Kaboum : Le réveil des Karmadors
Chapitre 27 : Visite Suspendue, Chaos Imminent
5570 mots, Catégorie: B
Dernière mise à jour 24/03/2026 18:43
Le calme qui suivit la bataille n'était pas apaisant.
Il était chirurgical.
Les couloirs de la prison-laboratoire des Karmadors s'étendaient comme un réseau de veines artificielles, blanches, lisses, sans la moindre fissure. Aucune fenêtre. Aucun reflet. La lumière tombait d'en haut, constante, sans chaleur, comme si le temps lui-même avait été suspendu pour empêcher toute émotion de s'installer.
Les Krashmals capturés avançaient sous escorte, chacun enfermé dans son propre silence.
Les bottes des gardiens Karmadors résonnaient à l'unisson sur le sol poli. Certains étaient des vétérans, le regard dur, habitués à contenir l'horreur. D'autres étaient plus jeunes — apprentis, reconnaissables à leurs gestes légèrement trop raides, à leur respiration qu'ils tentaient de maîtriser. Aucun ne parlait inutilement.
Riu fut le premier à franchir la zone d'identification.
— Regard devant vous.
Sa tête se releva lentement. Ses yeux semblaient absents, comme s'ils flottaient encore ailleurs.
— Nom : Riu.
— Menace prioritaire.
— Pouvoir : électricité — instable, destructeur.
Le flash éclata.
Un instant suspendu, figé à jamais dans les archives des Karmadors.
On le releva sans ménagement et on l'entraîna vers un couloir latéral, menant à une cellule renforcée, ses parois parcourues de lignes d'énergie bleutée.
Puis Embellena entra.
L'air changea.
Ce ne fut pas immédiat, mais perceptible — une tension subtile, presque animale. Elle marchait droite, les épaules détendues, comme si l'endroit lui appartenait déjà. Lorsqu'elle s'arrêta devant l'appareil photo, plusieurs gardiens hésitèrent. L'un d'eux avala difficilement sa salive.
— Pouvoir : filets métalliques et soies de capture. Extrêmement dangereuse.
Elle inclina légèrement la tête. Un sourire mince étira ses lèvres, sans chaleur, sans joie.
— Souriez pas, murmura un apprenti sans réfléchir.
Son regard glissa vers lui.
Il recula d'un pas, le cœur battant, avant qu'un supérieur ne lui fasse signe de se ressaisir.
Le flash claqua.
Personne ne respira pendant une seconde de trop.
Gyorg arriva ensuite, et avec lui... le chaos olfactif.
Avant même qu'il ne franchisse la ligne de sécurité, une odeur infecte, épaisse, presque tangible, envahit la salle. Plusieurs alarmes de filtration s'activèrent automatiquement. Des gardiens se couvrirent le visage. Certains durent détourner la tête pour ne pas vomir.
— Masques ! ordonna une voix.
Gyorg ricana bruyamment, fier de son effet.
— Nom : Gyorg.
— Menace physique élevée.
On tenta de lui prendre ses empreintes. Il résista juste assez pour compliquer la tâche, forçant deux gardiens à le plaquer au sol. Même neutralisé, il restait un problème.
— J'vous l'dis... souffla un apprenti à son collègue, la voix tremblante, j'pensais pas que ça sentirait... ça.
Fiouze suivit, nerveux, le regard fuyant, tremblant sous chaque ordre.
Shlak, au contraire, ne dit pas un mot — immobile, presque trop calme, comme s'il calculait déjà autre chose.
Puis vinrent les contenants biologiques.
Des bocaux renforcés, scellés par des champs de force multiples. À l'intérieur, des scorpions venimeux s'agitaient frénétiquement, leurs dards frappant inutilement la paroi. Plus loin, des plantes carnivores Krashmals palpitaient lentement, leurs crocs luisants claquant dans le vide.
Le Zèle-croc attira un silence immédiat.
Même immobile, même enfermé, il semblait respirer.
— Celui-là... murmura un gardien expérimenté. Qu'on le surveille jour et nuit.
Derrière la vitrine teintée, l'autre salle baignait dans une pénombre calculée.
STR se tenait droite, les mains jointes derrière le dos, observant chaque transfert, chaque cellule qui se refermait.
Titania serrait les poings, les mâchoires crispées, incapable de détourner le regard d'Embellena.
Chrono faisait les cent pas, incapable de rester immobile.
Geyser demeurait silencieux, le regard lourd, comme s'il évaluait non pas ce qui avait été gagné... mais ce qui avait failli être perdu.
Rapido et Éclair échangeaient quelques regards, sobres, conscients que ce lieu n'était pas une fin, mais un verrou temporaire.
Personne ne souriait.
Parce qu'ici, dans cette prison sans fenêtres, une vérité s'imposait lentement :
Les Krashmals étaient enfermés.
Mais la peur, elle, circulait encore librement.
Et dans le silence artificiel des lieux, une question flottait, sans être posée à voix haute :
Combien de temps avant que quelque chose... ou quelqu'un... tente d'ouvrir ces portes ?
Derrière les vitrines de confinement, la défaite prenait des formes différentes.
Dans l'une des cellules, Gyorg était recroquevillé sur lui-même, assis à même le sol renforcé. Ses épaules massives tremblaient. Il reniflait bruyamment, les yeux rougis, la bouche tordue par une peine presque enfantine.
— Mes pots... marmonna-t-il d'une voix cassée. Mes beaux pots de graisse...
Il se mit à pleurer pour de bon, de gros sanglots lourds, presque grotesques, qui résonnaient contre les parois transparentes. Puis, comme pour combler le vide, il se mit à chanter. Une mélodie fausse, lente, lugubre, sans paroles claires. Un chant de manque. Un chant d'abandon.
Les capteurs vibrèrent légèrement, mais rien d'alarmant.
Juste un Krashmal brisé par l'absence de ce qu'il croyait essentiel.
Plus loin, dans une autre cellule, Shlak n'acceptait pas.
Il tournait en rond, les poings serrés, la mâchoire crispée. Ses yeux lançaient des éclairs de rage. Soudain, dans un grognement brutal, il recula de quelques pas... puis fonça droit devant lui.
BANG.
La vitrine ne bougea pas.
Il recula, haletant, puis recommença. Une fois. Deux fois. Trois fois. Chaque impact résonnait comme un refus absolu de la réalité. Finalement, il s'arrêta, les mains plaquées contre la surface froide, respirant fort, les veines gonflées de frustration.
Il n'y avait pas d'issue.
Et il le savait.
Dans une cellule plus silencieuse encore, Embellena était assise.
Dos droit. Jambes croisées. Mains posées calmement sur ses genoux. Les yeux fermés.
Elle semblait méditer.
Les gardiens, derrière leur poste, n'osaient pas détourner le regard trop longtemps. Il y avait quelque chose d'inconfortable dans ce calme, comme une tempête contenue dans un verre.
Puis, lentement, elle ouvrit les yeux.
Son regard glissa vers eux. Un à un. Sans hâte. Sans colère apparente.
Un simple regard... mais suffisamment tranchant pour faire détourner les yeux à l'un des plus jeunes gardiens. Un autre serra inconsciemment la poignée de son arme paralysante.
Embellena esquissa un sourire presque imperceptible.
Même enfermée, elle savait encore comment intimider.
Dans la salle adjacente, protégée par la vitrine teintée, l'ambiance était différente... mais pas légère pour autant.
Les Karmadors observaient la scène en silence.
STR fut la première à parler.
— Martin... dit-elle calmement.
Elle se tourna vers Geyser, le regard sérieux.
— Comment as-tu fait... pour le faire rire ?
Un silence suivit.
Geyser inspira profondément avant de répondre.
— Les lunettes que tu m'as fabriquées, Esther... elles ont tout changé. Pas seulement comme arme. Comme... levier.
Il leva légèrement la main, comme s'il revivait la scène.
— Beurk ne s'attendait pas à ça. Il se croyait intouchable. Intimidant. Inébranlable. Alors j'ai frappé là où il ne regardait jamais.
Chrono se redressa aussitôt.
— Attends, attends... dit-il en plissant les yeux.
— Tu veux dire que t'as battu le Krashmal Suprême... avec une blague ?
Geyser hésita une fraction de seconde.
— Techniquement... oui.
— Comment ça techniquement ? insista Chrono.
Geyser se pencha alors vers lui, baissa la voix et murmura :
— C'est une fois un Krashmal qui—
Il continua à chuchoter, très sérieusement, comme s'il livrait un secret d'État.
Chrono l'écoutait, le visage d'abord neutre... puis lentement déformé par une grimace incrédule.
— Quoi ?
Il se redressa brusquement.
— QUOI ?! C'est ÇA ta fameuse blague destructrice ?
Titania leva un sourcil.
Rapido esquissa un sourire.
Éclair cligna des yeux, confus.
— Attends, attends... reprit Chrono, sarcastique.
— Tu veux me faire croire que le sort de l'humanité a basculé parce que t'as raconté... ça ?
— Hé, défends-toi, protesta Geyser.
— Sur le moment, c'était stratégique !
Chrono secoua la tête, un rire lui échappant malgré lui.
— Incroyable... On s'est battus contre des monstres, des artefacts maudits, des plans d'extinction mondiale...
Il pointa Geyser du doigt.
— Et toi, t'as gagné avec une blague de fond de vestiaire cosmique.
Un silence passa.
STR redressa légèrement la tête. Son masque argenté reflétait la lumière froide de la salle, mais sa voix, elle, était grave, mesurée, dénuée de toute triomphalité.
— Maintenant que le Krashmal Suprême a été vaincu... commença-t-elle,
— et que les plus dangereux d'entre eux sont enfin derrière ces murs, nous ne pouvons pas nous permettre de relâcher notre vigilance.
Son regard glissa lentement sur chacun des Karmadors présents, comme pour s'assurer qu'ils comprenaient tous la portée de ses paroles.
— Certains Krashmals sont toujours en liberté. Et ceux-là... n'auront aucun scrupule à tenter l'impossible. Une prison, même la nôtre, reste une cible.
Elle marqua une pause, plus lourde.
— Quant à Viak Quedillux... il nous a encore échappé.
Un léger serrement se fit sentir dans la pièce.
— Son vaisseau furtif demeure introuvable. Nous allons donc déployer des patrouilleurs, élargir notre surveillance et le traquer.
Sa voix se fit plus ferme.
— Mais sans provoquer d'escalade. Pas de décisions irréfléchies. Pas de conséquences que nous ne pourrions maîtriser.
Un silence respectueux suivit.
Puis Titania fit un pas en avant.
Elle inspira profondément avant de parler, comme si ce qu'elle s'apprêtait à dire comptait autant que les batailles livrées.
— J'ai reçu un message des Sentinelles, dit-elle.
— Même s'ils demeurent indépendants... ils sont prêts à nous épauler. À leur manière. Ils savent que ce qui s'est passé aujourd'hui dépasse les clans, les idéologies, les anciennes frontières.
STR hocha lentement la tête.
Titania hésita un instant, puis poursuivit, la voix plus personnelle.
— Et... j'ai aussi parlé avec ma mère.
Un léger frémissement parcourut les autres.
— Les choses ne sont pas parfaites, admit-elle.
— Mais elles vont mieux. Beaucoup mieux qu'avant.
Elle esquissa un sourire discret, presque fragile.
— Pour la première fois depuis longtemps... j'ai l'impression de ne plus avancer seule.
STR la fixa quelques secondes, sans rien dire, puis inclina légèrement la tête, comme un signe de respect silencieux.
C'est alors que son attention se détourna.
Elle observa Simon et Sébastien.
Ils étaient là, physiquement présents... mais ailleurs, intérieurement. Plus silencieux qu'à l'habitude. Moins ancrés.
— Vous êtes étrangement discrets, remarqua STR doucement.
— Dites-moi... comment allez-vous, tous les deux ?
Les frères échangèrent un regard. Long. Chargé.
Ce fut Simon qui parla en premier.
— On... réfléchit beaucoup, ces temps-ci.
Sébastien inspira profondément, puis reprit, la voix plus lourde.
— Notre mère est malade.
— Elle a besoin de nous. Plus que jamais.
Un silence respectueux tomba.
— Depuis la mort de notre père, ajouta Simon,
— elle tient... mais on voit bien que ça lui coûte. Et après ce qu'on a vécu aujourd'hui...
Il serra les poings.
— On veut être là pour elle. Vraiment là.
Sébastien acquiesça.
— On ne renie rien de ce qu'on est. Ni ce qu'on a fait en tant que Karmadors.
— Mais on a besoin... d'une pause.
Le mot flotta dans l'air, fragile.
— Les Krashmals les plus dangereux sont neutralisés, poursuivit Simon.
— Le monde peut respirer un peu. Et nous aussi, peut-être.
— On restera vigilants. Toujours. Mais autrement.
Tous les regards se tournèrent vers STR.
Pendant un instant, elle ne dit rien.
Puis sa voix se fit plus douce. Plus humaine.
— Vous avez le droit, dit-elle simplement.
— Le droit de choisir votre famille. Le droit de vous préserver.
Elle inspira lentement.
— Être Karmador, ce n'est pas se sacrifier jusqu'à disparaître.
— C'est aussi savoir quand protéger... autrement.
On sentit l'émotion percer, discrète mais réelle.
— Prenez ce temps, conclut-elle.
— Et sachez que la porte restera ouverte. Toujours.
Un silence s'installa.
Pas un silence vide.
Un silence plein.
Celui qui suit les grandes batailles...
et précède les lendemains incertains.
La maison des Bordeleau baignait dans un silence doux, presque sacré.
Dans la chambre, Anne-Marie était assise au bord du lit, penchée vers Paul. Le petit dormait profondément, une main repliée contre sa joue, la respiration calme, régulière. La lumière tamisée dessinait des ombres rassurantes sur les murs, et chaque souffle de l'enfant semblait apaiser un peu plus le cœur de sa mère.
Elle écarta délicatement une mèche de cheveux de son front, du bout des doigts, comme si le moindre geste trop brusque pouvait briser cet instant.
— Dors bien, mon trésor... murmura-t-elle.
Sa voix était basse, chargée d'amour... mais aussi de fatigue. D'inquiétude retenue trop longtemps.
Elle resta encore quelques secondes, à le regarder. À s'assurer qu'il était bien là. En sécurité. Puis elle se leva doucement, referma la porte presque sans bruit, et quitta la chambre.
Au rez-de-chaussée, la maison semblait vide.
Puis...
le déclic de la porte d'entrée.
Anne-Marie se figea.
Un pas. Puis un autre.
Elle descendit les dernières marches, le cœur soudain trop rapide... et le vit.
Martin.
Debout près de la porte, encore marqué par la bataille, mais vivant. Réel. Là.
Le soulagement fut brutal.
Anne-Marie n'eut même pas le temps de dire un mot. Les larmes montèrent d'un coup, incontrôlables, et elle traversa la pièce pour se jeter contre lui, l'enlaçant de toutes ses forces. Ses bras tremblaient. Elle l'embrassa, une fois, deux fois, comme pour s'assurer qu'il ne disparaîtrait pas.
— Tu n'as pas idée... souffla-t-elle, la voix brisée,
— combien j'ai eu peur de te perdre aujourd'hui.
Elle se recula à peine pour le regarder, les yeux rougis, encore pleins de larmes.
— Je n'osais même pas regarder les nouvelles.
— J'avais peur... peur de réveiller Maya en moi.
— Peur de faire peur à Paul.
— Peur que... que tu ne reviennes pas.
Ses mots sortaient pêle-mêle, portés par des heures d'angoisse qu'elle avait dû contenir seule.
Martin posa doucement ses mains sur son visage, essuyant ses larmes avec une infinie précaution.
— Hé... murmura-t-il,
— je suis là.
Il la serra contre lui, fermement, rassurant.
— Le danger est passé.
— Beurk n'a plus de prise.
— Et rien... rien ne m'éloignera de vous.
Il inspira profondément, son front contre le sien.
— Tu as fait ce qu'il fallait, Anne-Marie.
— Tu as protégé ce qu'on a de plus précieux.
— Et grâce à toi... j'avais quelque chose pour quoi revenir.
Elle ferma les yeux, laissant enfin le poids tomber.
— Je t'aime, murmura-t-elle, presque dans un souffle.
— Moi aussi, répondit-il sans hésiter.
Ils restèrent ainsi, enlacés, au cœur d'une maison redevenue refuge, tandis qu'à l'étage, Paul dormait, ignorant tout du chaos évité... et du monde sauvé une fois de plus.
le silence revint. Pas celui de la peur, mais celui des pensées trop lourdes.
Anne-Marie se tenait près de la table, des enveloppes éparpillées devant elle. Elle les observa longtemps avant de parler.
— Martin...
Il leva les yeux.
— J'ai regardé le courrier pendant que tu n'étais pas là.
Elle soupira doucement.
— Le loyer. Les factures. Tout ce qui ne peut pas attendre, même quand le monde est en danger.
Elle esquissa un sourire triste.
— On a beau sauver des vies... un cœur riche en bonté ne paie pas un toit.
Martin s'approcha, posa une main sur les lettres.
— Je sais. Et parfois... j'ai l'impression qu'on nous demande d'être des héros, mais jamais des humains.
Il marqua une pause, puis sa voix se fit plus grave.
— Ce qui m'importe, plus que tout, c'est qu'on ne se perde pas. Toi et moi. Même quand tout semble fragile.
Il la regarda droit dans les yeux.
— Anne-Marie... si je venais à te perdre, je ne sais pas comment je survivrais. Tu es mon monde. Ma maison. Ma seule certitude.
Elle l'écoutait sans l'interrompre, les yeux humides.
— C'est étrange... continua-t-il. Quand j'y pense... j'étais ce gamin qu'on bousculait au secondaire. Toujours de trop. Jamais assez. Et maintenant... me voilà ici. Toujours imparfait. Toujours inquiet pour l'avenir de l'humanité.
Il sourit faiblement.
— J'ai eu de la chance. Esther a toujours été là. À me rappeler que tomber, ce n'est pas échouer. Que se relever compte plus que paraître fort.
Sa voix se brisa légèrement.
— Mon pere me manque. Les sorties à la pêche... les moments simples. Tout ce qui semblait éternel à l'époque.
Il inspira profondément.
Anne-Marie resta silencieuse un instant. Puis elle leva lentement les mains devant elle.
Des flammes douces apparurent, tournoyant autour de ses paumes. Leur couleur vira lentement au bleu.
— Parfois... murmura-t-elle, je regrette d'avoir été choisie.
Martin se figea.
— Pourquoi moi ? Pourquoi ce pouvoir ?
Sa voix tremblait.
— J'aurais voulu sauver mes parents. Mais comment ? Avec du feu ? Avec de la lave ? Je n'ai jamais su quoi faire de cette colère, de cette peine...
De fines fissures orangées commencèrent à apparaître le long de sa peau.
Martin s'approcha sans hésiter. Le vent se leva doucement dans la pièce, une brise fraîche qui enveloppa Anne-Marie, apaisant les flammes, calmant les fissures.
— Tu n'es pas ton pouvoir, dit-il doucement. Tu es bien plus que ça.
Il la prit dans ses bras.
— Tu as survécu. Et tu continues d'aimer. C'est déjà un miracle.
Elle se laissa aller contre lui, sanglotant silencieusement.
— Je suis là, Anne-Marie. Toujours.
Leurs lèvres se retrouvèrent dans un baiser lent, profond, chargé de tout ce qu'ils n'avaient jamais osé dire.
Un instant suspendu.
Un refuge, loin du fardeau des Karmadors.
(Des semaines plus tard)
A lhopital, la chambre de Mr, Bordeleau était plus vaste que la précédente.
On y avait ajouté un fauteuil confortable près de la fenêtre, une petite table ronde, et même une plante verte qui tentait d'apporter un semblant de vie à l'espace clinique.
La lumière du jour entrait sans brutalité, caressant les draps blancs et le visage paisible de leur père.
Toujours immobile.
Toujours présent.
Le moniteur cardiaque émettait son rythme régulier, presque discret. Un battement qui, à force, ressemblait à une présence.
Esther entra la première, tenant un petit sac en papier.
— Ils n'avaient pas le droit au gâteau... alors j'ai opté pour des bougies symboliques.
Elle sortit trois petites chandelles qu'elle posa sur la table.
— On improvisera.
Martin esquissa un sourire.
— Papa aurait trouvé ça ridicule.
— Absolument, lança une voix derrière eux. Et il aurait soufflé dessus quand même.
Fernand se tenait près de la fenêtre, les mains dans les poches de son tablier encore légèrement taché. Il avait visiblement quitté l'épicerie plus tôt que d'habitude.
— Je lui ai dit ce matin, continua-t-il en s'approchant du lit, que s'il ne se réveillait pas pour son anniversaire, je mangerais son steak préféré à sa place. Juste par principe.
Il regarda son vieil ami, puis ajouta plus doucement :
— T'as intérêt à revenir contester.
Martin s'approcha du lit et prit la main de son père entre les siennes.
— Bonne fête, papa.
Sa voix était calme, mais ses doigts se resserrèrent légèrement.
— On s'est dit que... même si tu ne peux pas souffler les bougies, on pouvait quand même être là. Comme toujours.
Anne-Marie resta un peu en retrait au début, observant. Elle laissa les Bordeleau prendre ce moment. Puis elle s'approcha à son tour, posant une main tendre sur l'épaule de Martin.
— Paul aurait voulu venir, dit-elle doucement. Mais on a pensé que... ce serait peut-être un peu beaucoup pour lui.
Esther hocha la tête.
— Il viendra bientôt. Quand le moment sera plus léger.
Fernand tira une chaise et s'assit lourdement.
— Bon. Puisqu'on est là, je propose qu'on fasse comme s'il nous écoutait. Parce que connaissant ton père, il nous jugerait si on restait trop sérieux.
Il croisa les bras.
— Vous souvenez-vous du jour où il a voulu me prouver qu'il pouvait désosser une pièce entière plus vite que moi ?
Martin éclata de rire.
— Oh non...
— Oh si ! reprit Fernand. Il était tellement concentré qu'il ne m'a pas vu déplacer discrètement la minuterie. Quand elle a sonné trop tôt, il a levé les bras comme un champion olympique !
Esther secoua la tête, amusée.
— Il avait toujours besoin de gagner.
— Faux, corrigea Martin. Il avait besoin de croire qu'il gagnait.
Tous rirent doucement.
Fernand se pencha vers le lit.
— Tu vois, mon ami ? On garde tes secrets.
Un silence se posa ensuite. Pas pesant. Juste naturel.
Esther s'assit près du lit et effleura le drap.
— Tu sais, papa... l'épicerie tient toujours debout. Les clients demandent encore après toi. Certains font semblant de ne pas être inquiets, mais on voit bien qu'ils espèrent.
Martin inspira profondément.
— Moi aussi, j'espère.
Il baissa légèrement la tête.
— Je me souviens quand tu m'emmenais pêcher. Je ne comprenais pas encore la patience... mais tu disais toujours que ce n'était pas le poisson qui comptait. C'était le temps passé ensemble.
Sa voix se fit plus douce.
— J'essaie de faire pareil avec Paul.
Anne-Marie sourit tendrement.
— Il parle de toi comme si tu allais te lever demain matin. Il dit que son grand-papa est "juste en train de réfléchir longtemps".
Fernand renifla discrètement.
— Il a toujours été têtu. Réfléchir longtemps, ça lui ressemble.
Esther leva les yeux vers le plafond, comme pour retenir une émotion trop vive.
— On fait de notre mieux, papa. On continue d'avancer. Même quand c'est difficile.
Martin hocha la tête.
— On essaie d'être à la hauteur de ce que tu nous as appris.
Fernand se leva alors et posa une main large sur l'épaule de Martin.
— Vous êtes déjà à la hauteur. Il le savait. Et moi aussi.
Un rayon de soleil traversa la pièce, illuminant doucement le visage immobile du père des Bordeleau.
Anne-Marie sortit un petit briquet.
— Bon... même si c'est symbolique.
Elle alluma les trois bougies.
Les flammes vacillèrent doucement.
— Un vœu ? proposa Esther.
— Pas besoin, répondit Martin. Je sais déjà ce que je souhaite.
Ils soufflèrent ensemble.
Les flammes s'éteignirent, laissant derrière elles un mince filet de fumée qui monta vers le plafond.
Et, dans cette chambre où les machines continuaient leur murmure régulier, il y eut quelque chose de rare :
Une paix fragile.
Un instant suspendu.
Un anniversaire sans voix... mais rempli d'amour.
La chambre semblait suspendue hors du temps. Chaque objet, chaque rayon de lumière semblait figé, comme si le monde avait retenu son souffle. Les machines vitales du père de Martin et Esther bourdonnaient doucement, rappel muet que la vie continuait malgré l'arrêt total de l'hôpital. Tout le reste — le personnel, les visiteurs, les couloirs — était immobilisé par le pouvoir de Sollonella qui avait apparu dans la piece, transformant l'espace en un sanctuaire silencieux et glaçant.
Anne-Marie se tenait proche de Martin, ses mains cherchant un appui sur les bras de son mari. Son regard alternait entre le visage paisible du père Bordeleau et les yeux attentifs d'Esther. Chaque détail, chaque micro-mouvement, était amplifié par le silence oppressant. Elle sentit un frisson lui parcourir l'échine et murmura, presque pour elle-même :
— Même immobile, tout ici respire le danger...
Martin acquiesça sans un mot. Son esprit tournait à mille à l'heure, analysant chaque ombre, chaque reflet sur le verre, conscient que l'arrêt du temps n'était qu'une façade. La menace était invisible, mais elle était là : Jean-François. Son nom circulait dans l'air comme un spectre froid, un rappel que quelque chose d'ancien et de dangereux planait au-dessus d'eux. Il n'était pas dans la pièce, mais son souvenir, son pouvoir, et le lien mystérieux qu'il entretenait avec leur père rendaient chaque respiration plus lourde, chaque décision plus critique.
— Je le sens... murmura Martin, sa voix basse mais vibrante de gravité. Même figé, ce nom... Jean-François... il hante cet endroit. Il plane comme un prédateur invisible.
Anne-Marie rapprocha sa tête de l'épaule de Martin. Elle sentait son rythme cardiaque s'accélérer, partagé entre la peur et la volonté de protéger.
— Je... je ne sais pas ce qu'il veut, dit-elle, presque à voix brisée. Et si... et si cela ne s'arrêtait jamais ? Si sa présence revenait au moment où nous serons les plus vulnérables...
Esther observa la pièce autour d'elle, ses yeux passant du plafond figé aux murs glacés par le temps arrêté. Elle sentit le poids de la responsabilité peser sur ses épaules. Même adultes, même expérimentés, aucun d'eux n'était à l'abri de l'angoisse que Jean-François inspirait. Elle inspira profondément et dit, la voix tremblante mais décidée :
— Peu importe où il est, nous devons rester concentrés. Chaque mouvement, chaque pensée... nous devons anticiper tout ce qu'il pourrait tenter.
Sollonella, immobile, observait silencieusement. Elle avait voulu parler, révéler ce qu'elle savait sur le lien entre Jean-François et leur père, mais une barrière invisible, inexplicable, l'empêchait de prononcer un mot. Chaque seconde de silence pesait lourdement dans la pièce. Même figée, sa présence imposait le respect et la tension, rappelant à tous que le danger ne venait pas seulement de l'extérieur.
Anne-Marie serra la main de Martin avec plus de force, comme pour ancrer leur présence, leur lien, dans cette réalité figée.
— Nous devons rester unis... souffla-t-elle. Même si tout autour de nous est immobile, même si chaque souffle est un risque... nous devons protéger ce qui compte.
Martin tourna son regard vers Esther.
— Nous sommes prêts, dit-il. Nous devons seulement garder la tête froide. Jean-François ou pas... nous sommes ici, ensemble. Et tant que nous le serons, rien ne pourra atteindre ceux que nous aimons.
Anne-Marie inspira profondément, tentant de calmer la peur qui la rongeait. Son regard se posa une dernière fois sur le père Bordeleau, ses traits paisibles dans leur immobilité artificielle. Puis elle se tourna vers Martin et Esther, un mélange de détermination et d'inquiétude dans ses yeux.
— Même si tout se fige autour de nous, même si nous ne pouvons bouger que lentement... je ne laisserai jamais personne nous séparer, murmura-t-elle, sa voix tremblante mais ferme.
Un silence épais s'installa. Chaque respiration était mesurée, chaque regard calculé. L'hôpital entier semblait retenir son souffle, suspendu entre la vie et la menace, entre la paix apparente et le danger latent. Jean-François restait un nom, un spectre invisible, mais son aura psychologique planait sur chacun des Karmadors présents.
Martin posa doucement sa main sur celle d'Anne-Marie, et leurs yeux se croisèrent.
— Peu importe les menaces, dit-il, nous ne faillirons pas. Nous avons traversé l'impossible. Et maintenant... nous protégeons ceux qui ne peuvent pas se défendre.
Anne-Marie hocha lentement la tête, laissant la tension se mêler à un sentiment de profonde responsabilité. Même si le calme semblait revenu, la vigilance demeurait, et la menace de Jean-François et Viak continuait de hanter la pièce, intangible mais terriblement présente.
Alors que le silence pesant enveloppait la chambre, un frisson parcourut l'échine d'Esther. Ses yeux, d'abord fixés sur le visage immobile de son père, se voilèrent d'un éclat fugace, comme si quelque chose d'invisible venait de percuter son esprit. Sans prévenir, une image surgit devant elle, vive et fulgurante, comme projetée sur l'écran intérieur de sa conscience.
Elle vit la prison des Krashmals, ses cellules d'acier et de verre brillantes sous les lumières froides, mais quelque chose n'allait pas. Une ombre gigantesque se mouvait dans les couloirs étroits, rapide et silencieuse. Les Krashmals qu'ils avaient enfermés semblaient éveillés, furieux, leurs yeux scintillant d'une lueur rouge et menaçante. La panique commença à se répandre dans les cellules : le métal vibrait, les alarmes silencieuses clignotaient, et une force invisible semblait les pousser vers l'extérieur.
La vision s'évanouit aussi rapidement qu'elle était apparue, laissant Esther tremblante et le souffle court. Sans un mot, elle recula instinctivement et s'effondra sur le divan derrière elle, comme si son corps refusait de supporter plus longtemps le poids de ce qu'elle venait de voir. Le coussin s'enfonça sous elle, amortissant sa chute, tandis qu'un silence lourd semblait envelopper la chambre, la rendant presque irréelle.
Puis, progressivement, la vie reprit son cours autour d'elle. Les machines continuèrent leur bourdonnement régulier, les infirmières et les médecins reprirent leurs mouvements, Fernand bougea à nouveau, clignant des yeux, légèrement hébété. Les gestes calmes des autres présents dans la salle, Anne-Marie et Martin compris, devinrent à nouveau visibles, leurs discussions et regards s'animant, comme si rien ne s'était produit.
Esther resta figée, le dos appuyé contre le divan, ses mains crispées sur ses genoux. Elle n'osa pas se lever, consciente que plusieurs regards pouvaient tomber sur elle à tout instant. Elle se faisait invisible, respirant silencieusement, espérant que personne ne remarquerait le trouble qui la traversait encore. Chaque mouvement autour d'elle paraissait maintenant amplifié, chaque bruit résonnait avec une intensité nouvelle, rappelant à Esther la fragilité de la tranquillité retrouvée et la menace qui persistait, tapi quelque part dans l'ombre.
Le temps, même redevenu normal, semblait plus lourd, plus chargé de tension. Esther sentait que ce moment de calme n'était que la surface d'un danger plus vaste, et qu'il lui faudrait rester vigilante, même dans le silence, même quand tout semblait revenir à la normale.
Le léger vibreur de sa Goutte interrompit brusquement le silence dans lequel Esther s'était réfugiée. Heureusement, le signal était discret, presque inaudible, suffisant pour alerter Esther sans éveiller la curiosité de Fernand, qui continuait à s'agiter derrière la vitrine, complètement absorbé par son environnement retrouvé. Sans un mot, elle se glissa hors de la chambre, ses pas feutrés sur le sol, chaque mouvement empreint d'urgence et de prudence.
Une fois isolée, elle activa son cellulaire Karmadors, et une voix haletante retentit immédiatement à l'autre bout de la ligne. Le ton trahissait la panique et l'épuisement : le gardien peinait à articuler, à reprendre son souffle entre deux phrases, comme s'il avait couru sans relâche à travers les couloirs.
«... C'est... c'est la catastrophe... », parvint-il à dire, sa voix tremblante et étranglée par l'effroi. « Les Krashmals... ils... ils ont réussi... à... à s'évader... de la prison... tout... tout le monde... faites vite... »
Le silence qui suivit était presque plus effrayant que les mots eux-mêmes. Esther sentit son cœur battre à toute vitesse, la tension grimper dans ses épaules et jusqu'au bout de ses doigts. La prison des Karmadors, symbole de sécurité et de contrôle, venait de tomber, et avec elle, la frontière entre l'ordre et le chaos semblait disparaître.
Elle respira profondément, essayant de calmer l'urgence qui lui faisait battre le cœur comme un tambour de guerre. Ses doigts serrèrent le cellulaire avec une détermination froide, et sa voix, alors qu'elle répondait, fut ferme, précise, mais sans perdre l'urgence :
« Détaillez-moi la situation... exactement. Où se trouvent les Krashmals ? Combien ? Quelles zones sont compromises ? »
La voix du gardien, toujours essoufflée, reprit, chaque mot trahissant la peur : « Secteur central... plusieurs divisions... Shlak... Embellena... ils... ils sont partout... les couloirs... certains Karmadors... menottés... on... on résiste comme on peut... »
Le cœur d'Esther se serra. Même si elle n'avait pas de véritable pouvoir de prédiction, ce qui venait de se produire correspondait exactement à la vision fulgurante qu'elle avait eue quelques instants plus tôt. La gravité de la situation s'imposa à elle avec une force presque physique : le calme de l'hôpital, la sécurité des Bordeleau, tout cela pouvait être menacé à tout instant si l'invasion des Krashmals se propageait.
Esther se recula légèrement, son regard balayant la salle, pesant silencieusement sur les autres Karmadors présents. Chaque seconde comptait, chaque décision pouvait faire la différence. Elle savait qu'ils devaient agir vite, coordonnés, sans alerter les civils à proximité et surtout, sans perdre la tête. La tension était palpable, presque suffocante, et pourtant, elle sentait dans ses veines cette énergie familière, celle qui l'avait toujours poussée à protéger ceux qui ne pouvaient se défendre.