Kaboum : Le réveil des Karmadors
Chapitre 24 : Deux cœurs contre le destin
4953 mots, Catégorie: B
Dernière mise à jour 24/03/2026 18:38
Les années avaient passé, et pourtant, certaines batailles ne laissaient jamais de véritables cicatrices visibles. Elles s'insinuaient ailleurs — dans les silences, dans les regards trop attentifs, dans la façon dont on retient son souffle sans même s'en rendre compte.
Anne Marie n'était plus seulement Maya.
Elle était devenue mère.
Depuis la naissance de Paul Bordeleau, le monde ne lui apparaissait plus sous le même angle. Chaque menace semblait plus proche, chaque ombre plus lourde de conséquences. Là où elle affrontait autrefois le danger avec une témérité presque insolente, elle avançait désormais avec une prudence nouvelle, parfois douloureuse, tiraillée entre son devoir de Karmadore et ce besoin viscéral de protéger ce qu'elle aimait plus que tout.
Cette transformation ne l'avait pas affaiblie.
Elle l'avait rendue différente.
Plus attentive aux autres. Plus sensible aux blessures invisibles. Plus vulnérable, aussi — car aimer, profondément, ouvrait la porte à une peur qu'aucun entraînement ne pouvait réellement contenir.
Et lorsque Maya prenait le dessus...
Lorsque le masque tombait et que les pouvoirs s'éveillaient, cette peur se mêlait à la force.
Une force instable.
Ses pouvoirs réagissaient à ses émotions avec une intensité nouvelle, parfois incontrôlable, comme si la maternité avait amplifié tout ce qu'elle était déjà. La colère devenait tempête. L'angoisse, un raz-de-marée. Et l'amour... une énergie si pure qu'elle en devenait dangereuse, même pour elle.
Martin le savait.
Les Karmadors le savaient.
Mais personne n'osait vraiment le formuler à voix haute : Maya n'était plus seulement une guerrière face aux Krashmals. Elle était désormais une mère qui se battait pour que son enfant n'hérite jamais d'un monde en ruines.
Et quelque part, dans l'ombre, des forces patientaient.
Observant.
Calculant.
Car lorsqu'une héroïne commence à avoir quelque chose à perdre, le jeu change toujours de règles.
Le silence du QG fut rompu par un claquement sec.
Titania venait de retirer ses gants, les posant un peu trop brutalement sur la table centrale. Son regard glissa des écrans encore actifs jusqu'à STR, puis à Maya.
— Il y a autre chose, lança-t-elle. Et ça me dérange que personne ne le dise clairement.
STR leva lentement la tête.
— Alors dis-le, Titania.
— Embellena.
Le nom resta suspendu dans l'air, lourd, presque poisseux.
Chrono se raidit légèrement. Geyser, lui, sentit immédiatement que ce n'était pas une simple hypothèse lancée au hasard.
Titania reprit, plus sérieuse qu'à l'accoutumée.
— Ce nom-là, je ne l'ai jamais entendu avant. Pas dans les fichiers. Pas dans les réseaux parallèles. Pas même à l'époque où...
Elle marqua un temps.
— À l'époque où j'étais la Justicière Masquée.
Maya tourna la tête vers elle.
— Tu es sûre ?
— Absolument. Et crois-moi, quand les Sentinelles travaillaient pour Riu, on savait exactement qui gravitait autour de lui.
À la mention de Riu, STR se redressa imperceptiblement.
— Tu es en train de dire qu'Embellena n'était pas dans son entourage connu ?
— Je dis qu'elle n'existait pas officiellement, répondit Titania.
— Ou alors qu'elle était très bien cachée.
Chrono croisa les bras.
— Ce qui est inquiétant, c'est qu'elle agit avec une logique qui ressemble beaucoup à celle de Riu. Patiente. Calculée. Elle teste, elle observe, elle ne force rien tant qu'elle n'a pas toutes les pièces.
Titania hocha la tête, le regard dur.
— Et c'est pour ça que je compte aller jusqu'au bout.
Elle fixa STR.
— Riu sait quelque chose. Il a toujours su. Et je peux le forcer à parler.
— Non.
Le ton de STR claqua net.
— Tu te calmes.
Titania se tourna vers elle, surprise.
— Pardon ?
STR s'avança d'un pas, imposant sans hausser la voix.
— Tu n'agis pas seule. Pas ici. Pas maintenant. Et certainement pas en allant provoquer Riu sans preuve solide.
— On n'aura jamais de preuve si on reste à attendre, répliqua Titania.
— On aura des morts si tu te précipites, corrigea STR.
Elle marqua une pause, puis ajouta, plus grave :
— Ton objectif, pour l'instant, est clair. Veiller sur les autres. Sur tous.
Son regard glissa brièvement vers Maya, puis vers Geyser.
— Surtout sur l'Épicerie Bordeleau.
Geyser fronça les sourcils.
— L'Épicerie ? Pourquoi là en particulier ?
— Parce que c'est un point fixe, répondit STR.
— Civil. Exposé. Chargé d'histoire. Et lié à trop de Karmadors pour être ignoré.
Maya comprit immédiatement. Son expression se ferma.
— Tu penses qu'Embellena pourrait s'en servir comme levier.
— Je pense qu'elle réfléchit déjà en termes de pertes symboliques, répondit STR.
— Et qu'elle choisira ce qui fait le plus mal... sans attirer l'attention trop tôt.
Titania serra la mâchoire.
— Ça ne me plaît pas.
Les écrans suspendus diffusaient encore des données résiduelles — courbes instables, relevés énergétiques, anomalies temporelles en cours de dissipation. Rien d'alarmant en apparence. Mais trop de choses restaient en suspens pour que qui que ce soit se détende réellement.
Anne Marie se tenait debout, bras croisés, près de la table centrale. Elle avait retiré une partie de son équipement, mais pas tout. Comme si elle refusait inconsciemment de baisser complètement la garde.
Face à elle, STR — Esther — consultait une tablette holographique, le visage fermé, analytique. La chef des Karmadors n'aimait pas ce qu'elle voyait. Et encore moins ce que les chiffres ne disaient pas.
Martin, adossé à une console, observait la scène sans intervenir. Il connaissait trop bien ce silence-là. Celui qui précède une décision.
— Les relevés confirment ce que j'avais pressenti, dit finalement STR.
Elle leva les yeux vers Anne Marie.
— Ton pic d'énergie dépasse largement ce que tu produisais avant.
Anne Marie ne détourna pas le regard.
— Je sais.
— Ce n'est pas une accusation, précisa Esther. C'est un constat. Tes pouvoirs répondent plus vite. Plus fort. Et surtout... moins filtrés.
Martin se redressa légèrement.
— Moins filtrés comment ?
STR fit glisser les données vers l'écran principal.
— Tes émotions agissent comme un catalyseur direct. Avant, il y avait une latence. Une marge de contrôle.
Elle marqua une pause.
— Elle est en train de disparaître.
Un léger sifflement retentit derrière eux. Gina et Greg s'approchaient du tube de transit. Titania retira son casque, visiblement agacée.
— Génial, marmonna-t-elle. Donc en plus de gérer des menaces instables, on doit maintenant surveiller nos propres coéquipiers.
Anne Marie se tourna vers elle, le regard dur.
— Fais attention à ce que tu dis.
Greg posa une main sur l'épaule de Gina, calmement.
— Ce n'est pas ce qu'elle voulait dire.
Il regarda Anne Marie avec sérieux.
— Mais Esther n'a pas tort. Pendant l'intervention, il y a eu... des fluctuations que je n'ai pas pu anticiper. Et ça, pour moi, c'est nouveau.
Un silence tendu suivit.
Le tube s'activa, baignant la zone d'une lumière pulsée.
— On se reparle plus tard, lança Gina en entrant dans le cylindre.
— Oui, ajouta Greg. Repose-toi, Maya. Vraiment.
Le tube se referma dans un souffle, puis disparut vers les niveaux inférieurs du QG.
Il ne resta plus que les trois.
STR posa finalement la tablette sur la table et croisa les bras.
— Je vais être claire, Anne Marie. Ce n'est pas une question de loyauté ou de compétence. Personne ici ne doute de toi.
— Mais, compléta Anne Marie d'une voix basse.
— Mais tu as changé. Et le contexte a changé avec toi.
Martin intervint enfin.
— On parle de limites ?
Esther hocha la tête.
— On parle de choix. À un moment donné, il faudra décider jusqu'où on accepte de laisser les émotions prendre le dessus sur la mission.
Anne Marie serra les poings.
— Tu veux que je fasse quoi ? Que je coupe ce que je ressens ?
— Non, répondit STR sans hésiter.
— Je veux que tu réalises que, si tu perds le contrôle ici... ce ne sera pas seulement toi que ça mettra en danger.
Elle marqua un temps.
— Ce sera tout le Quartier.
Anne Marie soutint son regard, la mâchoire crispée.
— Alors dis-le franchement, Esther. Tu as peur que je devienne un risque.
Un silence lourd s'abattit.
STR ne détourna pas les yeux.
— J'ai peur que quelqu'un s'en serve.
Martin sentit la phrase frapper juste.
Anne Marie inspira lentement. Cette fois, aucune vibration, aucune chaleur incontrôlée. Juste une tension contenue.
— Je ne suis pas une faiblesse, dit-elle enfin.
— Non, répondit Esther.
— Mais tu es devenue un enjeu.
Et dans le Quartier des Karmadors, chacun savait qu'un enjeu finit toujours par attirer l'attention.
STR demeura silencieuse un instant de plus, comme si elle pesait chaque mot avant de le prononcer.
Puis elle se redressa légèrement.
— Il y a une autre donnée que nous n'avons pas encore abordée, dit-elle enfin.
— Et celle-ci ne vient ni des capteurs... ni du terrain.
Maya fronça les sourcils.
— De quoi tu parles ?
STR croisa les bras.
— De la loi des Karmadors.
Le mot eut l'effet d'un rappel brutal.
Geyser se détacha de la console.
— Celle sur les familles ?
STR hocha la tête.
— Celle qui stipule que lorsqu'un Karmador devient parent, son devoir premier se réoriente. Non pas loin de la mission... mais vers la protection de ce qu'il a créé.
Maya expira lentement.
— Cette loi est ancienne.
— Elle l'est, confirma STR.
— Et elle a été réaffirmée par le Grand Conseil des Karmadors. Même aujourd'hui. Même si leurs rangs sont plus clairsemés qu'avant.
Elle fixa Maya avec sérieux.
— Et Sollonella tiendrait exactement le même discours que moi.
Le silence s'installa, plus réfléchi que tendu.
— Cette loi n'a jamais été une sanction, poursuivit STR.
— C'est un garde-fou. Elle existe parce que trop de Karmadors ont cru pouvoir tout concilier... jusqu'à perdre ce qui comptait le plus.
Geyser serra la mâchoire.
— Et qu'est-ce que ça implique, concrètement ?
STR les regarda tour à tour.
— Pour le moment, il n'est pas question de retrait définitif.
— Mais il est hors de question que Maya continue à intervenir comme avant.
Maya croisa les bras.
— Tu veux me mettre à l'écart.
— Non, corrigea STR.
— Je veux te repositionner.
Elle marqua une pause.
— Toi et Geyser.
Les yeux de Maya s'écarquillèrent légèrement.
— Geyser aussi ?
— Paul Bordelau n'est pas seulement ton fils, répondit STR calmement.
— Il est le vôtre.
Elle posa les deux mains sur la table.
— À partir de maintenant, votre priorité est claire : surveillance rapprochée, protection indirecte et stabilité familiale.
— Tu veux qu'on reste en retrait, murmura Geyser.
— Je veux que vous soyez présents, rectifia STR.
— Présents pour lui. Présents pour vous.
Maya détourna brièvement le regard, troublée.
— Et le reste ?
— Le reste sera pris en charge par l'équipe active, répondit STR.
— Vous interviendrez uniquement si la situation l'exige réellement. Pas avant.
Un silence s'installa.
— Cette décision n'est pas une punition, ajouta STR.
— C'est une responsabilité.
Maya releva lentement la tête.
— Tu penses vraiment que profiter de notre fils... fait partie de la mission.
STR soutint son regard.
— Je pense que Paul est désormais une variable que nos ennemis prendront en compte.
— Et que le meilleur moyen de ne pas leur offrir de prise... c'est de ne pas faire comme s'il n'existait pas.
Geyser inspira profondément.
— En clair... on protège le futur, avant de sauver le présent.
STR acquiesça.
— Exactement.
Maya resta silencieuse quelques secondes, puis hocha lentement la tête.
— D'accord.
Sa voix était calme. Mais chargée.
— Alors on fera ça bien.
STR desserra légèrement sa posture.
— C'est tout ce que je vous demande.
Et dans le Quartier des Karmadors, pour la première fois depuis longtemps, une décision venait d'être prise non pas pour gagner une bataille...
mais pour préserver ce qui venait après.
La fête battait son plein à l'Académie des Karmadors, et pour une fois, personne ne surveillait les alarmes.
Les grandes tables croulaient sous les plats, et Cahoutchouc passait entre les convives comme un chef d'orchestre trop fier de lui-même, ajustant une nappe ici, corrigeant un plat là, racontant à qui voulait l'entendre que sans lui, Noël aurait probablement été annulé par manque d'organisation.
— Je vous rappelle que cette dinde est une œuvre collective, déclara-t-il en pointant un couteau solennellement.
— Collective, répéta quelqu'un.
— Oui. Moi, et mes idées.
Les rires fusèrent.
Non loin de là, Gina — Titania — était assise avec un verre entre les mains, plus détendue qu'à l'accoutumée. Elle portait un chandail trop large, offert visiblement par quelqu'un qui ne connaissait pas sa taille... ni ses goûts.
— Travailler à l'Épicerie Bordeleau, ça m'a calmée, admit-elle en haussant les épaules.
— Calmé Titania ? lança Greg avec un sourire incrédule.
— Calmé Gina, corrigea-t-elle. Nuance.
Elle raconta comment elle passait encore souvent voir sa mère. Comment les silences, autrefois lourds de reproches, s'étaient peu à peu transformés en conversations maladroites mais sincères.
— Quand j'étais ado, j'étais... ingérable, avoua-t-elle.
— Tu l'es toujours un peu, nota Esther, amusée.
— Merci, chef.
Gina sourit avant de reprendre, plus sérieuse.
— Les championnats de levée de poids, c'était son rêve. Elle voulait que je continue. Que je gagne. Que je rende la famille fière.
Elle soupira.
— Elle n'avait jamais prévu que je choisirais de sauver des gens plutôt que de soulever des trophées.
Un silence respectueux suivit. Puis Greg ajouta, pince-sans-rire :
— Pour ce que ça vaut, tu soulèves toujours des trucs très lourds. Juste... plus vivants.
Les rires revinrent, brisant la gravité du moment.
À l'autre bout de la salle, Simon et Sébastien racontaient leur quotidien de livreurs, gestes à l'appui, exagérant volontairement certaines anecdotes.
— Le quartier, c'est devenu notre terrain, expliqua Simon. Tout le monde nous connaît.
— Même le chien du coin nous reconnaît, ajouta Sébastien. Il nous aboie dessus avec constance.
Mais lorsqu'on évoqua leur famille, leurs sourires se firent plus discrets.
— Notre mère n'a jamais accepté ça, admit Simon.
— Elle dit qu'on joue avec nos vies, compléta Sébastien.
— Depuis l'accident de notre père... c'est devenu encore plus compliqué.
Petronille, assise près d'eux, posa doucement sa main sur la table.
— Les parents veulent protéger, murmura-t-elle. Même quand ils ne savent pas comment.
Elle parla ensuite de sa boutique de couture, de la satisfaction de réparer, d'ajuster, de donner une seconde vie aux tissus. Puis, avec un petit sourire presque coupable :
— Être Karmadore, parfois, ça m'évite des heures de paperasse. Attraper un voleur en cinq minutes, c'est plus efficace que remplir un formulaire.
— Une héroïne pragmatique, nota Esther.
— Absolument. Le chaos, oui. Mais organisé.
Huang écoutait en silence, un verre à la main. Lorsqu'on se tourna vers lui, il hésita un instant avant de parler.
— Chez moi, c'était... strict, dit-il simplement.
— Très strict, précisa Gina, connaissant un peu le terrain.
Huang hocha la tête, amusé.
— Mes parents sont fiers. Profondément. Mais ils sont les seuls à savoir.
Il marqua une pause.
— La fierté est une chose. Mettre les autres en danger en est une autre.
Personne ne contesta.
Plus loin, Sollonella discutait avec Esther, observant la salle avec une attention tranquille. Monsieur Grosse Tête passait derrière elles, commentant à voix haute la qualité des desserts comme s'il rédigeait un rapport officiel.
— Trop sucré. Pas assez sucré. Mystérieusement parfait.
— Vous êtes impossible, soupira Esther.
— Je suis constant, corrigea-t-il.
Sollonella mentionna Dixie, brièvement, comme on évoque un fil encore tendu quelque part. Une question sans réponse immédiate.
La soirée se poursuivit entre rires, confidences et verres levés trop haut.
Des héros, oui.
Mais surtout des gens qui travaillaient, aimaient, doutaient, faisaient de leur mieux — avec ou sans costume.
Et dans cette Académie illuminée par autre chose que des projecteurs de combat, une certitude s'imposait doucement :
Le monde valait peut-être encore la peine d'être protégé.
Greg n'avait jamais vraiment cru au repos.
Même après les missions réussies.
Même après les félicitations.
Même après que sa photo — Chrono, figé dans une pose trop héroïque — eut été affichée dans l'un des corridors de l'Académie, avec une faute d'orthographe ridicule sous son nom qu'il n'avait jamais osé faire corriger.
Le temps ne se reposait pas.
Il attendait.
Ce soir-là, Greg était seul.
La fête de Noël était déjà loin derrière, dissipée comme un écho trop joyeux. Les couloirs de l'Académie avaient retrouvé leur calme artificiel, celui qui donne l'illusion que tout est sous contrôle.
Il consultait des relevés. Rien d'anormal.
Puis il cligna des yeux.
Une seconde de trop.
Le monde glissa.
Pas brutalement.
Pas comme une attaque.
Le temps se mit à mal respirer.
Les aiguilles de l'horloge murale cessèrent de tourner. Elles frémirent, vibrèrent, puis reculèrent d'un cran avant de rester immobiles. Les écrans autour de lui se figèrent, leurs données se dédoublant légèrement, comme un reflet mal aligné.
Greg se redressa d'un bond.
— Non... murmura-t-il.
Il connaissait cette sensation.
Il ne la ressentait plus depuis l'adolescence.
L'air autour de lui se refroidit, sans raison logique. Les ombres s'allongèrent contre les murs, gagnant en densité, comme si quelqu'un les tirait doucement vers le sol.
Puis une voix parla.
Pas dans la pièce.
Pas dans sa tête.
Entre les secondes.
— Tu continues de croire que le temps est de ton côté.
Greg sentit son cœur s'emballer.
— Inspecteur...
La silhouette émergea lentement de l'ombre, comme autrefois. Toujours floue. Toujours dissimulée. Ni jeune ni vieille. Ni totalement humaine. Une présence plus qu'un corps.
— Tu avais promis de ne plus revenir, dit Greg, la gorge serrée.
— Je n'ai jamais promis cela. J'ai promis de prévenir.
Le décor changea sans transition.
Ils n'étaient plus à l'Académie.
Greg se vit plus jeune.
Adolescent.
Assis sur un banc, les mains tremblantes, incapable de comprendre pourquoi le monde ralentissait autour de lui tandis que lui avançait trop vite.
— Tu t'en souviens, dit l'Inspecteur.
— J'essaie d'oublier.
Un silence.
— Alors écoute bien.
Le sol se fissura.
La vision s'ouvrit brutalement sur Montréal.
La ville était là, entière, vivante. Trop vivante. Les rues débordaient de monde, de lumières, de circulation. Les gratte-ciels vibraient sous une tension invisible.
Puis Greg vit les Karmadors.
Maya.
Geyser.
Titania.
STR.
Lui-même.
Ils couraient. Combattre quelque chose qu'il ne voyait pas encore.
Et soudain, les rues se couvrirent de mouvement.
Des scorpions.
Des centaines.
Des milliers.
Leur carapace luisait d'un éclat malsain, leurs queues arquées dégouttant d'un venin sombre. Ils déferlaient hors des égouts, grimpaient sur les murs, envahissaient les voitures abandonnées, s'insinuaient partout.
— Ce n'est pas une armée, murmura Greg.
— Non, corrigea l'Inspecteur. C'est un avertissement.
Les cris montèrent.
Le chaos.
Greg chercha Maya dans la vision.
Il la trouva.
Elle se battait. Trop intensément. Trop vite. Sa puissance embrasait l'air autour d'elle, chaque mouvement chargé d'émotions qu'il reconnaissait trop bien.
— Maya, non... ralentis...
Mais le temps refusa de l'écouter.
Un scorpion surgit de l'ombre.
Petit. Presque insignifiant.
Il piqua.
Pas le cœur.
Pas la gorge.
Juste assez.
Maya s'immobilisa.
Le feu autour d'elle s'éteignit comme une bougie soufflée. Elle tomba à genoux, le regard figé dans une surprise presque douce — comme si elle n'avait pas eu le temps d'avoir peur.
— Non ! cria Greg.
La vision se brisa.
Il revint brutalement à l'Académie, haletant, en sueur, le cœur battant trop vite pour le présent.
L'Inspecteur était toujours là.
— Ce futur n'est pas figé, dit-il calmement.
— Alors pourquoi me le montrer ?
— Parce que quelqu'un va mourir, Greg. Quelqu'un de cher à l'Académie.
Un temps.
— Et parce que Beurk revient.
Le nom résonna comme une sentence.
— Et Embellena ? demanda Greg, déjà terrifié par la réponse.
L'Inspecteur recula dans l'ombre.
— Elle n'est pas la tempête.
— Elle est la main qui montre où frapper.
La silhouette disparut.
Le temps reprit son cours.
Les horloges repartirent.
Les écrans clignotèrent.
Greg resta seul, les poings crispés, incapable de respirer normalement.
Il ne rêvait plus en couleur.
Le jeu venait de changer.
Greg resta immobile longtemps après le départ de l'Inspecteur.
Trop longtemps.
Ses mains tremblaient encore, mais il refusa de les regarder. Le simple fait de bouger lui donnait l'impression que le monde pourrait se fendre à nouveau, comme une vitre déjà fragilisée.
Respirer lui demandait un effort conscient.
— Ce n'était qu'une vision... murmura-t-il.
Mais le temps, autour de lui, n'avait pas la souplesse du mensonge. Il avançait droit. Froid. Indifférent à ses tentatives de rationalisation.
Greg fit quelques pas maladroits vers la console centrale. Les données s'affichaient normalement. Trop normalement. Les chiffres défilaient avec une précision cruelle, comme pour se moquer de ce qu'il venait de voir.
Il pensa à STR.
À Esther.
À sa voix posée, à sa manière d'analyser avant de décider. Elle saurait quoi faire. Elle trouverait un angle, une stratégie, un compromis.
Il leva la main.
Puis la baissa.
Dire la vérité, c'était figer une possibilité.
C'était donner un poids réel à une mort qui n'avait pas encore eu lieu.
Et s'il se trompait ?
Et si le futur avait changé au moment même où il l'avait vu ?
Une douleur sourde pulsa derrière ses tempes.
Il porta une main à son front, ferma les yeux.
— Pas maintenant... souffla-t-il.
Le sol sembla se dérober légèrement sous ses pieds.
Quand il rouvrit les yeux, l'ombre était revenue.
Pas l'Inspecteur.
Pas encore.
Mais quelque chose de plus diffus.
Les murs du QG s'étiraient, leurs angles devenaient trop longs, trop hauts. Les lumières se tamisaient sans raison, comme si elles hésitaient à rester allumées. Et surtout... son ombre à lui ne lui appartenait plus.
Elle grandissait.
Elle s'étalait sur les murs, grimpait le long des consoles, se déformait, prenant une silhouette qu'il connaissait trop bien. Une présence dissimulée, impossible à fixer.
— Tu n'as pas le droit... dit Greg, la voix rauque.
La douleur s'intensifia.
Ce n'était pas une migraine.
C'était comme si le temps lui-même comprimait son crâne, resserrant chaque souvenir, chaque possibilité, chaque futur incompatible.
La voix de l'Inspecteur résonna à nouveau. Plus proche. Plus grave.
— Le silence est aussi un choix.
Greg chancela.
— Tu veux que je parle... ou que je me taise ?! lança-t-il, à bout.
Les murs vibrèrent imperceptiblement. Les ombres ondulèrent, envahissant presque entièrement la pièce. La silhouette de l'Inspecteur n'était toujours pas visible, mais son absence pesait plus lourd que sa présence.
— Je veux que tu comprennes, répondit la voix, sans colère.
— Comprendre quoi ?!
Un battement.
— Que certains futurs se brisent quand on les regarde trop tôt.
La douleur explosa.
Greg porta ses deux mains à sa tête, un gémissement lui échappant malgré lui. Sa vision se brouilla. Les contours du monde se dédoublaient, les couleurs se mélangeaient comme une aquarelle mal maîtrisée.
L'ombre sur les murs devint immense.
Elle ne le menaçait pas.
Elle l'écrasait.
— Je ne peux pas porter ça seul... murmura Greg.
Il fit un pas en avant. Puis un autre.
Ses jambes ne répondaient plus correctement.
Le sol monta à sa rencontre.
La dernière chose qu'il vit avant de s'effondrer fut cette ombre immense, immobile, presque compatissante.
— Repose-toi, Chrono, dit la voix.
— Le temps n'a pas fini avec toi.
Puis plus rien.
Quand Greg s'effondra, les lumières du QG clignotèrent brièvement...
... comme si le présent venait, lui aussi, d'hésiter.
La première sensation que Greg perçut fut le froid.
Un linge humide reposait sur son front, dégageant une senteur de menthe — sûrement un remède improvisé pris dans l'infirmerie de l'Académie.
Puis une voix.
— Eh bien... si tu voulais faire un numéro dramatique, Chrono, il y avait des méthodes moins théâtrales que de t'effondrer en plein couloir.
Greg ouvrit les yeux d'un coup.
Les murs autour de lui n'avaient pas la froideur métallique du Quartier des Karmadors.
Ils étaient faits de bois ancien et de pierre polie, décorés de symboles gravés et de tapisseries colorées —
il était dans une chambre de l'Académie des Karmadors, très sûrement l'une des chambres réservées aux membres actifs.
STR — Esther — était assise à côté de lui, une bassine d'eau à portée de main, un sourire victorieux accroché aux lèvres.
— T'as perdu ton équilibre ? demanda-t-elle, avec fausse compassion.
— Ou t'as juste exagéré sur le jus de tomates ? C'est fort, par ici.
Greg cligna des yeux, la tête lourde.
— Du jus de tomate ? Sérieusement ?
— C'est ce qu'on sert dans les fêtes maintenant ? On a perdu notre sens du danger ?
STR éclata de rire.
— Parfait. Le sarcasme est intact. Tes neurones sont donc encore opérationnels.
Greg tenta de se relever, mais une douleur sourde lui vrilla les tempes.
— Ok... correction... neurones en grève, dit-il en retombant sur l'oreiller.
Esther redevint sérieuse, mais sans perdre sa chaleur.
— Tu t'es effondré dans le couloir à deux pas de ce dortoir. Si j'avais été dix secondes plus tard, c'était les élèves de première année qui te ramassaient. Et je sais à quel point tu aurais adoré ça, admire-moi, Chrono le Magnifique, sauvé par des enfants.
Greg leva un doigt, dramatique.
— Je suis un modèle inspirant, je te signale.
— Avec une capacité à s'écrouler digne d'un opéra tragique, renchérit STR.
Ils rirent, mais la nausée fit pâlir Greg.
STR en profita pour réhumecter le linge.
— Plus sérieusement : tu te souviens de quelque chose avant que tu tombes ?
Greg plissa les yeux. Rien.
Juste un vide vague et oppressant, comme un rêve enfoui sous la surface.
— J'avais... mal à la tête. C'est flou.
— Juste ça ?
— Ou peut-être...
Il grogna.
— Non. Le reste s'évapore. Désolé.
Esther le dévisagea longuement.
— Tu m'as fait peur, Greg.
Le silence devint soudain plus dense.
— Désolé, murmura-t-il.
— Tu peux t'excuser si ça te rassure, dit STR doucement, mais je préfère que tu restes sur tes deux pieds.
Elle lui tapota l'épaule, avec cette maladresse tendre qu'elle n'assumerait jamais en public.
Greg esquissa un sourire fatigué.
— Est-ce que... je peux au moins m'asseoir un peu ?
— Tant que tu ne fais pas semblant d'être un héros mourant, oui.
Il se redressa plus lentement, comme un vieillard trop fier pour admettre qu'il souffre.
STR l'aida, discrètement.
Un instant passa avant qu'il pose la question qui lui brûlait la langue, sans qu'il sache pourquoi.
— Est-ce que tu penses encore à Jean-François ?
Esther resta immobile.
Comme si le nom avait ouvert une pièce qu'elle cherchait à tenir fermée.
Puis elle soupira.
— Ça faisait longtemps que je ne l'avais pas entendu.
Greg eut un pincement au cœur.
— Je n'aurais peut-être pas dû—
— Non, dit-elle calmement.
— C'est une bonne question. Une vraie.
Elle fixa le sol un moment, cherchant ses mots comme on choisit une vérité fragile.
— Oui, j'y pense. Mais pas avec colère ou vengeance.
Son regard se perdit un instant sur un vitrail représentant l'ancien symbole des Karmadors.
— Maintenant, j'attends. Si Jean-François doit revenir dans nos vies, il le fera. Et nous serons prêts cette fois.
Greg hocha la tête, touché.
— Tu sais... ça fait un peu prophétie tragique.
— J'évite de faire dans le dramatique, répliqua STR. Je laisse ça à toi.
Greg posa une main contre son cœur.
— Chrono remercie humblement sa reine.
— Mauvaise nouvelle, répondit-elle avec un sourire taquin : je suis la chef, pas la reine, et toi, tu es l'employé épuisé.
Ils rirent, encore.
Le rire s'étira, fondit, se transforma en réel réconfort.
Puis les anecdotes commencèrent.
Greg évoqua son premier entraînement catastrophique où il avait tenté d'arrêter le temps et s'était simplement arrêté lui-même dans un mur.
STR lui rappela la fois où il s'était perdu dans les couloirs de l'Académie pendant trois heures et avait prétendu "explorer une distorsion temporelle".
Greg jura que ce couloir changeait de longueur.
STR le traita de mythe vivant.
Ils parlèrent jusqu'à ce que les ombres changent d'angle sur le sol.
Et quand Greg finit par fermer les yeux, ce n'était pas par malaise —
mais parce qu'il se sentait enfin en sécurité.
STR resta encore, silencieuse, veillant comme le ferait une grande sœur trop têtue pour partir.
Dans le calme de l'Académie, elle jura intérieurement qu'elle trouverait ce qui avait provoqué cette chute.
Et Greg, sans le savoir, rêva encore...
d'une ombre qu'il avait oubliée.