L'Ombre de Séoul

Chapitre 14 : Le Nom de l'Ombre et l'Avertissement de Heian

4921 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 15/06/2026 11:51

Le samedi arrive enfin, étirant ses premières lueurs d’un bleu métallique sur les boiseries traditionnelles et les toits de tuiles de Jujutsu Tech. Lorsque Ye-ji pousse la lourde porte de sa chambre, le couloir est encore plongé dans la pénombre matinale, mais elle n'est pas surprise de constater que Megumi est déjà là.


Fidèle à lui-même, il est adossé au mur de bois sombre, les mains enfoncées dans les poches de sa veste civile. Son regard se révèle plus pensif aujourd’hui, empreint d'une clarté calme et d'une gravité qui trahissent un réveil très précoce.


À la vue de la jeune fille, les traits de l'exorciste se radoucissent instantanément. C'est un changement subtil, mais flagrant : la tension discrète qui crispait sa mâchoire et brillait derrière ses pupilles sombres s'évapore d'un coup. Un infime soupir passe la barrière de ses lèvres.


— … Salut.


La voix est basse, encore un peu rauque de sommeil, vibrante dans le silence du dortoir. Ye-ji perçoit immédiatement l'ombre qui l'habite à cet instant précis. Depuis son réveil, et sans doute bien avant, toutes ses pensées sont entièrement tournées vers Tsumiki.


L'imminence de cette visite réveille en lui des spectres anciens. Sans dire un mot, elle s'avance tranquillement vers lui et vient rompre sa distance de sécurité pour lui déposer un baiser rapide et doux sur la joue, avant d'ancrer ses yeux gris dans les siens.


— Salut…, sourit-elle doucement, laissant sa présence apaiser l'air frais. Tu as l'air particulièrement pensif, ce matin. Les ombres n'ont pas dormi ?


Megumi soutient son regard pendant plusieurs secondes, captivé par la sérénité qu'elle dégage. Un petit souffle s'échappe de ses narines, une reconnaissance muette de sa perspicacité légendaire. Évidemment qu’elle l’a remarqué à la première seconde. Sa main droite descend le long de sa manche pour venir cueillir la sienne, leurs doigts s'entrelaçant avec une familiarité déjà bien ancrée.


— … Ouais. Un peu, j'avoue.


Il détache un instant ses yeux bleu nuit des siens pour observer les poutres du plafond, rassemblant ses mots avec sa rigueur habituelle.


— Ça fait vraiment très longtemps que j’ai pas amené quelqu’un voir Tsumiki. En fait… je n'ai jamais amené personne de l'école là-bas.


La confidence n'a rien d'anodin, et le poids du silence qui suit en est la preuve. Ye-ji comprend à la gravité de son ton qu'il ne s'agit pas simplement d'une visite de courtoisie à une jeune fille plongée dans un sommeil sans fin.


Megumi s'apprête à lui ouvrir les portes de la pièce la plus vulnérable, la plus douloureuse et la plus jalousement gardée de toute son existence. C’est sa ligne de faille qu’il s’apprête à lui montrer. Il se tourne à nouveau vers elle, les traits tirés par une sincère et touchante pudeur.


— J’ai juste… envie que ça se passe bien. Que tu sois à l'aise.


— Ça va bien se passer, Megumi…, le rassure Ye-ji en serrant doucement ses doigts pour lui insuffler sa propre force. On va simplement y aller ensemble. Après… si au dernier moment tu sens que c'est trop lourd, ou que tu ne veux plus me la présenter, je comprendrais parfaitement. Ne t'inquiète pas pour moi.


Megumi incline légèrement la tête, fixant la Coréenne d'un œil presque incrédule, comme si l'idée même de faire marche arrière ou de la tenir à l'écart lui était désormais devenue totalement impossible, voire impensable. Sa prise sur sa paume se fait plus ferme, plus impérieuse.


— … Ye-ji. Si j’avais pas vraiment et profondément voulu que tu viennes avec moi… je ne te l’aurais jamais proposé. Je ne force jamais mes réflexes pour faire plaisir aux gens.


Elle sait qu'il dit la vérité absolue. Un garçon de la trempe de Megumi, forgé dans la solitude et la méfiance, ne marchande pas son intimité par pure politesse et ne laisse jamais quiconque franchir le seuil de son histoire à moitié. Un sourire tendre, presque timide, passe sur ses lèvres fines, et le rouge lui monte doucement aux oreilles alors qu'il assume enfin sa pensée :


— Je suis juste nerveux. Parce que… t’es devenue importante pour moi beaucoup trop vite. Et ça me dépasse un peu.


Pour le manieur des Dix Ombres, s'avancer vers cette clinique de Tokyo revient à présenter l'une à l'autre deux des parties les plus essentielles, les plus pures de son cœur. Et sous le regard bienveillant de Ye-ji, le loup solitaire accepte enfin de baisser sa garde.


Quelques heures plus tard, après un trajet en métro silencieux et suspendu, les deux adolescents s'arrêtent enfin devant les lourdes portes vitrées de la clinique privée en périphérie de Tokyo. L'endroit est calme, trop calme. Les vastes baies vitrées reflètent l’azur gris et un peu terne du matin, et une subtile odeur d'antiseptique et de draps lavés sature immédiatement l'atmosphère dès qu’ils franchissent le hall.


Tout au long du trajet, Megumi n'a pas relâché sa prise sur la main de Ye-ji une seule fois, serrant ses doigts comme s'il s'agissait d'une bouée de sauvetage au milieu de la métropole. Mais à mesure que la distance avec la chambre s'amenuise, une rigidité familière envahit ses épaules et sa nuque. Ce n'est pas de la panique, il a affronté des fléaux bien plus terrifiants, c’est simplement la raideur caractéristique qu'il arbore dès qu'une situation lui tient viscéralement à cœur et qu'il se retrouve démuni, sans armes pour se battre.


Ye-ji tourne le visage vers lui pour guetter sa réaction. Megumi la devance, tournant ses iris bleu nuit vers elle, cherchant inconsciemment un regain de courage et d'air pur dans la simple certitude de sa présence à ses côtés.


— … Merci d’être venue, Ye-ji, murmure-t-il d'une voix feutrée, presque coupable de briser le silence du hall.


— Tu n'as absolument pas à me remercier pour ça, répond-elle dans un doux sourire, raffermissant sa prise pour dissiper son doute. Je te l'ai dit, je suis là.


Un infime tressaillement de lèvres répond à ses paroles. Un sourire un peu fatigué, mais d'une infinie et pure douceur, éclaire ses traits, comme si ces quelques mots simples suffisaient à apaiser une blessure ancienne qui saignait en secret. Portant ce deuil en sursis et cette culpabilité en solitaire depuis des années, il n'espérait plus jamais voir quiconque s'inviter de son plein gré dans cette pénombre. La constance naturelle et désintéressée de Ye-ji le touche au-delà de tout ce qu'il pourrait formuler.


— … J’essaye encore de m’habituer au fait que quelqu’un reste vraiment et accepte de regarder mes failles, confesse-t-il, les yeux rivés sur le sol de linoléum, puis sur leurs mains unies.


Sa paume se fait plus pressante, presque jalouse. En cet instant précis, la jeune Coréenne mesure avec une clarté limpide à quel point son existence et son affection lui servent d'ancre et de boussole face à la dureté du réel.


Ils s'engagent ensemble dans le long couloir silencieux du troisième étage, un espace uniquement rythmé par le murmure lointain et régulier des appareils médicaux et les pas feutrés du personnel soignant en blouse blanche. Ils finissent par s'immobiliser devant une porte en PVC banale, blanche, presque anonyme. Pourtant, Ye-ji ressent immédiatement, à la manière dont l'air se densifie, la charge émotionnelle colossale qui pèse sur ce simple panneau de bois.


Megumi fixe la plaque du numéro de la chambre en silence, rassemblant ses forces, redevenant pour un instant fugace ce gamin impuissant qui franchissait ce seuil à bout de bras, escorté par un Gojo exceptionnellement silencieux. Il inspire lentement, profondément, tourne la poignée métallique et pousse le battant.


Ye-ji pénètre à sa suite dans la pièce baignée d'une clarté douce, tamisée par de grands rideaux blancs. Au centre du calme irréel et presque sacré qui sature l'espace, Tsumiki repose paisiblement au milieu des draps. De longs cheveux bruns s'étalent en corolle sur la blancheur impeccable de l'oreiller, encadrant des traits d'une sérénité absolue. Son visage est si calme et net qu'on pourrait s'y tromper et la croire simplement endormie après une journée ordinaire de lycéenne, si ce sommeil n'était pas un gouffre sans fond entretenu par une force maudite. Le moniteur cardiaque, près du lit, émet un bip régulier, stable, rappelant qu'elle est là, suspendue entre deux mondes.


Megumi demeure un long moment immobile au pied du lit d'hôpital. À la vue de sa sœur, son regard se transforme radicalement, abandonnant toute garde, mettant à nu toute la détresse, la culpabilité et la tristesse qu'il s'efforce d'ordinaire de dissimuler au reste du monde sous son masque de marbre.


Il s'avance à pas lents, presque religieux, vers le chevet. Sa main quitte un court instant celle de Ye-ji, mais à la seule et unique fin de se pencher pour replacer, d'un geste d'une délicatesse infinie et bouleversante, une mèche de cheveux rebelle derrière l'oreille de la jeune fille endormie.


— … Salut, Tsumiki, commence-t-il d'une voix singulièrement adoucie, une voix que Ye-ji ne lui a encore jamais entendue.


Il marque un temps d'arrêt, sa main restant suspendue un instant au-dessus du drap, laissant filtrer un souffle nerveux, presque intimidé, comme s'il craignait de perturber son repos ou d'affronter son jugement muet. Il jette un regard vers la Coréenne restée près de la porte, ses yeux brillant d'une lueur neuve.


— J’ai… j'ai amené quelqu’un avec moi, aujourd'hui. Une fille bien.


Ye-ji se tient légèrement en retrait, adoptant une attitude recueillie, pleine de respect et de bienveillante discrétion. Sa réserve naturelle et son refus catégorique de forcer l'instant ou de s'imposer arrachent un discret soupir de soulagement à l'exorciste. Cette pièce stérile abrite sa plus profonde fêlure, un jardin secret et douloureux qu'il cultive dans la solitude la plus totale depuis bien trop longtemps.


— … C’est Ye-ji, reprend-il d'une voix encore plus basse, presque timide, en jetant un coup d'œil furtif à sa compagne. Je t'avais… je t'avais déjà un peu parlé d'elle la dernière fois.


La rougeur subite qui envahit aussitôt le sommet de ses oreilles trahit son secret le mieux gardé : même lorsqu'il venait ici en solitaire au milieu de la semaine, le nom de la Coréenne habitait déjà ses conversations unilatérales avec l'endormie. Elle faisait déjà partie de ses pensées secrètes.


— Enchantée de faire ta connaissance, Tsumiki…, murmure Ye-ji en faisant un pas tranquille pour s'approcher du lit. Ton frère est vraiment une belle personne, tu sais. Tu peux être sincèrement fière de lui et de ce qu'il devient.


Une inflexion profondément chaleureuse colore ses mots, brisant la froideur administrative des machines.


— Je suis vraiment heureuse de te rencontrer aujourd'hui. Il m'a beaucoup parlé de toi, de ta gentillesse et de vos souvenirs.


Le silence de plomb de la structure hospitalière n'est pas rompu, mais l'atmosphère globale de la pièce blanche semble s'en trouver instantanément réchauffée, plus humaine, plus vibrante. Megumi, lui, demeure littéralement pétrifié au chevet du lit.


S'entendre qualifier de « belle personne » de manière aussi limpide, sans artifice et devant le témoin absolu de toute son enfance ébranle sa pudeur de manieur d'ombres. Il baisse prestement ses grands yeux sombres vers le linoléum pour masquer le trouble violent qui l'agite.


— … Tu ne pouvais pas t'empêcher de dire des trucs hautement dangereux et embarrassants ici aussi ?, glisse-t-il dans un souffle amusé, la voix légèrement altérée par une émotion contenue.


Il observe à nouveau le visage de l'endormie. Les ombres lourdes et la culpabilité qui saturaient ses propres traits à son entrée dans la clinique semblent s'être entièrement dissipées sous l'effet de cette complicité neuve.


La simple présence de Ye-ji vient de dépouiller la pièce de sa solitude séculaire. La jeune fille prend délicatement place à ses côtés, sur le rebord du matelas d'hôpital. Le frôlement immédiat de leurs épaules achève de détendre les muscles contractés du manieur d'ombres.


— … Si elle était réveillée, elle t’aurait probablement déjà posé cinquante questions à la minute, confie-t-il, les yeux ancrés sur les plis des draps blancs. Elle t'aurait demandé ce que tu aimes, comment on s'est rencontrés… Et elle m’aurait regardé avec cette tête insupportable de grande sœur qui veut dire « je savais très bien que ça finirait par t'arriver un jour ».


L'aisance et la fluidité avec lesquelles il ressuscite le tempérament de sa sœur démontrent que Tsumiki n'a jamais cessé, même une seule seconde, d'habiter son univers intérieur et de guider ses choix.


— J'espère de tout cœur que tu auras l'occasion de me harceler de questions un jour, Tsumiki, sourit Ye-ji en glissant à nouveau ses doigts dans la main de Megumi pour reprendre leur contact. Ton frère dit que tu es quelqu'un de terriblement curieuse, de joviale et de lumineuse.


L'adolescent pivote lentement le visage vers elle, puis vers le profil calme de sa sœur. Une lueur d'une intensité rare vacille au fond de ses pupilles sombres. La formule de Ye-ji ne résonne pas dans la pièce comme un souhait pieux, une prière polie ou un espoir lointain ; elle s'énonce avec la force d'une certitude absolue. Elle croit en son retour. Elle parle au futur.


Depuis le début de ce drame maudit, personne, pas même Gojo ou les médecins, n'avait osé formuler un espoir aussi concret, aussi vivant et ancré dans la réalité devant ce lit de souffrance. Megumi broie presque ses doigts dans les siens sous le choc de l'émotion, le souffle court, les lèvres tremblantes.


— … Ouais. Moi aussi. J'y crois.


L'horizon de sa vie, jusqu'alors entièrement muré par la fatalité et l'attente passive, semble s'entrouvrir doucement pour laisser passer la lumière du jour.


Le temps s'écoule sans qu'aucun des deux n'y prenne garde. L'austérité aseptisée et la froideur blanche de la chambre clinique s'effacent peu à peu, balayées par ce qui ressemble désormais à une véritable visite familiale. Une chaleur vivante, presque palpable, enveloppe le lit de Tsumiki au fil des anecdotes que Megumi égrène. S'il commence avec sa réticence et sa pudeur habituelles, il se laisse rapidement porter par une fluidité inédite, encouragé par le regard attentif de Ye-ji.


Il évoque Yuji manquant de trépasser après avoir ingéré un plat de nouilles beaucoup trop épicé lors de leur dernière sortie en ville, Nobara terrorisant l'intégralité du dortoir dès l'aube pour une histoire de sèche-cheveux emprunté sans permission, et Gojo-sensei assumant son rôle d'adulte responsable environ trois minutes par semaine, généralement lorsqu'il s'agit de commander des pâtisseries en édition limitée.


Par moments, un rire franc, sonore et dépouillé de tout artifice s'échappe de sa poitrine. Un rire léger, chaud, qui n'avait plus résonné entre ces quatre murs depuis le jour maudit de l'accident. Il se tourne doucement vers la jeune fille, un sourire un peu las mais d'une infinie douceur aux lèvres.


— … Tu te moquerais tellement de moi si tu te réveillais et que tu voyais ça, Tsumiki, murmure-t-il en désignant d'un mouvement de menton leurs doigts toujours étroitement liés. Surtout la partie où je suis devenu totalement incapable de rester seul maintenant…


Ye-ji sourit, s'apprêtant à répliquer pour le taquiner, lorsqu'un frémissement familier, une onde glacée et soudaine, parcourt ses ombres. Le mouvement est extrêmement discret, semblable à une ondulation fluide, un pli anormal au sein de la nappe noire du Voile.


Puis une seconde vague de pression se déploie, plus lourde. Ayant appris à décoder les manifestations physiques de son entité ces derniers jours, Megumi abaisse un regard immédiatement attentif et acéré vers le sol de linoléum.


Ce n'est pas de l'hostilité. La créature réagit à la présence de Tsumiki, ou plutôt à ce qui sommeille en elle. C'est une résonance ancienne, l'identification précise d'une anomalie par une autre anomalie. Pendant une fraction de seconde, une nappe d'encre beaucoup plus dense et visqueuse glisse sous le sommier métallique du lit d'hôpital avant de s'évanouir.


Megumi se redresse imperceptiblement, ses muscles se tendant sous sa veste. La même intuition fulgurante les traverse à cet instant précis : ce qui retient Tsumiki captive dans ce sommeil sans fin n'est définitivement pas une malédiction ordinaire.


L'ombre de la Coréenne frémit à nouveau près de ses bottes civiles, adoptant l'attitude hésitante, lente et calculée d’un prédateur curieux face à une piste inconnue.


— … Elle fait quoi, exactement ? s'enquiert le jeune homme dans un souffle feutré, sans détacher ses yeux de la pénombre sous le lit.


Ye-ji ferme brièvement les yeux, se mettant au diapason du flux de sensations brutes émanant directement de l’entité. Elle ressent une attention soutenue, presque obsessionnelle, doublée d'une retenue séculaire, comme si l'atmosphère confinée de la pièce ravivait un malaise ou un protocole très ancien.


L'entité semble ausculter, disséquer chirurgicalement ce qui gravite autour du corps de l'endormie. Dès que la jeune fille déplace la main sur ses genoux, l'encre se fige instantanément, feignant l'innocence parfaite d'un animal sauvage surpris en pleine inspection.


— Il écoute… Il jauge les flux…, décrypte-t-elle à voix basse, le front légèrement plissé par l'effort de concentration. Il sent pertinemment que ce qui est là n'est pas normal, et à vrai dire, ça ne lui plaît pas du tout. Mais il n'affiche aucune hostilité vis-à-vis de Tsumiki… Sa colère est dirigée envers ce qui est accroché à elle. Ce qui la parasite.


Megumi assimile l'information en silence, ses yeux bleu nuit rivés sur le visage serein de sa sœur. La description concorde point par point avec une attitude de vigilance occulte innée. L'entité opère une distinction nette et précise entre la jeune fille et le mal qui la ronge de l'intérieur.


— … Donc il ne considère pas Tsumiki comme une menace ou le problème, mais uniquement ce qui la maintient de force dans cet état. Si ton squatteur réagit ainsi, avec cette forme de reconnaissance… alors peut-être que cette malédiction est beaucoup plus vieille, plus complexe ou plus étrange qu’on ne le pensait tous au lycée.


Le phénomène se produit alors sans crier gare, rompant la routine des machines. Une texture de chair de poule, une distorsion physique remonte le long du bras inerte de Tsumiki, telle une onde glacée traversant l'épiderme sous les électrodes, avant de disparaître instantanément dans un soubresaut invisible. Les moniteurs cardiaques poursuivent leur litanie régulière, imperturbables. Mais le phénomène n'a pas échappé à l'œil de Megumi.


Dans l'ombre de Ye-ji, l’entité se fige instantanément, devenant totalement alerte, fixe, rigide. Pareil à une relique du passé prenant soudain conscience qu'elle vient, par sa seule présence, de faire réagir le mal occulte logé dans le corps de l'adolescente. Les traits de Megumi se durcissent, ses sourcils se fronçant.


— … Ça, c’était pas normal du tout.


L'espace d'un battement de cils, l'entité greffée sur Tsumiki a réalisé qu'un pouvoir bien plus ancien, plus archaïque et supérieur la passait au crible.


— Je dois absolument trouver des informations fiables sur mon squatteur… Au moins son véritable nom, décrète Ye-ji d'un ton résolu, ses yeux gris brillant d'une lueur farouche. Je dois trouver un moyen de faire parler Sukuna par l'intermédiaire de Yuji… Ou de forcer cette entité à s'adresser directement à moi. On ne peut pas rester dans le flou si ça fait bouger les malédictions.


— … Sukuna sait pertinemment quelque chose, c'est une certitude, admet Megumi à contrecoeur, la simple perspective de devoir négocier ou pactiser avec le Roi des Fléaux le répugne au plus haut point. Mais le faire parler volontairement, sans contrepartie sanglante… ça risque d’être extrêmement compliqué. Il n'offre jamais rien gratuitement.


Il se tourne vers elle, resserrant sa prise sur sa main pour la ramener à la réalité de leur lien.


— Par contre… ton squatteur réagit énormément à certaines conversations et à certains noms maintenant. S'il a bougé en entendant le cas de Tsumiki, c'est qu’il essaye déjà de communiquer avec toi d’une manière ou d’une autre, d'une façon qu’on ne comprend pas encore tout à fait.


Au vu des fluctuations énergétiques et des mouvements presque conscients de l’entité sous le lit, il devenait évident pour les deux adolescents qu'ils n'avaient pas affaire à une simple réserve passive d'énergie maudite ou à un sortilège résiduel, mais bel et bien à une conscience archaïque s'acclimatant pas à pas, jour après jour, à la proximité et à l'esprit de son hôte humain. Et cette conscience venait de désigner son prochain champ de bataille.


----


Plus tard dans la journée, le calme le plus complet s'est établi sur le dojo principal de l'école. Les rayons du soleil couchant traversent les panneaux de papier de riz et de bois coulissants, baignant le tatami d'une lueur orangée, presque mystique. Ye-ji est installée au centre de la pièce en position de méditation, les jambes croisées, les mains posées sur les genoux, s'efforçant de faire le vide dans son esprit.


Megumi veille non loin d'elle, assis en seiza, silencieux. Une nervosité latente, trahie par le battement léger de sa paupière et la raideur de ses mains, illustre son appréhension. Ils s'apprêtent à forcer un contact conscient, direct, avec un vestige de l'ère Heian. Une folie sur le plan de la sécurité occulte.


— On va essayer de se rencontrer à mi-chemin, explique la Coréenne d'une voix posée. Toi, tu comprends tes shikigamis, vous communiquez par instinct. Je vais voir s'il arrive à utiliser mon énergie pour me parler à voix haute…


— … Les shikigamis et les utilisateurs de la technique des Dix Ombres sont liés naturellement par un pacte de sang héréditaire, tempère doucement Megumi, son regard bleu nuit ancré sur la silhouette immobile de sa partenaire. Mais ton cas sort de tous les manuels. On ne sait même pas vraiment si cette chose te considère comme un hôte, une partenaire, une porte temporelle, ou autre chose de bien plus instrumental. Donc, je t'en prie, sois prudente.


Il ne le dit pas, mais ses mains sont déjà positionnées à hauteur de sa poitrine, prêtes à former le mudra du chien de Jade. Il se tient prêt à déployer ses ombres au moindre signe de rupture psychique ou d'invasion spirituelle. Ye-ji inspire profondément, ferme les yeux et relâche un à un ses muscles, offrant un canal libre, sans résistance, à son flux d'énergie occulte.


Au bout de cinq minutes d'un silence d'église, la nappe d'encre projetée au sol sous sa silhouette s'anime d'elle-même. Sans la moindre violence physique mais avec une force herculéenne, l'ombre s'élève, s'étirant comme des lianes de goudron pour envelopper le corps de la jeune fille avant de se fondre intégralement dans ses pores.


L'air ambiant du dojo perd instantanément plusieurs degrés dans un frisson thermique. Une fraîcheur purement spirituelle, glaciale, s'abat sur la pièce comme si le bâtiment venait d'ouvrir ses portes en grand sur un abîme ancien. Megumi se tend de tout son long, les muscles contractés, retenant son souffle.


Ye-ji rouvre brusquement les yeux. L'effroi saisit Megumi : ses sclères et ses pupilles ont totalement disparu sous une nappe d'un noir absolu, profond et dénué de tout reflet humain. Une voix murmurée, monocorde, caverneuse et double s'échappe de ses lèvres, totalement dépourvue de ses inflexions ou de son accent habituels :


— Mukya… Attention Zenin… Sukuna est ton danger…


Aussi soudainement qu'elle était apparue pour délivrer son message, l'ombre s'arrache de son enveloppe charnelle dans un spasme de pénombre pour refluer vers le plancher, réintégrant sa condition bidimensionnelle sur le tatami. Le dojo semble instantanément retrouver son oxygène et sa pression normale. Ye-ji cligne rapidement des paupières, les yeux redevenus gris, ébahie et essoufflée par la violence brute du flux qui vient de traverser ses cordes vocales.


— Wow… C'était… intense.


Megumi demeure pétrifié pendant une seconde entière, assimilant les mots de l'oracle avec sa rigueur de tacticien.


— … Okay. Ça, c’était clairement et sans aucun doute une conversation avec une entité antique de premier ordre.


Au-delà du choc purement visuel, le phrasé exact et haché de la créature tourne en boucle dans son esprit de manieur d'ombres. « Attention Zenin. » Elle n'a nommé ni Megumi individuellement, ni l'exorciste en tant que camarade. Elle a identifié la lignée. Mukya possède manifestement une connaissance intime et historique du clan, de son héritage occulte et, par extension directe, de la technique des Dix Ombres.


— Elle n'était donc pas hostile envers Yuji ou Sukuna par pur hasard ou par simple jalousie territoriale…, analyse Ye-ji en reprenant ses esprits, massant ses tempes douloureuses. Il y a un passif entre eux. Mukya… Tu crois que Gojo-sensei saurait ce qu'elle est vraiment dans l'histoire occulte ?


— Peut-être, répond prudemment Megumi, les yeux fixés sur la pénombre du plancher qui a repris sa place. Si quelqu’un dans ce pays peut avoir déjà entendu parler d’une entité de Heian liée spécifiquement au contrôle des ombres… ce serait probablement lui, ou les archives interdites des clans majeurs comme les Gojo ou les Zenin. Mais si Sukuna connaît vraiment Mukya sous ce nom… alors il y a peut-être une excellente raison pour laquelle ce nom a été effacé de l'histoire.


L'intention de l'entité ne laissait en tout cas plus place à aucun doute dans l'esprit des adolescents : elle ne cherchait pas à agresser le jeune homme, elle s'efforçait de le prémunir contre un péril imminent lié à son sang.


— Un combat à l'époque, tu crois ?, pèse la jeune fille. En tout cas, Sukuna a catégoriquement refusé de venir parler l’autre matin au réfectoire lorsque j'ai tenté le coup…


— … Ouais. Un affrontement, peut-être. Ou au minimum… ils se connaissaient très bien, déduit Megumi en se remémorant le mutisme inhabituel de Yuji et le retrait immédiat des marques de Sukuna lors de leur dernière altercation. Un être de la trempe, de l'orgueil et de l'arrogance de Sukuna ne se mure pas dans le silence sans une raison majeure. Et Mukya a parlé de lui immédiatement, sans hésitation. Comme quelqu’un qui reconnaît une vieille menace familière. Si Sukuna s’est vraiment dissimulé pendant quelques secondes ce matin là… alors c’est probablement la première fois depuis des siècles qu’il contemple une force qu’il croyait éteinte ou scellée à jamais.


Un rire sarcastique, d'une ironie cinglante et parfaitement reconnaissable, résonne soudain depuis l'ombre des grands piliers de bois du dojo, brisant l'atmosphère de secret.


Satoru Gojo. Évidemment.


Les deux adolescents pivotent d'un même mouvement fluide vers l'intrus à demi caché dans la pénombre, leurs visages se parant instantanément d'une mine parfaitement blasée, fatiguée et agacée par cette omniprésence professorale.


L’exorciste le plus fort du monde s'avance vers le centre des tatamis, applaudissant lentement, ses lunettes de soleil glissées au bout de son nez pour laisser entrevoir l'éclat sérieux de ses Six Yeux.


— Oh, ne faites pas ces têtes de déterrés, mes chers élèves ! C’était une performance occulte absolument remarquable ! Une possession partielle contrôlée en première année, c’est du jamais vu depuis les dernières réformes administratives !


— Vous étiez encore en train de vous cacher dans les structures, Sensei ?, grogne Megumi en laissant retomber ses mains, l'air profondément agacé.


— Cacher est un mot tellement vilain ! Disons plutôt que je menais une inspection de routine de la qualité de l'air du dojo, s'amuse Gojo avant de retrouver un ton nettement plus bas, son sourire se faisant plus fin et aiguisé. Mais plus sérieusement… ce que votre nouvelle amie d'ombre vient de cracher est capital, Megumi.


Il s'arrête juste devant eux, sa haute silhouette projetant une ombre immense sur les tatamis orangés.




À suivre...

Laisser un commentaire ?