L'Ombre de Séoul

Chapitre 10 : L'Apprentissage Invisible (Part 2)

4509 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 11/06/2026 22:19

La tête ébouriffée de Yuji Itadori surgit instantanément dans la fraîcheur de la nuit. Le garçon inspecte la cour d'un œil de lynx, ses yeux descendant en flèche sur leurs mains unies, remontant sur leurs visages, puis plongeant à nouveau, pour en être absolument certain, sur leurs doigts étroitement reliés. Un hurlement de bête traquée déchire instantanément le silence sacré du domaine occulte :


— AAAAAAAAAAAAH ! ALERTE ROUGE ! ILS SE TIENNENT LA MAAAAAIN EN PUBLIC ! JUSTE EN DESSOUS DE MA FENÊTRE !


Megumi ferme les yeux de dépit, sa tête basculant en arrière dans une résignation totale.


— … Et voilà. Ça commence à la seconde près. Fin de la trêve.


Ye-ji lève tranquillement ses yeux gris vers la fenêtre du deuxième étage, le visage parfaitement imperturbable et neutre.


— Et ? Où est le problème ?


Yuji manque littéralement de basculer dans le vide par-dessus la rambarde sous le choc psychologique de la réplique directe.


— « “ET ??” » Mais elle dit ça avec un sang-froid de tueuse à gages ! C'est historique !


Une seconde lumière jaune s'allume brusquement à l'étage adjacent. Nobara Kugisaki apparaît aux côtés de son camarade comme par enchantement, un bandeau de nuit relevé sur le front, visiblement alertée par le scandale public. Elle jauge la situation d'un œil d'experte, croise les bras et lève un pouce hautement approbateur vers le duo.


— Enfin ! C'est pas trop tôt ! Ma soirée de paris est officiellement rentabilisée.


Le panda déboule à son tour derrière eux, écrasant la joue de Yuji contre le montant de la fenêtre, l'air totalement hilare :


— LE SHIP DES OMBRES EST ENFIN CANON ! LA NOUVELLE GÉNÉRATION EST EN MARCHE !


Megumi lâche un profond et lourd soupir de souffrance, mais malgré les railleries et le vacarme, sa main ne quitte pas celle de sa voisine d'un seul millimètre. Il reste ancré à elle.


— Vous êtes tous d'un fatigant sans nom… On est ensemble maintenant… Voilà. L'information est posée, vous pouvez retourner vous coucher et passer à autre chose, décrète Ye-ji à l'attention du trio perché.


Un silence dramatique, un blanc de mort accueille la sentence définitive de la Coréenne. Même Nobara retient son souffle. Puis Yuji pousse un glapissement si aigu et perçant qu'un groupe d'oiseaux endormis s'envole en catastrophe des arbres environnants dans un grand battement d'ailes.


— ELLE L’A DIT OFFICIELLEMENT ! SANS PRESSION ! SANS ROUGEUR ! SANS BUNKER ! 


Nobara cogne violemment le chambranle de la fenêtre de joie pure.


— OUIIII ! PRENDS ÇA LA SÉCURITÉ ÉMOTIONNELLE !


Le panda se laisse théâtralement tomber à genoux sur le parquet de sa chambre, les pattes jointes vers le ciel.


— L’amour et les hormones triomphent encore et toujours dans le monde cruel du crime occulte ! C'est beau !


Même Toge Inumaki fait son apparition en arrière-plan dans l'encadrement, ses cheveux clairs en bataille. Il brandit bien haut son carnet de notes sur lequel est dessiné au feutre un grand cœur noir stylisé : « 🖤 ». 


Megumi, malgré ses efforts, vire au rouge vif face à cette officialisation si tranquille et publique, ses doigts broyant presque ceux de la Coréenne sous l'effet de la gêne.


— C'est bon, là ? L'enquête est bouclée ? Vous pouvez retourner à vos occupations de lycéens ?, insiste Ye-ji, un sourcil levé.


— MAIS COMMENT TU VEUX QU’ON AGISSE NORMALEMENT ET QU'ON DORME APRÈS UN SCOOP DE CE CALIBRE ?!

s'indigne Yuji, les mains sur les joues.


Nobara hausse les épaules, feignant soudain une grande rigueur administrative et un détachement de façade.


— Elle n’a pas tort, Itadori. Du calme. On a eu la confirmation officielle de la source, le dossier de transfert romantique est validé et signé. On n'a plus rien à faire ici.


Le panda se redresse avec une dignité d'apparat tout à fait déplacée pour un ours en peluche géant.


— Très bien. En tant que senpai responsables, Toge et moi respecterons désormais scrupuleusement leur intimité de jeunes loups amoureux du territoire des ombres. … Sauf, bien évidemment, s’il y a du contenu dramatique ou des disputes intéressantes à analyser pour mes notes.


— Panda, je vais t'exécuter, grogne Megumi d'un ton menaçant.


Toge agite son carnet une toute dernière fois à leur intention, affichant une nouvelle page : « bonne chance à vous deux 🙂 » avant que les battants de la fenêtre ne se referment enfin dans un bruit mat. La voix survoltée de Yuji résonne une ultime fois en écho dans la cour pavée :


— BONNE NUIT LES AMOUREUX DE L'OMBRE ! FAITES DE BEAUX RÊVES EN COIN ! 


Nobara le tire violemment en arrière par le col de son pyjama pour clore définitivement le spectacle nocturne. Le calme et le silence retombent instantanément sur le goudron de la cour. Megumi lâche enfin la pression et enfouit son visage brûlant dans sa main libre.


— … Je vais vraiment devoir déployer une énergie folle pour survivre à ça tous les jours, maintenant. Ma vie est officiellement un enfer social.


— Tu regrettes déjà d'avoir passé le portail avec moi ?, murmure Ye-ji d'une voix douce.


L'exorciste dégage ses yeux bleu nuit de sa paume et plonge son regard sombre directement dans le sien, sans la moindre hésitation ou retenue cette fois-ci.


— Non. Absolument pas. Eux sont d'un fatigant crasseux, ajoute-t-il en jetant un œil vers les vitres désormais closes et sombres. Mais toi… je ne regrette vraiment pas une seule seconde de ce qui s'est passé ce soir.


Ye-ji lui décoche un sourire tendre, le cœur apaisé.


— Je me disais… maintenant qu'on a posé les bases, il faudra aussi qu’on apprenne à se connaître davantage, Megumi. On sait finalement très peu de choses de la vie de l’autre.


Megumi hoche la tête, retrouvant instantanément son sérieux et sa rigueur habituels dès que les choses importent vraiment à ses yeux.


— … Ouais. C'est vrai. On s’est attachés l'un à l'autre très vite, presque par instinct. Mais ça ne me dérange pas du tout d’apprendre tout le reste maintenant, pas à pas. Jusqu'ici, je connais surtout la Ye-ji qui disparaît dans les ombres pour fuir les corvées, fait des croche-pieds magistraux à Yuji pour le calmer, et détruit mon système nerveux avec des phrases hautement dangereuses sur les marches.


Un fin et tendre sourire étire ses lèvres sous la lune.


— … J’ai vraiment envie de connaître tout le reste de ton histoire aussi.


— Alors… on trouvera tout le temps nécessaire entre deux fléaux…, élude-t-elle doucement, sa phrase étant coupée net par un bruit suspect d'applaudissements réguliers et lents provenant directement du toit en tuiles du bâtiment principal.


Elle siffle entre ses dents et lève un visage instantanément blasé vers la crête du toit :


— … Non mais c'est une plaisanterie.


Accroupi sur les tuiles vernies du dortoir, une canette de café à la main, Satoru Gojo applaudit à tout rompre comme s'il venait d'assister en direct au dénouement d'un grand film romantique hollywoodien. Ses longues jambes sont repliées avec une agilité de chat, et ses cheveux blancs chassent la brise de la nuit.


— Croissance émotionnelle EXCEPTIONNELLE, vous deux ! Une maturité narrative qui me tire une larme ! 


— … Je vais le tuer, articule distinctement Megumi, les dents serrées, son aura occulte frémissant une fraction de seconde autour de ses chaussures.


Le chaman aux cheveux blancs ignore superbement la menace et pointe un index théâtral vers son élève, la canette oscillant dangereusement au bout de ses doigts.


— « “J’ai envie de connaître tout le reste aussi.” » Ohlala ! Très belle ligne, Megumi. Très sincère, très vibrante, du grand cinéma d'auteur !


Le jeune homme s'empourpre instantanément sous l'affront, la coloration rouge grimpant à une vitesse record le long de son cou jusqu'au sommet de ses oreilles.


— SENSEI, VOUS NOUS ESPIONNIEZ VRAIMENT ?! Depuis combien de temps vous êtes là-haut ?!


Gojo agite une main nonchalante, balayant l'accusation d'un geste aérien.


— Techniquement et déontologiquement, je surveillais le périmètre de sécurité de mes chers élèves. Puis, tout à coup, il y a eu une intrigue romantique de haute volée sous mes yeux. J’ai été littéralement happé par la narration, je n'allais pas couper le film ! 


Ye-ji s'arrête net au milieu de la cour, lâche un soupir blasé et plante ses yeux gris, froids et tranchants comme des lames de rasoir, directement dans ceux invisibles du professeur.


— Occupez-vous un peu de votre propre vide sentimental, Sensei, avant de venir commenter la vie des autres…


Un silence absolu, lourd, presque biblique, s'abat instantanément sur la cour de l'école. Même la brise nocturne semble s'être figée entre les cèdres séculaires. Sur le toit, Gojo reste totalement pétrifié dans sa pose de gargouille, sa canette de café suspendue à mi-hauteur, son éternel sourire de provocation figé sur ses lèvres minces. La flèche coréenne vient de percer l'Infini.


Depuis la fenêtre entrouverte de sa chambre au deuxième étage, la voix de Yuji Itadori retentit soudain comme un couperet, brisant le calme blanc :


— OOOOOOOOOOOH ! IL A PRIS CHER ! 


Le panda pousse un rugissement d'incrédulité pure depuis l'autre bout du couloir, tandis que Nobara Kugisaki manque probablement de s'étouffer de rire dans ses propres appartements, le bruit d'une table basse bousculée résonnant en écho. À côté de Ye-ji, Megumi pivote lentement la tête vers elle, l'œil écarquillé et les sourcils hauts, comme s'il venait de contempler une exécution capitale d'une violence rare sur la place publique. Gojo plaque finalement une main théâtrale sur son torse drapé de noir, affectant une blessure mortelle en fermant les yeux.


— Ye-ji… C’était gratuit. C’était personnel, ça touche des zones sensibles de mon passé administratif. 


Megumi baisse prestement la tête vers le sol, ses épaules secouées d'un tremblement convulsif alors qu'un rire franc, impossible à réprimer ou à masquer, lui échappe enfin.


— Fallait pas venir nous embêter, Sensei, conclut la Coréenne en inclinant poliment la tête avec une courtoisie d'un cynisme parfait.


— Voilà comment on remercie un professeur dévoué qui a soutenu, guidé et validé votre développement émotionnel d’exorciste, soupire Gojo depuis sa vigie, ouvrant un œil pour bouder.


Yuji repasse sa tête ébouriffée par l'entrebâillement de son carreau, aux anges :


— SENSEI, N'ESSAYEZ MÊME PAS DE REBONDIR, ELLE VOUS A TOTALEMENT DÉTRUIT EN UNE PHRASE ! LA COUVERTURE MÉDIATIQUE EST TERMINEE ! 


Nobara surgit de nulle part et le harponne aussitôt par l'arrière de son sweat pour le faire disparaître de force dans la pénombre de la pièce. Megumi secoue doucement la tête, un sourire authentiquement amusé et fier flottant sur son visage.


— … Je crois que t’es devenue nettement plus dangereuse que moi socialement dans ce lycée, murmure-t-il pour elle seule, sa voix trahissant une profonde satisfaction.


Ye-ji lui décoche un sourire complice avant de lever à nouveau ses yeux gris vers le mentor suspendu au-dessus d'eux.


— Je vous vanne ouvertement devant vos élèves et ça vous fait sourire, Gojo-sensei ? Vous n'avez pas d'amour-propre ?


Gojo abaisse lentement ses lunettes sombres du bout de l'index pour dévoiler l'éclat azur et sans limites de ses Six Yeux, le visage soudain empreint d'une gravité hautement comique.


— Ye-ji. Un élève qui vanne son professeur le plus fort du monde sans la moindre peur est un élève qui a officiellement trouvé sa place au sein de Jujutsu Tech. C'est le début de la puissance. 


— … Attendez une seconde, c’est presque profond et philosophique ce qu'il dit, note la voix étouffée de Yuji depuis sa cachette derrière les rideaux.


— C’est toujours super agaçant quand il devient soudainement sage et inspirant pendant cinq secondes pour masquer sa défaite, grogne Nobara en arrière-plan.


Gojo arbore un sourire plus authentique, plus doux, ses yeux bleus fixés sur le duo d'ombres en contrebas.


— Et puis, soyons honnêtes deux minutes… Voir Megumi avoir enfin l’air d’un adolescent normal de son âge au lieu d’un inspecteur des impôts dépressif en fin de carrière… ça mérite bien d'encaisser quelques moqueries de la Corée. 


— C'est bon, je vais rentrer me coucher, décrète Megumi, dont les joues s'empourprent à nouveau mais qui sourit pourtant malgré lui.


Ye-ji maintient fermement sa main verrouillée dans la sienne, refusant de le laisser s'échapper, tout en fixant le professeur d'un air sceptique et analytique.


Gojo repère immédiatement la prise solide de leurs doigts et le regard suspicieux de la jeune fille. Il lève aussitôt les bras en l'air, les paumes ouvertes avec une feinte innocence de suspect idéal.


— Hey, hey. Aucun jugement de ma part, Ye-ji-chan. L'amour est libre sous le Rideau. 


— C'EST FAUX ! MENSONGE ! IL VA TOUT NOTER DANS SON CARNET !, hurle Yuji en écho depuis sa fenêtre.


— Je constate simplement avec bonheur que Megumi tient enfin la main chaleureuse de quelqu’un au lieu de tenir uniquement ses traumatismes d'enfance à bout de bras, poursuit le professeur sans la moindre vergogne ou pudeur.


— Sensei, fermez-la ou je vais vraiment trouver un moyen de vous pousser de ce toit, menace Megumi d'une voix sourde.


Ye-ji sent les doigts longs du jeune homme se resserrer un peu plus, de manière presque réflexe, sur les siens. Malgré les provocations incessantes de son tuteur légal, il refuse catégoriquement et obstinément de rompre le contact physique.


— Il va probablement utiliser son Infini pour pas qu'on puisse le toucher ou le faire tomber… C'est presque lâche de sa part, en fait, glisse la Coréenne avec un sourire en coin chargé d'ironie.


Yuji explose de rire derrière son carreau de verre, frappant ses genoux.


— INCROYABLE ! ELLE L’A TRAITÉ DE LÂCHE EN PLEINE FACE ! LE RESPECT EST MORT CE SOIR !


— Le combat psychologique de haut niveau continue dans la cour !, s'exclame le panda en passant une patte par la fenêtre supérieure.


— Lâche ? Moi ? Le sommet du monde occulte ?, s'offusque Gojo en remettant ses verres. J’appelle ça de la pure survie intelligente et tactique face à deux utilisateurs d’ombres désormais émotionnellement et techniquement synchronisés. Vous êtes trop dangereux à gérer à deux.


Megumi lâche un énième soupir d'exaspération, mais son regard se pose doucement sur Ye-ji, brillant d'une sincère et profonde affection.


— … Tu prends vite confiance et tes aises ici, finalement.


Il apprécie visiblement, de tout son être, cette facette piquante et assurée d'elle.


— Autant être tout à fait à l'aise avec ce genre de phénomène paranormaux…, réplique-t-elle avec un clin d'œil. On n'a pas trop le choix.


Gojo lève un index doctoral vers les cieux étoilés, prenant sa voix de conférencier :


— Exactement ! Le corps étudiant du lycée d’exorcisme de Tokyo est composé à 80% de traumatismes familiaux lourds, 15% de problèmes psychiatriques non diagnostiqués et 5% de gens étonnamment beaux. C'est l'équilibre parfait. 


— C’est hyper inquiétant dit comme ça par le responsable de l'école, se lamente Yuji, dépité par les chiffres.


— Et pourtant c'est rigoureusement exact si on regarde autour de la table, concède Nobara d'un ton pragmatique.


Megumi laisse échapper un rire étouffé avant de secouer la tête pour chasser l'absurdité.


— … Le pire dans toute cette histoire, c’est qu’il croit vraiment et scientifiquement à ses propres statistiques inventées.


Ses yeux sombres descendent une seconde sur leurs paumes conjointes, son expression s'adoucissant à nouveau notablement dans l'obscurité de la cour.


— Mais ouais… Au final, je préfère largement ce genre de phénomène-là. Ça me convient.


— C'est qui, les 5% de gens beaux alors ?, s'enquiert Ye-ji, le regard plissé. Pas uniquement vous, j'espère, Sensei… Sinon c'est une pathologie pire que du simple narcissisme clinique.


Gojo abaisse ses verres sombres avec un air outré et outragé du plus bel effet dramatique, se redressant sur ses tuiles.


— « “Pas que vous” » ?? Ye-ji, regarde-moi honnêtement dans les Six Yeux et ose me dire en face que cette génétique divine n’est pas un événement national classé monument historique ! 


— IL RECOMMENCE SON MONOLOGUE ! AU SECOURS !, capitule Yuji en se prenant la tête à deux mains.


— Cet homme se drague lui-même quotidiennement devant chaque miroir des dortoirs, soupire Nobara d'un ton blasé.


— Une relation hautement toxique mais particulièrement stable depuis dix ans, confirme sagement le panda en hochant la tête.


Megumi incline légèrement la tête vers Ye-ji, un fin sourire complice accroché aux lèvres.


— … Pour être tout à fait honnête, il a quand même un peu raison sur ce coup-là, murmure-t-il discrètement à son oreille pour la taquiner. Il est techniquement bel homme.


— J'AI ENTENDU ! TU VOIS ! LE JEUNE FUSHIGURO A ENFIN OUVERT LES YEUX DE LA RAISON ! LA VÉRITÉ TRIOMPHE !, jubile Gojo depuis sa hauteur, tendant les bras en signe de victoire.


Megumi regrette instantanément et profondément d'avoir ouvert la bouche pour abonder dans son sens. Ye-ji pivote alors tout d'un bloc vers lui, les yeux étincelants de malice, avant de fixer à nouveau le mentor :


— Question subsidiaire, Gojo-sensei : est-ce qu'il vous arrive d'embrasser votre propre reflet le matin pour vous saluer ?


Un silence de plomb, une chape de béton psychologique accueille la question chirurgicale de la Coréenne. Une seconde entière de vide absolu s'écoule avant que Yuji ne s'effondre littéralement à genoux derrière sa fenêtre, terrassé, foudroyé par l'audace de sa camarade.


— ELLE EST BEAUCOUP TROP FORTE ! ELLE L'A FINI ! LA COUPE EST PLEINE ! EEEH !


Nobara hurle de joie pure derrière lui, tapant des mains en cadence, tandis que le panda martèle frénétiquement le mur en bois de sa chambre de ses pattes massives. Gojo remet calmement et avec une dignité théâtrale parfaitement intacte ses lunettes en place sur l'arête de son nez, redressant le col de sa veste.


— Une seule fois par matinée, Ye-ji-chan. Uniquement pour vérifier si j’avais toujours aussi bon goût en matière de reflet. C'est de la maintenance technique.


Megumi éclate alors d'un rire franc, sonore, totalement dépouillé de sa retenue et de sa rigidité habituelles, un rire qui emplit toute la cour déserte. En croisant son regard bleu nuit juste après, Ye-ji y lit, sans le moindre filtre ou doute, une affection totale, absolue et définitive à son égard. La Coréenne se tourne entièrement vers lui, un sourire espiègle et tendre aux lèvres, serrant un peu plus fort ses doigts dans les siens :


— Laisse-le parler tout seul sur son toit… T'es beaucoup plus beau que lui, d'abord. 


Le silence qui suit est instantané, absolu, presque mathématique. Les rires se coupent net à l'étage des dortoirs, suspendus à cette audace tranquille qui vient de balayer le chaman le plus puissant du monde d'un revers de main.


— Trahison absolue et internationale… Mon cœur d'éducateur saigne au milieu des tuiles, feint de s'effondrer Gojo en posant dramatiquement le dos de sa main libre contre son front, simulant un évanouissement de tragédie grecque.


Yuji lève un cri inhumain, aigu et totalement désarticulé vers le ciel étoilé, incapable de contenir le trop-plein d'énergie qui sature ses muscles. Juste à côté, Nobara tambourine frénétiquement et en cadence contre la cloison en bois de sa chambre, prise d'une crise de fou rire monumentale qui résonne dans toute la cour.


— COUP CRITIQUE ! LA STRATÉGIE NARCISSIQUE EST ENTIÈREMENT DÉTRUITE ! hurle le panda en se tenant l'estomac.


Megumi, quant à lui, cesse instantanément de fonctionner en société. Ses circuits logiques et magiques viennent d'encaisser une surcharge cognitive sans précédent. Il demeure pétrifié sur place, les yeux ronds comme des soucoupes fixés sur la jeune fille, tandis qu'une coloration cramoisie, violente et phénoménale envahit ses joues avant de migrer vers le sommet de ses oreilles. L'énoncé de cette vérité toute simple, balancée avec un calme impérial devant toute la classe, vient de briser ses dernières facultés de réflexion. Il baisse précipitamment la tête pour masquer son trouble, un souffle nerveux et tremblant s'échappant de ses lèvres minces.


— … Tu ne peux pas décemment dire ce genre de trucs aussi calmement devant eux, murmure-t-il d'une voix si basse qu'elle se confond avec le bruissement du vent nocturne. Mon système nerveux ne tiendra pas la distance.


Pourtant, malgré ses protestations de pure façade, sa main moite et chaude presse celle de Ye-ji avec une force toute neuve, et un sourire incontrôlable, franc et d'une tendresse infinie étire ses lèvres.


— Fallait bien trouver un moyen de lui enlever son complexe d’Apollon à un moment ou à un autre, sourit la Coréenne en haussant les épaules, parfaitement insensible à la panique générale.


— Mon complexe d’Apollon est absolument intact, haut de gamme et garanti à vie, merci bien pour ma génétique d'exception, intervient Gojo depuis son toit, réajustant ses lunettes d'un geste impérial.


— C’EST PIRE EN FAIT, IL L’ASSUME COMPLÈTEMENT ! LA PSYCHIATRIE EST IMPUISSANTE !  hurle Yuji en s'essuyant une larme.


Nobara s'accoude plus confortablement à la rambarde en bois de sa fenêtre, un sourire de requin affamé et de prédatrice sociale aux lèvres.


— Franchement, Ye-ji gagne absolument tous les échanges verbaux de la soirée. C'est un massacre unilatéral.


— Elle a maîtrisé l’art ancestral et redoutable du contre social critique en milieu hostile, approuve le panda d'un hochement de tête doctoral. Une recrue de choix pour l'école.


Megumi secoue doucement la tête, les yeux ancrés avec une intensité plus calme, plus intime, dans ceux gris de la Coréenne.


— … Je comprends nettement mieux pourquoi Nobara t’aime bien et t'a adoptée si vite, maintenant, glisse-t-il. Vous partagez le même sadisme verbal.


Il repense manifestement au compliment en boucle dans son esprit, savourant la sensation de ses doigts entrelacés dans les siens. Ye-ji, sentant la fatigue poindre après tant d'émotions, balaie l'assemblée des fenêtres d'un regard souverain.


— Bon, ben, c'est pas tout ça, mais il commence à se faire particulièrement tard pour les première année.


— Techniquement et chronologiquement oui, mais émotionnellement je suis encore en plein milieu d'un événement historique majeur ! Je ne vais jamais réussir à dormir !, proteste Yuji en agitant les bras.


Nobara le saisit sans ménagement par le col de sa veste de pyjama, le tirant vers l'intérieur de la pièce.


— Toi, tu vas fermer tes grands yeux et dormir avant de devenir encore plus insupportable pour nos nerfs. Fin du spectacle.


Le panda lève une patte solennelle et poilue vers le ciel.


— La meute des deuxièmes années doit désormais laisser les jeunes amoureux migrateurs regagner leurs quartiers nocturnes naturels. Circulez.


Gojo, toujours juché sur la crête du toit comme une gargouille de luxe en haute couture, lève sa canette de café pour saluer poliment leur départ.


— Reposez-vous bien, mes petits louveteaux des ombres. Et s'il vous plaît, évitez de provoquer une éruption ou une explosion émotionnelle majeure avant le début des cours théoriques demain matin. 


— … Je regrette presque de lui avoir dit officiellement qu’on était ensemble, bougonne Megumi en s'éloignant enfin du goudron de la cour d'un pas régulier.


Pourtant, le regard oblique, brillant et d'une douceur infinie qu'il jette de côté à Ye-ji trahit exactement l'inverse de ses paroles bourrues.


Le long couloir du dortoir des première année a enfin retrouvé sa tranquillité monacale et son silence de crypte. Plus de cris de guerre, plus de têtes curieuses ou ébouriffées aux fenêtres, plus de vannes de prof. Seule la lumière tamisée, chaude et orangée des appliques murales éclaire le linoléum beige, découpant leurs deux silhouettes mêlées sur les cloisons. Megumi s'immobilise avec elle devant la porte en chêne de sa chambre individuelle. Une hésitation physique flotte entre eux deux, cette réticence lourde et typique de ceux qui n'ont plus du tout envie de se séparer ou de briser le contact.

Megumi laisse échapper un rire discret, feutré, partageant visiblement le même constat mental de lycéen amoureux.


— … Ouais. À demain, Ye-ji.


Ses doigts restent solidement entrelacés dans les siens, refusant de lâcher la prise, son regard bleu nuit rivé au sien avec une fixité presque hypnotique.


— Même si je sais pertinemment que Yuji va probablement nous attendre de pied ferme au petit déjeuner comme un journaliste people à l'affût d'un scoop.


— Et Nobara aussi… N'oublie pas sa patience très limitée, ajoute Ye-ji avec un fin sourire.

Megumi ferme les yeux une fraction de seconde, calant son dos contre la cloison, feignant une immense et douloureuse souffrance intérieure.


— … Ouais. Nobara va être encore dix fois pire que lui. Elle va probablement essayer d’obtenir des détails techniques ou tactiques dès le réveil en me menaçant avec sa spatule.


Vu leurs mines encore passablement rouges et leurs regards fuyants, ils n'ont en effet scientifiquement aucune chance de survivre à un interrogatoire en règle de la part de leurs camarades. Ye-ji sourit de sa détresse comique, réduit la distance d'un pas rapide et vient l'entourer pleinement de ses deux bras, scellant leur proximité.


— Bonne nuit, Megumi. Ne réfléchis pas trop.


Le manieur d'ombres bugue une fraction de seconde sous l'impulsion de cette étreinte spontanée, le corps un peu rigide, puis ses bras se referment d'eux-mêmes autour de sa taille d'un mouvement fluide et désormais naturel, presque instinctif. Le couloir est parfaitement, délicieusement silencieux autour de leur bulle.


— … Bonne nuit, Ye-ji, murmure-t-il contre ses cheveux sombres, sa main droite caressant doucement le tissu de son dos dans un geste protecteur. Essaie de dormir un peu quand même. Même si je sais que ton propre cerveau bugue encore un peu à cause de moi.


Il accentue la pression de son étreinte une toute dernière fois, ancrant sa chaleur contre elle, avant de la laisser glisser à regret vers l'entrebâillement de sa chambre, restant planté là, sur le linoléum, visiblement peu enclin à quitter le pas de sa porte avant d'être certain qu'elle soit en sécurité.




A suivre...

Laisser un commentaire ?