L'Ombre de Séoul

Chapitre 13 : L'Équation du Cœur et de l'Ombre

5219 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 14/06/2026 15:32

La cour d'honneur de Jujutsu Tech a enfin retrouvé sa quiétude habituelle, loin du tumulte étouffant, des éclats de voix et des taquineries incessantes du réfectoire. Les ombres de l’après-midi s’étirent paresseusement sur le sol de briques et de gravier, portées par une brise légère qui fait bruisser la cime des grands cèdres séculaires.


Assis côte à côte sur un vieux banc de pierre moussue, à l'abri des regards indiscrets, Ye-ji et Megumi savourent ce tête-à-tête salvateur. Le silence n'est plus une barrière, mais un espace partagé.

La jeune fille brise doucement la trêve, tournant son visage vers lui, le regard gris ancré dans le sien :


— Tu voudras qu'on aille quand, voir Tsumiki ensemble à l'hôpital ?


L'expression de Megumi s’adoucit instantanément à l'évocation de ce prénom. Ses traits perdent leur rigidité habituelle, comme si une tension ancienne venait de quitter ses épaules. Un sentiment de gratitude diffuse l'envahit : elle n'a pas oublié. Malgré le chaos de la matinée, les assauts verbaux de Yuji et l'interrogatoire en règle de Nobara, elle garde Tsumiki à l'esprit. Par cette simple question, elle affirme sa volonté de s'ancrer durablement dans la partie la plus intime, la plus protégée et la plus douloureuse de son existence.

Il observe les pavés un court instant, ses doigts traçant inconsciemment des cercles invisibles sur ses genoux, avant de répondre d'une voix feutrée, presque timide :


— … Peut-être ce week-end, si le vieux ne nous colle pas une mission de dernière minute ? Si t’es toujours tout à fait sûre de vouloir venir, bien sûr.


Sa formule trahit une timide, une fragile espérance, la peur d'avoir trop demandé ou d'avoir brisé la légèreté de leur bulle.


— Oui, évidemment. Je n'ai pas proposé ça ce matin pour faire joli ou pour te faire plaisir, Megumi, sourit sincèrement Ye-ji en inclinant la tête. Quand je dis quelque chose, je le fais.


Un petit souffle amusé, un soupir de soulagement profond lui échappe, chassant les derniers doutes qui embrumaient son esprit.


— … Ouais. Je sais. J'apprends à te connaître.


C’est précisément cette droiture sans artifice et cette loyauté immédiate qui le touchent le plus chez elle. Avec Ye-ji, les promesses ne sont pas des paroles en l'air destinées à meubler le silence ou à s'attirer de bonnes grâces passagères ; ce sont des engagements fermes. Megumi la couve d'un regard calme, limpide, d'une tendresse qu'il ne cherche même plus à dissimuler derrière sa frange sombre.


— Tsumiki aurait vraiment aimé entendre quelqu’un parler avec autant de détermination, murmure-t-il, les yeux perdus dans les reflets de la lumière sur la pierre. Elle disait souvent, quand on était plus jeunes, que les gens promettaient des choses très facilement, avec de grands sourires… puis finissaient toujours par disparaître dès que la réalité devenait un peu trop compliquée ou trop lourde à porter.


Une lueur de confiance absolue, neuve et vibrante, s'allume au fond de ses yeux saphir. Lentement, au fil des secondes qui s'écoulent et alors que leurs épaules se frôlent, il s'autorise enfin à croire qu'elle, elle restera debout à ses côtés, peu importe l'épaisseur des ténèbres.


— On va tenter de trouver une véritable solution pour la ramener et briser ce sort…, insiste la Coréenne, son ton se teintant d'une fermeté froide et résolue. Les vieux de la hiérarchie ne s'en occupent pas parce que ça ne sert pas leurs intérêts politiques directs. Alors nous, de notre côté, on va chercher. On va fouiller toutes les archives du Japon s'il le faut.


Megumi la regarde, fasciné par cette audace tranquille qui ne recule devant rien, pas même devant l'autorité sclérosée des hautes instances du monde occulte.


— C'est une sacrée déclaration de guerre aux chefs de clans, glisse-t-il avec un mince sourire, bien que son cœur batte plus vite. Mais… ça me va. J'ai arrêté de me soucier de ce qu'ils pensaient depuis longtemps.


Sous le banc, l'ombre de Ye-ji s'étend doucement pour venir envelopper celle du jeune homme, une nappe fluide et protectrice qui semble sceller leurs paroles dans le secret de la terre. Le pouce de Megumi vient chercher ses doigts, les serrant avec une force neuve.


— On cherchera ensemble, Ye-ji. S'il y a une faille dans cette malédiction, on la trouvera.


— On n'a pas le choix, de toute façon, réplique-t-elle en resserrant sa prise sur sa main warm. Je t'ai dit que je te choisissais entièrement. Ça inclut de ramener ta sœur pour qu'elle puisse te voir sourire comme tu le fais avec moi.


Megumi baisse les yeux, le bord de ses oreilles virant de nouveau au rose, terrassé par la portée de ses mots. Mais cette fois, il ne s'éloigne pas. Il reste là, ancré contre elle, acceptant pleinement cette complicité magique et sentimentale qui est en train de redéfinir les contours de sa vie.


Un silence dense et lourd de sens revient s'établir au milieu de la cour déserte. Megumi demeure interdit, le regard obstinément fixe, presque hébété par la force tranquille qui émane de sa partenaire. En temps normal, face à l'évocation du coma de Tsumiki, les gens se contentaient de formules de politesse convenues, de ces platitudes sociales sécurisantes et compassées qui permettent de changer de sujet à la hâte : « je suis désolé », « c'est vraiment triste », « il faut finir par l'accepter ».


Ye-ji, elle, refuse catégoriquement la fatalité. Elle ne s'apitoie pas ; elle propose d'agir, de renverser l'échiquier. L'impact de ses paroles bouscule violemment toutes ses certitudes d'exorciste, ravivant au fond de sa poitrine une étincelle et une émotion brute qu'il s'efforce d'ordinaire de refouler pour ne pas plier sous le poids du désespoir.

Il laisse échapper un long soupir incrédule, un sourire las et infiniment doux au coin des lèvres, secouant doucement la tête.


— … Tu débarques ici à Tokyo depuis quoi, une semaine à peine ? Et t’as déjà fermement décidé d’embarquer de plein fouet dans tous mes problèmes personnels et mes histoires de famille.


Il n'y a nulle amertume, nulle distance dans son ton horizontal. Dans un mouvement fluide, sa main glisse le long de la pierre brute du banc pour venir cueillir celle de Ye-ji, verrouillant leurs doigts dans une étreinte solide, un ancrage mutuel au milieu de la pénombre de l'après-midi.


— … Merci, Ye-ji. Pour être tout à fait honnête, j’avais un peu oublié ce que ça faisait quand quelqu’un voulait encore espérer et se battre avec moi, plutôt que de me dire de laisser tomber.


— Je tiens à toi, alors ça me semble tout à fait normal de vouloir t'aider…, réplique-t-elle simplement, comme s'il s'agissait d'une règle mathématique élémentaire.


Megumi accuse le coup en silence, totalement désarmé par cette franchise désintéressée qui ne s'embarrasse d'aucun calcul ou d'aucune retenue. Pour la jeune fille, l'équation affective est d'une simplicité limpide, presque évidente. Pour lui, habitué à ce que chaque lien soit monnayé ou dicté par le sang et le Jujutsu, c'est un véritable séisme intérieur. Il resserre convulsivement sa prise sur sa paume tiède, détournant brièvement les yeux vers les grands cèdres sous l'effet d'une nervosité manifeste qui colore davantage le bord de ses oreilles.


— … Tu dis vraiment les choses les plus dangereuses et les plus bouleversantes avec un air complètement normal, souffle-t-il dans un rire feutré, presque embarrassé par sa propre vulnérabilité. Mais… je crois que je commence à vraiment aimer entendre ça de ta bouche.


— Tu sais, même si tu passes ton temps à soupirer, il y a plein de gens qui t'aiment et qui font attention à toi ici, note doucement Ye-ji, observant le mouvement de leurs mains unies.


Un petit rire ironique, teinté d'une pudeur typique, passe la barrière de ses lèvres minces.


— … Je ne sais pas du tout si « m’aiment » est le mot exact que j’aurais utilisé pour décrire notre bande de fous. On passe plutôt notre temps à s'exaspérer les uns les autres.


— Pourtant, même s'il t'a racheté aux Zenin quand tu étais haut comme trois pommes, ça se voit comme le nez au milieu de la figure que Gojo-sensei tient profondément à toi…, insiste-t-elle en tournant la tête pour ancrer son regard gris dans le sien. Et j'ai l'intime conviction que même s'il passe ses journées à saper tes nerfs et à t'énerver, tu tiens énormément à lui aussi… Non ?


L'adolescent s'accorde un long temps de réflexion, le regard perdu dans le vide, bercé par le bruissement régulier des feuilles d'automne qui tombent sur le sol de pierre.


— … Ouais, concède-t-il finalement d'une voix plus grave. Gojo est… une personne compliquée. Il fait absolument tout à l'envers, il ne fait jamais les choses normalement, il cache énormément de fardeaux et de noirceur derrière ses blagues ridicules et son exubérance… Et il agit parfois devant nous comme s’il était totalement invincible, même quand il est clairement épuisé par ses missions. Mais… il a toujours été là pour moi et Tsumiki quand personne d'autre ne voulait de nous. C'est un fait.


La déclaration est nette, posée, entièrement dénuée du cynisme dont il se drape habituellement en public. C'est une vérité fondamentale, un pilier invisible de sa propre construction d'homme et d’exorciste. Il tourne doucement la tête vers elle, son visage à quelques centimètres du sien.


— Je pense que… j’ai juste pas du tout l’habitude de verbaliser mes sentiments ou de dire aux gens qu’ils comptent pour moi. C'est un exercice où je suis affreusement mauvais.


À en juger par l'ardeur et la fermeté presque jalouse avec laquelle il lui tient la main à cet instant précis, elle est officiellement devenue l'exception la plus précieuse qui confirme la règle.


— Ils le savent très bien sans que tu dises un mot… J'en suis absolument sûre, affirme Ye-ji après une courte pause, un sourire discret au coin des lèvres.


— … Peut-être, ouais. Gojo, surtout, a probablement tout compris depuis bien longtemps, s'amuse Megumi en desserrant un peu la tension de ses épaules. Il fait semblant d’être un parfait idiot la moitié du temps pour amuser la galerie, mais la vérité, c'est qu'il remarque et anticipe énormément de choses avant tout le monde.


Son isolement volontaire, ses longs silences de plomb, sa détresse face à l'avenir… et l'éclat entièrement nouveau, plus vivant et plus chaleureux qui anime son regard bleu nuit dès que la silhouette de Ye-ji entre dans une pièce : rien, absolument rien n'échappe à la perception absolue des Six Yeux.


Un long silence s'installe à nouveau entre eux, l'atmosphère changeant imperceptiblement de texture, se chargeant d'une électricité soudaine et lourde lorsque Ye-ji pose enfin la question qui lui brûle les lèvres depuis sa lecture des archives :


— Au fait, j'ai une question qui me trotte dans la tête… C'est quoi, exactement, Mahoraga ?


Megumi se fige de tout son long sur le banc de pierre, comme si le simple énoncé de ce nom venait de glacer le sang dans ses veines. Ses doigts se crispent légèrement contre les siens, une réaction physique immédiate et incontrôlable. Il pivote lentement le visage vers sa partenaire, ses traits fins se parant d'une gravité soudaine, presque ténébreuse, qui tranche avec la douceur des minutes précédentes.


— … Pourquoi tu demandes ça ? Où as-tu trouvé ce nom ?


Le ton de sa voix est descendu d'un octave, bas et menaçant. Le sujet est sensible, presque tabou au sein du monde occulte, et particulièrement au cœur de l'histoire sanglante du clan Zenin.


— C’est le rituel d'exorcisme ultime de la technique des Dix Ombres. Le plus puissant, le plus dangereux, poursuit-il d'une voix blanche, le regard fixé sur la cour déserte. Dans toute l'histoire de notre lignée, aucun utilisateur des Dix Ombres ne l’a jamais complètement maîtrisé ou soumis. Quiconque a tenté de l'invoquer a fini par mourir de ses mains.

Le Général Divin, Mahoraga, n'est pas un shikigami ordinaire qu'on range sagement dans son ombre. C’est une entité mythique, une force de la nature synonyme de destruction absolue et de mort inéluctable.


— Il s'adapte à tout, c'est ça ? C'est sa nature ? déduit Ye-ji après un court temps de réflexion, croisant ses jambes.


La surprise se lit distinctement, sans le moindre fard, sur les traits du jeune homme. La capacité unique et terrifiante du Général Divin fait partie des secrets les mieux gardés et les plus redoutés du clan, jalousement dissimulée aux autres grandes familles. Il hoche lentement la tête, ses iris bleu nuit rivés sur les siennes.


— … Ouais. C'est exactement son pouvoir. Mahoraga s’adapte à pratiquement tous les phénomènes, toutes les techniques et toutes les attaques qu’il subit une première fois. Plus un combat dure contre lui… plus sa roue tourne, et plus il devient mathématiquement impossible à arrêter. Où est-ce que t’as entendu parler de ça, Ye-ji ?


Une alarme de sécurité vient de s'activer instantanément dans l'esprit hyper-analytique du jeune homme. Ce genre d'information ne traîne pas dans les manuels scolaires de première année.


— J'avais lu ça dans un vieux recueil de théories magiques à Séoul, avant mon transfert…, élude-t-elle d'un ton évasif, balayant sa méfiance d'un geste de la main libre. Donc… s'il s'adapte à des patterns, à des mouvements logiques et répétitifs… Tu as déjà bien remarqué ma façon de me battre sur le terrain ? J'ai strictement zéro pattern. Je ne réfléchis pas, je change de trajectoire au feeling. Si ça se trouve, pour briser sa logique, il faudrait aussi que tu te battes comme ça pour l'avoir à l'usure, en brisant sa capacité d'analyse ?


Megumi garde un silence de plomb, ses yeux sombres rivés sur elle alors que son esprit tactique passe immédiatement la proposition informelle au crible de ses connaissances. Le style de combat de Ye-ji, tel qu'il l'a observé, est effectivement un chaos fluide, une poésie purement instinctive et imprévisible.


Ses doubles de Voile Noir permutent sans logique apparente, ses angles d'attaque défient la géométrie classique et ses ombres agissent de manière totalement aléatoire d’une seconde à l’autre, s'adaptant à l'instant présent plutôt qu'à un plan prédéfini.


— … C’est pas idiot du tout comme approche théorique, murmure-t-il enfin, desserrant légèrement la mâchoire.


L'éloge est de taille, presque monumental venant d'un tacticien aussi rigoureux et pointilleux que lui.


— Mahoraga s’adapte effectivement beaucoup plus facilement à quelque chose de stable, de géométrique ou de répétitif, comme les coups de poing de Yuji ou les clous de Nobara. Donc rendre le combat totalement chaotique et imprévisible pourrait effectivement ralentir, voire bloquer temporairement le mouvement de sa roue d'adaptation. Le véritable problème de cette théorie… c’est qu’aucun combat contre Mahoraga ne dure assez longtemps pour tester des stratégies ou prendre le temps de l'analyser normalement.


Le sous-entendu de sa phrase est limpide, teinté d'une froide réalité occulte : quiconque lance le rituel de soumission meurt écrasé par la puissance brute de la créature avant même d'avoir pu articuler la moindre ligne de stratégie ou de passer la seconde. Pourtant, l'idée folle vient de faire son chemin dans son esprit, allumant une étincelle inédite dans ses yeux.


— Et si on en parlait sérieusement à Gojo-sensei ? Propose Ye-ji en haussant les épaules. Juste pour qu'il sécurise le terrain avec son Infini pendant que tu tentes le coup sous surveillance ?


Megumi la fixe, totalement incrédule et soufflé face à son calme olympien et son audace qui frise l'inconscience.


— … Ye-ji. Tu ne te rends pas compte. Même avec la présence de Gojo à nos côtés, invoquer Mahoraga reste un acte extrêmement et mortellement dangereux. Quand on commence le rituel de soumission des Dix Ombres… ce n’est pas un entraînement normal ou un exercice de style sous le Rideau. C'est un aller simple vers la mort si on échoue. C'est une technique de suicide.


Il resserre sa prise sur sa main, ses doigts verrouillant les siens avec une fermeté presque désespérée, son regard se chargeant d'une ombre farouche.


— Et honnêtement… j’ai pas du tout envie, je refuse catégoriquement que tu sois près de ce truc si jamais je perds le contrôle. Je ne veux pas te mettre en danger.


L'idée même de l'exposer, elle, son refuge et sa lumière naissante, à un tel péril destructeur lui est instantanément et viscéralement insupportable.


Un silence lourd de menaces s'installe de nouveau au milieu de la cour. Soudain, Ye-ji se fige, les muscles de sa nuque se tendant d'un coup sec. Sous leurs pieds, l'encre noire de son ombre frémit, parcourue d'une tension sourde, électrique, presque sismique. Le Voile réagit de manière viscérale, épidermique, aux derniers mots prononcés : danger, Mahoraga, mort.


Megumi, dont les sens de manieur d'ombres sont aiguisés au maximum, perçoit immédiatement cette fluctuation énergétique anormale. L'air se refroidit brutalement de quelques degrés autour du banc de pierre, leur souffle formant une légère buée blanche dans la pénombre de l'après-midi.


Une silhouette noire et totalement indéterminée affleure une fraction de seconde à la surface de l'ombre rampante, presque semblable à une créature marine brisant la surface d'un lac d'encre, avant de s'enfoncer à nouveau dans les profondeurs insondables du Voile Noir.


Le vent semble suspendre sa course dans les cimes des cèdres. Conservant un sang-froid remarquable d'exorciste chevronné, Megumi ne recule pas. Au contraire, il resserre fermement ses longs doigts autour de ceux de sa partenaire, agissant de tout son poids comme une ancre spirituelle et un paratonnerre pour la stabiliser.


— … Ton entité résidente n'aime visiblement pas cette conversation, murmure-t-il calmement, les yeux rivés sur le goudron qui s'apaise.


La réaction qu'ils venaient de border n'était pas dictée par une simple volonté de protection ou de jalousie. C'était une manifestation de rejet viscéral, une hostilité millénaire, presque une terreur séculaire liée au nom même de Mahoraga.


— Ouais… J'ai l'intime conviction que mon squatteur n'aime pas du tout Mahoraga…, note Ye-ji d'une voix blanche alors que la nappe obscure sous leurs chaussures retrouve lentement sa stabilité et sa planéité d'origine.


— … Ouais, approuve Megumi, le regard sombre et pensif. La réaction était beaucoup trop immédiate, beaucoup trop violente pour être tout à fait anodine. C’était pas juste de l’inquiétude pour toi. À la texture de son énergie, on aurait vraiment dit qu’elle connaissait intimement ce nom. Et qu'elle le détestait.


Une hypothèse troublante, vertigineuse, commence à se dessiner dans l'esprit du jeune homme. L'entité tapie au cœur du Voile de Ye-ji pourrait être bien plus ancienne, singulière et d'un tout autre calibre qu'ils ne le soupçonnaient au départ.


— Ce qui veut dire que si Sukuna la reconnaît aussi un jour lors d'un combat…, commence Megumi avant de s'interrompre net, la mâchoire serrée.


Le silence de mort qui suit achève sa phrase avec une clarté sinistre.


— Je ne connais même pas le nom exact de l'entité qui me squatte le système… Pas sûr qu'on le sache un jour, ou qu'il soit écrit dans un livre, soupire la jeune fille en relâchant la tension de ses épaules.


— … Peut-être pas, concède Megumi. Mais les techniques occultes, les malédictions de grande envergure… même les choses très anciennes… elles laissent toujours des traces résiduelles ou des écrits cachés quelque part dans les archives des trois grands clans. On cherchera. Et honnêtement, le plus important pour moi, c'est que ton squatteur n'a absolument pas l’air d’avoir envie de te faire du mal.


C’était là le point capital, la seule ligne de sécurité à laquelle il se rattachait. Malgré le mystère insondable et potentiellement effrayant qui l'entourait, la créature agissait constamment comme un bouclier et n'avait jamais manifesté la moindre hostilité envers son hôte depuis son arrivée à Tokyo. Un fin sourire rassurant s'affiche sur ses lèvres.


— Même si le mot « squatteur » est probablement le terme le moins terrifiant et le plus amical possible pour décrire une entité antique issue des profondeurs des ombres.


— Si ça se trouve… Sukuna sait parfaitement qui c'est… Mais il va volontairement taire son nom pour nous manipuler, avance Ye-ji, ses yeux gris se plissant sous l'effet de la réflexion.


Megumi se fait plus sombre, son esprit de tacticien validant immédiatement la théorie psychologique de la jeune fille.


— … Ouais. C’est exactement le genre de chose mesquine qu’il ferait. Sukuna adore dissimuler les informations cruciales, observer les réactions paniquées des autres, et utiliser ce qu’il sait au moment le plus cruel et le plus destructeur possible pour briser ses adversaires. Si cette entité existait à l’époque Heian, à l'âge d'or du Jujutsu… alors Sukuna pourrait être capable de reconnaître son énergie originelle avant même qu’on ne comprenne ce que c’est nous-mêmes. Et s’il en venait à cacher le nom… c’est probablement parce qu’il considérerait cette information comme une arme psychologique utile pour plus tard.


C’était un augure des plus sombres pour l'avenir des deux première année, une ombre supplémentaire projetée sur leur lune de miel naissante. Ye-ji resserre ses doigts autour de ceux de Megumi, ramenant son attention sur le présent, refusant de se laisser submerger par les spectres de l'ère Heian.


— Qu'il garde ses secrets, dans ce cas, tranche-t-elle d'un ton ferme. On s'adaptera. On a notre propre synchronisation maintenant. S'il essaie d'utiliser cette information comme une arme, on utilisera notre chaos pour lui bloquer la trajectoire.


Megumi tourne son visage vers elle, l'intensité de son regard bleu nuit balayant les derniers vestiges d'inquiétude qui pesaient sur ses épaules. Entendre cette certitude dans sa voix, ressentir la fermeté de sa prise alors que le monde occulte menaçait de s'effondrer autour d'eux, agissait sur lui comme un baume puissant.


— Tu as raison, murmure-t-il, un fin sourire se dessinant de nouveau sur ses traits adoucis. On a notre propre logique. Et Sukuna déteste ce qu'il ne peut pas anticiper.


— Il se dit peut-être que cette information pourrait un jour être retournée contre lui…, suggère doucement Ye-ji, le regard perdu dans les feuillages.


Le raisonnement s'emboîte avec une précision chirurgicale dans la logique militaire de Megumi. Ryomen Sukuna n'agit jamais par crainte, la peur lui est un concept structurellement étranger, mais par un pur calcul stratégique d'une perversité sans égale. Il thésaurise méticuleusement tout ce qui possède la moindre valeur occulte, ou ce qui est susceptible, à terme, de contrecarrer ses desseins secrets.


— … Si cette entité a vraiment traversé l’époque Heian en échappant à sa domination… alors ça veut dire qu’elle connaît peut-être déjà des moyens de lui résister, ou du moins de lui échapper, développe le manieur d'ombres d'une voix feutrée. Et Sukuna déteste viscéralement l’idée qu’une chose, une seule, ait pu lui échapper par le passé.


Les hypothèses fleurissent. Le Roi des Fléaux ne tolère historiquement que deux états : la soumission absolue ou la destruction systématique. L'existence même de cette force résiduelle tapie au fond du Voile de la jeune fille est un affront direct à sa suprématie absolue. Elle n'a peut-être jamais eu la puissance de vaincre le monstre aux quatre bras, mais elle a obstinément refusé de s'éteindre devant lui.


Ye-ji tourne doucement son visage vers lui, ancrant ses yeux gris, profonds et déterminés, dans les siens.


— Au fond, c'est toi qu'il veut et qu'il surveille depuis le début, Megumi… Il a probablement tout calculé, sauf l'arrivée imprévue d'une transfuge de Corée… Avec qui ça a accroché aussi fort, sur tous les plans.


Megumi demeure totalement immobile sur le banc de pierre, suspendu à ses lèvres. Elle vient de toucher, sans s'en rendre compte, le cœur névralgique du problème.


Sukuna convoite ses pouvoirs, un plan macabre qu'il orchestre en secret depuis leur affrontement à la prison de détention. Et Ye-ji est devenue l'élément perturbateur par excellence, la variable exogène et chaotique qu'aucun calcul occulte ne pouvait anticiper.


Un petit souffle incrédule, un rire d'une douceur rare lui échappe alors qu'il sent la chaleur de sa paume.


— … « Accrocher aussi fort » est une façon extrêmement calme et pudique de décrire le séisme qui nous est tombé dessus en quelques jours.


Ses traits fins se détendent complètement, lavés de leur sévérité habituelle, empreints d'une sincère et immense affection.


— Peut-être que Sukuna n'avait absolument rien prévu du tout concernant ton arrivée de Séoul. Mais pour être tout à fait honnête avec toi… moi non plus. Je n'étais pas prêt.


En formulant cette confidence, il ne parle plus du tout de l'entité sans nom, du Voile ou des anomalies de classe spéciale. Il parle d'elle, de sa voix, de sa place désormais centrale dans sa vie, de ce lien fulgurant, électrique et indispensable qu'il n'avait absolument pas vu venir dans sa solitude d’orphelin.


Ye-ji se penche doucement vers lui, réduisant les derniers centimètres d'air frais, et vient poser son front contre le sien dans un abandon total, fermant les yeux pour savourer leur proximité.


— Moi non plus j'avais absolument rien prévu, Megumi… J'avais jamais, jamais ressenti ça pour quelqu'un avant toi. Mon système n'obéit plus à aucune règle.


Megumi ferme les yeux à son tour, savourant pleinement la proximité de son visage, le frémissement de son souffle contre ses cils. Le contact de sa peau tiède suffit à balayer instantanément les fléaux de classe spéciale, les complots machiavéliques de Sukuna et toutes les incertitudes angoissantes du lendemain.


Pour une fois, il s'abandonne sans retenue à la tiédeur de l'instant présent, son expression d'ordinaire si fermée se nuançant d'une tendresse infinie. L'intensité de leur attachement, fulgurante et sincère, le submerge tout entier.


— … Honnêtement, murmure le jeune homme… je ne crois pas avoir la moindre envie que ça s’arrête un jour.


Ils restent ainsi pendant plusieurs minutes, immobiles sur leur banc de pierre, les fronts soudés, totalement coupés du reste de l'univers et du bruit du campus. Les rumeurs du monde occulte glissent sur eux sans les atteindre.


— C'est ça, être amoureux, tu crois ? chuchote Ye-ji dans un souffle, n'osant pas rompre le charme.


Un petit rire doux, feutré et encore un peu incrédule effleure les lèvres du garçon.


— … Si ce n’est pas ça, alors je ne sais vraiment pas ce que c’est. Penser constamment à quelqu’un, sans pouvoir s'en empêcher… Vouloir rester près d’elle tout le temps, à chaque minute… Se sentir instantanément mieux, plus calme, juste parce qu’elle est là, assise à côté de toi… Et avoir l’impression que ton cœur ne fonctionne plus du tout normalement depuis qu’elle est arrivée à Tokyo.


Ses longs doigts se resserrent plus fermement, plus jalousement autour des siens sous la lumière déclinante.


— Ça ressemble quand même beaucoup à être amoureux, ouais. On ne peut plus le nier.


Ye-ji l'entoure soudain de ses bras, brisant le dernier espace entre eux, et resserre l'étreinte de toutes ses forces, cachant son visage dans son cou. Megumi accuse le coup en silence, le souffle court, profondément ému par la spontanéité et la ferveur du geste.


Ses propres bras viennent enlacer son dos, ses mains se posant sur le tissu noir de sa tunique pour l'envelopper à son tour avec une ferveur protectrice. C'est une étreinte muette, un pacte scellé dans l'ombre qui semble conjurer le temps de s'arrêter.


— Tu me confirmeras quand tu voudras aller voir ta sœur avec moi…, murmure-t-elle contre son oreille, sa voix vibrant tout contre lui. Je serai là.


Megumi savoure la constance et la force de son engagement. Elle évoque Tsumiki avec un naturel désarmant, sans l'ombre d'une gêne ou d'une réticence. Le fait qu'elle s'inclue déjà dans son histoire personnelle apaise une blessure ancienne. Il rouvre lentement ses yeux bleu nuit pour plonger son regard directement dans le sien lorsqu'elle se recule un peu.


— … Okay. Je pense qu’elle aimerait vraiment te rencontrer, Ye-ji.


Dans son esprit, cette visite revêt une importance capitale, presque sacrée. Tsumiki est son premier ancrage dans ce monde, sa boussole morale, la personne dont la validation importe plus que tout le reste de la société Jujutsu.


— Même si je suis sûr qu'elle se réveillerait juste pour se moquer ouvertement de moi parce que j’ai enfin une copine, ajoute-t-il avec un fin sourire en coin, les yeux brillants de malice.


— Elle a quel âge, au fait ? s'enquiert Ye-ji, curieuse d'en savoir plus.


— Elle a un an de plus que moi. Donc… seize ans maintenant. Et connaissant son caractère, elle aurait probablement déjà adopté Yuji et Nobara en trois jours à peine si elle vivait avec nous sur le campus. Tsumiki est… vraiment gentille. Avec tout le monde, sans exception.


La douceur rare qui émane de Megumi à cet instant trouve sa source directe dans ce modèle de bienveillance fraternelle qui l'a guidé pendant des années.


— Comme toi en fait…, glisse Ye-ji avec un rire étouffé, ses yeux gris pétillants d'amusement. Tu es quelqu'un de profondément gentil derrière ta façade de mec ténébreux complètement fermé.


— Ça, c'était gratuit, rit-il doucement, un authentique éclat de joie traversant ses traits alors qu'il se recule légèrement pour détailler son visage et graver son sourire dans sa mémoire. Alors ce week-end, si tu es toujours partante ?


— D'accord, c'est vendu, conclut Ye-ji dans un dernier sourire radieux, scellant leur promesse sous le ciel changeant de Tokyo.


Leurs ombres sur le sol ne forment plus qu'une seule nappe d'encre protectrice, prête à affronter tous les fléaux du monde.




À suivre...

Laisser un commentaire ?