L'Ombre de Séoul

Chapitre 12 : Le Sel, l’Ombre et le Roi des Fléaux

6959 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 13/06/2026 14:05

Le réfectoire de Jujutsu Tech est déjà particulièrement animé ce matin-là, baigné par les odeurs de soupe miso, de riz chaud et de poisson grillé. Yuji Itadori engloutit une quantité de nourriture parfaitement déraisonnable, empilant les bols vides à une vitesse surhumaine. À lui seul, le panda monopolise l’intégralité d’une longue table en bois massif, tandis que Nobara Kugisaki sirote son café noir avec l’énergie caractéristique d'une inspectrice des douanes prête à déceler la moindre anomalie compromettante sur un passeport.


Dès que Ye-ji et Megumi franchissent les portes battantes en bois clair, un silence de mort, soudain et théâtral, s'abat instantanément sur la salle. Le couple affiche aussitôt une mine sérieuse. Très maîtrisée. Une solennité bizarre, presque clinique, de celle qu’adoptent les gens qui s’efforcent tellement d’avoir l’air normaux. Nobara fixe intensément la Coréenne par-dessus le rebord de sa tasse en céramique, imitée de près par Yuji qui suspend ses baguettes en l'air.


Puis, d'un même mouvement synchrone et millimétré, ils haussent un sourcil, le regard lourd de suspicion.


— C'est flagrant. Ils rayonnent d’une aura de romance clandestine et de secrets nocturnes, murmure dramatiquement le panda en inclinant sa grosse tête velue vers Toge.


— Salut, lance simplement Ye-ji d'un ton neutre, brisant la glace en s'asseyant en bout de table avec les autres, un fin sourire aux lèvres.


Yuji lâche ses baguettes et fait des allers-retours visuels frénétiques, presque géométriques, entre elle et Fushiguro. Il plisse lentement les yeux, son regard se chargeant d'une suspicion digne d'un détective de série télévisée.


— … Pourquoi vous avez exactement la même aura de gens à la fois très heureux et bizarrement fatigués ce matin ? Les ombres ont parlé ?


Nobara repose brusquement sa tasse sur le bois dans un claquement sec.


— Attends une minute.


Elle marque une pause dramatique pour s'assurer d'avoir l'attention de toute la pièce, avant de lâcher d’une voix claire qui porte sans effort à travers tout le self :


— VOUS AVEZ PASSÉ LA NUIT ENSEMBLE ?


— Hein ?! fait Ye-ji, totalement prise de court par la brutalité et le manque de tact de l'attaque frontale.


Nobara la dévisage avec la jubilation sadique d'une enquêtrice flairant un scandale d'État majeur.


— Ohlala ! Le « hein ? » était BEAUCOUP trop sur la défensive et coupable pour être honnête, Nam-san !


Yuji se lève presque de sa chaise, tapant du poing sur la table et pointant un index victorieux vers le duo.


— JE LE SAVAIS ! LA COUVERTURE EST BRISÉE !


À côté, Megumi vient instantanément de perdre fâcheusement cinq bonnes années d’espérance de vie. Le jeune homme demeure pétrifié au milieu de l'allée, son plateau de petit déjeuner suspendu à bout de bras, tandis que ses oreilles virent au cramoisi à une vitesse phénoménale, la rougeur gagnant son cou.


— Mais qu'est-ce que vous racontez comme conneries dès le matin ?! s'emporte-t-il, sa voix trahissant un chaos mental et une panique qu'il ne parvient plus à masquer.


— Les siamois d’ombres ont partagé leur tanière nocturne pour une session d'entraînement invisible, décrète le panda à voix haute, ravi de son effet.


— Saumon, ajoute Toge avec une gravité de juge suprême.


— … Je vous déteste tous du plus profond de mon âme, articule distinctement Megumi, les dents serrées.


Pourtant, malgré l'effroyable souffrance sociale que sa propre classe lui inflige en public, ses yeux sombres reviennent automatiquement, presque par réflexe de survie, se poser sur Ye-ji, cherchant un repère stable au milieu de la tempête.


— C'est franchement moche de répandre des rumeurs pareilles…, réplique la jeune fille en haussant les épaules pour reprendre contenance. C'est pas autorisé par le règlement intérieur de dormir hors de sa chambre individuelle. Et Megumi est beaucoup trop attaché aux règles et à la discipline pour demander un truc pareil.


Un court silence accueille sa plaidoirie logique, puis l'assemblée des dortoirs pivote lentement la tête, d'un seul bloc vers Fushiguro. Yuji cligne des yeux à plusieurs reprises, son index toujours tendu vers son ami comme s'il tentait de résoudre une équation impossible.


— … Attends une seconde. FUSHIGURO A VRAIMENT DIT NON A UNE FILLE QUI LUI PROPOSAIT DE DORMIR AVEC ELLE ?! Juste pour respecter le règlement du directeur Yaga ?!


— Respect ancestral des traditions, de la moralité et du règlement intérieur, approuve le panda en hochant solennellement la tête. Un exorciste irréprochable.


Nobara couve Ye-ji d'un regard beaucoup trop connaisseur et espiègle, avec un œil toujours plissé de suspicion, ignorant la défense technique.


— Donc tu lui as vraiment proposé ? C'est un aveu ?


Megumi dépose très lentement, avec des gestes millimétrés, son plateau sur la table, affichant la mine déconfite d'un garçon qui prie intérieurement pour être instantanément absorbé par une autre dimension ou dévoré par ses propres shikigamis. Il finit par marmonner, s'interdisant de croiser le moindre regard dans la pièce :


— Mais arrêtez de dire des conneries ! Il ne s'est absolument rien passé du tout de ce que vos esprits tordus imaginent ! … On peut parler d’autre chose, maintenant ? Par pitié.


À en juger par l'éclat pourpre de ses oreilles et l'application stricte avec laquelle il évite maintenant soigneusement de croiser les yeux de la Coréenne, absolument personne autour de la table n'accorde le moindre crédit à leur version des faits. Même s'il ne s'est effectivement rien passé d'autre qu'une discussion et quelques baisers volés sous les arbres.


— Ça va vous, sinon, les gens ? Les missions avancent ?, tente Ye-ji pour relancer maladroitement la conversation et faire dévier les projecteurs.


Yuji se rassoit lourdement sur son banc, pleurant presque de désespoir face à son bol de riz, adoptant une mine de tragédien grec.


— Non. Personnellement, je viens d'apprendre ce matin que Fushiguro possède une vie romantique secrète et captivante, et je sens que je ne vais jamais m’en remettre de toute ma scolarité.


Nobara souffle calmement sur son café, pleinement satisfaite de la tournure des événements et de sa domination psychologique.


— Moi, ça va beaucoup mieux maintenant que j'ai la certitude absolue que mes soupçons d'hier soir étaient fondés. La journée s'annonce excellente.


— Le printemps émotionnel est officiellement arrivé chez les utilisateurs d'ombres de Jujutsu Tech, ajoute gravement le panda.


— Bonite séchée, ponctue Toge.


Megumi finit par s'asseoir à la gauche de Ye-ji, sa dignité sociale ne tenant plus qu'à un fil de soie. Profitant de la pénombre protectrice sous la longue table en bois, son pied vient frôler très discrètement, de manière presque invisible, celui de la jeune fille, cherchant dans ce contact secret et volé un point d'ancrage solide, un instant de douceur complice contre le chaos ambiant de leur classe. Il se saisit de sa tasse de thé vert dans un profond soupir qui soulève ses épaules.


— … Je regrette sincèrement et profondément de connaître des gens dans ce lycée.


— Vous êtes fatigants…, soupire Ye-ji en lui jetant un regard en coin, teinté d'une lassitude affectueuse.


Elle se reconcentre sur son repas, tentant de piquer un morceau de poisson grillé avec ses baguettes, mais s'interrompt net, le geste suspendu au-dessus de son assiette. Au-delà du regard dramatique et larmoyant que lui jette Yuji depuis l'autre bout de la table, elle perçoit une autre sensation. Une vibration légère, froide, purement instinctive, qui lui parcourt l'échine. C’est comme un remous fluide, une distorsion de la physique élémentaire au sein de l’ombre projetée sous la table de bois.


Megumi tourne légèrement la tête au même instant, ses muscles se tendant sous sa veste noire. Le mouvement est très discret, presque invisible pour quiconque n'est pas un manieur d'énergies. Il l'a senti lui aussi, cette résonance familière et pourtant étrangère. La nappe d'encre sous leurs pieds ondule à peine, pareille à la surface d'un lac sombre sous une brise invisible, comme une présence tapie dans les profondeurs, observant Itadori avec une attention beaucoup trop soutenue. Ou plus exactement, observant ce qui sommeille, tapi et monstrueux, au plus profond de son âme de réceptacle.


Yuji, totalement hermétique aux flux d'énergie occulte subtils qui s'agitent à ses dépens sous le mobilier, se frotte la nuque d'un air benêt.


— Pourquoi vous me regardez tous les deux avec cet air sérieux et bizarre, maintenant ? On dirait que vous complotez contre mon petit déjeuner.


Megumi garde les yeux rivés sur son bol de riz avant de murmurer à l'intention exclusive de la jeune fille, la voix à peine plus haute qu'un souffle :


— … Ton colocataire d’ombre n'aime pas Sukuna, visiblement. L'atmosphère vient de chuter de trois degrés sous mes bottes.


La tension inhabituelle et électrique qui sature les ombres communes autour de la table ne laisse planer aucun doute pour deux manieurs de pénombre : l'entité résidant au sein du Voile Noir est probablement en train de grogner en silence, de montrer des crocs immatériels à la seule idée de savoir le Roi des Fléaux à si faible distance de son territoire.

Soudain, au milieu de sa bouchée de tamagoyaki, Yuji sursaute brutalement sur sa chaise, lâchant ses baguettes qui claquent contre le plastique.


— AÏE ?! Mais ça va pas ?!


Il plonge immédiatement la tête sous la table, manquant de se cogner contre le rebord, pour inspecter ses jambes de cycliste. Rien. Absolument rien à signaler. Nobara lève un sourcil critique et condescendant, sa cuillère suspendue au-dessus de son bol.


— Qu’est-ce que t’as encore à t'agiter comme ça, espèce d'idiot ? Tu as des spams musculaires ?


— Je vous jure sur ma vie qu'un truc invisible vient de me pincer hyper fort le mollet gauche ! Un truc glacé ! s'indigne Yuji en frictionnant vigoureusement sa jambe à travers son pantalon d’uniforme.


Sous le bois de la table, l’ombre de Ye-ji a déjà repris une immobilité parfaite, plane et d'une innocence presque suspecte, se fondant sagement dans les ombres de Megumi. La Coréenne jette un regard totalement neutre et détaché au garçon aux cheveux roses.


— C'est sans doute que ton parasite à deux visages regarde un peu trop Megumi à son goût… Le Voile a des réactions épidermiques.


Megumi abaisse ses yeux sombres sur sa tasse de thé vert, ses lèvres esquissant un infime, un incontrôlable tressaillement qu'il tente de dissimuler tant bien que mal en feignant de boire. Le traître s'efforce de toutes ses forces de ne pas éclater de rire devant la détresse de son camarade.


— Alors on dirait que… ton ombre personnelle vient de défendre mon honneur avec perte et fracas, murmure-t-il contre le rebord chaud de sa tasse de céramique.


— Genre ? Comme un chien de garde territorial ? C’est un peu chelou comme concept…, note-t-elle à voix basse, le menton appuyé sur sa paume.


Megumi pivote le visage vers elle, son regard bleu nuit sérieux et intense contrastant violemment avec l'absurdité pure de la situation.


— … Un chien de garde qui pourrait probablement traumatiser, voire raser un arrondissement entier de Tokyo, oui. Mais je crois qu’il n’apprécie simplement pas la façon dont Sukuna me regarde ou me considère depuis quelques semaines.


Formuler l'hypothèse fantastique à voix haute rend la scène presque surréelle : deux adolescents de quinze ans vivant les prémices timides d'une romance de lycée, sous la protection rapprochée et agressive d'une entité cosmique des ombres ayant décrété que Megumi Fushiguro était désormais sous sa garde exclusive. Un fin sourire, authentiquement amusé et fier, éclaire les traits fins du jeune homme.


— C’est quand même un peu inquiétant d’avoir été officiellement adopté par ton monstre d’ombre. Je devrais demander une prime de risque.


Pourtant, la douceur de ses yeux saphir et la détente de ses épaules démontrent sans aucune équivoque que la perspective d'être veillé par le Voile de la jeune fille est très loin de l'effrayer.


Ye-ji relève la tête, alertée par un changement de pression dans la pièce, et croise, un peu plus loin dans la grande salle du réfectoire, le regard de Satoru Gojo. Le professeur est debout près de la fontaine à eau, sa canette de café à la main, mais ses lunettes de soleil sont légèrement abaissées sur l'arête de son nez. L'éclat irréel, bleuté et infini des Six Yeux est braqué en ligne droite sur leur table, analysant les flux d'énergie, disséquant les ombres projetées, puis mesurant le pic d'énergie occulte résiduelle de la jeune fille.


Un silence invisible, une bulle de plomb s'établit entre le maître et l'élève. Gojo a parfaitement perçu l'anomalie structurelle. Pas l'intégralité du phénomène ou la teneur de la discussion, mais suffisamment pour comprendre qu'une manifestation occulte inédite, une micro-extension de force, vient d'avoir lieu sous le mobilier commun. Lentement, il remonte ses lunettes d'un coup de majeur horizontal, un sourire beaucoup trop calme, beaucoup trop lisse pour être honnête flottant sur ses lèvres minces.


La neutralité et le sérieux soudain du professeur le plus fort du monde s'avèrent presque plus inquiétants pour les nerfs que ses habituelles exubérances théâtrales. Megumi repère immédiatement le manège de son tuteur et laisse échapper un soupir résigné en reposant sa tasse.


— … Il a vu quelque chose. C'est une certitude. L'ampoule de son cerveau vient de s'allumer.


— Qui a vu quoi ? De quoi vous parlez encore tous les deux ? Je pige rien !, demande Yuji, tenant toujours son mollet, totalement dépassé par les dynamiques chamaniques de sa table.


Nobara tourne à son tour sa tête châtain vers le chaman aux cheveux blancs, plissant ses yeux noisette.


— Pourquoi le vieux fait sa tête des grands jours, celle de « je viens de dégoter un problème occulte super intéressant à fouiller pour mes rapports » ? Ça n'annonce jamais rien de bon pour notre temps libre.


Pendant ce temps, tapie sous la table de bois, l'ombre de Ye-ji demeure d'une sagesse irréprochable, plate et lisse comme du velours noir.


— Bonjour, Gojo-sensei !, lance la Coréenne d'une voix claire pour briser la glace et interrompre son scan visuel.


L’exorciste le plus fort du monde lève aussitôt la main d'un geste exagérément enjoué, manifestant une énergie débordante pour quelqu'un qui vient de détecter une entité non identifiée sous un banc d'école.


— Bonjour Ye-ji-chan ! Bonjour ma petite classe préférée ! 


Il s'avance d'un pas tranquille, presque dansant, vers leur groupe, sa canette de café à la main, le pas léger sur le linoléum.


— SENSEI ! Dites à Nobara que je n'ai pas halluciné pour mon mollet ! Y'a un fantôme sous cette table, je vous jure !, s'égosille Yuji en cherchant un arbitrage officiel.


Gojo s'arrête exactement à leur hauteur, dominant la table de sa haute stature. Son regard azur balaie Itadori, puis descend de manière très ostensible, insistante et lourde de sens sur la nappe obscure et fluide qui tapisse le sol sous leurs pieds. Un petit sourire en coin étire ses lèvres.


— Hm. Un mystère des plus fascinants, en effet. Les ombres de Tokyo ont des réactions très… dynamiques ces derniers temps.


Megumi conserve un visage de marbre absolu, fixant son assiette de poisson, sachant pertinemment que les rouages complexes du cerveau de son tuteur sont déjà en train d'assembler les pièces du puzzle de leur complicité naissante. Gojo se penche légèrement vers Ye-ji, abaissant sa voix pour adopter un ton badin et confidentiel :


— Dis-moi, Ye-ji… Ton Voile Noir a toujours été aussi… protecteur et possessif avec ses camarades de classe ? 


— Il se contente de défendre ce qu'il aime bien, Sensei…, répond-elle simplement en haussant un sourcil, soutenant son regard sans ciller. C'est une question de bon goût.


Gojo suspend son geste, observant la jeune fille pendant une seconde entière, la canette de café immobilisée à quelques centimètres de ses lèvres. Puis son sourire s'étire, plus large, dévoilant ses dents blanches. Elle vient d'évoquer une puissance potentiellement terrifiante comme s'il s'agissait d'un animal domestique un peu capricieux, tout en confirmant à demi-mot, sans la moindre pudeur, que l'entité portait Megumi dans son cœur. L'éclat azur des Six Yeux glisse brièvement vers Fushiguro, qui s'efforce de ne faire qu'un avec le décor, avant de revenir se poser sur elle avec une fascination non dissimulée.


— Hm. Donc même les horreurs indicibles et séculaires de la pénombre valident officiellement votre couple dès le deuxième jour. C'est fascinant. L'amour interconnecté avec le monde des fléaux, j'adore le concept ! 


Megumi enfouit instantanément son visage derrière son bol de thé vert pour disparaître totalement du plan social, espérant mourir d'étouffement.


— ATTENDEZ, QUOI ?! UN COUPLE ?! MAIS DE QUOI VOUS PARLEZ LÀ ?! S'ÉTRANGLA YUJI, manquant de recracher son tamagoyaki sur la table.


Nobara pointe le professeur d'un index vengeur, ignorant les cris de son voisin de gauche.


— Un instant, Gojo-sensei. Vous saviez depuis le départ qu'il y avait véritablement quelque chose de tapi et d'anormal dans ses ombres ? Vous nous avez caché ça ?


Gojo hausse les épaules avec une déconcertante tranquillité, balayant l'accusation d'un geste de la main.


— Rien n’a été caché… Ye-Ji vous a parlé de son histoire… Je savais qu’il y avait quelque chose d’étrange et de non répertorié dans son flux. Maintenant, grâce aux talents de détective d'Itadori, je sais aussi que ça pince cruellement les mollets des réceptacles de Sukuna lorsqu'ils sont trop curieux. C'est une excellente mise à jour des données. 


— … Ça a averti Sukuna, vous pensez ? s'enquiert Ye-ji, son visage perdant toute sa légèreté pour adopter une expression plus sérieuse.


Le sourire provocateur de Gojo perd instantanément de sa superbe. Pas totalement, mais suffisamment pour que l’atmosphère autour de la table de bois ne se charge d’une tension plus froide, presque palpable. Le regard du mentor se fait chirurgical derrière ses verres sombres.


— Probablement. Sukuna est un opportuniste, il remarque très vite tout ce qui s'écarte des règles normales, des flux classiques du monde occulte. Une entité qui interagit physiquement depuis le Voile sans passer par une incantation, ça clique dans ses radars.


Yuji perd instantanément son air comique et ahuri, sa posture devenant plus grave, plus lourde. Sentant l'inquiétude poindre chez sa partenaire, Megumi fait à nouveau frôler discrètement son pied contre le sien sous la table, un ancrage silencieux, une pression rassurante pour lui dire qu'il est là.


— Mais honnêtement ? Il était déjà intrigué par toi et la nature de ton énergie bien avant cet incident, reprend Gojo avec un petit sourire en coin pour détendre l'atmosphère. Ce qui vit et respire dans tes ombres… ce n’est pas de l’énergie maudite ordinaire ou un fléau issu de peurs humaines. Même sans les Six Yeux, n'importe quel exorciste un peu sensible ou habitué au terrain peut sentir que la texture est différente.


Le regard lourd de sous-entendus qu'il échange brièvement avec Megumi confirme leur diagnostic commun : si eux, à leur niveau, l'ont perçu dès le premier jour, le Roi des Fléaux a nécessairement dû enregistrer l'anomalie dans son coin de cerveau. Gojo s'interrompt une seconde de trop, ses yeux clairs se perdant un instant à travers les fenêtres du réfectoire, suspendus à un souvenir plus ancien. Même s'il garde le silence, Ye-ji note avec sa perspicacité habituelle qu'il est en train de dresser un parallèle mental évident avec une autre situation qu'il connaît par cœur, un cas d'école impliquant une puissance protectrice, monstrueuse et viscéralement attachée à la survie d'une personne. Megumi remarque lui aussi la résonance de ce silence. Finalement, Gojo revient au présent dans un soupir presque amusé, tapotant sa canette.


— Bon. Tant que ton monstre d’ombre personnel ne commence pas à avaler des bâtiments entiers ou des quartiers de la capitale pour régler ses comptes, je considère qu’on est encore dans une zone de confort administrativement gérable par le lycée. 


— J’AIME PAS DU TOUT LE FAIT QUE CETTE PHRASE EXISTE DANS NOTRE QUOTIDIEN !, gémit Yuji en se prenant la tête à deux mains.


Nobara plisse les yeux, scrutant les moindres traits de son enseignant avec une méfiance d'enquêtrice.


— Vous comparez ça à quelque chose ou à quelqu'un de très précis, je le vois à votre tête de conspirateur, Sensei.


— Moi ? Comparer mes chers élèves ? Jamais de la vie, élude Gojo avec une innocence de façade tellement outrancière qu'elle confirme précisément le contraire à toute la table.


— Il pense à Yuta, déclare une voix plate, calme et sans réplique derrière eux.


Maki vient de faire son apparition dans l'allée, son plateau de petit déjeuner chargé à la main, brisant le mystère d’un ton direct.


— Trahison immédiate et corporatiste ! Je suis poignardé par mes propres élèves ! Rale Gojo en boudant exagérément.


Maki s’installe tranquillement aux côtés de Nobara, nullement perturbée par les jérémiades ou les grimaces du professeur le plus fort du monde.


— Ne fais pas l'enfant, Gojo. Tu avais exactement la même tête et le même pli sur le front que tu fais lorsque tu compares deux anomalies maudites de classe spéciale entre elles pour te rassurer.


Yuji cligne des yeux à plusieurs reprises, une lueur d'appréhension et de respect mêlés dans le regard.


— Attendez… Yuta-senpai ? 


Un silence plus dense, presque religieux, s'établit instantanément autour de la table de bois. Même le panda perd son air enjoué et ses blagues sur la romance pour adopter une mine sérieuse de grand frère. Gojo laisse échapper un soupir théâtral, levant ses deux mains amples en signe de reddition complète.


— Je n’ai PAS dit qu'il s'agissait rigoureusement de la même configuration technique ou de la même tragédie. Mais le principe fondamental d'une « présence anormale, massive et profondément liée à la structure psychologique d'une personne » me rappelle forcément son cas, oui. Les Six Yeux font des connexions logiques.


Megumi conserve son mutisme de marbre, mais ses yeux sombres trahissent une attention totale ; il écoute attentivement chaque détail, chaque mot de l'échange, mesurant l'impact pour Ye-ji. Maki plante ses yeux directement dans ceux gris de la Coréenne avec son pragmatisme habituel, sans détour.


— La différence majeure et fondamentale, c’est qu’Okkotsu savait pertinemment d’où venait Rika à la base, puisque c'était son amie d'enfance. Toi… t’as surtout l’air d’avoir adopté un truc étrange et cosmique au détour d’une mission de routine en Corée et d’avoir décrété avec un sang-froid remarquable que tu allais vivre avec au quotidien. C'est une autre forme de colocation.


— C'est qui, exactement, ce Yuta ? s'enquiert Ye-ji, totalement hermétique aux références de la promo de Tokyo et aux noms des anciens.


Panda ouvre la bouche avec la ferveur et l'excitation d'un admirateur de la première heure, les yeux brillants.


— Okkotsu Yuta est un exorciste de classe spéciale de deuxième année, Nam-san ! Et honnêtement, il est tout simplement terrifiant quand il déploie son énergie ! 


— Il est actuellement en mission de longue durée à l’étranger la majeure partie du temps pour le compte des hautes instances, ajoute Megumi en prenant une gorgée de son thé. Un profil à part.


Maki reprend le fil de son explication, fixant la nouvelle élève pour s'assurer qu'elle comprenne les enjeux :


— Yuta était lié à une malédiction d'une puissance colossale appelée Rika, la Reine des Fléaux. Une entité tellement destructrice et instable que même les hautes instances et les vieux du Conseil tremblaient à l'idée même de le laisser sans surveillance dans la nature. Ils voulaient l'exécuter.


Gojo lève une main arborant un sourire tranquille, doux et protecteur, le regard voilé.


— Et pourtant, malgré cette ombre monstrueuse, Yuta est probablement l’un des gamins les plus adorables, bienveillants et dévoués que j’ai jamais rencontrés de toute ma carrière d'éducateur. 


Son regard azur revient se poser sur Ye-ji, plus lourd d'attention, plus sérieux qu'il ne l'avait été depuis son arrivée de Séoul.


— C’est aussi pour cette raison précise que je m'interdis formellement de juger ou de condamner quelqu’un uniquement sur la foi d’une anomalie maudite ou d'un monstre tapi dans son dos. Le pouvoir n'est qu'un outil, c'est l'intention qui définit l’exorciste.


À sa droite, Megumi a repris son silence réglementaire, mais Ye-ji perçoit sans peine la concentration absolue avec laquelle il assimile la discussion, ses doigts serrant discrètement les siens sous la table. Les parallèles complexes entre sa situation personnelle et celle de l'exorciste de seconde année devenaient de plus en plus difficiles à ignorer pour l'avenir de leur duo.


— Ouais, ben moi j'ai maudit personne…, réplique Ye-ji d'un ton monocorde, haussant une épaule avec un calme olympien. J'ai juste fait mon taf et nettoyé une zone en Corée. Rien de plus classique.


Un court silence accueille son résumé de situation. La déconnexion totale entre la gravité de l'affirmation et le ton d'une parfaite normalité avec lequel elle évoque l'adoption d'une abomination des ombres s'avère profondément déroutante pour l'assistance. Maki la dévisage pendant quelques secondes, un sourcil levé par l'incrédulité.


— … Le fait que tu formules cela avec autant de détachement me préoccupe légèrement, Nam. On ne parle pas d'avoir ramassé un chat errant.


— « J’ai juste nettoyé une zone » est une réplique digne d'un boss final de fin de manga, c'est terrifiant ! s'exclame Yuji, les bras en l'air.


Satoru Gojo garde ses Six Eyes fixés sur la jeune fille, son analyse se faisant plus rigoureuse et scientifique. Un fin sourire étire ses lèvres minces.


— Et c’est justement là une nuance capitale que mes yeux perçoivent. Chez Yuta, l’anomalie découlait directement d’un lien émotionnel extrêmement violent, tragique et réciproque. Chez toi… j’ai plutôt l’impression que quelque chose issu des profondeurs du Voile t’a reconnue comme l'une des siennes lors de ton rituel et a unilatéralement décrété qu'elle allait rester à tes côtés pour te couver.


La formulation s'avère presque encore plus dérangeante que le cas d'une malédiction classique issue d'un deuil.


— Mais mon énergie est normale, non ? J'ai passé les examens médicaux, insiste Ye-ji.


Gojo prend le temps d'observer les flux occultes qui s'articulent autour de sa silhouette fine. L'atmosphère se fait plus feutrée autour de la table en bois alors que le professeur utilise la pleine mesure de sa perception divine.


— … Oui. Et non.


— Réponse typique de professeur insupportable qui adore faire des mystères pour rien ! râle Nobara en croisant les bras.


Gojo ignore superbement l'interruption de son élève, entièrement concentré sur la Coréenne.


— Ton énergie maudite de base est strictement humaine. Stable. Très bien canalisée. Mais il y a un autre composant, une texture plus ancienne, qui s'entremêle autour de tes ombres. Une couche supplémentaire, comme un vernis d'une autre dimension.


Maki se penche légèrement en avant, attentive à l'expertise rare de Satoru.


— C’est comme si ton énergie occulte personnelle avait servi de point d’ancrage à une entité qui n’était pas censée séjourner dans notre dimension physique aussi longtemps, conclut doucement Gojo.


Megumi se tend imperceptiblement sur sa chaise en entendant le diagnostic, sa main se crispant légèrement. Gojo lève aussitôt une main apaisante pour calmer le jeu et rassurer son monde.


— Je ne dis pas que c’est impérativement dangereux dans l’immédiat, Megumi. Si cela l’était vraiment, les fondations physiques de ce lycée auraient déjà volé en éclats au moins trois fois depuis son arrivée en début de semaine.


— Ça ne me rassure pas du tout comme échelle de valeur ! gémit Itadori.


— Et cette chose n'aime manifestement pas Sukuna, rappelle Ye-ji, les yeux fixés sur son vis-à-vis.


Gojo laisse échapper un infime souffle amusé, ses yeux glissant brièvement vers Yuji, ou plutôt vers l'entité millénaire scellée au plus profond de lui.


— Clairement. Ce qui vit dans tes ombres réagit à la manière d’un animal territorial, d’un gardien farouche, ou d’un prédateur qui vient de repérer un rival dangereux sur ses terres. Et Ryomen Sukuna n’est pas exactement ce qu'on fait de plus discret en matière de signature énergétique et d'arrogance.


Yuji inspecte à nouveau son mollet d'un air outré et faussement traumatisé.


— Donc je me suis véritablement et physiquement fait agresser par une ombre jalouse et possessive au petit déjeuner !


Megumi abaisse son regard sombre sur sa tasse de thé pour dissimuler le tressaillement de ses lèvres ; il est à deux doigts de céder au fou rire devant la mine déconfite et les jérémiades de son ami. Gojo reprend d'un ton plus sérieux, le regard voilé :


— Honnêtement, le fait que cette chose éprouve une aversion profonde pour Sukuna est probablement l’un des détails les plus sécurisants de toute cette histoire pour nous.


L'infime regard qu'il échange avec Fushiguro confirme leur intuition commune : l'entité donne la priorité absolue à la protection et au bien-être de Ye-ji avant toute autre considération politique.


— Il faudrait savoir ce que c'est exactement…, pèse la Coréenne, pensive. Remarque… il suffit peut-être de demander directement à la source.


Elle plante ses yeux gris directement dans ceux de Yuji avec une intensité soudaine et calculée. Le garçon ralentit aussitôt son mouvement de baguette, méfiant devant ce ciblage.


— … Pourquoi tu me regardes avec cet air de savant fou, maintenant ?


Megumi pivote le visage vers elle, assailli par un très mauvais pressentiment masculin. Gojo l'imite, son sourire démontrant qu'il a parfaitement décodé le raisonnement audacieux de la jeune fille. Nobara dépose lentement sa tasse sur la table, le visage figé.


— … Ye-ji. Tu ne vas tout de même pas essayer de taper la discute à Sukuna en plein milieu du réfectoire, pendant qu'on mange ?


Sous le mobilier, l'ombre de la jeune fille ondule à nouveau, se mettant activement à l'écoute. Au plus profond de l'âme de Yuji, quelque chose commence à s'agiter, une présence ancienne qui s'étire.


— Il peut parfaitement lui répondre dans sa tête, ou sur sa joue. Je ne demande pas à Yuji de lui céder le contrôle de son corps, clarifie Ye-ji avec pragmatisme.


— Ça ne me rassure pas du tout comme précision technique ! s'alarme le garçon aux cheveux roses en reculant son buste.


Gojo, quant à lui, affiche la mine réjouie d'un scientifique chaotique devant un gros bouton rouge interdit. Megumi intervient d'une voix basse, un avertissement feutré et lourd de sens :


— … Ye-ji. Réfléchis bien à ce que tu fais. Sukuna n'est pas un interlocuteur ordinaire.


Mais le Roi des Fléaux a déjà enregistré l'intention. Pendant une micro-seconde, les traits de Yuji se figent. Dans le fond de l'esprit du garçon, une voix ancienne, monochrome et d'une ironie monumentale résonne.


« La petite ombre veut donc me poser des questions ? Elle a bien du courage. »


Autour, personne n'entend directement cette sentence, mais Gojo abaisse subtilement ses verres, son sourire s'effaçant, et Megumi se tend de tout son long, prêt à intervenir, aux côtés de sa partenaire.


Ye-ji hausse simplement les épaules, rompant calmement le contact visuel pour se saisir de son verre de jus de fruits.


— C'est pas grave, Yuji… Je comprends. On verra ça plus tard.


Itadori reprend instantanément ses esprits et laisse échapper un immense, un colossal soupir de soulagement, ses épaules s'affaissant sous la fin de la tension.


— MERCI ! Par pitié, restons-en aux conversations ordinaires de lycéens où les ombres antiques ne s'invitent pas directement dans mon esprit dès le matin.


— Oui, j’aimerais beaucoup pouvoir terminer mon café sans incident surnaturel majeur ou apocalypse sociale aujourd’hui, grogne Nobara en se rasseyant correctement.


— Une excellente décision diplomatique pour la paix du self, approuve sagement le panda.


Pourtant, dans les profondeurs du Voile Noir, la présence demeure attentive, patiente, tapie dans l'obscurité. C'est le comportement propre à l’entité : ne rien forcer, ne pas s'interposer inutilement, mais maintenir une observation constante sur l'environnement de sa camarade.


Megumi se détend visiblement en constatant que Ye-ji choisit de ne pas insister auprès du Roi des Fléaux et de préserver le calme. D'un mouvement furtif, totalement invisible pour le reste de la table, sa main vient chercher la sienne sous le bois, effleurant délicatement ses doigts. Un geste muet, une pression douce pour lui dire merci d'avoir été raisonnable.


Ye-ji accueille sa paume, refermant doucement ses doigts fins sur les siens. Malgré l'appareil de monstres, de malédictions millénaires et d'anomalies de classe spéciale qui s'articulent autour d'eux, toute l'attention du jeune chaman se focalise entièrement sur elle à cet instant. Sa main se verrouille dans la sienne avec un calme instinctif. Megumi plonge ses yeux sombres dans son thé pour masquer le sourire qui s'esquisse malgré lui sur ses lèvres. C'est un échec partiel ; ses traits le trahissent.


Nobara plisse aussitôt les yeux, son radar à commérages détectant immédiatement le changement de dynamique physique sous la table.


— … Pourquoi vous avez soudainement l’air aussi satisfaits et complices tous les deux ?


— OH NON ! C'est flagrant ! Ils font des trucs de couple en secret sous la table ! s'égosille Yuji, pointant l'espace vide.


— Hein ? De quoi vous parlez encore ? élude Ye-ji d'une mine parfaitement innocente, continuant de boire son verre.


Yuji pointe un doigt accusateur et insistant vers leur duo.


— Vous avez encore cette tête bizarre de gens qui partagent la même pensée secrète au même moment ! C'est de la télépathie des ombres !


Nobara inspecte les deux manieurs d'ombres d'un œil de plus en plus suspect.


— Attends… Vous venez véritablement de décrocher ensemble au beau milieu du petit déjeuner pour vous isoler ?


Megumi reprend une gorgée de son thé avec une concentration beaucoup trop outrancière et appliquée pour être honnête. Erreur stratégique majeure : le sommet de ses oreilles trahit à nouveau son trouble en virant au rose vif sous les regards.


— Synchronisation avancée des siamois d’ombres en milieu scolaire, décrète le panda en hochant la tête d'un air entendu.


— Thon, ajoute Toge avec malice.


Gojo s'amuse ouvertement de la détresse et du manque de flegme de son élève, appuyé contre le comptoir.


— Un phénomène adolescent des plus fascinants à analyser. 


— Sensei, arrêtez d’observer les gens comme s’il s’agissait d’une expérience de laboratoire sur des cobayes, bougonne Fushiguro en fuyant son regard.


Sous la table, pourtant, ses doigts serrent doucement, de manière rassurante, ceux de la jeune fille.


— Vous n'avez pas de vie personnelle ou quoi ? lâche Ye-ji à l'attention des curieux.


— Non, réplique immédiatement et sans la moindre honte Nobara. La vôtre est devenue nettement plus divertissante et trépidante à suivre que nos révisions.


Yuji valide la sentence d'un hochement de tête d'un sérieux absolu, presque solennel.


— C'est vrai. Avant ton arrivée, Fushiguro adressait la parole à trois personnes maximum par semaine, et encore, c'était pour donner des ordres. Là, il tient ouvertement la main de quelqu’un sous le mobilier en public. C’est un événement d'importance historique pour notre promotion !


Megumi fixe intensément la porcelaine blanche de sa tasse comme s'il espérait y être instantanément aspiré pour fuir la pièce.


— Nous assistons en direct à l’éclosion et à la parade nuptiale d’un introverti amoureux au sein de son habitat naturel, s'émeut le panda en levant une patte velue vers le plafond.


— Saumon, saumon, appuie Inumaki d'un ton approbateur.


— En tant qu’éducateur et tuteur, je considère qu'il est de mon devoir le plus strict d'encourager le développement émotionnel de la jeunesse de ce pays, sourit Gojo, ravi de son effet. 


— Vous êtes surtout une bande de parasites collants, conclut Megumi.


Pourtant, le fin sourire las qu'il peine à dissimuler au coin de ses lèvres démontre qu'il est désormais totalement incapable de s'en agacer sérieusement. Ye-ji balaye la table d'un regard froid et tranchant, sa voix se posant avec une fermeté sans réplique qui coupe les rires.


— Donc en fait, c'est le comportement de Megumi qui vous choque tant ? Il n'a pas le droit de s'attacher à quelqu'un ou d'être heureux comme tout le monde ?


Un silence soudain, presque déstabilisant, s'établit autour de la table en bois après sa question directe. Derrière son détachement habituel et sa froideur de façade, sa tirade trahit une volonté farouche et protectrice de le défendre contre leurs moqueries continuelles. Megumi tourne instantanément ses yeux sombres vers elle, profondément touché et ému par l'intention. Yuji lève aussitôt les mains en l'air en signe de paix universelle.


— Non, non, non ! Ce n'est pas du tout ce qu'on voulait dire, Ye-ji ! Je te jure !


Nobara laisse échapper un soupir, son expression de chipie se faisant plus honnête, sincère et douce.


— Au contraire. Je pense qu’on est surtout surpris, mais dans le bon sens, de constater qu’il laisse enfin quelqu’un s’approcher véritablement de lui et briser sa solitude.


L'ambiance se détend complètement, perdant sa dimension satirique pour devenir chaleureuse. Le panda poursuit avec une douceur inhabituelle pour sa carrure :


— Fushiguro a toujours eu cette fâcheuse tendance à vouloir porter énormément de fardeaux et de secrets en solitaire, sans jamais demander d'aide.


— Saumon, valide Toge avec sérieux.


Gojo lui-même abandonne son sourire moqueur pour adopter une mine plus bienveillante et paternelle, fixant son élève de son regard clair.


— Personne ne s'imagine qu'il n'a pas le droit de s'attacher, Ye-ji. Je crois que nous sommes surtout tous ravis de constater qu’il en a enfin le désir et qu'il s'autorise à être un adolescent normal. 


Megumi baisse les yeux sur la table basse, ému malgré lui par la sollicitude réelle de sa classe, ses doigts bougeant contre ceux de sa partenaire.


— Mouais… Je préfère que ce soit formulé comme ça, conclut Ye-ji en prenant sa tasse de thé.


Le sérieux de sa réponse achève d'apaiser l'atmosphère du réfectoire. Au-delà des provocations et des taquineries de façade, la certitude et la force de leurs sentiments s'imposent désormais à tous comme une évidence salutaire. Megumi tourne le visage vers elle, son regard chargé d'une infinie et muette tendresse. Il a parfaitement décodé son intervention : elle refuse catégoriquement qu'on le dépeigne comme un être asocial ou incapable d'éprouver de l'affection. Elle le valorise.


Sous la table, sa main presse la sienne avec une force neuve, un ancrage solide. Un geste simple. Très Megumi. Nobara laisse échapper un soupir théâtral pour dissiper le reste de l'émotion.


— Vous êtes beaucoup trop sincères et mignons tous les deux dès le matin, c’est profondément fatigant pour mes nerfs de célibataire.


— Oui, mais c’est quand même super beau à voir, sourit Yuji en reprenant ses baguettes.


Gojo s'adosse au mur sa canette vide à la main, le regard serein.


— Ça va. Ils équilibrent de fort belle manière l’énergie catastrophique et destructrice de cet établissement. 


Ye-ji boit sa gorgée de thé sans en rajouter, savourant le retour du calme et de la normalité. Le réfectoire reprend sa routine habituelle de début de journée. Yuji se reconcentre sur ses portions géantes, Nobara termine son café en consultant son téléphone et le panda se lance dans un récit absurde de mission à destination d'Inumaki. À l'abri des regards, sous le bois protecteur, le pouce de Megumi caresse doucement, une fois, les doigts de la jeune fille. Un geste minimal, presque invisible, mais chargé de tout ce qu'il ne formulera jamais à voix haute devant les autres : une promesse d'avenir à l'abri des ombres.





A suivre...

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