Kaboum : Le réveil des Karmadors
La détonation fit trembler les pavés de la Place Royale.
Un éclat de lumière, puis la porte d'entrée du musée vola littéralement hors de ses gonds.
Un nuage de poussière et de fumée noire traversa le hall, tandis que soldats, policiers et journalistes se ruèrent à l'intérieur, déterminés ou inconscients.
Les bottes martelèrent le sol, fusils levés, caméras déjà en marche.
— Nettoyez le périmètre ! cria quelqu'un.
Mais ce fut un ordre inutile.
Un éclat rouge-vert fendit l'air comme une balle vivante :
le perroquet de Rafioso jaillit, ailes déployées, bec ouvert dans un hurlement strident.
— Raaa-FIOSOOOO !
Il plongea droit sur la tête d'un policier et agrippa sa chevelure comme si c'était un nid.
— Lâche-moi ! hurla l'homme en tournant sur lui-même comme une toupie.
Le perroquet reprit son envol, fit un looping au-dessus des soldats et plongea sur une journaliste, arrachant son chapeau et son micro, qu'il ramena fièrement comme des trophées.
— C'est quoi ça ?! C'EST QUOI ÇA ?!
hurla un caméraman en reculant jusqu'à trébucher sur un panneau d'exposition.
Le chaos augmenta d'un cran lorsque, du hall principal, un bond lourd, comme d'un coffre rempli de pierres, fit vibrer les murs.
La plante Grouloug surgit, toutes racines battantes, pétales retroussés en un sourire grotesque.
Elle atterrit au milieu d'un groupe de reporters qui se dispersèrent comme des pigeons effarés.
Grouloug frappa le sol d'un mouvement sec, ses lianes fouettant l'air avec un claquement humide.
Un micro vola.
Une caméra éclata au sol.
Et un journaliste hurla :
— ARRÊTEZ DE TAPER SUR LE MATÉRIEL !!!
Un policier, paniqué, frappa la plante à la crosse de son fusil.
La plante cessa de bouger.
Ses pétales frémirent.
Puis :
SWLOOOOP
Elle ouvrit une gueule végétale gigantesque et avala l'homme d'un seul trait.
Sans sang.
Sans hurlement prolongé.
Juste...
d'un coup.
— OH NON ! NON !
cria un autre policier qui lâcha son arme et courut droit vers la sortie.
Soudain, le sol du hall devint blanc.
Comme si la température venait de chuter de vingt degrés.
De la buée sortit de chaque bouche.
La condensation forma de petits cristaux sur les cils.
Un frisson glacial parcourut les rangs.
Puis ils entendirent un grondement étouffé, grave et profond, comme si la terre elle-même gémissait.
Quelque chose bougeait dans la pénombre.
Une forme massive avança, fissurant le sol de marbre à chaque pas.
Blizzard.
Sa peau énorme et gelée brillait d'un éclat spectral, couverte de plaques de glace qui craquaient et se détachaient comme des morceaux de glaciers effondrés.
Son souffle était lourd, rauque, sauvage.
Un rugissement, guttural et monstrueux, emplit le musée.
Un son qui n'avait rien d'humain.
Une rage de monstre invaincu.
Il leva un bras énorme.
Les soldats se figèrent — certains par peur, d'autres parce que le froid commençait à engourdir leurs muscles.
Une seconde.
Une inspiration brève.
Un autre rugissement qui fit vibrer les vitres encore intactes.
Puis, juste avant qu'il abatte sa masse contre la troupe, il se figea.
Une pression invisible, brutale, venait de le saisir.
Son corps se tordit lentement, contre sa volonté, comme s'il luttait contre une montagne invisible.
— Parfait timing, grogna Chrono, dissimulé derrière un comptoir renversé.
Fallait bien que je me tape une créature atmosphérique ce soir.
À quelques mètres, Assomia, mains tendues et muscles crispés, tremblait sous l'effort.
L'air vibrait autour d'elle, pulsait, ondulait comme sous un soleil écrasant — mais glacé.
Elle serra les dents :
— Reste... là... j'ai dit !
Blizzard rugit encore.
Un son bestial.
L'expression brute de cent cinquante années de douleur gelée.
Son torse se souleva, puis s'affaissa sous l'effet de la force télékinétique.
Du givre explosa autour de lui, projeté en éclats scintillants.
— WOUAH ! lança Chrono, les yeux ronds.
Assomia, je retire tout ce que j'ai dit sur ta taille.
Tu pourrais plaquer au sol un autobus si tu voulais.
Assomia ignora la remarque, trop occupée à forcer la masse monstrueuse à sonner le genou.
— Encore un peu...
Blizzard se mit à gratter le sol avec sa main libre, tentant de se propulser.
Un rugissement sourd jaillit de sa gorge.
Un son qui fit vibrer chaque os alentour.
Mais il baissa finalement la tête, plaqué au sol.
Assomia souffla, le cœur battant.
— Et voilà. Tu bouges plus.
Chrono leva la main, comme pour applaudir, mais la replia aussitôt.
— Note à moi-même : Ne jamais l'énerver.
Et surtout... ne jamais l'inviter à un party dans le Nord.
Autour d'eux, Grouloug rebondissait encore, le perroquet volait en piquant des poches et des perruques, les journalistes tentaient de fuir sans perdre leur équipement...
Et la glaciale montagne qu'était Blizzard...
ne faisait plus que rugir, impuissant.
Le musée était officiellement un champ de bataille.
Le chaos vibrait encore dans l'air lorsque Titania, prisonnière, tenta de se dégager.
Gyorg était planté derrière elle, colosse compact, les mains serrées sur ses épaules.
Son haleine chaude glissait sur son cou tandis qu'il riait d'un grondement guttural.
Chaque fois qu'elle se débattait, ses doigts s'enfonçaient un peu plus dans son armure, l'immobilisant.
À sa gauche, Riu avançait par petits à-coups, ses paumes crépitant de petites étincelles bleues.
Les éclairs passaient entre ses doigts comme des serpentins impatients, prêts à frapper.
Et devant eux, Embellena, silhouette immobile, les mains légèrement ouvertes.
Autour d'elle, des filaments métalliques flottaient dans l'air comme des rubans animés par une volonté propre, prêts à envelopper leur prochaine cible.
Puis —
un rire.
Un rire monstrueux, glacial, victorieux.
Il ne semblait venir d'aucune direction précise :
il coulait du plafond, vibrait sous les dalles du sol, s'enroulait autour des piliers comme un serpent invisible.
Le toit de verre se mit soudain à bouger.
Les panneaux coulissèrent d'un mouvement mécanique fluide, dévoilant le ciel lourd et gris du Vieux-Montréal.
Une ombre glissa au-dessus d'eux.
Un vaisseau furtif, invisible quelques secondes plus tôt, apparut dans l'ouverture — silhouette sombre qu'on devinait seulement par la déformation de la lumière.
Un écran holographique se déploya sous la coque comme un gigantesque rideau translucide, masquant entièrement le navire.
Et puis
son visage.
Beurk.
Ses yeux orange flamme étaient pire que des projecteurs : ils semblaient regarder droit au cœur de chaque personne qui le voyait.
Dans le musée, Titania cessa de lutter.
Gyorg lui-même leva la tête, figé par une terreur instinctive.
À travers toute la ville, écrans, radios, panneaux, téléphones — tout bascula sur le même signal.
« Pauvres fous... »
Sa voix naquit comme un grondement, puis devint un murmure perfide.
« Vous avez cru que j'avais disparu pour toujours. Que ces misérables défaites avaient suffi à m'abattre. »
Un sourire carnivore s'étira sur son visage.
« J'ai dormi. J'ai attendu.
Et ce sommeil m'a offert bien plus qu'un simple repos... »
Sa pupille incandescente pulsa comme une fournaise qui s'ouvre.
« Il a réveillé le dragon enfoui en moi. »
Un silence immense suivit —
le genre de silence qui précède les catastrophes.
« À présent, ma puissance est libérée, sans limite et sans chaîne.
Vous, insignifiants Karmadors, n'êtes que le dernier vestige d'un ordre condamné. »
Sa voix gonfla, envahissante.
« Quant à vous, humains...
vous aurez l'honneur d'être témoins de mon avènement.
De mon nouveau règne.
D'un monde refaçonné par ma volonté, où l'espoir sera un souvenir fané. »
Puis, d'un ton presque intime, comme s'il parlait à chaque oreille :
« Rien ne pourra m'arrêter.
Pas cette fois. J'ai d'ailleurs un petit film que vous allez apprécier.
La Destruction du monde des humains. »
Sa bouche forma enfin un sourire satisfait.
Et le rire revint, plus fort, plus sombre, éclatant et monstrueux, avant que l'écran ne s'éteigne d'un claquement brutal.
Beurk poursuivit, lent et cruel :
« Desormais, je veux tous les chefs de divisions Krashmals à leur poste immédiatement.
J'ai entre mes griffes le seul Karmador capable de m'arrêter — et il hurle actuellement dans l'ombre, pieds et mains liés. »
L'écran s'alluma de nouveau et fit un zoom brutal.
Une enorme cage.
Des chaînes.
Et un masque bâillonnant.
Geyser, les yeux emplis de rage impuissante.
« Dans moins d'une heure, nous libérerons les gaz anti-humains qui réduiront cette vermine que vous appelez civilisation à l'esclavage.
Et la planète sera enfin nôtre. »
Le rire final monta, de plus en plus aigu, saturant tous les micros, toutes les enceintes. Et dans la dernière fraction de seconde —on vit Geyser tenter d'hurler à travers son bâillon, tendant la main vers la caméra.
Puis l'écran devint noir.
Trop tard.
Titania, encore plaquée contre le sol, suffoquait sous la poigne monstrueuse de Gyorg.
L'air empestait la poussière, le métal brûlé et la sueur.
Riu, son corps parcouru d'arcs électriques bleutés, approchait lentement.
« Maintenant, Titania... tu rejoins ton destin. »
Il leva sa main.
Mais Titania, profitant d'un instant d'inattention, tordit son buste, fit pivoter son poids et se dégagea d'un geste vif.
Elle roula au sol, bondit, frappa Gyorg du coude dans la mâchoire et, d'un mouvement fluide, pivota pour décocher un coup direct au visage de Riu.
Les éclairs explosèrent sur le sol lorsqu'il s'effondra en arrière.
Embellena surgit de la poussière, sombre, rapide comme une guêpe mortelle.
Ses filets métalliques claquèrent dans l'air, tranchants comme des fouets.
Titania recula, esquiva de justesse, bondit, riposta d'un revers fulgurant — mais Embellena était déjà ailleurs, tournoyante, vénéneuse.
Leur combat devint un ballet brutal :
le cuir qui craque, les poings qui fusent, les vitrines qui éclatent sous les impacts.
Puis un éclair gronda derrière Titania.
Riu, revenu à lui, lança une volée d'électricité dans la pièce.
Les arcs ricochèrent sur les murs, illuminant les statues grecques fissurées.
Titania plongea, roula, évita de justesse les éclairs —
mais Gyorg fondit sur elle, massif, tentant de la saisir de nouveau.
Avant qu'il ne l'atteigne, Chrono arriva en trombe, traînant encore derrière lui un filet ouvert où Animalia, libérée, reprenait son souffle.
« T'as besoin d'un coup de main ? » lança Chrono.
Et avec un sourire insolent, il frappa Gyorg d'un coup direct, déclenchant un écho sourd dans toute la salle.
Riu tenta de répliquer —
mais soudain, un grondement se fit entendre au-dessus.
Le vaisseau de Viak s'illumina,
un rayon de rappel s'ouvrit,
et Riu fut aspiré dans un éclair de lumière, se débattant et hurlant d'indignation.
En une seconde, il avait disparu.
Et la bataille continua de hurler autour d'eux.
Mais pour la première fois depuis des minutes —
Titania n'était plus seule.
Les Karmadors se battaient, oui — mais les Krashmals tenaient bon, et pire encore : ils semblaient savourer chaque seconde.
Titania avançait dans un couloir éventré, les poings serrés, le souffle court. Chaque pas résonnait lourdement, non pas de fatigue... mais d'urgence. Elle le sentait.
Embellena était proche.
Un rire fendit l'air.
Un rire féminin, glacé, vibrant, qui se répercutait sur les murs comme une lame invisible. Titania s'arrêta net, pivotant sur elle-même, muscles tendus.
— Montre-toi.
La réponse ne vint pas sous forme de mots.
Elle vint sous forme de cris.
Titania tourna la tête juste à temps pour voir, au bout du corridor vitré, un ascenseur bloqué entre deux étages. À l'intérieur, des silhouettes paniquées se pressaient contre les parois, des mains frappant la vitre, des visages déformés par la peur.
Un filet métallique se matérialisa dans l'air, s'enroulant autour du mécanisme de l'ascenseur comme une toile vivante.
— Non... souffla Titania.
La voix d'Embellena glissa derrière elle, douce, venimeuse :
— Tu vois ? J'apprends vite. Rien n'attire plus ton attention que la peur des autres.
Les câbles de l'ascenseur grincèrent. Une étincelle jaillit.
Le sol vibra.
Titania se retourna d'un bond, frappant de toute sa force. Embellena esquiva avec une agilité surnaturelle, pivotant dans l'air, ses bottes effleurant à peine le sol. Leurs coups s'enchaînèrent, secs, violents, sans retenue. Poing contre avant-bras. Genou contre flanc. Impact contre impact.
Embellena souriait.
Un sourire cruel.
Un sourire meurtrier.
— Regarde-les, Titania. Regarde comme ils ont besoin de toi. Et regarde comme tu n'es jamais assez rapide.
Elle fit claquer ses doigts.
L'ascenseur chuta d'un demi-étage dans un fracas métallique.
Titania hurla, se jeta sur Embellena, la plaqua contre un mur fissuré. Les vitres éclatèrent autour d'elles. Embellena riposta aussitôt, envoyant Titania rouler au sol, avant de projeter un nouveau filet — que Titania déchira de justesse à mains nues.
Le combat devint brutal, désespéré.
Chaque coup portait le poids de vies innocentes.
Chaque seconde comptait.
Titania parvint à repousser Embellena, bondit vers le panneau de contrôle de l'ascenseur, l'arracha du mur et força l'arrêt d'urgence dans un jaillissement d'étincelles. Le mécanisme gémit... puis se stabilisa, suspendu dans le vide.
Un silence.
Puis des sanglots de soulagement derrière la vitre.
Titania se redressa lentement. Son regard croisa celui d'Embellena. Cette fois, la Krashmale ne riait plus.
— Tu viens de signer ton arrêt de mort, murmura-t-elle.
Elles se ruèrent l'une sur l'autre.
Plus loin, dans une salle autrefois dédiée aux expositions interactives, le chaos prenait une tournure... inattendue.
Chrono combattait. Seul. Entouré.
Gyorg chargea en premier, massif, grognant, tentant de l'écraser sous son poids. Chrono glissa entre ses jambes, rebondit sur une vitrine brisée, frappa un autre Krashmal au passage, puis roula pour éviter un coup qui aurait pulvérisé le sol.
— Sérieusement, les gars, on peut en parler calmement ?
Une explosion sonore retentit soudain.
Un vieux jukebox couvert de symboles Krashmals — une relique maudite — s'alluma tout seul.
Les lumières clignotèrent.
Et une voix familière envahit la pièce :
🎶 Talking away... I don't know what I'm to say... 🎶
Chrono s'arrêta net.
Cligna des yeux.
Puis sourit.
— ...oh non. Pas ça.
Son pied tapa instinctivement le sol. Ses épaules suivirent. Et avant que quiconque ne comprenne ce qui se passait, Chrono combattait en rythme.
Il esquiva un coup en tournoyant.
Frappa en sautant sur le tempo.
Chanta à tue-tête tout en envoyant un Krashmal valser contre un pilier.
🎶 Take on meeee— 🎶
— ARRÊTE DE BOUGER COMME ÇA ! hurla un Krashmal, furieux.
— Impossible, répondit Chrono en glissant sous un coup de Gyorg. C'est plus fort que moi !
Gyorg tenta de le saisir. Chrono fit une pirouette, posa brièvement la main sur son épaule, puis le projeta dans un groupe d'ennemis, le tout sans rater une note.
Autour, Rapido et Éclair échangèrent un regard incrédule en esquivant des artefacts animés.
— ...Il danse ? demanda Éclair.
— Je crois que oui, répondit Assomia, tout aussi confuse, tout en immobilisant un Krashmal par télékinésie.
Animalia secoua la tête.
— Concentrez-vous. S'il survit à ça, on en reparlera.
Mais malgré l'absurde, malgré l'héroïsme, la situation restait critique.
Les Krashmals reculaient parfois... mais revenaient toujours.
Les citoyens, dehors, regardaient les écrans en silence, certains priant, d'autres pleurant, tous suspendus à un fil.
Et au cœur du musée, alors que Titania et Embellena s'affrontaient avec une rage dévorante, une vérité s'imposait peu à peu :
Sans Geyser.
Sans le maître des éléments.
Le monde entier vacillait.
Et personne ne savait si les Karmadors auraient encore le temps...
ou la force...
de renverser le cours des choses.
Le métal hurlait.
L'ascenseur n'était plus qu'un cercueil suspendu, oscillant dangereusement au-dessus du vide. Les câbles, tendus à l'extrême, vibraient sous la pression, grinçant comme s'ils allaient céder à chaque seconde. Titania avait les bras levés, les mains agrippées aux lourdes cordes d'acier, ses muscles tremblant sous l'effort. La sueur coulait le long de son front, brouillant sa vision, mais elle refusait de lâcher.
— Tenez bon... murmura-t-elle à travers ses dents serrées, sans même savoir si les civils pouvaient l'entendre.
Un sifflement fendit l'air.
Elle eut à peine le temps de tourner la tête qu'un filet d'Embellena se déploya comme une toile vivante, cherchant à s'enrouler autour de ses bras. Titania lâcha une corde à la dernière seconde, esquiva, puis la rattrapa de justesse. Le choc la projeta violemment contre la paroi, mais elle tint bon.
Un battement d'ailes furieux éclata au-dessus d'elle.
Le perroquet de Rafioso, son squelette cliquetant, fondit sur Titania en poussant des cris stridents, ses griffes cherchant son visage. Titania rugit, libéra une main, et asséna un coup d'une violence brute.
L'impact fut sec.
Des plumes mortes, des os, des fragments mécaniques explosèrent dans l'air.
Le volatile s'écrasa contre un mur dans un fracas sordide, se disloquant en plusieurs morceaux inertes qui retombèrent au sol dans un silence presque irréel.
Mais Titania n'eut pas le temps de souffler.
Le poids de l'ascenseur tira violemment vers le bas. Ses bottes glissèrent sur le sol fissuré. Un câble céda partiellement, claquant comme un fouet. Les cris étouffés à l'intérieur de la cabine transpercèrent l'air.
Plus loin, la situation se détériorait à une vitesse alarmante.
Rapido fut violemment projeté à travers une vitrine par une créature animée. Éclair disparut sous un amas de débris vivants, tentant de se relever malgré les coups. Animalia, blessée, se replia sous une forme animale pour éviter un nouvel assaut.
Et Chrono... même lui reculait, essoufflé, le sourire forcé disparu depuis longtemps.
Dans sa Goutte, Assomia tremblait légèrement, ses doigts glissant fébrilement sur l'interface.
— STR... STR, est-ce que tu me reçois ? STR, réponds-moi !
Du grésillement.
Puis le silence.
Elle tenta une autre fréquence. Une autre. Encore une.
— D'autres Karmadors... quelqu'un... n'importe qui...
Rien.
Sa voix se brisa lorsqu'un message d'urgence clignota brièvement sur l'écran :
Chefs Krashmals de divisions activés. Pièges en cours. Monde entier touché.
Assomia ferma les yeux une fraction de seconde.
Maya ne viendrait pas.
Elle le savait.
Anne-Marie avait fait son choix — protéger Paul, coûte que coûte.
Et personne ne pouvait le lui reprocher.
Les écrans géants de Montréal changèrent soudain d'image.
La foule rassemblée à l'extérieur du musée retint son souffle.
Des images venues du monde entier apparurent :
— Paris, envahie par une brume toxique verdâtre.
— São Paulo, où des silhouettes Krashmals libéraient des nuages mortels.
— Karachi, plongée dans un chaos suffocant, les alarmes couvrant les cris.
Les gaz anti-humains étaient en cours de déploiement.
Des pleurs éclatèrent parmi les spectateurs. Certains tombèrent à genoux. D'autres restèrent figés, incapables de détourner le regard.
Puis...
un grondement.
Un grondement sourd, profond, qui ne venait ni de la terre ni du ciel.
Tous levèrent les yeux.
Du vaisseau furtif de Viak Quedillux, une énergie incontrôlable semblait s'échapper. Des éclairs jaillirent autour de sa coque, mais ce n'étaient pas des éclairs ordinaires. Ils se mêlaient à des tourbillons de flammes, à des rafales brûlantes, comme si une tempête élémentaire faisait rage à l'intérieur même du vaisseau.
Le ciel se déchira.
Des orages violents se formèrent en quelques secondes, illuminant Montréal d'éclairs aveuglants. Le tonnerre roula avec une puissance presque divine, faisant vibrer les immeubles et trembler les vitres.
— Ce... ce n'est pas eux... murmura un journaliste, la voix tremblante.
Non.
Ce n'était pas l'œuvre des Krashmals.
Quelque chose — quelqu'un — se battait là-haut.
Les flammes et la foudre s'entrechoquaient dans le ciel, projetant des reflets apocalyptiques sur la ville. La foule, terrifiée mais fascinée, assistait à ce qui ressemblait à la fin annoncée de l'humanité... ou peut-être à son dernier sursaut.
À l'intérieur du musée, Titania hurla de rage et d'effort, tirant une dernière fois sur les câbles pour stabiliser l'ascenseur, tandis que les rires d'Embellena résonnaient encore dans l'ombre.
Partout, le monde vacillait.
Et personne ne savait encore si ce chaos marquait
la chute définitive des humains...
ou
le début d'un retournement impossible.
Le monde semblait retenir son souffle.
Partout, la défaite des Karmadors s'accumulait, lourde, implacable, comme une série de coups portés trop vite pour être arrêtés. Dans les rues de Montréal, les écrans géants diffusaient en continu les images venues d'ailleurs : Paris noyée sous un ciel verdâtre, le Brésil enveloppé de nappes toxiques, le Pakistan figé dans une brume mortelle. Les gaz anti-humains s'activaient les uns après les autres, méthodiquement, sans colère... mais avec une froide détermination.
Les citoyens regardaient, pétrifiés.
Les héros tombaient.
Et avec eux, l'espoir.
Dans les musées, les centres de recherche, les anciens sanctuaires Krashmals, les reliques vibraient encore d'une énergie malsaine. Certaines pulsaient comme des cœurs malades, d'autres semblaient attendre, immobiles, la fin de l'humanité. Les noms cités par Beurk résonnaient dans toutes les langues, comme une liste funèbre annonçant la soumission de la planète entière.
Les Karmadors perdaient du terrain.
Neutralisés. Séparés. Piégés.
Même Assomia, prisonnière dans sa Goutte, avait tenté l'impossible. Elle avait appelé STR. Encore. Et encore.
Silence.
Aucune réponse. Aucun renfort.
Les autres pays étaient tombés dans des pièges tendus par les chefs Krashmals, chacun maître de sa division, chacun exécutant la volonté de Beurk avec une précision terrifiante.
Maya ne viendrait pas.
Elle ne pouvait pas venir.
Son choix était fait : Paul d'abord. Son fils. Sa chair. Sa lumière.
Elle restait dans l'ombre, prête à brûler le monde entier si on s'approchait de lui, mais incapable d'abandonner ce qu'elle protégeait.
Alors, lorsque le grondement retentit, personne ne comprit immédiatement ce qui se produisait.
Au-dessus du vaisseau furtif de Viak Quedillux, le ciel se déchira.
Des nuages s'entrechoquèrent violemment, comme s'ils étaient arrachés de force à l'atmosphère. Des éclairs jaillirent, sauvages, indomptés, frappant sans logique apparente. Mais très vite, les experts le confirmèrent :
ce n'était pas une attaque Krashmal.
Quelque chose... ou quelqu'un... venait de s'activer.
Dans le vaisseau furtif, un combat invisible semblait faire rage. Des secousses traversaient la structure, tandis que des flammes mêlées à des bourrasques s'échappaient par les fissures, formant un chaos de feu et de tempête. L'air vibrait. Le métal gémissait.
Les spectateurs, partout sur la planète, observaient la scène avec un mélange de terreur et de fascination. Certains tombaient à genoux. D'autres pleuraient. Beaucoup murmuraient que c'était la fin.
La fin des humains.
La fin des héros.
Puis, soudain... tout s'arrêta.
La tempête s'éteignit d'un coup, comme si une main invisible avait écrasé le ciel. Les nuages se dissipèrent, lentement, presque timidement. Et à leur place, un soleil éclatant se leva, baignant Montréal d'une lumière dorée irréelle.
La ville semblait... apaisée.
Dans le musée Pointe-à-Callière, les reliques Krashmals réagirent aussitôt. Certaines se désagrégèrent en silence, réduites à de la poussière inoffensive. D'autres se figèrent à jamais, privées de toute énergie, comme des vestiges morts d'un âge révolu.
Les bulletins de nouvelles s'enchaînèrent à une vitesse folle.
— Les Krashmals abandonnent leur mission.
— Ordre annulé par le Krashmal Suprême.
— Repli général confirmé.
Puis, une violente secousse traversa le ciel.
Le vaisseau furtif de Viak trembla, comme frappé de l'intérieur. Une mini-explosion, sans débris, sans flammes visibles — juste une onde de choc brutale qui fit vibrer les vitres à des kilomètres à la ronde.
Une ouverture béante s'ouvrit soudain.
Et de là... une silhouette tomba.
Riu.
Son corps chutait, raide, méconnaissable. Il semblait avoir été arraché aux confins d'un monde glacé. Sa peau était recouverte de givre, de glaçons incrustés dans ses vêtements. Il tremblait violemment, chaque mouvement trahissant un froid surnaturel.
Gyorg réagit sans réfléchir.
Il bondit, tendit les bras, et attrapa Riu de justesse avant qu'il ne s'écrase au sol. Le choc les fit vaciller, mais ils tinrent bon.
Riu leva péniblement la tête.
— La... la... la...
Ses dents claquaient.
— La miss... mission est annu... annulée...
Il inspira difficilement.
— Beurk... vient de... de rire...
Un rire qui glaçait encore l'air autour de lui.
— Sauve... sauve qui peut...
Puis, l'intercom du vaisseau furtif s'activa.
Un silence total s'abattit sur la ville.
La voix de Geyser résonna, claire, ferme, portée par les haut-parleurs de Viak comme un écho d'espoir retrouvé.
— Chers citoyens, soyez sans crainte.Vous serez toujours en sécurité. Les Karmadors seront toujours présents pour protéger le monde entier.
Une pause.
Beurk a été vaincu pour toujours. Je répète : Beurk a été vaincu pour toujours.
L'explosion de joie fut instantanée.
À la télévision, les chaînes interrompirent leurs programmes. Les journalistes tremblaient encore, mais leurs voix vibraient d'émotion.
Au musée Pointe-à-Callière, la panique changea de camp.
Les Krashmals sentaient la défaite. Leur assurance s'effritait, leurs mouvements devenaient erratiques. Ils cherchaient une issue, n'importe laquelle, prêts à fuir les lieux qu'ils croyaient avoir conquis.
Mais cette fois, les Karmadors se relevèrent.
Et lorsque Geyser réapparut sur les lieux, debout, intact, le regard chargé d'une détermination absolue...
la peur s'empara des Krashmals.
Pour la première fois, ce n'étaient plus les humains qui tremblaient.
Les derniers affrontements s'éteignirent peu à peu, comme des braises qu'on écrase sous la cendre.
Ici et là, quelques Krashmals tentaient encore de résister, par réflexe plus que par réelle conviction. Des échanges rapides, violents, mais brefs : un choc, une esquive, une chute. Rien de comparable à l'apocalypse d'il y a quelques minutes. Cette fois, le rapport de force avait basculé.
Ils étaient encerclés.
Autour du musée Pointe-à-Callière, les gyrophares coloraient les murs d'éclats bleutés et rouges. Les policiers avançaient en formation serrée, armes et tasers pointés, visages fermés. Derrière eux, l'armée verrouillait les accès, tandis que les agents de sécurité sécurisaient chaque sortie, chaque recoin, chaque étage.
Les Krashmals reculaient, acculés.
Certains étaient déjà à genoux, menottés, leurs pouvoirs neutralisés par les Karmadors. D'autres tentaient encore de négocier, de crier, de menacer — mais leurs voix se perdaient dans le tumulte des ordres, des bottes sur le sol, du cliquetis des menottes qui se refermaient.
La peur avait changé de camp.
Définitivement.
Au-dessus de la ville, le vaisseau furtif de Viak apparut une dernière fois, silencieux, presque fantomatique. Il semblait blessé, vidé de sa menace. Puis, lentement, il s'éleva, glissant dans le ciel comme une ombre qui refuse de s'attarder.
En quelques secondes, il disparut.
Et le soleil, libéré, inonda Montréal de sa lumière franche et chaude, révélant une ville meurtrie... mais debout.
Depuis sa Goutte, Geyser leva la main.
L'air vibra doucement, et une image holographique se matérialisa au-dessus du site. Une silhouette imposante, immobile, parfaitement droite.
STR.
Son masque argenté masquait son regard, impénétrable. Son long manteau gris tombait lourdement sur ses épaules, lui donnant une présence à la fois solennelle et implacable. Lorsqu'elle parla, sa voix résonna partout, claire, sans colère, mais chargée d'une autorité absolue.
- Ce message est pour vous, Krashmals.
Un silence pesant s'installa.
— Étant donné le mal que vous avez causé...
La terreur que votre Krashmal Suprême, Beurk, aujourd'hui vaincu par le grand Geyser, a failli répandre à travers le monde...
Elle marqua une pause.
Il est de mon devoir de vous faire enfermer dans la prison des Karmadors.
— Vous ferez face à la justice devant le Grand Conseil des Karmadors.
Sa voix ne trembla pas.
— Ils vous jugeront. Et peut-être... vous donneront-ils la chance de changer de voie.
L'hologramme s'éteignit lentement, laissant derrière lui un silence lourd de conséquences.
Les Krashmals furent alors escortés vers l'extérieur, sous haute surveillance. Les huées fusèrent immédiatement. Des booh rageurs, des cris de colère, de soulagement, parfois de douleur. Des hélicoptères tournaient au-dessus de la foule, projecteurs braqués, ne laissant aucune zone d'ombre.
Aucun d'eux ne s'échapperait.
Pour les Karmadors, en revanche, l'accueil fut tout autre.
Des applaudissements éclatèrent, d'abord timides, puis massifs, incontrôlables. Les gens scandaient leurs noms, levaient les bras, pleuraient, riaient. Certains tombaient dans les bras de parfaits inconnus. Les héros étaient toujours là. Fatigués, blessés parfois... mais victorieux.
Et pourtant.
Malgré la lumière.
Malgré la liesse.
Malgré la certitude d'avoir gagné.
Une question persistait.
Beurk avait disparu.
Vaincu, disait-on.
Mais pas vu. Pas jugé. Pas enchaîné.
Quelque part, dans un lieu inconnu, son rire résonnait encore dans les mémoires.
Et tandis que le soleil brillait sur Montréal, une ombre silencieuse demeurait... prête, peut-être, à se relever.