Kaboum : Le réveil des Karmadors
Chapitre 23 : Quand la tempête affronte la toile
7518 mots, Catégorie: K
Dernière mise à jour 15/12/2025 18:39
20 septembre, 1998.
Le monde n'était plus tout à fait le même.
Depuis la grande révélation de l'existence des Karmadors et des Krashmals, l'humanité vivait dans un étrange équilibre entre peur et admiration. Les journaux ne parlaient que d'eux : des sauvetages miraculeux, des affrontements célestes, des petits villages au Quebec protégées par les pouvoirs des Sentinelles. Partout sur la planète, les Karmadors étaient célébrés comme les nouveaux gardiens de la Terre.
Pourtant, dans le petit quartier de Rosemont, la vie suivait toujours son cours.
Les voitures continuaient de klaxonner, les enfants jouaient au ballon dans la ruelle, et au coin de la rue Bélanger, l'Épicerie Bordeleau ouvrait ses portes chaque matin avec la même clochette grinçante qui n'avait jamais voulu se taire depuis vingt ans.
À l'intérieur, l'odeur du pain frais se mêlait à celle du café et du savon à plancher.
Derrière son comptoir, Fernand, fidèle à lui-même, taillait un morceau de bœuf tout en racontant pour la énième fois son fameux combat de boxe de 1968. Devant lui, deux clients, mi-amusés, l'écoutaient avec la politesse des habitués.
— Ah, si vous aviez vu ça ! lança-t-il en levant le couteau pour donner plus de poids à son récit. J'étais jeune, rapide comme l'éclair ! J'ai envoyé ce gars-là au tapis avant même qu'il cligne des yeux. Paf ! Un coup bien placé, comme un Karmador frappant un Krashmal !
— C'est sûr, Fernand, répondit Gina, en rangeant les boîtes de conserve sur les étagères. Et après, tu t'es réveillé ou c'était juste dans ton rêve ?
Fernand fronça les sourcils, sans se démonter.
— Rêve, rêve... non mais, Gina, tu crois que mes muscles c'est du décor ? Regarde-moi ça !
Il releva la manche de sa chemise pour montrer un biceps, disons... d'un autre temps.
Greg, derrière la caisse, éclata de rire.
— T'as peut-être envoyé ton adversaire au tapis, mais c'était sûrement à cause de ton haleine d'oignons !
— Ha ! ha ! très drôle, répondit Fernand, faussement vexé. Continue à rire, p'tit comique, un jour tu goûteras à ma droite légendaire.
Greg leva les mains en signe de paix.
— Pitié ! J'suis fragile, moi. Je me bats seulement contre les étiquettes de prix et les Kiwis.
Gina éclata de rire.
— Les Kiwis ?
Greg hocha la tête, sérieux.
— Oui. Ces p'tites boules poilues me mettent mal à l'aise. On dirait qu'elles te fixent. C'est pas naturel.
Fernand roula des yeux.
— Tourtiere ! On vit dans un monde où c'est les fruits exotiques qui t'angoissent !
À ce moment-là, la porte s'ouvrit avec un cling sonore.
Madame Larouche entra, tirant derrière elle un petit chariot de métal qui grinçait autant que sa voix.
— Bonjour, bonjour, lança-t-elle d'un ton faussement aimable. Enfin, si on peut appeler ça un bonjour, parce qu'avec le froid qu'il fait ici, on se croirait dans une chambre froide de boucher ! Vous essayez d'économiser sur le chauffage ou de congeler vos clients ?
Fernand soupira.
— Bonjour à vous aussi, Madame Larouche. Toujours aussi... euh... pleine d'énergie !
— C'est pas de l'énergie, Fernand, c'est du bon sens ! répliqua-t-elle en tapant du doigt sur le comptoir. Et puis je vous le dis, y'a quelque chose de pas normal dehors. Ce matin, j'ai vu un engin dans le ciel, un truc qui brillait !
— C'était peut-être un avion, hasarda Gina.
— Un avion ? À trois ailes ? Allons donc ! J'vous dis que c'était un vaisseaux dextrateressestre ! J'les ai vus aux nouvelles, moi ! Et pendant que les gens lèvent les yeux, personne remarque qu'on nous envoie des ondes pour contrôler nos pensées !
Greg se pencha vers Gina, chuchotant :
— Et dire que j'me plaignais des Kiwis...
Gina se mordit la lèvre pour ne pas rire.
— Des ondes, vous dites ? fit Fernand avec un air faussement sérieux. Peut-être que c'est elles qui m'ont fait perdre mon combat en 68, finalement !
— Ne vous moquez pas, Fernand ! répliqua Madame Larouche. Je vous dis qu'il se passe des choses étranges ! L'autre jour, ma radio a commencé à parler toute seule !
— C'était peut-être votre mari, intervint Greg, hilare. Il essayait sûrement de vous avertir de baisser le volume !
Un silence s'abattit. Puis Gina éclata d'un fou rire si contagieux que même Fernand ne put s'empêcher de rire sous cape. Madame Larouche, outrée, leva le menton.
— Vous rirez moins quand les extraterrestres frapperont à votre porte !
— Tant qu'ils achètent des légumes, ils sont les bienvenus ! lança Fernand en retour.
Elle tourna les talons, tirant son chariot d'un air digne, tandis que Greg murmura :
— Elle est partie, vite, cachez les Kiwis avant qu'elle les accuse d'espionnage.
Le rire collectif qui suivit emplit l'épicerie d'une chaleur simple et familière.
Dehors, le ciel gris de Montréal laissait entrevoir une traînée lumineuse, fugace, qui filait entre les nuages.
Personne ne le remarqua — sauf un vieil homme au journal, qui leva les yeux et murmura :
— Les temps changent... mais lEpicerie Bordelau, elle, reste la même.
Le tintement de la clochette de la porte s'était à peine dissipé que la voix familière, claire et posée d'Esther, retentit soudain dans les haut-parleurs de l'épicerie.
— Gina et Greg sont attendus dans l'allée treize. Je répète : Gina et Greg sont attendus dans l'allée treize.
Un silence tomba aussitôt.
Les clients se figèrent, surpris par cette annonce pour le moins étrange — d'autant plus que l'épicerie Bordeleau n'avait jamais eu d'allée treize.
Greg et Gina échangèrent un regard lourd de sens. L'instant d'après, un léger sourire complice se dessina sur leurs lèvres : ils savaient exactement ce que cela signifiait.
Fernand, lui, fronça les sourcils, essuyant ses mains sur son tablier plein de farine.
— J'ai manqué un meeting ?
Gina, improvisant avec calme, répondit :
— Euh... Fernand. On doit s'occuper de quelque chose d'important au sous-sol.
Fernand leva les mains en signe de reddition, un sourire taquin au coin des lèvres.
— Ah, je vois. Le fameux "quelque chose d'important"... Toujours dans le sous-sol, hein ? Faites attention de pas réveiller les patates germées, elles sont susceptibles !
Greg pouffa discrètement tandis que Gina roulait des yeux.
— Très drôle, Fernand. On revient tout de suite, garde la boutique.
— T'en fais pas, répondit-il en riant. Si quelqu'un demande après vous, je dirai que vous êtes partis négocier avec les extraterrestres !
Greg fit mine de pointer du doigt :
— Chut, pas si fort ! Ils t'écoutent peut-être, ceux-là.
Et sur ce dernier échange complice, Greg et Gina disparurent derrière la porte battante menant à l'arrière-boutique.
L'air y était plus frais, plus calme. Seul le ronronnement des frigos et le grincement lointain des conduites d'eau accompagnaient leurs pas.
À l'extrémité du couloir, derrière quelques caisses empilées, se trouvait le convoyeur, un large cylindre métallique incliné vers les profondeurs du sol.
Gina balaya la poussière d'un revers de main et lança un regard complice à Greg.
— Prêt ?
— Aussi prêt qu'on peut l'être... après avoir rangé des boîtes de céréales toute la matinée, répondit-il avec un sourire nerveux.
Ils montèrent tous deux sur la plateforme.
Un léger tremblement parcourut le sol, puis le convoyeur se mit en mouvement dans un ronflement feutré. La descente commença, rapide et vertigineuse.
L'air devint chargé d'électricité, vibrant d'une énergie presque vivante. De fines particules lumineuses dansaient autour d'eux, comme des étincelles suspendues.
Leurs corps se mirent à luire, projetant des halos d'énergie qui les enveloppèrent.
Greg sentit une onde d'énergie lui parcourir la peau — son souffle se coupa une seconde avant que la transformation ne s'enclenche. Son uniforme jaillit en un éclair d'argent et d'orange, ses yeux se teintent de bleu.
Chrono venait de renaître, symbole du temps et de la vitesse.
À ses côtés, Gina ferma les yeux, laissant la lumière verte l'envelopper.
Sa tenue s'illumina comme un soleil. Les lianes d'énergie se refermèrent sur elle, formant le métal vivant de Titania, gardienne de la force et de la nature.
Le convoyeur ralentit enfin. Un souffle chaud s'échappa du sol tandis que les portes circulaires s'ouvrirent sur un vaste espace baigné de lumière dorée.
Le QG des Karmadors s'étendait devant eux.
Et là, au milieu, se tenait Esther.
Son port était noble, son regard déterminé. Ses cheveux attachés lui donnaient une allure de commandante.
Vêtue dun gilet blanc, elle rayonnait d'une autorité tranquille.
C'était STR, le nom qu'elle portait désormais en tant que chef des Karmador.
Elle s'avança à leur rencontre, la voix ferme mais bienveillante.
— Chrono. Titania. Vous voilà enfin.
Greg esquissa un sourire en coin.
— On ne fait jamais attendre une légende, pas vrai ?
Esther laissa échapper un soupir amusé.
— Tu n'as pas changé, Greg. Toujours la même répartie.
Gina croisa les bras, taquine.
— C'est son pouvoir secret. L'humour nerveux.
— Et le tien, c'est la patience, je suppose ? répliqua-t-il du tac au tac.
Esther leva une main, coupant leur joute amicale avec un sourire.
— Contente de voir que l'esprit d'équipe est toujours vivant. Vous tombez bien, j'ai des nouvelles qui ne peuvent pas attendre.
Esther leva lentement la main, invitant Greg et Gina à la suivre.
— Venez, dit-elle calmement. Il est temps que vous voyiez ce que nous avons accompli.
Ils la suivirent à travers la vaste salle du QG, leurs pas résonnant sur le sol de pierre. Devant eux, le mur principal se dressait, recouvert d'une série d'écrans éteints.
D'un geste précis, STR sortit une télécommande argentée de sa ceinture et appuya sur un bouton.
Aussitôt, les écrans s'allumèrent un à un, projetant une lueur vive dans la salle. Des cartes géographiques apparurent, traversées de points lumineux représentant les équipes de Karmadors à travers le monde.
Puis, les images satellites défilèrent : un Karmador stoppant une éruption volcanique dans un désert africain, un autre apaisant une tempête au-dessus des côtes européennes, et plusieurs équipes unies pour évacuer des civils lors d'un séisme en Asie.
Les reflets des écrans dansaient sur leurs visages émerveillés.
Greg, bouche bée, souffla :
— C'est... incroyable.
Gina hocha lentement la tête, les yeux brillants.
— On savait qu'on n'était pas seuls, mais voir ça... c'est autre chose.
STR baissa la télécommande et croisa les bras, contemplant les images.
— Oui. Le monde a changé. Les gens croient de nouveau aux Karmadors. Ils savent maintenant que la lumière existe, même quand l'ombre s'étend.
Elle marqua une pause, observant les héros à l'écran, ces visages qu'elle reconnaissait parfois.
— Chacun d'eux agit selon les valeurs de l'Académie. Nous avons semé une graine... et elle a enfin germé.
Greg esquissa un sourire discret.
— Alors, c'est ça, notre héritage ?
STR hocha lentement la tête.
— Oui. Et ce n'est que le commencement.
Un silence paisible suivit.
Les écrans continuaient de projeter ces instants d'héroïsme à travers le monde, illuminant la salle d'une lumière dorée.
Greg, Gina et STR restèrent là, côte à côte, contemplant les preuves vivantes de leur œuvre — et le nouvel espoir qu'ils avaient contribué à bâtir.
Alors qu'ils contemplaient encore les images héroïques défilant sur les écrans muraux, un grésillement sourd résonna dans toute la salle.
Greg se crispa. Gina releva la tête. STR tourna immédiatement les yeux vers le plafond, comme si son corps avait instinctivement reconnu la vibration.
Puis, l'instant d'après, tout bascula.
Un hurlement strident retentit, sec, métallique — plus violent que les alertes habituelles du QG.
Les écrans se brouillèrent, les images devinrent floues, puis toutes les surfaces lumineuses virèrent brusquement au rouge, pulsant en rythme avec l'alarme qui résonnait comme un battement de cœur désespéré.
Gina recula d'un pas.
— Qu'est-ce que...? C'est pas une alarme standard, ça.
Greg, déjà en garde, tenta de masquer la tension dans sa voix.
— STR... qu'est-ce qui se passe ?
Esther ne répondit pas tout de suite.
Son visage s'était figé.
Elle observait les écrans rouges, les sourcils froncés, comme si elle reconnaissait une signature, une fréquence... un message que les autres ne pouvaient pas comprendre.
Elle murmura presque pour elle-même :
— Pas maintenant... pas encore...
Gina échangea un regard nerveux avec Greg.
— Ça fait combien de temps que cette anomalie apparaît ? demanda-t-elle.
STR inspira profondément, puis se tourna vers eux.
— Ça... dure depuis plusieurs heures. J'ai reçu les premiers signaux tôt ce matin. C'était faible, instable... j'ai cru à un simple bug.
Elle serra légèrement la télécommande dans sa main.
— Mais depuis une quinzaine de minutes, l'activité a explosé. Et l'alarme ne se déclenche jamais sans raison.
Elle appuya sur un bouton : les écrans clignotèrent, tentant de stabiliser l'image.
Greg déglutit.
— Tu veux dire que quelqu'un... ou quelque chose... essaie de nous contacter ?
STR secoua lentement la tête.
— Non.
Sa voix tremblait légèrement, ce qui n'arrivait presque jamais.
— C'est pire.
Elle désigna les écrans rouges.
— Ce signal... ce n'est pas un appel.
Elle marqua un silence lourd.
— C'est un avertissement. Un avertissement que le QG reçoit seulement lorsqu'une anomalie atteint un niveau critique.
Les écrans grésillèrent à nouveau, puis affichèrent un symbole clignotant — un cercle rouge traversé d'une ligne blanche, comme une blessure vibrante sur le monde.
Greg et Gina retinrent leur souffle.
— STR... articula Greg.
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
Esther observa le symbole un long moment, puis répondit, la voix basse, grave :
— Quelque chose est en train de se réveiller.
Les écrans continuaient de clignoter en rouge, remplissant le QG d'une atmosphère lourde, presque suffocante. Les vibrations de l'alarme semblaient marteler les murs eux-mêmes.
Soudain, l'un des écrans à la droite de STR grésilla, brièvement, comme si quelque chose tentait de s'y accrocher.
Un bruit sec retentit — tic-tic-tic — comme une connexion forcée.
Puis l'image apparut.
Gina porta une main à sa bouche.
Greg recula d'un pas.
STR, elle, s'immobilisa complètement.
Sur l'écran, figée dans un cadre tremblotant, l'apparition de Geyser se matérialisa.
Mais ce n'était pas le Geyser qu'ils connaissaient.
Il était épuisé, le souffle court, couvert d'égratignures et de poussière.
Un filet translucide, épais et visqueux, l'enserrait de la taille jusqu'aux épaules — un réseau de fils scintillants, tendus, d'une précision presque... arachnéenne.
Le Karmador des elements était pris au piège, incapable de bouger.
Derrière lui, une vaste pièce d'entrepôt abandonné apparaissait : poutres métalliques, caisses renversées, machines rouillées. Les néons au plafond vacillaient d'une lumière malade, projetant des ombres mouvantes à chaque scintillement.
— S... STR... ?
La voix de Geyser était faible, haletante, saturée d'interférences.
STR fit un pas vers l'écran, les sourcils froncés par une inquiétude brûlante.
— Geyser. On te voit. Qu'est-ce qui se passe là-bas ?
Geyser tenta de dégager son bras, mais le filet se resserra immédiatement, l'arrachant à un grognement de douleur.
— Je... je suis... dans une usine abandonnée... secteur nord... je ne sais pas combien de temps je vais tenir.
Il regarda brièvement par-dessus son épaule.
Ses yeux s'agrandirent, terrifiés.
— Il y a quelque chose ici. Je ne sais pas quoi. Ça bouge... ça m'observe.
Greg serra les poings, blême.
— Geyser, t'es pas seul là-bas ? Où est Maya ?
Geyser déglutit, tendit légèrement le cou pour se rapprocher de la caméra, malgré le filet qui tirait sur ses épaules.
— J'ai... j'ai essayé de la retrouver. Elle a disparu dans un des couloirs... je crois qu'elle a été prise aussi.
Il secoua la tête, désespéré.
— Je n'arrive pas à capter son signal. J'ai besoin... j'ai besoin de renfort. Maintenant. Je... je peux pas... je peux pas me sortir de là tout seul.
À cet instant, l'image trembla violemment.
Un bruit aigu se fit entendre derrière lui — un grattement, comme des dizaines de pattes rapides sur du métal.
Gina blêmit.
— STR... dépêche-toi de lui demander où il est exactement !
STR leva la voix, ferme, mais elle tremblait légèrement :
— Geyser, donne-moi ta localisation précise ! Maintenant !
Geyser ouvrit la bouche — mais il n'eut pas le temps de prononcer un mot.
Une ombre descendit brusquement du plafond.
Un immense filet noir, plus épais, claqua au-dessus de lui, fondant sur sa tête comme une trappe vivante.
Geyser eut un hoquet de stupeur.
— Non, non, non, NON— !
Le filet s'abattit entièrement sur lui, le recouvrant jusqu'au sol dans un bruit mat et étouffé.
La caméra se mit à trembler, un cri déformé surgit des haut-parleurs, puis —
L'écran devint noir.
Un silence lourd se posa dans le QG.
L'alarme continuait de hurler, mais aucun d'eux ne l'entendait vraiment.
Gina tremblait.
Greg semblait figé, les yeux rivés sur l'écran mort.
STR, elle, restait immobile, mais dans son regard brûlait un mélange de peur, de colère et de résolution.
— STR... balbutia Greg.
— On... on vient juste de voir Geyser se faire attraper. On peut pas rester là !
Gina ajouta, la voix brisée :
— Et Maya... Maya est peut-être encore vivante. Peut-être qu'elle attend qu'on arrive...
STR inspira profondément, posa une main sur la console devant elle et se redressa.
Quand elle parla, sa voix avait retrouvé toute la puissance du Commandant des Karmadors :
— Nous n'avons pas une seconde à perdre.
Elle pointa les écrans encore pulsants de rouge.
— Maya et Geyser sont en danger immédiat. Et ce que nous avons vu...
Elle baissa légèrement la voix.
— ...ça ressemble beaucoup trop à une signature Krashmal.
Greg et Gina échangèrent un regard effrayé.
STR se tourna vers eux, déterminée, prête à agir.
— Titania. Chrono. Préparez-vous.
Elle serra les dents.
— On part maintenant.
Les alarmes continuaient de hurler dans tout le QG.
Et au cœur de la lumière rouge qui baignait la salle, une certitude s'imposait :
Le cauchemar n'était pas terminé.
Il recommençait.
La nuit avait englouti l'usine abandonnée, et seule la lumière blafarde de quelques lampes de rue filtrait à travers les vitres brisées.
Chrono et Titania atterrirent silencieusement devant les portes métalliques tordues, leurs pas soulevant une fine poussière argentée.
Un grondement sourd parcourut la structure comme un souffle mourant.
— C'est ici... murmura Titania, inspectant les lieux d'un regard inquiet.
— STR disait que le signal de Geyser venait de ce secteur.
Chrono hocha la tête, déjà activant sa Goutte — ce petit dispositif cristallin qui se mit à émettre des pulsations bleutées. Titania fit de même, sa Goutte teintant l'air d'un halo rose et violet.
— On commence le balayage, dit Chrono en fronçant les sourcils.
— Oui... et restons sur nos gardes, répondit Titania. Cet endroit... me donne franchement la chair de poule.
Ils franchirent l'entrée.
L'intérieur de l'entrepôt était pire que ce que la caméra avait laissé entrevoir :
de gigantesques poutres métalliques striées de rouille descendaient du plafond ;
de vieilles carcasses de machines dormaient dans des coins obscurs ;
des caisses éventrées jonchaient le sol, certaines renversées, d'autres réduites en éclats comme si elles avaient été frappées par une force colossale.
Les néons suspendus au-dessus de leurs têtes clignotaient sans cesse, projetant des ombres vibrantes qui donnaient l'impression que les murs bougeaient.
Un frisson remonta l'échine de Titania.
— Sérieusement... on dirait un plateau de film d'horreur.
— Ou le début d'un mauvais cauchemar, répliqua Chrono.
Il ajouta, tentant un humour nerveux :
— Avec un scénario que je n'ai pas envie de jouer.
Titania esquissa un sourire bref, mais ses épaules restaient tendues.
Le bruit de leurs pas résonnait trop fort dans le vaste hangar, comme si l'endroit amplifiait chaque son pour mieux le renvoyer vers eux.
Une odeur de métal humide flottait dans l'air, presque suffocante.
Leurs Gouttes vibrèrent soudain à l'unisson.
— Je capte quelque chose, dit Titania en consultant les particules lumineuses visibles dans l'appareil.
— Moi aussi... mais c'est instable. Comme si les signaux étaient brouillés.
Ils avancèrent encore.
Puis Chrono s'arrêta net.
— Tonya... regarde.
Leurs yeux montèrent lentement vers les hauteurs de l'usine.
Là, suspendu entre deux poutres massives, s'étirait un immense filet, mais rien à voir avec une toile animale ordinaire.
Les fils étaient épais comme des câbles, d'une transparence inquiétante, traversés par des éclats métalliques qui reflétaient la lumière des néons.
Une toile d'araignée... mais créée par quelque chose de bien plus grand.
Et de bien plus intelligent.
Titania sentit son cœur se serrer.
— C'est pas... naturel.
— C'est pas censé être possible, corrigea Chrono, la voix à peine audible.
Leur souffle se fit plus court.
La Goutte de Titania clignota soudain d'un rouge pulsant.
— Chrono... j'ai un signal fort. Juste... là-bas.
Chrono suivit la direction indiquée.
Entre deux colonnes, un peu plus loin, une silhouette immobile reposait au sol.
Ils s'avancèrent prudemment, leurs pas contrôlés, chaque bruit semblant menacer d'attirer quelque chose qui les observait peut-être déjà depuis l'ombre.
Plus ils approchaient, plus ils distinguaient la forme.
Un corps.
Allongé.
Enveloppé dans un énorme cocon de soie métallique, bien plus dense que le filet qu'ils avaient vu au plafond.
Comme une chrysalide forcée.
Titania porta une main à sa bouche.
— Chrono...
— Je sais. Je l'ai vu.
Il fit un pas supplémentaire, mais s'arrêta avant de toucher le cocon.
— C'est... quelqu'un.
— Geyser ? Maya ?
— On ne peut pas savoir... pas encore.
Ils restèrent immobiles un instant, le souffle serré, les néons clignant plus vite au-dessus d'eux comme s'ils allaient exploser.
Un grondement très faible résonna quelque part dans l'obscurité du plafond.
Titania frissonna.
— Chrono... je n'aime pas ça.
— Moi non plus.
Ils fixèrent le cocon, puis levèrent lentement les yeux vers les hauteurs sombres où pendait la première toile.
Et l'ambiance entière sembla se tendre, comme un fil prêt à casser.
Le cocon restait immobile sous la lumière tremblotante, comme une masse prisonnière du silence. Titania et Chrono se regardèrent, le cœur battant à la même cadence que les néons qui clignotaient au-dessus d'eux.
Titania porta sa Goutte à hauteur de son visage.
Le cristal vibra, diffusant une lueur douce qui éclaira ses traits tendus.
— Je vais essayer quelque chose, murmura-t-elle.
Chrono hocha la tête sans un mot, observant les alentours, prêt à réagir à la moindre anomalie.
Titania inspira profondément, puis activa sa Goutte en prononçant clairement :
— Titania à Geyser.
Si tu m'entends... réponds. N'importe quoi. Un son. Un battement. Un signe.
Le silence retomba.
Lourd, écrasant.
Seul le crépitement lointain d'un néon défectueux brisait l'immobilité.
Chrono fit un pas en arrière, scrutant la hauteur où pendait la grande toile.
— Peut-être que—
Un bruit sec étouffé résonna.
Titania sursauta.
Chrono se retourna violemment, poing serré.
Le son venait du cocon.
Un gémissement faible, comprimé, presque imperceptible, comme si quelqu'un essayait de crier à travers plusieurs couches étouffantes.
Titania s'avança lentement, les yeux grands ouverts.
— Geyser... ? Geyser, c'est toi ?
Le cocon remua brusquement, comme si quelque chose à l'intérieur se débattait.
Chrono se précipita à ses côtés.
— Il est vivant ! Il est là !
Des vibrations se propagèrent à travers la chrysalide, accompagnées d'un souffle désespéré.
Titania sentit son estomac se nouer.
— C'est lui... il répond à mon appel.
Elle se pencha, tendant la main vers le cocon, mais Chrono l'arrêta.
— Attention. Si la toile a pu neutraliser un Karmador comme Geyser... qui sait ce qu'elle pourrait faire à un autre ?
Titania serra la mâchoire.
— Chrono... on n'a pas le choix. Il étouffe là-dedans.
Elle posa finalement ses paumes sur la surface du filet.
Une sensation glacée, presque électrique, remonta le long de ses bras.
— Cette matière... elle est organique... mais aussi métallique, murmura-t-elle. C'est comme si elle s'adaptait.
— Alors détruis-la avant qu'elle s'adapte à toi, répondit Chrono, prêt à bondir.
Titania recula légèrement, inspira profondément, et sa voix devint ferme :
— Geyser ! Bouge pas ! On te sort de là !
Elle se redressa, les muscles des bras et des épaules se contractant. Un halo rosé entoura ses mains, son pouvoir titanesque prêt à éclater.
— Titania, tu es certaine ? demanda Chrono.
— Complètement.
Elle abattit ses poings sur la toile.
Un choc sourd retentit.
Le filet vibra, mais ne céda pas.
Titania grogna.
— D'accord... tu veux jouer dur ?
Elle prit une longue inspiration, planta ses pieds dans le sol fissuré, et avec un cri guttural, elle concentra toute sa force dans son bras.
Le coup toucha le cocon de plein fouet.
La soie métallique éclata en fragments brillants.
Des lambeaux tombèrent comme de lourds flocons d'argent.
Le cocon se déchira entièrement, libérant un corps qui s'effondra dans les bras de Titania.
— Geyser ! s'exclama Chrono en se précipitant.
Geyser toussa violemment, aspirant une grande bouffée d'air avant de s'accrocher aux épaules de Titania.
— Merci... j'étouffais... je... je croyais...
Titania resserra son étreinte pour le soutenir.
— On est là maintenant. Respire, prends ton temps.
Geyser leva les yeux, encore brouillés. Son costume étaient déchirés, sa peau parsemée de marques rouges laissées par la toile.
Il tremblait.
Chrono posa une main ferme sur son épaule.
— On a vu ta transmission. Qu'est-ce qui s'est passé ? Où est Maya ?
Geyser déglutit, la voix rauque.
— Je... je sais pas. Je cherchais Maya. On patrouillait ensemble. On a... on a entendu quelque chose dans cette usine. Un bruit énorme.
Il ferma les yeux, essayant de rassembler ses souvenirs.
— Et puis... quelque chose nous a attaqués. Une vitesse... incroyable. Je n'ai même pas eu le temps de... Maya a disparu dans l'obscurité. Je l'ai entendue crier mon nom... puis plus rien.
Titania échangea un regard inquiet avec Chrono.
— Tu ne l'as pas vue ensuite ? demanda Chrono.
— Non... J'ai juste senti le filet tomber sur moi. J'ai essayé de... de me libérer, mais... c'était comme si ça se resserrait chaque fois que je bougeais.
Titania se crispa.
— Ce n'est pas une technique Krashmale courante. Quelque chose de nouveau ?
— Quelque chose de pire, répondit Geyser, les yeux agrandis par la peur.
Chrono déglutit.
— Geyser... dis-nous tout ce que tu sais.
Geyser leva lentement la tête.
Un frisson glacé traversa sa voix.
— Ce n'est pas un Krashmal ordinaire.
C'est une nouvelle Krashmale.
Je... je crois qu'elle était là, quelque part dans l'ombre... à nous observer.
Elle ne parlait pas. Elle laissait seulement entendre des bruits... comme des cliquetis... comme une araignée qui... qui attend sa proie.
Titania sentit un frisson parcourir son dos.
Un silence pesant s'abattit.
— Alors Maya est... seule, murmura Chrono.
— Oui, souffla Geyser, les yeux humides. Et si elle est entre ses griffes... on n'a pas beaucoup de temps.
Titania se releva, serrant les poings.
— Alors on ne va pas en perdre.
Cette Krashmale... on va la trouver.
Chrono hocha la tête, déterminé.
— Et on ramènera Maya.
Geyser inspira difficilement, mais un éclat de courage traversa enfin son regard.
— Je vous suis. Jusqu'au bout.
Le silence de l'usine semblait prêt à s'effondrer sous son propre poids.
Geyser, encore chancelant, se redressa tant bien que mal. Chrono observait les hauteurs, les yeux plissés. Titania, elle, avançait d'un pas, prête à affronter n'importe quoi dans cette obscurité métallique.
Puis...
Un rire éclata.
Sec.
Aigu.
Démesuré.
Il jaillit d'un recoin invisible, ricocha contre les poutrelles d'acier, se répercuta entre les machines désaffectées et glissa comme un souffle malsain jusque sous la peau des trois Karmadors.
Titania se figea, les yeux écarquillés.
Geyser fit un pas en arrière, la respiration tremblotante.
Chrono sentit son cœur bondir dans sa poitrine.
Le rire... se démultiplia.
Il se transforma en dizaines d'échos qui tournaient autour d'eux, comme si plusieurs voix riaient en même temps, chacune légèrement décalée.
— C'est quoi... ça ? souffla Geyser, la gorge sèche.
Chrono essaya d'activer sa Goutte pour repérer une signature énergétique, mais les signaux se brouillèrent instantanément, comme parasités par une force invisible.
— Je... je ne capte rien, dit-il d'une voix basse. C'est comme si quelque chose brouillait tout.
Le rire monta d'un cran.
Puis encore.
Puis encore.
Jusqu'à devenir presque strident.
La lumière vacillante des néons accompagna cette montée, comme si l'usine entière vibrait au rythme de cette folie.
Titania recula d'un pas, puis se ressaisit, les poings serrés.
— Elle est là. Je le sens.
Une ombre passa soudain au-dessus d'eux.
Un souffle rapide.
Un déplacement presque gracieux.
Titania, Chrono et Geyser levèrent la tête d'un même mouvement.
Là-haut.
Accrochée à une toile tendue entre deux poutrelles, se balançait une silhouette fine, élancée, presque arachnéenne dans ses mouvements.
Un instant, elle ne fut qu'une ombre indistincte, fuyante.
Un autre instant, elle s'élançait déjà ailleurs.
— Elle... elle utilise ses toiles comme... un acrobate, murmura Geyser.
Titania frissonna, l'estomac noué.
La silhouette poursuivit sa danse macabre, se déplaçant si vite qu'elle semblait se dédoubler. Chaque fois que l'un des Karmadors croyait localiser sa position, elle avait déjà disparu dans une autre direction.
Le rire, toujours présent, s'amplifiait au rythme de ses mouvements.
Chrono alerta soudain :
— ATTENTION !
Un impact sec frappa son flanc.
Il grimaça et porta la main à son bassin.
Puis Titania reçut un coup derrière le genou, sa jambe fléchit, mais elle resta debout, serrant les dents.
Geyser tomba presque à genoux lorsqu'un choc lui atteignit la hanche.
Des attaques rapides.
Précises.
Impalpables.
— Elle nous frappe... depuis le sol ! s'exclama Chrono.
— Non... elle frappe depuis partout, corrigea Titania, la voix tremblante de rage et de tension.
L'ombre repassa au-dessus d'eux, effleurant une poutrelle d'un geste presque dansant, avant de s'évanouir dans une autre zone obscure.
Le rire éclata encore, plus hystérique, plus déformé, presque inhumain.
Geyser ferma les yeux un instant.
— Elle se moque de nous...
Titania, la mâchoire serrée, hurla alors de toute sa force :
— ÇA SUFFIT !
Montre-toi, Krashmale !
Assez joué avec nous !
Sors de ton trou et affronte-nous en face !
Le silence tomba immédiatement.
Comme si l'usine elle-même retenait son souffle.
Les néons cessèrent un instant de vaciller, rendant le calme encore plus inquiétant.
Chrono inspecta l'obscurité en tournant sur lui-même, ses doigts tremblant légèrement.
Geyser se rapprocha de Titania, murmurant :
— Pourquoi tout s'est arrêté... ?
Titania n'eut pas le temps de répondre.
Une voix s'éleva.
Lente.
Froide.
Rasante.
Aérienne.
Comme un souffle glissé tout près de l'oreille... mais provenant d'un endroit trop loin pour être possible.
— Ooooh...
Un murmure presque sensuel.
Terrifiant.
— ...mais ce n'était que l'échauffement.
La voix se mit à rire.
Un rire doux, étouffé... avant de se briser en un éclat démentiel.
Un souffle lent, presque un murmure, glissa dans l'air.
Puis une silhouette se détacha lentement de l'obscurité, comme si l'ombre elle-même lui ouvrait un passage.
Titania, Chrono et Geyser retinrent leur respiration.
La Krashmale apparut enfin.
Elle avança d'un pas tranquille — trop tranquille — ses mouvements souples, presque felins, accompagnés d'un léger craquement de cuir qui résonna dans le silence oppressant de l'usine.
La lumière vacillante des néons révéla alors son visage.
Des cheveux noirs, longs, épais, cascadaient en mèches désordonnées autour de ses épaules.
Mais ce qui frappa immédiatement, ce furent les mèches rouge sombre qui serpentaient à travers sa chevelure, comme des filaments incandescents qui refusaient de s'éteindre.
Lorsqu'elle releva la tête, Titania eut un frisson involontaire.
Ses yeux...
Des yeux noirs, d'un noir absolu, sans pupille visible. Un noir de charbon, mat, insondable, comme deux trous qui absorbaient la lumière, la chaleur, et possiblement même l'espoir.
Un regard si froid, si fixe, qu'on aurait dit qu'il transperçait la peau pour fouiller directement dans l'âme.
Et puis il y avait son sourire.
Un sourire beaucoup trop large pour être humain, étiré avec une lenteur délibérée, révélant des dents parfaitement alignées mais étrangement lisses, presque brillantes, comme si elles avaient été polies par une intention malveillante.
Geyser déglutit, incapables de détourner le regard.
Sa tenue, entièrement composée d'un cuir noir lustré, épousait son corps mince et nerveux, renforçant cette impression de prédateur agile.
Le cuir était parcouru de bandes rouges, dessinées comme des veinures de magma encore tiède, qui pulsaient imperceptiblement sous la lumière.
Au niveau de son abdomen, juste au-dessus et autour du nombril, un symbole attira immédiatement l'attention :
Une sorte de flamme stylisée, ciselée dans la matière elle-même, avec un trou parfaitement rond au centre — un vide, comme un œil absent.
Un détail troublant, inexplicable, presque hypnotique.
Chrono sentit un frisson lui remonter la nuque.
Elle s'arrêta à quelques mètres d'eux, ses yeux noirs glissant lentement d'un visage à l'autre, savourant leur tension, leur hésitation, leur peur maîtrisée mais palpable.
Chaque seconde étirait le silence comme une corde prête à rompre.
Puis elle parla, sa voix douce mais résonnante, portée par une assurance dérangeante.
— Alors... voilà donc les héros envoyés à ma rencontre.
Son sourire s'élargit encore, cette fois avec une intention clairement hostile.
— Je suis ravie de voir que vous êtes venus si vite.
Titania raffermit sa posture, tentant de masquer le tremblement de son souffle.
Chrono sentit son cœur cogner contre sa poitrine, ses yeux analysant chaque mouvement de la Krashmale, chaque détail.
Geyser, encore affaibli, s'agrippa à son pouvoir, prêt à riposter au moindre geste suspect.
La Krashmale inclina légèrement la tête, comme une enfant curieuse observant un jouet brisé.
— Allons... ne me faites pas attendre.
Sa voix devint un murmure acéré.
— J'ai encore tant de choses à vous montrer.
Un claquement sec résonna soudain dans l'usine.
La Krashmale leva lentement la main.
Entre ses doigts fins brillait une télécommande noire, parcourue de voyants rouges pulsant comme un cœur malade.
Son sourire s'élargit aussitôt.
— Vous cherchez quelqu'un... n'est-ce pas ?
Avant que quiconque ait le temps de répondre, les lumières s'éteignirent brutalement.
Un noir presque total engloutit l'entrepôt.
Puis—
un grondement métallique se fit entendre au-dessus d'eux.
Geyser releva brusquement la tête, le souffle court.
— Non... murmura-t-il.
Un éclair jaillit soudain, déclenché par instinct.
Le tonnerre fracassa l'air et, pendant une fraction de seconde, la lumière blanche illumina la hauteur de l'usine.
Et là... ils la virent.
Suspendue dans les airs, Maya.
Son corps était maintenu par de lourdes chaînes sombres, enroulées autour de ses bras et de son torse. Sa tête pendait légèrement sur le côté, inconsciente, immobile.
Juste en dessous d'elle...
un immense bassin d'acide, épais, verdâtre, dont la surface bouillonnait lentement en dégageant une vapeur corrosive.
Titania sentit son cœur se serrer violemment.
— Maya... souffla-t-elle.
La lumière retomba aussitôt.
Les néons recommencèrent à vaciller, clignotant de manière irrégulière, plongeant la scène dans une alternance brutale d'ombre et d'éclats aveuglants.
Le rire de la Krashmale éclata alors, déformé par l'écho de l'usine.
— Ahahaha... Vous auriez dû voir vos visages.
Elle pressa légèrement un bouton de la télécommande.
Les chaînes se resserrèrent, grinçant sinistrement, et Maya descendit de quelques centimètres vers l'acide.
Chrono se mit aussitôt en position, les poings serrés.
— Elle joue avec nous... marmonna-t-il.
— Évidemment que je joue, répondit la Krashmale avec délice.
Elle pencha la tête.
— Chaque mouvement... chaque erreur... et plouf.
Geyser sentit la colère lui brûler la poitrine. Le sol vibra légèrement sous ses pieds tandis que l'air autour d'eux devenait plus lourd.
— Tu la touches encore... et je te jure—
Un nouvel éclair explosa, plus puissant cette fois.
Le tonnerre rugit dans toute l'usine, faisant trembler les murs. Sous cette lumière violente, Geyser repéra précisément l'emplacement de Maya, les chaînes, le mécanisme suspendu... tout.
Le vent se leva brusquement, tourbillonnant autour des Karmadors.
— Titania, Chrono... cria Geyser sans détourner les yeux du plafond.
— Préparez-vous.
La Krashmale leva les bras, ravie, tandis que les ombres dansaient autour d'elle.
— Oh, oui... invoque tes tempêtes, Karmador.
Son rire s'intensifia.
— Plus vous luttez... plus c'est délicieux.
Les lumières clignotèrent encore plus violemment.
Le bassin d'acide gargouilla.
Et au-dessus d'eux, Maya oscillait lentement...
suspendue entre la vie et la chute.
Pendant une fraction de seconde, tout devint visible.
Maya. Inconsciente. Les chaînes. Le bassin d'acide.
Et le doigt de la Krashmale, posé calmement sur un bouton.
— Chrono ! Titania ! cria Geyser. Maintenant !
Sans hésiter, Titania et Chrono se ruèrent vers les escaliers métalliques menant à la plateforme aérienne. Leurs pas résonnaient lourdement alors qu'ils grimpaient à toute vitesse, ignorant les rires qui les suivaient, glissant dans l'ombre comme un prédateur invisible.
— Oh, vous montez déjà ? lança la voix moqueuse de la Krashmale. J'espérais un peu plus de suspense...
Les lumières s'éteignirent brusquement.
Un choc brutal fendit l'obscurité.
Chrono fut frappé de plein fouet au visage, projeté contre la rambarde dans un grondement sourd. Presque au même instant, Titania reçut un coup violent à l'épaule, assez puissant pour la faire vaciller.
— Sérieusement ?! grogna Chrono en se redressant difficilement. J'aime pas frapper des femmes !
Un rire éclata, tout près cette fois.
Titania serra les dents, se remit en position de combat malgré la douleur.
— Arrête de te cacher dans l'ombre ! cria-t-elle. Viens nous affronter pour de vrai. Ou tu n'es même pas assez brave pour donner ton nom ?
Un nouvel éclair de Geyser illumina la plateforme.
La silhouette de la Krashmale apparut un instant, floue, déjà en mouvement. Elle frappait vite. Trop vite.
Chrono tenta d'activer son pouvoir, cherchant le point précis où figer le temps — mais elle disparut avant même qu'il ne puisse se concentrer. Un choc sec le prit de côté.
— Elle est rapide... beaucoup trop rapide, souffla-t-il.
Titania riposta, ses coups faisant vibrer la structure métallique. Elle frappait fort, encaissait tout autant, mais chaque échange semblait jouer en faveur de leur ennemie. La Krashmale se mouvait avec une violence maîtrisée, presque joyeuse.
Puis tout bascula.
Dans un mouvement fulgurant, la Krashmale tendit la main. Une matière sombre, semblable à une toile renforcée de métal, jaillit et s'enroula autour de Chrono avant qu'il ne puisse réagir.
— Chrono ! hurla Titania.
Chrono tenta de se débattre, mais le piège se resserra brutalement, comprimant ses bras contre son torse, l'empêchant d'utiliser son pouvoir.
Un instant plus tard, un coup d'une force terrifiante frappa Titania de plein fouet, la projetant lourdement au sol de la plateforme dans un fracas métallique.
Le silence retomba, épais, oppressant.
En bas, Geyser leva les yeux, le souffle court, tandis que les éclairs continuaient de gronder au-dessus de lui... et que Maya oscillait dangereusement au-dessus du bassin d'acide.
L'air vibrait d'électricité.
Les éclairs invoqués par Geyser déchiraient l'obscurité par intermittence, illuminant l'entrepôt en flashes brutaux. À chaque décharge, les ombres semblaient se tordre sur les murs éventrés, révélant brièvement l'ampleur du piège : les toiles métalliques suspendues comme des filets de chasse, les chaînes tendues dans le vide... et, au-dessus d'eux, ce bassin colossal rempli d'un liquide verdâtre et fumant, dont les remous silencieux promettaient une mort lente et atroce.
— Maya... murmura Geyser, la gorge serrée.
Un nouvel éclair jaillit.
Suspendue dans les airs, entravée par de lourdes chaînes noires, Maya apparut enfin clairement. Son corps pendait, inerte, à quelques mètres seulement sous le bassin d'acide. Chaque vacillement des lumières donnait l'impression que le réservoir descendait imperceptiblement, comme s'il se rapprochait d'elle, lentement, cruellement.
Un rire fendit l'espace.
Il n'était ni aigu ni grave, mais parfaitement maîtrisé — un rire sûr de lui, savoureux, qui se répercutait sur les parois de métal et revenait déformé, multiplié, oppressant.
— Vous voyez, Karmadors... tout est une question de timing.
La silhouette fine se détacha de l'ombre, perchée sur une toile scintillante. Dans sa main, une télécommande noire luisait faiblement, son pouce reposant déjà sur un bouton.
— Un faux pas, et elle tombe, ajouta la voix avec délice.
Chrono serra les poings, prête à bondir malgré les liens invisibles qui entravaient encore ses mouvements. Titania, légèrement en hauteur, scrutait l'ensemble de la structure, tentant d'anticiper chaque issue possible — mais le piège était trop bien conçu, trop précis.
Geyser leva lentement les bras.
Le ciel sembla répondre à son appel.
Un grondement sourd secoua l'entrepôt, suivi d'un éclair plus puissant que les autres. La lumière blanche inonda l'espace, révélant pour la première fois le visage entier de la Krashmale.Son regard glacial se posa tour à tour sur chacun d'eux, savourant leur impuissance.
— Je suppose qu'il est temps de me présenter, dit-elle avec une révérence moqueuse.
Embellena.
Son nom résonna encore lorsque l'obscurité retomba, mais quelque chose avait changé.
Un éclat nouveau perça soudain sous le bassin.
Maya.
Son corps commença à luire.
D'abord faiblement, comme une braise sous la cendre... puis de plus en plus intensément. Une chaleur écrasante envahit l'entrepôt. Les chaînes noircirent, rougirent, puis commencèrent à vibrer sous la montée de température.
— Qu'est-ce que...? souffla Chrono.
La lumière devint aveuglante.
Un cri s'éleva — long, puissant, déchirant — un cri qui n'était ni tout à fait humain ni totalement autre. Il résonnait comme celui d'un phénix renaissant de ses cendres, faisant trembler les murs, fissurant le sol sous leurs pieds.
La lave jaillit autour de Maya sous forme d'ondes lumineuses, sans brûler, sans détruire — mais imposant sa présence, sa puissance brute et indomptable.
Tous les regards se tournèrent vers elle.
Tous... sauf celui d'Embellena.
Profitant de l'instant, de l'éblouissement général, la Krashmale recula silencieusement le long de ses toiles. Lorsque Chrono, libérée à présent, brisa enfin les derniers liens de son piège et se redressa, prête à attaquer, il était déjà trop tard.
Un dernier rire flotta dans l'air.
Puis plus rien.
Les chaînes cédèrent dans un fracas métallique.
Le bassin d'acide se stabilisa, figé par la chaleur ambiante.
Maya, désormais libérée, lévita encore quelques secondes, baignée d'une lumière ardente... avant que celle-ci ne s'éteigne brutalement.
Son corps retomba.
— MAYA !
Geyser se projeta en avant et la rattrapa de justesse, la serrant contre lui alors qu'elle demeurait inconsciente. La chaleur se dissipa lentement, les lumières cessèrent de vaciller, et l'entrepôt retrouva un silence presque irréel, seulement troublé par le crépitement lointain des orages mourants.
Chrono et Titania activèrent leurs Gouttes, tentant frénétiquement de localiser Embellena.
Aucun signal.
Aucune trace.
Elle s'était volatilisée.
Titania ferma les yeux un instant, furieuse.
Chrono abaissa lentement le bras, conscient de ce que cela signifiait.
Geyser regarda Maya, inconsciente mais vivante, contre lui.
— Elle est partie... murmura-t-il.
Mais elle reviendra.
Au-dessus d'eux, l'entrepôt semblait soudain trop grand, trop vide.
Et dans ce silence lourd, une certitude s'imposa à tous :
Ce combat n'était que le début.