L'Ombre de Séoul

Chapitre 9 : L'Apprentissage Invisible (Part 1)

6033 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 10/06/2026 21:27

La lumière pâle, presque laiteuse du matin traverse doucement les fins rideaux de lin de la chambre. Le dortoir des premières années est encore plongé dans un calme feutré. Enfin, relativement calme selon les standards très particuliers de Jujutsu Tech. Quelque part à l'autre bout du couloir, la voix de Yuji Itadori s'élève déjà pour une raison obscure, l'écho résonnant contre les cloisons de cèdre. Le garçon est manifestement réveillé depuis au moins cinq minutes et tient à ce que la Terre entière le sache.


Sur la table de chevet en bois verni, le téléphone portable de Ye-ji vibre brièvement, brisant le silence de la pièce. Un message. Un unique fil de discussion s'affiche à l'écran.


Megumi 💬

Tu dors encore ? 😶


L'expéditeur a envoyé le texte il y a exactement trois minutes. La jeune Coréenne s'empare de l'appareil, les yeux encore un peu embrumés par les résidus du sommeil, et tape une réponse rapide d'un pouce leste :


Ye-ji 💬

Je viens de me réveiller ☕😴


La réplique du manieur d'ombres arrive presque instantanément, à la seconde près, comme s'il avait gardé l'écran allumé sous les yeux en attendant son signal.


Megumi 💬

Désolé si je t’ai réveillée. Yuji et Panda ont décidé de faire des pancakes pour fêter ton intégration. Le bâtiment est en danger. 🚨🥞💀


Megumi 💬

…Très en danger. 😐


Ye-ji s'accorde un fin sourire amusé devant l'écran, touchée par cette façon si typique et maladroite qu'il a de lui dire bonjour sans oser le verbaliser. Ses doigts glissent sur le clavier tactile :


Ye-ji 💬

 Non, tu ne m'as pas réveillée. Nouvelle journée catastrophique en perspective ? 🤨


Trois petits points de suspension apparaissent aussitôt dans la bulle de discussion. Ils disparaissent, reviennent au rythme de ses hésitations, puis le texte final s'affiche enfin :


Megumi 💬

Oui. Panda cuisine avec ses pattes. 🐼🍳

Gojo encourage la situation. 😎✨

Nobara menace déjà quelqu’un avec une spatule. 🔪🙂


Une courte pause s'écoule, un battement de cœur, avant qu'un second message ne s'affiche à la suite :


Megumi 💬

…Tu veux venir me rejoindre avant que ça empire ? 🤏


Ye-ji 💬

C'est une invitation ou un appel à l'aide ? 🤔


Megumi 💬

Les deux… 😐


Même par écrit, à travers la froideur des caractères numériques, les points de suspension laissent presque deviner le ton feutré et l'hésitation timide dans sa voix.


Ye-ji 💬

Ok. J'arrive. 🚶🏻‍♀️🍵



Ye-ji débarque dans la cuisine commune quelques minutes plus tard, un sourire bête, discret et totalement inconscient encore étiré sur ses lèvres pâles. À l'intérieur, c'est effectivement un chaos sans nom, une zone de guerre culinaire. Une fumée légère et odorante stagne déjà au plafond, faisant grésiller le détecteur. Yuji s'applique à retourner un pancake d'un coup de poignet sec, envoyant la pâte à une hauteur parfaitement déraisonnable, tandis que Panda arbore fièrement un tablier de cuisine rose beaucoup trop petit pour sa carrure de mammifère, ce qui le rend parfaitement ridicule.


Satoru Gojo est déjà confortablement attablé au centre de la pièce, mastiquant joyeusement une viennoiserie sans lever le moindre petit doigt pour aider la communauté, sous l'œil noir et assassin de Nobara. Cette dernière brandit sa spatule comme une arme maudite pour tenter de maintenir un semblant d'ordre public.


Au milieu de cette tempête de farine et de cris, Megumi est sagement adossé au comptoir de briques, une tasse de café fumante entre ses mains. Il pivote lentement la tête vers la porte au moment exact où le bruissement de la tunique noire se fait entendre. En découvrant le visage détendu et le sourire de la jeune fille, le manieur des Dix Ombres se fige net, le regard bleu nuit grand ouvert, oubliant instantanément la phrase ironique qu'il s'apprêtait à lancer à Yuji. Puis, un sourire discret, doux et immédiat répond au sien, scellant leurs retrouvailles matinales.


Yuji capte aussitôt l'échange de regards magnétiques en coin et pousse un cri théâtral de gamin survolté, manquant de lâcher sa poêle :


— NON MAIS REGARDEZ-LES ! REGARDEZ LE COMPLOT DES OMBRES DES LE MATIN ! 


— Bonjour à tous, lance Ye-ji d'une voix parfaitement calme, ignorant superbement l'exclamation bruyante pour aller se poster tout naturellement aux côtés de Megumi, dans son périmètre de sécurité.


Yuji la pointe aussitôt du doigt avec son ustensile de cuisine, des éclats de pâte sur les joues.


— Bonjour à toi aussi, Nam-san ! La seule personne sur cette planète qui réussit à rendre Fushiguro étrangement heureux et souriant à sept heures du matin ! C'est un miracle de la science !


— Yuji… Ferme-la un peu et surveille ta cuisson, soupire l'intéressé, bien que ses oreilles le trahissent déjà.


Nobara s'approche de leur duo d'un pas lourd, une assiette réglementaire à la main et les sourcils froncés.


— Ignorez ce crétin. Il a découvert l'existence des émotions humaines hier soir lors du jeu, depuis son cerveau fait des bulles et il ne sait plus du tout se contrôler en société.


Panda dépose une pile monumentale de pancakes fumants et passablement calcinés sur la table de bois avec une fierté immense.


— Bienvenue au petit déjeuner officiel de l’amour adolescent et du danger alimentaire de classe spéciale ! Tout le monde prend une assiette !


Gojo lève sa propre tasse de café noir dans leur direction, l'œil brillant de malice derrière l'épaisseur de son bandeau sombre.


— Bonjour Ye-ji-chan ! Pour ton information, sache que Fushiguro a regardé l'écran de son téléphone toutes les trente secondes ce matin en soupirant. Mon sens de l'observation ne trompe jamais. 


— Sensei, ça suffit. Taisez-vous, ordonne Megumi.


Le ton du jeune homme est d'un calme glacial, presque menaçant, ses iris bleu nuit fixés sur son mentor. Ye-ji active tranquillement la bouilloire pour se préparer un thé vert, un sourcil levé face aux taquineries.


— Que de commérages dès le réveil dans cette école…


— Ce ne sont pas du tout des commérages, s'offusque Gojo en plaquant une main dramatique et ouverte sur son cœur. C’est de l’observation pédagogique et psychologique de très haut niveau pour le bien de mes élèves ! 


— C'est faux, souffle Nobara en prenant une longue gorgée de son propre café. Vous adorez juste le drama de bas étage parce que vous vous ennuyez dans votre vie de mec fort.


Yuji dépose finalement, avec un aplomb comique et un grand salut, une assiette de pancakes dorés juste devant Ye-ji.


— Pancakes des survivants, Nam-san ! Ceux-là ont été surveillés par mes soins, ils sont normalement mangeables et garantis sans résidus maudits, je te le jure sur ma tête.


À côté d'elle, Megumi fait glisser discrètement, d'un mouvement de doigts fluide et machinal, le pot de sucre blanc dans sa direction avant même qu’elle n’ait à lever les yeux ou à le demander. Un automatisme pur de gentleman des ombres. Mais il réalise la portée de son geste une seconde trop tard, alors que Yuji a déjà les yeux rivés sur leurs deux mains presque collées.


— OOOOOOH ! LE SERVICE AUTOMATIQUE ET PERSONNALISÉ ! JE VAIS PLEURER DE JOIE ! 


— Yuji… Occupe-toi de tes fourneaux avant que le reste ne brûle… Et… merci pour les pancakes, intervient Ye-ji d'une voix ferme pour couper court à l'inquisition, avant de pivoter ses yeux gris vers son voisin de comptoir. Merci pour le sucre, Megumi.


Yuji lève aussitôt les deux mains en l'air en signe de capitulation totale devant le regard de la Coréenne.


— Okay, okay, je ne dis plus un mot, je respecte la vie privée des ténèbres ! 


Le garçon aux cheveux roses retourne aussitôt à ses fourneaux aux côtés de Panda qui rigole dans sa barbe. Megumi baisse légèrement ses grands yeux bleu vers la tasse de Ye-ji avant de répondre d'une voix terriblement basse et feutrée, presque inaudible pour le reste de la pièce :


— … De rien. C'est normal.


Il prend une rapide et grande gorgée de son café brûlant pour tenter de dissimuler la légère mais indéniable rougeur qui teinte ses pommettes. Nobara observe le tableau de muets par-dessus le rebord de son récipient en céramique, un sourire en coin.


— Ils sont quand même ridiculement et catastrophiquement mignons tous les deux, c’est presque agaçant pour les célibataires de cette pièce.


— La jeunesse fleurit et s'épanouit sous mes yeux de professeur comblé, approuve sagement Gojo en picorant dans l'assiette de Yuji.


Megumi masse ses tempes d'un geste las, sentant ses oreilles chauffer.


— Vous allez vraiment continuer ce cirque toute la journée, tous autant que vous êtes ?


Personne ne prend la peine de répondre. Le sourire beaucoup trop satisfait de Gojo, l'air triomphant de Nobara et l'expression surexcitée de Yuji suffisent largement. Megumi pousse un long soupir de résignation. La journée promettait d'être interminable...


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La fin de l’après-midi étire ses dernières lueurs dorées sur les gratte-ciels de la mégapole, sonnant enfin l'heure de retrouvailles plus intimistes. Ye-ji a délibérément choisi de donner rendez-vous à Megumi en dehors de l'enceinte fortifiée de l'école. C'était la seule option viable pour s'isoler des oreilles indiscrètes et échapper aux radars de leur comité de censure personnel. La ville se fait beaucoup plus calme, à mesure qu'ils s'éloignent des structures traditionnelles et de la lourdeur mystique de Jujutsu Tech. Les lumières blanches et néons des vitrines commencent à s'allumer les unes après les autres, éclairant doucement les trottoirs humides alors que le crépuscule s'installe sur Tokyo.


Le point de rencontre est un petit chemin piétonnier bordant un parc de quartier, en retrait du bourdonnement mécanique des grandes artères. Évidemment, Megumi est en avance. Fidèle à sa rigueur, il est là depuis un bon quart d'heure. Les mains profondément enfoncées dans les poches de sa veste d'uniforme, il est adossé contre une rambarde métallique un peu rouillée, abrité sous le feuillage dense des arbres. En la voyant approcher au loin, sa silhouette noire se détachant sous un réverbère, il se redresse d'un coup. Malgré le flegme et l'impassibilité qu'il s'efforce d'arborer au quotidien, sa nervosité est flagrante : ses épaules sont hautes, son regard flou.


— … Salut, Ye-ji, parvient-il à articuler d'une voix un peu plus basse que d'habitude.


— … Salut, Megumi, répond la Coréenne en venant se placer tout contre lui, face à la barrière, ses yeux gris ancrés dans les siens.


Un court silence s'établit aussitôt entre eux. Un silence d'une texture radicalement différente de ceux qu'ils partageaient auparavant dans la cour ou en mission. Il n'y a plus de monstres à guetter, plus de prof à fuir. Le vent du soir fait doucement bruisser les branches au-dessus de leurs têtes, apportant une odeur de sève et de bitume frais.


— … Ça fait vraiment bizarre d’être aussi loin des autres, sans entendre Yuji crier ou casser un truc toutes les dix secondes, murmure enfin le garçon, les yeux fixés sur ses propres chaussures pour masquer son embarras.


Ye-ji laisse échapper un petit rire discret, le son s'envolant dans l'air frais.


— Oui… C'est reposant. Mais au moins, comme ça, on n'a pas le droit à des commentaires en direct ou à des notes de Panda.


— Ça aide à respirer, ouais. C'est le moins qu'on puisse dire.


Megumi tourne finalement son visage vers elle, abandonnant sa contemplation du sol. Le coin de ses lèvres est légèrement, presque imperceptiblement relevé.


— … Même si je soupçonne Panda d’essayer de nous espionner spirituellement ou d'utiliser un shikigami depuis le campus par pur vice. Ils sont physiologiquement incapables de nous laisser tranquilles plus de vingt minutes d'affilée.


— C'est vrai, ils en seraient capables, sourit-elle.


Un nouveau silence s'installe, plus dense, plus électrique aussi. Ye-ji fixe les lumières de la ville qui scintillent au loin dans la vallée, puis, prenant son courage à deux mains, pose la question cruciale qui lui trotte dans la tête depuis leur réveil :


— Du coup… on fait quoi de ce qu'on s'est dit hier soir ? On gère ça comment ?


Megumi se mure temporairement dans le silence, ses traits se figeant sous l'effet de la réflexion. Son expression n'est pas fermée ou fuyante, juste prudente, profondément réfléchie. Il observe un long moment le ballet des phares des voitures en contrebas sur l'autoroute urbaine avant de répondre avec une franchise totale, sans détours :


— … Je ne sais pas exactement comment on fait, pour être honnête. Mais j’ai pas du tout envie de faire comme si cette discussion n’avait rien changé entre nous non plus. Ce serait mentir.


Ses cheveux sombres et rebelles bougent doucement sous la brise du soir. Cette fois, lorsqu'il ancre son regard bleu nuit directement dans le sien, il ne fuit pas vers les arbres. Il assume la trajectoire.


— J’aime être avec toi, Ye-ji. C'est aussi simple que ça.


La jeune fille soutient son attention, ressentant une douce secousse dans la poitrine, un fin sourire aux lèvres.


— Je… Je dois t'avouer que je ne suis pas très douée pour ce genre de choses. Les sentiments, les relations… à Séoul, je n'avais pas le temps pour ça.


Après tout, il faut bien se rendre à l'évidence : ils n'ont que quinze ans et un quotidien saturé par la mort et les fléaux. Megumi la jauge une seconde, lisant la vulnérabilité dans ses yeux gris, puis son sourire se fait plus doux, plus authentiquement tendre.


— … Je te rassure, moi non plus je ne sais pas comment on fait.


L'aveu est particulièrement crédible et savoureux venant d'un garçon qui a passé l'intégralité de la semaine à réaliser, presque à ses dépens, qu'il possédait des muscles zygomatiques fonctionnels.


— J’ai jamais vraiment… pris le temps de faire ce genre de chose avant. Je ne sais pas par où commencer, ajoute-t-il avec une maladresse touchante, le bord de ses oreilles virant instantanément au rose sous la pénombre.


Compte tenu de leurs vies d'exorcistes précoces, de leur éducation à la dure et de leur propension commune à traiter les vagues de sentiments comme du matériel explosif à manipuler avec des pincettes, la situation est on ne peut plus normale. Ils avancent en territoire inconnu. Puis soudain, sans qu'aucun signal n'ait été donné, Ye-ji sent la manche de la veste de Megumi frôler la sienne. Dans un mouvement inconscient, le garçon s'est rapproché d'un pas, réduisant l'espace qui les séparait contre la rambarde. Sous le choc de ce contact minime, de cette chaleur soudaine à travers le tissu noir, le cœur de la Coréenne rate un battement complet.


Megumi se fige une fraction de seconde, réalisant la portée physique de son geste spontané, mais à sa grande surprise, il ne recule pas d'un millimètre pour s'excuser. Ils restent là, immobiles, épaule contre épaule, bras contre bras, ancrés dans la tranquillité et la fraîcheur du soir tokyoïte.


— … Ça ne me dérange pas du tout d’apprendre doucement, à ton rythme, murmure-t-il presque pour lui-même, les yeux fixés sur l'horizon.


Ye-ji laisse poindre un léger rire nerveux, presque inaudible, son flux d'énergie occulte s'apaisant à l'unisson avec le sien.


— … Tant mieux, Fushiguro… parce que de mon côté, je ne sais absolument pas faire autrement de toute façon.


Elle tourne légèrement la tête vers la droite, n'osant pas tout à fait planter ses yeux gris directement dans son regard bleu foncé de peur de perdre ses moyens.


— Mais… apprendre à vivre ça doucement avec toi… c'est bizarre, mais ça ne me fait pas peur du tout.


Après une micro-seconde d'hésitation propre aux lycéens amoureux qui mesurent la portée de leurs mots, elle ajoute dans un souffle feutré qui se perd dans le vent :


— J’ai même plutôt envie… que ce soit toi qui me montres comment on fait.


Megumi se mure instantanément dans un mutisme complet. L'impact est immédiat : son cerveau d'exorciste, d'ordinaire si prompt à échafauder des stratégies à tiroirs, vient d'encaisser un coup critique en plein cœur. Pendant trois secondes qui semblent s'étirer à l'infini, il perd l'usage de la parole, totalement submergé par la charge émotionnelle de cette confession. Il détourne brièvement les yeux vers les cimes sombres des arbres du parc pour reprendre contenance et stabiliser son rythme cardiaque, puis revient vers elle. Son regard sombre s'est profondément adouci, révélant une clarté et une ouverture qu'il n'a jamais concédées à personne d'autre. Il cherche ses mots avec une sincérité désarmante, dépouillé de sa réserve habituelle.


— … Quand tu dis des trucs comme ça, sans crier gare… j’ai l’impression physique que mon cœur oublie instantanément comment fonctionner correctement.


Ses oreilles sont désormais intégralement rouges, contrastant violemment avec ses mèches sombres. Pourtant, faisant preuve d'un courage inédit, il maintient fermement le contact visuel. Très lentement, avec une infinie prudence, comme s'il manipulait une relique de classe supérieure, sa main droite quitte la sécurité de sa poche pour chercher celle de Ye-ji le long de la rambarde. La jeune Coréenne sent ses propres doigts trembler un peu lorsque leurs paumes se rencontrent enfin. Ce geste minuscule, presque imperceptible pour un passant, lui chamboule l'estomac avec toute la violence brute et délicieuse de l'adolescence. Elle baisse les yeux vers leurs doigts qui s'entrelacent pour s'assurer de la réalité de l'instant, sentant la chaleur de sa peau, puis resserre sa prise avec une douce fermeté.


— … Alors on est deux à souffrir d'un problème cardiaque aigu, je crois, murmure-t-elle. Parce que toi aussi, Fushiguro, tu me fais buguer complètement. Tu délestes mes systèmes de toutes leurs défenses.


Elle relève les yeux vers lui, bravant sa propre timidité pour planter ses iris gris dans les siens.


— … Mais pour être tout à fait honnête, j’aime bien ça.


Megumi fixe longuement leurs mains unies comme s'il tentait de décoder scientifiquement le phénomène ou d'en ancrer la sensation dans sa mémoire. Ses doigts accentuent naturellement la pression sur les siens, un réflexe purement instinctif, dicté par la peur viscérale de voir ce moment de grâce s'envoler dans la nuit tokyoïte. Quand il redresse enfin la tête, ses remparts intérieurs sont définitivement à terre. Un vrai sourire, franc, lumineux et sans le moindre artifice, éclaire ses traits habituellement si sévères et cyniques.


— … Okay. Alors je crois que… j’aimerais vraiment continuer à buguer avec toi pendant très longtemps.


Venant d'un garçon qui pèse d'ordinaire chaque mot comme s'il engageait sa vie, cette formule singulière équivaut à la plus grande et la plus passionnée des déclarations d'amour. Le cœur de Ye-ji fond encore littéralement sur place, une douce chaleur se propageant dans ses veines. Elle perçoit sans peine l'immense effort de volonté derrière cette tirade, la façon dont il brave sa pudeur légendaire pour s'offrir à elle. Un rire doux, teinté d'un léger tremblement d'émotion, lui échappe.


— C’était peut-être la déclaration la plus bizarre et la moins conventionnelle que j’ai entendue de toute ma vie… mais je crois que c’est aussi, de très loin, ma préférée.


Ses propres joues sont brûlantes sous l'effet du sang qui afflue, mais elle n'en a cure. L'opinion du reste du monde s'est évaporée.


— Et pour info… moi aussi j’ai envie de continuer longtemps avec toi. Même quand on bugue. Même quand c’est affreusement maladroit. Surtout si c’est toi.


Son sourire se fait plus serein, ancré dans une certitude toute neuve, balayant les doutes qui l'habitaient depuis son départ de Séoul. Megumi encaisse le choc en silence, ses doigts solidement serrés autour des siens, subjugué par sa franchise.


— … T’es vraiment quelqu'un de dangereuse, Nam, finit-il par souffler dans un demi-soupir, un authentique sourire d'impuissance étirant ses lèvres. Pas à cause de tes ombres ou de ton Voile. Juste… toi. La façon dont tu dis les choses.


Ye-ji demeure immobile, terrassée à son tour par cette absence totale de masque et de faux-semblants.


— … C’est profondément injuste de dire des trucs pareils avec cette tête-là, bougonne-t-elle avec un rire étouffé pour ne pas capituler totalement devant lui. Parce qu’après, c’est moi qui perds mes moyens et qui oublie comment me comporter normalement.


Elle glisse ses doigts encore plus profondément entre les siens, ajustant leur prise pour qu'il n'y ait plus aucun espace vide entre leurs paumes.


— Et si je suis dangereuse… toi, t'es bien pire. T’as réussi à devenir précieux pour moi beaucoup trop vite. En moins d'une semaine, tu as piraté toutes mes lignes de sécurité.


Megumi sent le pouce de la jeune fille caresser doucement le dos de sa main, un contact électrique qui lui donne de légers frissons. À cette distance, dans le calme du chemin, il perçoit son souffle léger et l'odeur subtile de ses cheveux.


— … On est vraiment très mauvais pour prendre notre temps, finalement, glisse-t-il avec un petit rire nerveux et rare, un son clair qui trahit son soulagement.


Sa seconde main quitte la rambarde de fer pour venir se poser délicatement sur celle de Ye-ji, enveloppant chaleureusement leurs doigts liés dans un cocon de protection. Le vent du soir continue de souffler à travers le parc alors qu'ils se tiennent ainsi, comme deux adolescents ordinaires découvrant l'importance vitale de l'autre, loin de la fureur du monde occulte.


— … Je crois que ça me dérangerait vraiment, que ça me briserait, si tu venais à disparaître, murmure soudain Megumi d'une voix plus sourde, chargée d'une vulnérabilité brute et douloureuse qui fait écho à ses pertes passées.


Le souffle de Ye-ji se bloque dans sa gorge. La simplicité désarmante des mots rend la confidence d'autant plus poignante, presque sacrée. Elle devine sans peine la faille béante qu'il vient de lui exposer, la confiance fragile et précieuse qu'il dépose entre ses mains à cet instant. Elle resserre son étreinte de toutes ses forces, refusant de laisser le moindre doute s'immiscer.


— … Hey. Regarde-moi. Je ne vais nulle part, pas soudainement, pas sans rien dire. Le Voile Noir reste ici, avec toi.


Elle esquisse un sourire teinté d'une pointe de gravité, scellant une promesse muette.


— Et toi non plus, t'as plus du tout le droit de disparaître dans ton coin ou de te sacrifier en silence quand quelque chose te fait mal, d'accord ? Parce que maintenant… maintenant je m’inquiéterais vraiment pour toi. Je ne te laisserai pas faire.


L'engagement est limpide, total et sans concession dans ses yeux gris. Megumi retient sa respiration en sentant leurs mains unies pressées contre la poitrine de la jeune fille, percevant à travers le tissu le rythme affolé et synchrone de son cœur. Pour un garçon habitué depuis l'enfance à encaisser les coups et la solitude en solitaire, cette sollicitude désintéressée le désarme totalement. Il hoche lentement la tête, capitulant avec bonheur.


— … D’accord. C'est juré.


Sa voix s'est faite plus basse, un peu rauque, altérée par l'émotion. D'un mouvement lent, presque timide, guidé par une force magnétique indomptable, il réduit les derniers centimètres de distance entre eux jusqu'à ce que son front vienne presque toucher le sien, fermant les yeux pour savourer la proximité de son visage.


— … Toi aussi alors, Ye-ji. Si quelque chose te fait peur… ou te fait mal au fond de toi… ne te cache pas derrière tes livres. Laisse-moi être là avec toi. On partagera l'ombre.


Tout s'efface instantanément dans l'esprit de Ye-ji. Le bruissement du vent dans les cèdres, les rumeurs étouffées de la ville en contrebas, le stress accumulé depuis son départ précipité de Séoul… Tout s'évapore pour ne laisser place qu'à la promesse implicite de Megumi : celle, gravée dans le marbre de sa voix, de rester à ses côtés. Elle ferme les yeux une seconde, une seule, pour imprimer la chaleur de sa peau et l'odeur de sève nocturne dans sa mémoire, puis les rouvre doucement sur les iris sombres de l'adolescent.


— … Okay, murmure-t-elle, le souffle court. Mais il faudra être patient avec moi aussi, parfois. Je te préviens, j’ai pas vraiment l’habitude qu’on reste. Jusqu'ici, les gens n'ont fait que passer dans ma vie.


Traduisant son abandon par un geste d'une confiance absolue, elle laisse son front s'appuyer pleinement contre le sien, abandonnant ses toutes dernières barrières physiques et mentales. À cette distance, leurs cils se frôlent presque.


— … Alors si un jour j’ai peur sans raison, ou que mes vieux réflexes reprennent le dessus et que je commence à m’éloigner… rattrape-moi quand même. Ne me laisse pas partir.


— Je le ferai, répond Megumi sans l'ombre d'une hésitation, sa voix vibrant d'une certitude tranquille et absolue. Même si tu te caches dans ton Voile et que t’es affreusement pénible à rattraper.


Un petit souffle amusé, chaud et intime, s'chappe de ses lèvres fines pour venir caresser le front de la jeune fille. Il rouvre les yeux, la couvant d'un regard d'une tendresse infinie, totalement dépourvu de sa sévérité habituelle.


— Hé… Je ne suis pas si pénible que ça, proteste Ye-ji avec une moue boudeuse et un sourire coupable qui trahit son amusement. C'est de la stratégie défensive, c'est tout.


Ses yeux gris descendent un bref instant, presque inconsciemment, vers les lèvres douces du garçon avant de remonter ancrer son regard dans le sien. L'invitation est là, suspendue dans la pénombre du crépuscule, on ne peut plus claire. Megumi enregistre l'information en temps réel, son flux d'énergie occulte frémissant tandis que son souffle devient instantanément moins stable, plus saccadé. Sa main libre quitte enfin la rambarde métallique pour venir se poser délicatement contre la joue de la Coréenne, épousant la courbe de son visage. Son pouce effleure doucement sa peau chaude, un contact léger comme une caresse de vent.


C'est lui qui, guidé par un élan qu'il ne cherche plus à réprimer, franchit les tout derniers centimètres qui les séparent. Le baiser est timide, empreint de toute la maladresse innocente de leurs quinze ans, mais d'une sincérité pure et désarmante. Leurs lèvres se pressent doucement l'une contre l'autre, un instant de grâce absolue où le temps s'arrête au milieu de Tokyo. Leurs souffles se mêlent, un peu tremblants, chargés d'une électricité nouvelle qui leur enserre la poitrine. Lorsqu'il se recule d'un rien, à peine de quoi respirer, le front toujours amoureusement collé au sien, Ye-ji murmure dans un souffle court, les yeux mi-clos :


— … Je crois que… qu’on bugue encore plus maintenant. Mon système est totalement hors ligne.


Megumi garde les yeux clos une fraction de seconde de plus, avant de laisser poindre un rire tendre, bas et feutré.


— … Ouais. C'est un crash complet. Mais… je crois que ça me plaît beaucoup. Surtout si c'est avec toi.


Ye-ji le regarde sourire ainsi, les yeux mi-clos, le cœur en dérive complète et oscillant dans une apesanteur inédite. Ce sourire ouvert, radieux et sans la moindre retenue est une anomalie magnifique, presque irréelle, chez Megumi Fushiguro, lui que tout le monde s'accorde à décrire comme le garçon le plus stoïque et ténébreux de sa génération.


— … Tu devrais vraiment sourire plus souvent, Megumi, murmure-t-elle en redressant doucement la tête. C’est vraiment injuste pour le reste du monde, sinon. Même si, tu perds toute ta crédibilité de mec asocial.


— Tant mieux…, réplique-t-il en caressant doucement le dos de sa main d'un mouvement de pouce régulier. Parce que je crois que je vais avoir beaucoup de mal à m’arrêter maintenant. Le pli est pris.


Prise d'un soudain et irrépressible accès de pudeur après cette déclaration si franche, elle vient enfouir son visage contre l'épaule solide de l'exorciste, cachant ses joues empourprées contre le tissu noir de son uniforme et laissant échapper un petit rire étouffé, presque incrédule.


— … J’arrive pas à croire qu’on soit devenus aussi niais et ridicules en une seule soirée. Si Nobara nous voyait là, elle ferait des captures d'écran mentales pour nous faire chanter jusqu'à la fin de nos jours.


Megumi entoure doucement son dos de son bras libre, resserrant l'étreinte sans brusquerie. Sa main se pose avec une infinie précaution sur le tissu de sa veste, comme s'il craignait de voir cette illusion se dissoudre en volutes de Voile Noir.


— … On l’était probablement déjà un peu avant de s'en rendre compte, murmure-t-il, sa voix vibrant contre la tempe de la jeune fille. Mais pour être tout à fait honnête… j’aime vraiment bien cette version-là de nous. Elle est plus respirable.


Ye-ji profite de la chaleur réconfortante de son vêtement et du battement calme, lourd et régulier de sa poitrine pendant quelques instants suspendus, se laissant bercer par cette sécurité neuve. Puis, une pointe de malice reprenant le dessus, elle redresse la tête pour planter ses yeux gris dans les siens et le taquiner :


— … Tu sais que t’es beaucoup trop gentil et attentionné pour quelqu’un qui avait l’air prêt à exécuter de sang-froid quiconque osait lui adresser la parole il y a une semaine ? C’était une arnaque totale ton attitude de loup solitaire, en fait.


Elle resserre sa propre prise sur les pans de sa veste, son ton perdant sa légèreté pour se charger d'une sincérité vibrante.


— Moi aussi je l’aime bien… cette version de nous. J’ai l’impression d’être pleinement en sécurité quand je suis avec toi. Comme si le monde extérieur ne pouvait plus m'atteindre.


La phrase percute le jeune homme de plein fouet, se frayant un chemin direct à travers ses dernières lignes de défense. Être le refuge absolu de quelqu'un, le havre de paix d'une âme blessée, est une notion bien plus intime, profonde et vertigineuse que le simple rôle de protecteur ou de partenaire de combat auquel son Jujutsu l'a habitué. Sa main se crispe légèrement dans son dos, ses doigts retenant le tissu de sa tunique.


— … Donc mon plan initial pour avoir l’air menaçant et inaccessible a complètement échoué, tant pis pour ma réputation, glisse-t-il dans un demi-soupir, bien que ses yeux trahissent son émotion. Mais… si tu te sens réellement en sécurité avec moi… alors je crois que c’est probablement la seule chose que je voulais le plus accomplir dans ma vie sans même le savoir.


Ye-ji le fixe, totalement captivée, désarmée par cette honnêteté brute et ce manque total de cynisme.


— … Megumi. Tu réalises que tu dis des choses qui donnent envie de tomber amoureuse de toi pour toujours, ou pas ? Tu devrais mettre un avertissement avant de parler.


Megumi sent instantanément une nouvelle vague de rouge lui monter aux oreilles, mais il refuse de rompre le charme. Sa main migre à nouveau vers la joue de la jeune fille, ses doigts longs et fins se glissant derrière son oreille tandis que son pouce caresse doucement sa tempe.


— On devrait peut-être y aller… Ils ne vont pas tarder à lancer une alerte et à nous chercher partout. Murmure Ye-Ji.


— … Ouais, tu as raison, s'amuse Megumi en desserrant doucement mais à contre-cœur l'étreinte de ses bras. Yuji doit probablement déjà être en train de faire les cent pas et de paniquer parce qu’on a disparu des radars depuis plus de trente minutes. Et Nobara doit être persuadée à l'heure qu'il est qu’on s’est mariés en secret ou qu'on a fui le pays.


— Alors qu'on s'est simplement et sagement embrassés dans un parc… Et que c'est déjà une étape énorme et un séisme pour nous deux, sourit-elle en réajustant ses vêtements.


Megumi laisse échapper un rire étouffé, le bord de ses oreilles virant de nouveau à une nuance écarlate sous l'effet de la taquinerie.


— … Ouais. Honnêtement, mon cerveau essaie encore activement de survivre au fait qu’on se soit embrassés tout court. C'est un surrégime complet. Mais… je ne regrette absolument rien. Au contraire.


Ye-ji se hisse soudain sur la pointe des pieds, vive comme l'éclair, pour cueillir un second baiser rapide et complice sur ses lèvres.


— Allez, on rentre ?


— … Ouais. En route. Sinon ils vont vraiment envoyer une équipe de recherche de deuxième année avec des lampes torches.


Il ne lâche pas sa main, ses doigts restant fermement et chaleureusement imbriqués dans les siens alors qu'ils s'engagent ensemble sur le chemin du retour, prêts à affronter le chaos du lycée, les ombres définitivement scellées l'une à l'autre.


Arrivés à l'entrée principale du campus, sous le grand porche traditionnel en bois noirci, Ye-ji ralentit imperceptiblement le pas. Ses doigts sont toujours fermement verrouillés dans ceux de Megumi alors que les silhouettes massives et séculaires des bâtiments de l'école se dessinent sous la lueur crue de la lune. La barrière psychologique du lycée se rapproche à chaque pas de gravier.


— Tu veux qu'on reste discrets pour le moment ou qu'on assume pleinement dès maintenant devant la bande ? s'enquiert la Coréenne d'une voix feutrée.


Megumi s’arrête une seconde et pèse scrupuleusement la question, sa rigueur tactique visualisant déjà avec précision les réactions en chaîne, les vannes à répétition et le remue-ménage global de la troupe.


— … On peut toujours essayer d’être discrets pour préserver notre tranquillité, murmure-t-il après réflexion. Mais pour être tout à fait franc, je ne pense pas que notre secret marchera très longtemps avec ces profils de fouines. Et puis… au fond, ça ne me dérange pas vraiment qu’ils soient au courant.


— En soi… ils seront horriblement chiants et collants pendant deux jours, puis ils passeront à un autre sujet de commérage, philosophe Ye-ji en haussant les épaules.


— Ouais, approuve Megumi dans un léger souffle. Enfin… sauf Gojo-sensei. Lui va probablement monter un dossier complet pour nous faire chanter jusqu'à notre diplôme.


Il resserre sa prise sur ses doigts fins, ancrant sa paume contre la sienne comme pour accepter d'avance le sort et le tribunal qui l'attendent de l'autre côté du seuil.


— … Tant pis. On a affronté pire que des taquineries. On survivra au cirque.


Ye-ji sourit de son habituel sourire pince-sans-rire et franchit le grand portail de bois sombre à ses côtés. Ils s'engagent ensemble dans la cour déserte, Megumi s'efforçant d'afficher un calme olympien et une démarche droite, jusqu'à ce qu'une grande fenêtre à double battant du deuxième étage des dortoirs ne s'ouvre d'un coup sec et violent dans un grincement sinistre.




A suivre...

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