur son canapé. Il réajuste ses lunettes noires d'un coup de pouce protecteur.


— …Non. Absolument pas. Je fais demi-tour. 


Yuji bondit de son siège d'un bond prodigieux, survolant presque la table basse et les paquets de chips.


— OOOOH SI ! VOUS RESTEZ ! LE DESTIN VOUS A AMENÉ ICI !


Nobara pousse une chaise en bois libre du pied avec une autorité digne d'un chef de gang.


— Assis. Immédiatement et sans faire d'histoires, monsieur le mannequin de pub Dior. On vous attendait pour le dessert.


Gojo plaque une main outragée et théâtrale sur son cœur, feignant l'effondrement moral.


— Je refuse catégoriquement et juridiquement d’être harcelé de la sorte par mes propres élèves dès le soir ! Où est le respect dû à l'homme le plus fort du monde ?


Ye-ji le fixe depuis son coin d'ombre, un sourire moqueur et pince-sans-rire aux lèvres qui en dit long.


— Il ne fallait pas venir faire le curieux et écouter aux portes, Gojo-sensei… C'est le retour de bâton.


Le panda hurle de joie pure, frappant ses pattes, tandis que Yuji frappe la table en cadence avec ses poings.


— EXACTEMENT ! BIEN DIT LA CORÉE ! SENSEI AUX AVEUX ! 


Maki elle-même ne prend plus la peine de dissimuler son sourire de côté, adossée au mur, ravie de voir son prof se faire acculer par la bleusaille. Gojo lance un regard dramatique et larmoyant à la Coréenne à l'autre bout de la pièce.


— Ye-ji… toi aussi tu te ligues contre moi ? Après tout ce que j’ai fait pour ton dossier administratif et ton visa de transfert ? Quelle ingratitude internationale !


Nobara insiste lourdement, tapant fermement du pied contre le barreau de la chaise vide.


— Assis. Tout de suite on a dit.


Le professeur le plus puissant de la planète pousse un long soupir d’acteur de théâtre tragique digne des plus grandes pièces shakespeariennes avant de s’exécuter et de s’installer sagement sur le siège de bois.


— Très bien. J'accepte mon triste sort, mais sachez que je suis la seule et unique victime innocente de cette pièce machiavélique. 


— C'est factuellement faux, réplique Megumi avec son pragmatisme et sa froideur habituels.


Le panda joint ses deux pattes noires avec une gravité totalement absurde et solennelle, fixant le mentor aux cheveux blancs comme un grand inquisiteur.


— Satoru Gojo… l'heure de vérité a sonné pour toi.


Yuji étouffe déjà de rire, rouge comme une tomate, avant même l'énoncé de la moindre question. Le panda pointe son professeur du doigt d'un geste sec.


— Tu as choisi Vérité par défaut de courage pour l'Action.


Gojo retire ses lunettes de soleil d'un geste assuré et gracieux, dévoilant ses Six Yeux clairs et azur, brillant de mille feux dans la lumière artificielle.


— Facile. C'est un exercice aisé pour moi. Je suis un homme totalement transparent, honnête et pur pour mes chers élèves. Pose ta question, gros nounours.


— C'EST FAUX ! MENSONGE ! réplique l'intégralité de la pièce à l'unisson parfait, incluant Maki et Inumaki.


Le panda sourit lentement, dévoilant ses crocs, savourant la portée destructrice de son effet de manche.


— Très bien alors… Allons-y.


Un court silence dramatique, lourd de menaces pour l'ordre public, s'about sous les néons blancs de la salle commune.


— Dis-nous un peu devant tout le monde… C’est qui, ton ex préféré dans l'histoire de ta vie ? 


Ye-ji cligne des yeux plusieurs fois, sincèrement surprise par l'orientation résolument adulte et intime de la question du panda, et lâche avec sa spontanéité et sa franchise habituelles :


— Attendez une seconde… Il a vraiment des ex, lui ? Je croyais qu'il était marié à son propre reflet...


La salle commune explose instantanément dans un vacarme sans précédent de cris, de hurlements de joie sauvage et de rires d'une violence rare qui secouent les murs. Yuji se tord littéralement les côtes sur le tapis, frappant le sol.


— ELLE EST TELLEMENT DIRECTE ET SANS FILTRE ! JE VAIS MOURIR DE RIRE ! 


Nobara s’écroule littéralement contre le dossier du canapé, morte de rire, les larmes aux yeux, tandis que Megumi doit baisser profondément la tête pour dissimuler ses propres éclats de rire incontrôlables derrière ses deux mains jointes. Gojo reste totalement figé sur sa chaise en bois pendant une seconde entière, accusant le coup de la flèche verbale avec une mine déconfite. Il se reprend pourtant à une vitesse surprenante, redressant fièrement le buste avec une dignité toute théâtrale.


— Bien sûr que j’ai des ex dans ma vie, Ye-ji ! Regardez-moi deux minutes, je suis drôle, intelligent et j'ai un physique d'Apollon. 


— L'argument est malheureusement et scientifiquement valide si on s'en tient seulement à la pure morphologie de surface, concède Maki en haussant les épaules de manière pragmatique.


Le panda claque fermement ses pattes pour ramener l'attention générale sur sa personne et couper court aux divagations du prof.


— Donc, la question reste entière et sans échappatoire, Satoru. On attend un nom précis.


Gojo laisse échapper un soupir théâtral tout simplement monumental, levant ses grands yeux bleus au plafond comme s'il invoquait les esprits des ancêtres de son clan déchu, avant de déclarer d’une voix parfaitement calme, posée et totalement détachée :


— …Suguru. Sans hésitation.


Un silence de plomb, lourd, massif et chargé de fantômes du passé tombe instantanément sur toute la salle commune, coupant net et de manière définitive l'hilarité générale. L'air se refroidit de dix degrés. Yuji cligne des yeux plusieurs fois, totalement largué par la référence historique qu'il ne possède pas.


— Hein ? C'est qui ? Un ancien élève ?


Nobara bug elle aussi, son sourire se figeant instantanément sur ses lèvres alors qu'elle cherche frénétiquement dans sa mémoire des rapports de l'école. Megumi, en revanche, relève lentement et dignement la tête, ses grands yeux bleu nuit fixant son professeur avec une gravité soudaine et une profonde lueur de compréhension triste. En retrait près de la sortie, Maki laisse échapper un murmure presque inaudible, serrant les poings :


— …Oh non. Pas lui.


Imperturbable et souverain face au froid polaire qu'il vient de jeter parmi ses élèves, Gojo porte tranquillement une cuillère de glace de luxe à sa bouche, un sourire serein, presque nostalgique, flottant sur ses lèvres fines.


— Prochaine question, mes petits agneaux ! Vous n’aviez pas pris la peine de préciser de manière juridique s'il s'agissait d'un ex amical, professionnel ou romantique dans l'énoncé de votre règle… Je fais ce que je veux des structures et des lois de ce jeu. C'est ça, le privilège du plus fort. 


Ye-ji glisse un regard furtif vers Megumi, captant la tension de sa mâchoire à l'évocation de ce nom mystérieux. Elle comprend instantanément que sous le vernis de la rigolade, Jujutsu Tech abrite des blessures bien plus profondes que ce qu'elle imaginait. 


— Belle feinte de corps, Gojo-sensei, lâche Ye-ji d'un ton monocorde pour saluer le tour de passe-passe verbal et l'esquive millimétrée du mentor. En Corée, on appelle ça une retraite administrative stratégique.


Satoru Gojo plaque aussitôt une main ouverte sur son torse drapé de noir, l'index gauche fièrement levé vers les néons de la salle commune, baigné d'une vanité et d'une fierté absolues.


— Merci infiniment, Ye-ji-chan ! L’esquive émotionnelle en milieu hostile est un art martial de très haut niveau qui demande des décennies de pratique et un égo en titane. 


Le panda, toujours affalé de tout son long sur le tapis de laine, laisse échapper un gémissement théâtral et outragé qui secoue ses lourdes épaules bicolores :


— C'EST UNE SOULEVÉE DE BOUCLIER CONTRE LA VÉRITÉ ! IL A DÉVIÉ LE SUJET ET NOTRE ENQUÊTE COMME UN POLITICIEN MAUDIT DU MINISTÈRE DE LA JUSTICE ! 


— MAIS ATTENDEZ, ÇA VEUT DIRE QUOI EXACTEMENT ET CONCRÈTEMENT ALORS ?! s'époumone Yuji en se redressant d'un bond, pointant son professeur du doigt avec la frustration d'un spectateur privé de la fin de son film. Suguru, c'est un nom d'homme ! C'était un ami ? Un rival ? Un amant ?


Gojo engloutit une énième cuillère débordante de sa glace au macadamia, le visage parfaitement serein, les Six Yeux pétillants de mystère derrière ses verres noirs mystérieusement revenus en place.


— Le secret de Polichinelle, Itadori. Le mystère de la pénombre fait tout mon charme.


Nobara Kugisaki pousse un long, un monumental soupir exaspéré, s'adossant lourdement au canapé en se frottant les tempes.


— Cet homme est viscéralement, profondément et administrativement insupportable. Comment l'école n'a pas encore voté sa destitution ?


À la droite de la Coréenne, Megumi se penche légèrement vers elle, réduisant l'espace pour murmure à voix basse, le ton monocorde mais las :


— Ne cherche pas de logique, il fait exactement ça depuis que j'ai six ans. C'est son mode de fonctionnement par défaut pour éviter de payer les pots cassés.


Gojo rompt instantanément le début de malaise ou de nostalgie qui menaçait de stagner dans la pièce d'un grand, d'un assourdissant claquement de mains théâtral, son sourire de prédateur exubérant de retour sur ses lèvres minces.


— Maintenant que j'ai payé mon tribut à la curiosité de la jeunesse, quelqu’un d’autre doit impérativement et immédiatement souffrir émotionnellement à ma place pour équilibrer la balance énergétique ! 


— LE RETOUR DU DÉMON ! LE CIBLAGE RECOMMENCE ! s'alarme Yuji en tentant de se cacher derrière un petit coussin.


Nobara pivote sur elle-même avec la vivacité d'une panthère et pointe un index vengeur, sans la moindre once de pitié chamanique, directement sur le visage de Fushiguro.


— Non, absolument pas, réplique immédiatement le manieur des Dix Ombres, ses réflexes défensifs s'activant à la seconde.


— C'est au professeur de choisir sa prochaine victime… Ce sont les lois immuables du jeu qu'il vient de squatter, rappelle Ye-ji avec un fin sourire en coin, ravie de voir le chaos se déplacer.


Toute la pièce pivote d'un seul bloc, dans un synchronisme parfait, pour fixer le grand exorciste. Gojo laisse s'étirer un sourire lent, étincelant et dangereusement calculé sur ses lèvres. D'un geste d'une lenteur fluide, il abaisse de quelques millimètres ses verres sombres pour planter le regard de ses Six Yeux clairs et illimités sur ses élèves de seconde, tel un prédateur cosmique ou un chat de luxe sélectionnant la souris la plus grasse.


— Excellent point réglementaire, Ye-ji-chan ! Merci pour la précision ! 


— …Oh non, je capitule d'avance, je sens que ça va être un désastre nucléaire, murmure Yuji, sentant le vent de la tragédie tourner vers leur coin.


Le panda esquisse déjà un mouvement de retraite tactique des plus comiques pour se carrer au fond du canapé, tentant de réduire sa masse de mammifère. Gojo s'accorde deux secondes entières de réflexion purement sadiques, savourant son effet de manche, puis son index s'abat sans surprise sur Megumi. Évidemment. Le jeune homme ferme instantanément ses yeux bleu nuit, la mâchoire crispée au point de s'en blanchir les muscles.


— Je déteste profondément cet endroit et les gens qui l'habitent.


Le sourire de Gojo s'élargit encore d'un cran, devenant presque surhumain.


— Vérité, Fushiguro ! Pas d'échappatoire technique. La question est simple et limpide.


Un court silence dramatique, lourd de menaces pour l'intégrité psychique de la classe, s'établit sous les néons blancs de la salle commune.


— Est-ce que notre charmante nouvelle recrue de Séoul, Nam Ye-ji, te plaît ? Est-ce que tu as un faible pour elle ? 


Ye-ji se fige de tout son long sur son siège, ses yeux gris s'écarquillant de surprise sous sa frange. Sa respiration se coupe net.


— C'est un complot d'État… Une agression administrative, souffle-t-elle, sentant le sang lui monter aux joues.


Yuji glisse littéralement de son canapé pour s'effondrer de tout son long sur le tapis de laine, terrassé, foudroyé par l'audace monumentale de la question de son enseignant. Le panda pousse un rugissement de joie sauvage qui fait vibrer les vitres :


— INCROYABLE ! LE BOSS FINAL EST ENTRÉ DANS LA PARTIE AVEC UNE OGIVE NUCLÉAIRE ! 


Nobara commence à marteler frénétiquement et en cadence le coussin à ses côtés comme une possédée en pleine crise d'hystérie, tandis que Toge Inumaki dégaine son carnet de notes blanc à toute vitesse de sa poche, la pointe de son stylo déjà parée sur le papier avant même l'énoncé de la moindre réponse.


Megumi, quant à lui, demeure totalement, absolument immobile, pétrifié sur son fauteuil, comme s'il venait d'ingérer un poison foudroyant ou de subir une extension de territoire adverse. Une rougeur vive, violente et incontrôlable envahit instantanément ses joues pâles, grimpant en quelques secondes jusqu’au sommet de ses oreilles. Ses défenses mentales viennent de voler en éclats de verre. Gojo croise nonchalamment ses longues jambes avec la sérénité monstrueuse d’un homme qui vient de dégoupiller une grenade à fragmentation au milieu d’une pièce fermée sans issues de secours.


— Réponds honnêtement et clairement, Megumi. Les Six Yeux lisent dans ton flux d'énergie de toute façon. 


Par un pur et salutaire réflexe de survie biologique, Ye-ji remonte instinctivement son roman devant son visage d'un geste sec, s'isolant complètement derrière son bunker de papier pour ne pas montrer son trouble. Yuji pointe aussitôt l'obstacle du doigt, secoué par un fou rire d'une violence rare.


— ELLE A REACTIVÉ LE MODE DE DÉFENSE ABSOLU ! LE BOUCLIER CORÉEN EST EN PLACE ! 


— Le bunker émotionnel et thermique ultime fait son grand retour sur le terrain du Jujutsu !, jubile le panda en tapant sur ses genoux velus.


Nobara est à deux doigts de pleurer de pure joie et de rire, se tenant l'estomac pour ne pas défaillir devant le spectacle de Fushiguro pétrifié. Au milieu de ce cataclysme social, Megumi jette un bref, un unique coup d'œil voilé vers le livre brandi par la Coréenne. Il baisse lentement ses yeux bleu nuit vers la table basse en bois, laissant échapper un petit souffle résigné par le nez, balayant d'un coup de balai ses dernières réticences d'adolescent timide et rigide.


— …Oui. Elle me plaît. Voilà.


Une demi-seconde de silence de mort, un blanc absolu et sidéral accueille l'aveu brut, le temps que l'information percute pleinement les cerveaux en surchauffe des élèves. Puis, une explosion de cris, de hurlements de joie et de rires d'une violence totalement inédite secoue les fondations de la salle commune.


Derrière ses pages imprimées, le cœur de Ye-ji rate un énorme, un douloureux battement de poitrine, ses pulsations s'emballant sous l'afflux massif d'adrénaline. Le papier dissimule ses traits empourprés, mais l'infime tremblement de ses doigts sur la couverture trahit désormais sans ambiguïté son chaos mental le plus complet. Yuji a bondi sur ses pieds et commence à courir partout dans la pièce comme un fou furieux ou un échappé d'asile, les bras en l'air.


— IL L’A DIT !  LE GRAND TÉNÉBREUX DE TOKYO L’A VRAIMENT DIT EN PUBLIC ! 


Le panda frappe le parquet ciré à grands coups de patte massives, manquant de briser les lattes de bois.


— ANALYSE COMPORTEMENTALE HISTORIQUE ! LE FUSHIGURO SAUVAGE EXPRIME DES ÉMOTIONS HUMAINES COMPLEXES ET ARTICULÉES !


Nobara se laisse aller en arrière de tout son long, s'effondrant d’un rire triomphant et hystérique contre l'épaule de Maki qui tente de la repousser.


— J’AI GAGNÉ MON PARI ! J’AI OFFICIELLEMENT ET FINANCIÈREMENT GAGNÉ LA SAISON !


Au centre exact de ce cataclysme de cris, Megumi ne prête plus la moindre attention aux pitreries bruyantes des autres membres de la classe. Son regard s'ancre exclusivement, avec une fixité presque hypnotique, sur la tranche du livre de Ye-ji. Ses joues et son cou sont brûlants de gêne, mais une étrange sérénité, un calme presque libérateur émane désormais de sa posture maintenant que les mots ont été dits et posés sur la table. Ye-ji abaisse légèrement le rebord supérieur de son ouvrage, fixant l'exorciste aux cheveux blancs d'un regard gris chargé d'une fureur contenue.


— Gojo-sensei… vous êtes un traître absolu à votre propre patrie…, murmure-t-elle d'une voix tremblante.


Gojo plaque une main dramatique sur son torse, ouvrant de grands yeux innocents et azur.


— Un traître ? Moi ? L'homme qui œuvre pour le bonheur de sa classe ? Quelle injustice linguistique ! 


— OUI ! COMPLÈTEMENT EN FAIT ! VOUS ÊTES UN MONSTRE ! le coupe Yuji en s'asseyant sur le tapis, à bout de souffle.


Nobara hoche la tête avec une violence presque mathématique, reprenant ses esprits.


— Vous avez visé la jugulaire émotionnelle de vos propres élèves sans le moindre remords ni éthique professionnelle. Je vais vous dénoncer au directeur Yaga.


Gojo réajuste ses lunettes noires sur son nez avec un flegme et une arrogance absolus, reprenant sa cuillère.


— Je suis un éducateur dévoué de l'éducation nationale occulte, Kugisaki-chan. J’aide simplement mes chers et timides élèves à communiquer de manière honnête et fluide pour le futur. C'est de la pédagogie appliquée. 


— Je vais demander mon transfert immédiat dans l'école de Kyoto dès demain matin, bougonne Megumi en cachant son visage dans le col de sa veste.


Le panda lui assène une lourde mais amicale tape sur l'omoplate qui le fait avancer de dix centimètres.


— Trop tard pour la fuite géographique, mon frère. Les sentiments profonds ont été verbalement, historiquement et juridiquement confirmés devant témoins. Tu es coincé.


La grande salle commune finit tant bien que mal par retrouver un semblant de calme et de dignité après la tempête. Du moins, un calme tout à fait relatif. Yuji reprend péniblement son souffle, la main sur sa poitrine athlétique, comme s'il venait d'assister en direct à la finale d'une coupe du monde de football après les tirs au but. Nobara conserve son sourire victorieux de prédatrice, et le panda est probablement déjà en train d'enregistrer chaque détail et chaque milliseconde de cette soirée mémorable dans sa mémoire à long terme pour les cent prochaines années d'histoire de l'école.


À côté de la Coréenne, Megumi maintient ses yeux bleu nuit fixés sur les lignes de la table basse en bois pendant quelques secondes de réflexion intense, le cœur battant encore la chamade, avant de pencher subtilement la tête vers elle. Sa voix se fait si basse, si feutrée que seule Ye-Ji peut en capter les vibrations acoustiques à travers le chaos général :


— …Désolé pour tout ce chaos ridicule. Je ne voulais pas que ça se passe comme ça.


Il marque un court silence, inspirant doucement l'air frais de la pièce pour stabiliser sa voix.


— Mais… je tiens à ce que tu saches que je ne retire absolument rien de ce que je viens de dire. C'est la vérité.


Ye-ji sent instantanément une nouvelle vague de chaleur d'une intensité folle lui empourprer le visage, ses pulsations cardiaques s'emballant au point de lui donner le vertige. Se tournant doucement vers lui, à l'abri du regard indiscret des autres qui écoutent Gojo raconter une bêtise, elle murmure à son intention exclusive, fixant ses propres mains :


— J’ai pas du tout envie que le mécanisme de ce jeu stupide me le fasse dire de force devant tout le monde… Alors je préfère te le dire personnellement et maintenant.


Elle s'interrompt une fraction de seconde, le souffle court, ses yeux gris ancrés avec une franchise totale dans les siens d'encre sombre.


— C'est… c'est réciproque. Tu me plais aussi, Megumi.


Aussitôt les mots magiques prononcés, pris d'une panique timide, elle détourne précipitamment les yeux vers le mur opposé, refermant son livre d'un coup sec. Megumi reste totalement, intégralement pétrifié sur son siège pendant une seconde, puis deux, le regard fixe, comme si ses fonctions cérébrales et magiques venaient de subir un arrêt cardiaque total ou un bug de système d'exploitation de zone. Autour d'eux, le brouhaha constant de la pièce se transforme instantanément en un bourdonnement lointain et flou. Yuji continue de discourir sur les snacks, le panda dramatise sa situation face à Maki, et Nobara lance probablement une énième pique assassine à Gojo, mais Megumi n'entend plus rien du tout. Le monde s'est arrêté.


Ses oreilles virent à une nuance rouge encore plus sombre et intense alors qu'il tourne lentement le visage vers elle. Incable de réprimer ou de masquer le mouvement de ses lèvres, un authentique, doux et tendre petit sourire s'étire enfin clairement sur son visage d'ordinaire si fermé.


— …Okay.


L'exorciste laisse échapper un léger souffle par le nez, presque embarrassé par sa propre concision et son manque de vocabulaire amoureux, avant d'ajouter d'une voix encore plus feutrée et douce :


— …Je suis vraiment content de l'entendre, Ye-ji.


D'un mouvement d'une fluidité parfaite et d'une discrétion absolue, Ye-ji laisse glisser sa main fine sur le tissu sombre de l'accoudoir jusqu'à effleurer, puis presser doucement les doigts chauds de Megumi pendant une seconde suspendue. Elle lui décoche un fin sourire complice et mystérieux du coin de l'œil, puis se redresse d'un bond de son siège, s'emparant fermement de son roman de poche.


— Je vais aller dormir maintenant, la journée a été longue. Bonne nuit tout le monde !


Son regard gris s'attarde une toute dernière fois, avec une douceur inédite, sur le manieur d'ombres resté assis.


— Bonne nuit, Megumi. À demain pour les cours théoriques.


Yuji lui adresse un grand signe de la main chaleureux depuis son coussin posé au sol, arborant un sourire ravi.


— Bonne nuit, Ye-ji ! Repose-toi bien ! On se voit demain matin au self !


Le panda lève une patte noire massive avec une solennité presque religieuse et pompeuse.


— Repose-toi bien dans tes quartiers, prestigieuse créature des ombres et créatrice de dégâts émotionnels collatéraux majeurs !


Nobara affiche un sourire radieux et victorieux, l'œil brillant de malice féminine.


— Bonne nuit, ma petite Ye-ji. Et surtout, pense à remercier chaudement Gojo-sensei dans tes prières pour son intervention catastrophique mais divinement efficace.


Le professeur abaisse à nouveau ses verres sombres d'un coup de doigt expert, une lueur de triomphe absolu et de malice brillant dans ses Six Yeux azur.


— C'est mon rôle social, Kugisaki-chan ! Je suis un architecte reconnu du destin romantique de la jeunesse ! Appelez-moi Cupidon ! 


Megumi observe en silence la jeune fille se détacher du groupe et s'éloigner vers la porte coulissante. Lorsqu'elle prononce son prénom avec cette intonation douce et inédite, les traits d'ordinaire si sévères et défensifs de l'adolescent s'adoucissent instantanément, perdant toute leur rigidité martiale habituelle. Il redresse le buste.


— …Bonne nuit à toi, Ye-ji.


Il marque un court temps d'arrêt, ses yeux bleu nuit ancrés profondément dans les siens à travers la pièce, avant d'ajouter d'une voix presque inconsciente et feutrée :


— Fais de beaux rêves.


Yuji laisse échapper un cri étouffé de gamin survolté, plongeant instantanément son visage entier dans son coussin pour ne pas hurler de joie et gâcher le moment alors que la Coréenne franchit enfin le seuil de la porte.


Ye-ji marque un infime, un imperceptible temps d'arrêt sur le pas de la porte en bois, un franc et authentique sourire étirant ses lèvres fines, puis elle s'éclipse rapidement dans le long couloir silencieux et frais des dortoirs. Elle progresse d'un pas rapide et régulier jusqu'à l'aile réservée aux filles, pousse la porte de ses appartements privés et pénètre enfin dans le sanctuaire de sa chambre individuelle. Le battant en chêne se referme derrière elle dans un déclic feutré et métallique de serrure. Le silence protecteur de la nuit s'établit enfin autour d'elle.


À la seconde même où elle se retrouve seule face à l'obscurité de sa pièce baignée par la lune, elle réalise avec une pointe de dépit qu'elle arbore toujours un sourire parfaitement niais, béat et persistant au milieu du visage. Elle plaque une main fine et incrédule contre sa joue brûlante tout en traversant la pièce, totalement dépassée par ses propres réactions émotionnelles de lycéenne. Son cerveau de guerrière tente tant bien que mal de rationaliser les événements incroyables de la dernière heure : Megumi a confessé ses sentiments devant toute la classe réunie, elle lui a répondu à l'abri des regards indiscrets dans leur coin d'ombre, et ils se sont discrètement touché la main au milieu du chaos social provoqué par un professeur insupportablement satisfait de son coup de poker.


Elle s'arrête net devant le petit miroir fixé au mur près de son bureau de bois verni. Le reflet de verre confirme immédiatement, sans appel, le diagnostic de son état mental : ses traits affichent un air beaucoup trop heureux pour sa neutralité de marbre habituelle, ses pommettes étant nettement teintées d'un rose vif.


À travers la vitre fine de sa grande fenêtre donnant sur la cour arborée du lycée, la voix lointaine, étouffée mais toujours désespérément survoltée de Yuji parvient encore à déchirer le calme de la nuit de Tokyo :


— SÉRIEUX MEGUMI, C'EST HISTORIQUE ! IL A DIT FAIS DE BEAUX RÊVES DE SA PROPRE VOIX ! 


Le cri d'enthousiasme se coupe net dans une plainte étouffée, immédiatement suivi par le bruit mat, lourd et rassurant d'un lourd projectile de tissu contre un mur. Nobara ou Megumi vient manifestement de lui expédier un nouveau coussin de position en pleine tête pour le faire taire. Ye-ji laisse échapper un léger, un doux rire cristallin, observant avec une affection nouvelle les ombres de son Voile Noir danser et onduler doucement sur le plafond en bois de sa chambre au rythme de son cœur apaisé.




A suivre...

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