Kaboum : Le réveil des Karmadors
Chapitre 28 : Au Bord du Point de Non-Retour
6159 mots, Catégorie: B
Dernière mise à jour 24/03/2026 18:45
Les gyrophares rouges pulsaient plus vite.
Ou peut-être était-ce leur perception qui s'accélérait.
Le grand Geyser et les autres Karmadors progressaient difficilement dans le couloir central de la prison des Karmadors, chaque pas entravé par des lianes rampantes, des débris métalliques et des résidus organiques laissés par Embellena. Les gardiens encore debout tentaient de maintenir une formation défensive, mais l'air lui-même semblait vibrer d'une tension malsaine.
Puis cela s'intensifia.
Ce ne fut pas une explosion.
Ni un choc.
Mais une pression.
Subtile. Persistante. Comme un bourdonnement mental.
Le Chicaneur, une invention Krashmale venait d'augmenter sa fréquence.
Titania s'arrêta brusquement.
— On tourne en rond ! lança-t-elle sèchement.
— Non, répondit Chrono avec irritation, c'est toi qui as mal interprété la carte.
— La carte ? La carte est inutilisable depuis que les systèmes sont sabotés !
Un gardien intervint, tentant d'apaiser :
— Nous devrions sécuriser le secteur nord avant—
— Personne ne t'a demandé ton avis ! coupa Chrono.
Un silence choqué tomba brièvement.
Ce n'était pas lui.
Ou plutôt... si.
Mais amplifié.
Déformé.
Geyser sentit son propre cœur s'accélérer. Une pensée intrusive traversa son esprit : Ils sont incompétents. Tu devrais agir seul.
Il serra les mâchoires.
Ce n'était pas sa voix intérieure habituelle.
Autour d'eux, les plantes carnivores claquaient dans le vide, mais même ces menaces semblaient secondaires face à la montée du conflit.
Un scorpion surgit d'un conduit et attaqua un gardien. Titania le neutralisa d'un coup précis, mais Chrono lança :
— Si tu avais surveillé l'arrière, il ne serait pas passé !
— Pardon ?! Je viens de lui sauver la vie !
— Avec trois secondes de retard !
Le ton monta.
Les voix se chevauchèrent.
Un autre gardien, déjà stressé, hurla :
— On va tous mourir si vous continuez à—
— Tais-toi !
L'onde du Chicaneur vibra plus fortement.
Invisible.
Mais palpable.
Les micro-frustrations enfouies remontaient à la surface : rancunes anciennes, erreurs passées, doutes jamais exprimés.
— Tu n'as jamais été prêt pour ce poste, Chrono.
— Et toi, tu te crois supérieure parce que tu brilles devant STR ?
Le mot claqua.
STR.
Même absente, elle devenait un point de friction.
Geyser tenta de reprendre le contrôle.
— Silence ! Formation en—
Mais sa voix se brisa sous une vague d'irritation incontrôlée.
— Vous êtes incapables de suivre une simple directive !
La phrase résonna durement.
Deux gardiens reculèrent.
La confiance s'effritait.
Puis ce fut le basculement.
Une liane jaillit du plafond et attrapa Chrono par l'épaule. Titania hésita une fraction de seconde.
Une fraction de trop.
Il chuta lourdement au sol en se libérant.
— Évidemment... tu as hésité.
— Parce que tu m'as déstabilisée !
— Non. Parce que tu n'es pas fiable.
Un gardien tenta d'intervenir physiquement, les séparant alors que leurs épaules se heurtaient presque.
La prison brûlait autour d'eux.
Les scorpions revenaient.
Les zélés-crocs bondissaient entre les piliers.
Un autre Krashmal surgit et projeta un gardien contre une paroi.
Mais la véritable fracture n'était plus externe.
Elle était interne.
Un des gardiens, sous l'effet cumulé de la peur et du Chicaneur, poussa violemment son collègue.
— C'est ta faute si le secteur B est tombé !
— Ma faute ?! Tu dormais pendant la rotation !
Ils en vinrent presque aux mains.
Le Grand Geyser sentit sa concentration vaciller. L'eau qu'il tentait de canaliser trembla, éclaboussant le sol au lieu de frapper sa cible.
Le rire d'Embellena résonna.
Long.
Satisfait.
Elle n'avait même pas besoin d'attaquer.
Le Chicaneur faisait le travail.
Un zélés-croc bondit au milieu du groupe. Personne ne coordonna sa défense. Chacun réagit individuellement. Les attaques se croisèrent maladroitement.
Et le pire arriva lorsque le Grand Geyser, submergé par une pensée corrosive — Ils sont un poids — décida d'avancer seul de quelques mètres pour neutraliser une plante géante.
La formation se désintégra instantanément.
Une autre liane saisit un gardien.
Chrono cria :
— Vous voyez ?! On n'a pas de leader !
Le silence qui suivit fut plus violent que les sirènes.
Même le Grand Geyser sentit le coup.
Une seconde d'hésitation.
Une seconde de doute.
Le Chicaneur vibra encore.
La discorde n'était plus une irritation.
C'était une contagion.
Et si personne ne le détruisait rapidement...
Ils allaient s'autodétruire avant même qu'Embellena n'ait à intervenir.
Un cri étouffé résonna dans le secteur C.
Puis un autre.
Puis le bruit visqueux d'une plante qui se referme.
Maya progressait dans un couloir secondaire, loin du groupe principal. La fumée stagnait au plafond. Les gyrophares projetaient des éclairs rouges saccadés sur les murs fissurés.
Elle avait quitté discrètement la formation quelques minutes plus tôt.
Quelque chose l'avait dérangée.
Une intuition.
Un bruit.
Un appel à peine perceptible.
Et elle avait eu raison.
Au détour d'un angle, la scène la frappa de plein fouet.
Trois gardiens étaient suspendus à près de deux mètres du sol, prisonniers d'énormes tiges organiques qui pulsaient lentement. Les zélés-crocs — ces plantes vampiriques aux pétales dentelés — s'étaient enroulés autour de leurs torses et de leurs bras. Des épines s'enfonçaient dans leurs combinaisons, aspirant lentement leur énergie.
Un des gardiens tenta de crier.
La plante resserra son étreinte.
Maya sentit la chaleur monter en elle.
— Lâchez-les.
Les pétales s'ouvrirent brusquement, révélant des rangées de crocs végétaux luisants.
Un des zélés-crocs projeta une liane vers elle.
Elle pivota.
Ses rayures orangées apparurent sous son costume, d'abord fines... puis lumineuses. Elles traversèrent le tissu comme des veines de magma.
Elle leva la main.
Une flamme jaillit.
Pas une explosion.
Une précision chirurgicale.
La liane se consuma instantanément.
La plante hurla — un cri strident et organique.
Les autres se détachèrent des gardiens pour se tourner vers elle.
Parfait.
— Venez.
La première bondit.
Maya frappa le sol du talon.
Une fissure incandescente se propagea sous la créature et une vague de chaleur l'enveloppa. Les pétales se rétractèrent, brûlés à la base.
La deuxième tenta de l'encercler par l'arrière.
Trop lente.
Maya tourna sur elle-même, projetant un arc de feu circulaire qui coupa net plusieurs tiges rampantes.
Mais le troisième zélés-croc était plus massif.
Ses racines avaient traversé le béton.
Il attaqua d'en haut.
Des vrilles tombèrent du plafond comme des serpents.
Maya fut saisie à la cheville et tirée au sol.
Elle grimaça, frappant la tige de ses mains enflammées. La plante résista. Ses épines perforèrent son avant-bras.
La chaleur monta.
Plus forte.
Ses rayures brillèrent intensément.
Elle planta sa paume contre le sol.
— Assez.
Une poussée de lave éclata sous la créature.
Le béton se fractura. La plante hurla, se tordant sur elle-même avant de se calciner lentement.
Les vrilles se desserrèrent.
Les gardiens chutèrent lourdement.
Maya se redressa, respirant fort. Elle éteignit progressivement ses flammes.
— Debout. Vite.
Un des gardiens, encore faible, murmura :
— On... on a entendu des disputes... plus loin...
Maya se figea.
Des disputes ?
Un grondement sourd résonna à travers les murs.
Un éclair.
Puis une explosion de vapeur.
Elle comprit que ce n'était pas un simple combat.
C'était autre chose.
Un autre gardien pointa le fond du corridor.
— Il y a un dispositif... dans le secteur central... depuis qu'il est activé... tout le monde...
Il n'eut pas besoin de finir.
Maya sentit une vibration subtile dans l'air.
Un bourdonnement.
Presque imperceptible.
Mais constant.
Elle ferma les yeux une seconde.
Elle analysa la fréquence.
Ce n'était pas magique.
Ce n'était pas naturel.
C'était amplifié.
Forcé.
— Le Chicaneur... murmura-t-elle.
Elle connaissait cette invention de Nécrophore. Une machine conçue pour attiser les conflits latents.
Elle rouvrit les yeux.
Au loin, un cri familier résonna.
La voix de Geyser.
Chargée de colère.
Son cœur se serra.
Non.
Pas lui.
Elle se tourna vers les gardiens.
— Rejoignez le point d'évacuation B. Ne restez pas au centre.
— Et vous ?
Elle fixa la direction du bruit.
Les rayures orangées réapparurent faiblement sous sa peau.
— Je vais éteindre l'incendie.
Elle s'élança dans le couloir principal.
À mesure qu'elle approchait, les voix devenaient plus nettes.
Des accusations.
Des reproches.
Une tension insupportable.
Un éclair fendit le plafond.
Une vague d'eau explosa contre un mur.
Puis une colonne de feu répondit.
Maya déboucha sur la scène.
Titania et Chrono tentaient de s'interposer.
Les gardiens criaient.
Les Krashmals attaquaient dans la confusion.
Et au centre...
Geyser.
Les yeux chargés de tempête.
Maya comprit immédiatement que le Chicaneur avait déjà pris racine dans leurs esprits.
Elle inspira profondément.
Le moment venait de basculer.
— Il faut le détruire ! lança-t-elle.
Et cette fois...
Tout le monde se tourna contre elle.
La vapeur flottait encore dans l'air.
Des arcs électriques crépitaient le long des murs détrempés. Les plantes carnivores se tortillaient dans les fissures du béton. Les gyrophares rouges donnaient à la scène une teinte apocalyptique.
Au centre du chaos, le Grand Geyser — venait d'abattre une masse d'eau compressée sur un Krashmal mineur, l'envoyant percuter une passerelle.
Il respirait fort.
Trop fort.
Ses épaules étaient tendues.
Maya fit un pas en avant.
— Martin.
Il se retourna.
Leur regard se croisa.
Et pendant une fraction de seconde... le tumulte sembla s'éteindre.
Il y eut quelque chose dans ses yeux.
Une hésitation.
Une reconnaissance.
Un souvenir silencieux de ce qu'ils étaient en dehors des armures, des pouvoirs, des missions.
Puis le Chicaneur pulsa.
Subtil.
Mais suffisant.
Son regard se durcit.
— Tu n'aurais pas dû venir seule.
— J'ai sauvé trois gardiens dans le secteur C.
— On avait une formation.
— Une formation qui se détruit toute seule !
Chrono intervint sèchement :
— Elle n'a pas tort.
Geyser tourna brusquement la tête vers lui.
— Toi, ne commence pas.
Titania tenta d'apaiser :
— On perd du temps, là !
Un nouveau grondement traversa le couloir. Le Chicaneur, au fond, vibrait d'une lumière instable.
Maya pointa le dispositif.
— C'est ça le problème. Tant qu'il est actif, on est manipulés.
Geyser suivit son geste... puis secoua la tête.
— Non. Le problème, c'est l'improvisation constante.
— Ce n'est pas de l'improvisation. C'est du bon sens.
Un éclair claqua au-dessus d'eux.
Les gardiens reculèrent instinctivement.
Maya s'approcha de lui.
Plus près.
— Regarde-toi. Tu n'es pas comme ça.
Sa voix était plus basse.
Plus personnelle.
— Tu ne parles pas comme ça.
Il la fixa.
Ses traits se crispèrent.
Le Chicaneur pulsa.
Une pensée étrangère s'insinua : Elle te remet en question. Devant tout le monde.
Il fit un pas vers elle.
— Et toi, tu crois toujours détenir la solution.
La phrase la frappa plus fort qu'un coup.
— Mart... Geyser
— Non. Cette fois, c'est moi qui décide.
Les rayures orangées apparurent sous la peau de Maya.
Faibles d'abord.
Puis plus lumineuses.
— Si tu m'aimes encore un minimum, fais-moi confiance.
Le silence tomba.
Titania retint son souffle.
Même les Krashmals hésitèrent un instant.
Les yeux de Geyser vacillèrent.
L'espace d'un battement.
Puis le Chicaneur pulsa plus violemment que jamais.
Le doute se transforma en défi.
— Ne mélange pas ça avec la mission.
Il leva les bras.
Le plafond gronda.
Un tourbillon se forma au-dessus d'eux, aspirant l'humidité ambiante.
— Recule.
Maya secoua la tête.
— Je ne te laisserai pas nous condamner.
La première attaque fut brutale.
Une lance d'eau comprimée fusa vers elle.
Elle pivota et la dévia d'un mur de flammes. L'impact projeta de la vapeur brûlante partout dans le couloir.
Les gardiens crièrent.
Chrono tenta de contenir l'onde de choc.
Titania repoussa un zélés-croc qui profitait du désordre.
Mais l'attention était ailleurs.
Geyser fit pleuvoir une rafale d'éclairs.
Maya répondit par une colonne de feu ascendant qui illumina toute la prison.
Eau contre feu.
Tonnerre contre magma.
Ils se connaissaient trop bien.
Chaque attaque était anticipée.
Chaque parade instinctive.
Ce n'était pas un combat maladroit.
C'était un duel parfait.
Et c'était ça le plus terrible.
— Arrête ! cria Titania.
Geyser envoya une vague d'eau massive qui balaya Maya sur plusieurs mètres.
Elle roula au sol.
Se redressa.
Ses rayures brillaient intensément désormais, traversant son costume comme des fissures volcaniques.
— Tu vas te consumer ! hurla Chrono.
Elle n'écoutait plus.
Elle chargea.
Une traînée de lave fissura le sol jusqu'aux pieds de Martin.
Il invoqua une tempête miniature qui repoussa l'onde incandescente.
Ils étaient à égalité.
Mais ils s'épuisaient.
Leur respiration devenait irrégulière.
Leurs mouvements moins précis.
Les autres Karmadors tentèrent d'intervenir... mais le Chicaneur amplifiait chaque mot.
— Laisse-les régler ça !
— Non, c'est de la folie !
— Tu prends toujours son parti !
— Et toi le sien !
Une explosion de vapeur projeta tout le monde contre les murs.
Le Chicaneur vibra encore.
Puis soudain...
Des filaments soyeux descendirent lentement du plafond.
Embellena apparut sur une passerelle brisée, éclairée par les gyrophares rouges.
— Oh... quel spectacle exquis.
Les fils jaillirent.
Titania fut saisie aux poignets.
Chrono immobilisé à la taille.
Deux gardiens suspendus dans les airs.
Geyser tenta de créer un mur d'eau.
Les fils le transpercèrent et se refermèrent autour de ses bras.
Maya voulut brûler les liens.
Ses flammes vacillèrent.
Elle était trop affaiblie.
Le Chicaneur cessa d'émettre.
Silence.
Embellena descendit gracieusement au sol.
— Décidément... c'est une belle musique aux oreilles des Krashmals, ces disputes. Vous devriez vous disputer plus souvent. La vie serait tellement plus agréable.
Elle tourna autour d'eux, savourant chaque regard.
— Mais trêve de bavardage. Bientôt, vous serez témoins de la destruction des humains.
Elle leva la main.
— Nos alliés ont désormais accès à une station spatiale... et à une fusée prête à décoller. Le chaos se répandra sur le monde entier.
Son sourire s'élargit.
— Beurk n'est peut-être plus le Krashmal Suprême... mais nous continuerons à l'honorer. Et surtout moi... Embellena la Maléfique.
Un rire sadique s'échappa d'elle.
Titania, suspendue, cracha avec rage :
— Tu n'es qu'une vipère !
Embellena inclina la tête.
— Merci, ma chère.
Les fils se resserrèrent brutalement.
Un cocon opaque se forma autour des Karmadors et des gardiens.
La lumière rouge disparut.
Le bruit des alarmes s'étouffa.
Tout devint noir.
Dans l'obscurité totale...
Il ne resta qu'une chose.
Le rire glacé d'Embellena.
Et le battement coupable de deux cœurs qui savaient qu'ils venaient de se briser au pire moment possible.
Le silence était presque irréel.
Après le vacarme de la prison, l'absence totale de bruit paraissait anormale.
STR avança la première dans la vaste salle de commande. Des dizaines d'écrans tapissaient les murs circulaires, diffusant des images satellites, des trajectoires orbitales, des cartes thermiques de la Terre. Des lignes de code défilaient en continu. Des voyants clignotaient en vert, en orange... parfois en rouge.
Mais il n'y avait personne.
Pas un technicien.
Pas un Krashmal.
Pas un bruit de pas.
Eclair entra derrière elle, ses mouvements rapides mais maîtrisés.
— Trop calme.
Rapido balaya la pièce du regard.
— Ça ne me plaît pas.
Mahina resta près de l'entrée, immobile, attentive au moindre écho. Animalia reprit sa forme humaine à leurs côtés, encore légèrement couverte de poussière grise provenant du tunnel.
Le tunnel.
Un exploit à lui seul.
Depuis le QG dissimulé sous l'Épicerie Bordelau, Animalia s'était transformée en fourmi. Elle avait convoqué des milliers de ses semblables. Ensemble, elles avaient creusé sans relâche, guidées par les coordonnées précises fournies par STR. Un passage étroit, invisible aux capteurs, serpentant sous les fondations urbaines... jusqu'aux conduits techniques secondaires de la station.
Une infiltration impossible.
Et pourtant réussie.
STR leva sa main gauche.
Sa Goutte — incrustée dans son gant — s'illumina d'une lueur bleutée.
Une onde discrète se propagea dans la pièce.
Les écrans clignotèrent brièvement.
— Caméras désactivées, annonça-t-elle calmement. Boucle vidéo enclenchée. Les systèmes internes croient que la salle est vide.
Rapido esquissa un sourire nerveux.
— J'adore quand tu fais ça.
STR ne répondit pas. Son regard balayait déjà les consoles.
Sa Goutte vibra légèrement.
Analyse thermique.
Analyse énergétique.
Analyse des fréquences.
Puis une pulsation plus aiguë.
Son capteur de danger.
Faible.
Mais réel.
— La fusée est en phase préparatoire avancée, dit-elle. Carburant chargé à soixante-dix-huit pour cent. Synchronisation orbitale en cours.
Eclair s'approcha d'un écran central.
— Combien de temps avant le décollage ?
— Moins de deux heures... si rien ne perturbe la séquence.
Un silence lourd suivit.
Deux heures.
Ce n'était rien.
STR inspira lentement.
— Écoutez-moi attentivement. Je répète le plan. Et cette fois... il n'y aura aucune marge d'erreur.
Tous se rapprochèrent.
La lumière des écrans dessinait des ombres tranchées sur leurs visages.
— Je reste ici, continua-t-elle. La salle de commande est le cœur du système. Tant que je contrôle les flux d'information, nous avons un avantage. Je peux retarder certaines séquences. Brouiller des capteurs. Manipuler les transmissions.
Elle posa sa main sur une console.
— Mais je ne pourrai pas tout faire à distance.
Elle se tourna vers Eclair et Rapido.
— Vous deux, vous infiltrez la fusée.
Rapido croisa les bras.
— En mode infiltration totale.
STR hocha la tête.
— Vous serez des inspecteurs Krashmals envoyés pour vérifier les sécurités biologiques avant lancement.
Elle activa un compartiment dissimulé dans un mur. Deux combinaisons sombres apparurent, conçues pour imiter la morphologie Krashmale : textures organiques, épaulettes irrégulières, masques partiellement déformés.
— J'ai intégré des signatures thermiques et énergétiques similaires aux leurs. Les scanners de base ne verront aucune anomalie.
Eclair prit la combinaison.
— Et si on tombe sur un vrai officier Krashmal ?
— Vous improvisez, répondit STR sans hésiter. Mais votre objectif principal est clair : atteindre le module central de propulsion et installer le brouilleur quantique.
Rapido fronça les sourcils.
— Celui qui peut désynchroniser le système d'allumage ?
— Exactement. Sans lui, la fusée ne pourra pas maintenir une trajectoire stable. Elle devra annuler.
Elle marqua une pause.
— Mais si vous êtes découverts... ils accéléreront le compte à rebours.
Le poids de la phrase resta suspendu dans l'air.
STR se tourna ensuite vers Animalia et Mahina.
— Vous deux, vous restez en patrouille dans le périmètre interne de la station.
Animalia hocha la tête.
— Je peux me disperser. Rester invisible.
— Fais-le. Utilise les conduits. Les aérations. Les zones techniques. Si une unité Krashmale tente d'encercler la salle de commande, je veux le savoir avant qu'ils ne franchissent la première porte.
Puis STR regarda Mahina.
— Et toi...
Mahina soutint son regard avec calme.
— Je serai prête.
— Ton chant sera notre dernier rempart si nous sommes submergés. Mais n'interviens pas trop tôt. Garde l'effet de surprise.
Mahina acquiesça lentement.
Un léger frisson parcourut la pièce.
La Terre apparaissait sur un des écrans principaux, majestueuse et vulnérable.
STR posa brièvement les yeux dessus.
— Personne ici ne connaît l'ampleur réelle du danger, dit-elle plus doucement. Si cette fusée décolle, ce n'est pas seulement une attaque. C'est un signal. Une démonstration de force. Les Krashmals veulent prouver qu'ils peuvent frapper n'importe où.
Elle releva la tête.
Son regard redevint tranchant.
— Nous ne sommes que cinq. Eux sont déjà installés ici depuis des jours. Nous sommes en territoire hostile. Chaque erreur peut déclencher le lancement prématuré.
Rapido inspira profondément.
— J'imagine que ça veut dire qu'on ne doit pas se faire remarquer.
— Exact.
Un voyant clignota soudainement sur un écran latéral.
Tous se figèrent.
STR activa sa Goutte.
Analyse.
Pause.
— Patrouille automatique dans le secteur nord. Pas pour nous.
Le souffle collectif reprit.
Mais la tension ne retomba pas.
STR s'approcha d'Eclair et de Rapido, plus près, plus personnelle.
— Si quelque chose tourne mal... vous priorisez la mission. Pas l'ego. Pas la confrontation.
Eclair hocha la tête.
— Compris.
Rapido ajouta :
— On entre. On installe. On sort.
STR se redressa.
— Parfait. Déploiement dans trente secondes.
Animalia s'approcha de la grille d'aération.
— Je me disperse.
Son corps se fragmenta en une nuée de fourmis noires qui s'engouffrèrent silencieusement dans les conduits.
Mahina resta près de la porte principale, droite, concentrée.
Eclair et Rapido enfilèrent leurs combinaisons Krashmales.
Leur transformation était troublante.
Presque convaincante.
STR observa la salle une dernière fois.
Les écrans.
Les trajectoires.
Le compte à rebours silencieux.
Sa Goutte vibra de nouveau.
Plus fort qu'avant.
Quelque chose n'était pas visible.
Mais présent.
Elle murmura presque pour elle-même :
— Ils nous attendent peut-être.
Puis elle releva les yeux vers ses coéquipiers.
— On y va.
Les portes s'ouvrirent doucement.
Le couloir extérieur était plongé dans une lumière froide et métallique.
Et quelque part, au bout de la station...
La fusée les attendait.
STR était seule dans la salle de contrôle.
Debout au centre du demi-cercle d'écrans, elle surveillait chaque angle de la station grâce au piratage effectué par sa Goutte. Les caméras obéissaient. Les flux étaient sous contrôle. Pour l'instant.
Sur l'écran principal, on voyait Eclair et Rapido, en costumes d'inspecteurs Krashmals conçus par STR. Les textures organiques, les masques déformés, les signatures thermiques modifiées : tout était calculé pour tromper les scanners.
Ils avançaient avec assurance.
Mais sous les costumes, c'étaient bien des Karmadors.
Des alliés.
Des amis.
Sur un écran secondaire, un conduit étroit révélait le mouvement ondulant d'une colonie de fourmis : Animalia, fragmentée, surveillait les axes secondaires.
Plus loin, Mahina patrouillait près d'un carrefour énergétique, concentrée, prête à déclencher son haka paralysant au moindre signal.
STR observait tout.
Sa respiration était stable.
Contrôlée.
— Eclair, patrouille à gauche dans huit secondes, murmura-t-elle dans l'oreillette.
— Reçu.
— Rapido, ajuste ton épaule droite. Ton capteur thermique dévie légèrement.
— Corrigé.
Tout fonctionnait.
Trop bien.
La Goutte vibra.
Une anomalie.
Pas dans la fusée.
Dans le réseau interne.
STR fronça les sourcils.
— Animalia, confirme secteur technique B-12.
Un léger grésillement.
— Il y a... quelque chose. Pas visible. Mais ça interfère avec les fréquences.
STR lança un scan parallèle.
Accès refusé.
Ce n'était pas le système principal.
Quelqu'un utilisait une architecture secondaire.
Un réseau fantôme.
Le capteur de danger monta d'un cran.
Dans un espace dissimulé derrière une cloison technique non répertoriée, un homme observait la salle de commande à travers une caméra indépendante.
Pas un Krashmal.
Pas une créature.
Un homme.
Calme.
Patient.
Il activa une commande.
Les lumières vacillèrent.
STR leva la tête immédiatement.
— Instabilité électrique détectée...
Les écrans clignotèrent.
Revinrent.
Puis clignotèrent encore.
Dans le couloir externe, la porte derrière Mahina se referma brutalement.
— STR ?! La porte vient de se verrouiller !
Animalia tenta d'entrer par une grille d'aération.
La grille se scella d'un coup sec.
Une autre.
Puis toutes.
Verrouillage interne complet.
Dans le corridor menant à la fusée, Eclair ralentit.
— STR, on a une variation dans les communications. Tu confirmes ?
STR tenta d'ouvrir un canal prioritaire.
Erreur.
Ses doigts se crispèrent sur la console.
Les écrans commencèrent à dysfonctionner.
Des lignes de code apparurent.
Puis disparurent.
Puis furent remplacées par une image noire.
La salle plongea dans une semi-obscurité.
Seules quelques diodes rouges subsistaient.
Puis une voix.
Profonde.
Lente.
Venue des haut-parleurs.
— Tu les as conduits tout droit à leur chute... ma pauvre Esther Bordelau.
Le prénom la frappa comme un coup physique.
Esther.
Les lumières vacillèrent violemment.
Une silhouette apparut dans l'intermittence.
Un manteau excentrique. Théâtral. Identique à celui qu'il portait lors de leur première rencontre à l'Épicerie Bordelau.
Et ce regard.
Perçant.
Implacable.
Jean-François.
Le souffle d'Esther se bloqua.
Son dos se raidit.
Ses doigts tremblèrent.
— Non...
Sa voix n'était plus celle de STR.
C'était celle d'une enfant ramenée de force dans une nuit qu'elle n'avait jamais quittée.
Jean-François s'avança lentement.
— Toujours aussi stratège. Toujours persuadée que tu peux anticiper chaque mouvement.
Il pencha légèrement la tête.
— Mais tu oublies que je te connais depuis que tu te cachais derrière le comptoir de l'épicerie.
Son champ de vision se brouilla.
Un souvenir éclata.
Le coup de feu.
Son père qui tombe.
Le sang.
Le fusil pointé vers elle et Martin.
Sa respiration devint irrégulière.
Courte.
Sa Goutte vibrait de manière chaotique, saturée par l'accélération brutale de son rythme cardiaque.
Dans l'oreillette, la voix d'Eclair résonna :
— STR ? On approche du module central. On a besoin de ton feu vert.
Elle ouvrit la bouche.
Aucun son ne sortit.
Jean-François fit un pas de plus.
— Tu trembles encore.
Il n'avait pas de pouvoir.
Pas de transformation.
Pas de magie.
Seulement une présence.
Une mémoire.
Et la certitude qu'il était la blessure qu'elle n'avait jamais refermée.
— Pourquoi... ? murmura-t-elle.
Il la fixa.
— Parce que ton père était un obstacle.
La phrase fit plus mal que la nuit elle-même.
À l'extérieur, Mahina frappait la porte scellée.
Animalia cherchait désespérément une faille.
Eclair et Rapido continuaient leur infiltration, ignorant que le centre névralgique venait d'être neutralisé.
Et dans la salle de commande...
Esther Bordelau n'était plus en mission.
Elle était piégée dans son passé.
Les lumières s'éteignirent presque complètement.
Ne laissant que le reflet du regard de Jean-François dans l'obscurité.
Le cœur d'Esther battait trop vite.
Trop fort.
Trop irrégulier.
Jean-François était là.
À quelques mètres.
Immobile.
Présent.
La salle de commande semblait rétrécir autour d'elle.
Les écrans clignotaient encore, projetant des éclats de lumière instables sur son visage devenu pâle.
Dans son oreillette :
— STR ? demanda Eclair. On est devant le module central. On attend ton feu vert.
Sa bouche s'ouvrit.
Rien.
Sa gorge était sèche.
Ses doigts tremblaient si fort qu'elle retira sa main de la console.
Respire.
Inspire.
Expire.
Mais son corps ne suivait plus.
Une pression invisible écrasait sa poitrine. L'air ne descendait pas correctement dans ses poumons. Ses doigts s'engourdirent. Une sensation de chaleur glacée remonta le long de sa nuque.
Jean-François ne bougeait presque pas.
Il observait.
— C'est incroyable... comment tu as changé depuis tout ce temps, chère Esther.
Sa voix était douce. Mesurée.
Trop mesurée.
— Lorsque nous nous sommes rencontrés la première fois, tu étais cette jeune fille aux rêves grandioses. Tu voulais tout accomplir. Tout réparer. Tu écoutais le monde comme s'il pouvait encore te surprendre.
Les images de l'épicerie se superposèrent à la station.
Son père derrière le comptoir.
Jean-François qui sourit.
La trahison.
Le coup de feu.
— Cependant... continua-t-il calmement... tu n'as pas réussi à te sauver, toi.
Un battement manqué.
Sa vision se brouilla.
— Je te hante depuis toujours. Bien plus que ces Krashmals que tu combats. Eux ne sont que des créatures. Moi... je suis une idée.
Il inclina légèrement la tête.
— Je pique la curiosité des plus faibles.
Dans l'oreillette :
— STR, insista Rapido. On doit installer le brouilleur maintenant.
Toujours pas de réponse.
Dans le couloir du module de propulsion, une paroi s'ouvrit brusquement.
Des silhouettes surgirent.
Riu en tête.
Derrière lui : Gyorg.
Nécrophore.
Fiouze.
— Embuscade ! cria Eclair.
L'image sur l'écran devint chaotique.
Un éclair fendit le couloir.
Rapido se projeta sur le côté pour éviter une onde corrosive de Nécrophore.
Riu chargea avec une violence calculée.
STR voyait tout.
Mais elle n'agissait pas.
Ses mains restaient suspendues au-dessus des commandes.
Son cerveau criait d'ordonner un repli.
D'ouvrir une issue secondaire.
De bloquer les renforts.
Mais son corps refusait.
La panique n'était pas spectaculaire.
Elle était paralysante.
Respiration saccadée.
Bourdonnement dans les oreilles.
Vision périphérique qui se rétrécit.
— STR ! hurla Eclair. Donne-nous une sortie !
Jean-François esquissa un sourire presque attendri.
— Tu vois ? Ils attendent ton feu vert. Ils croient en toi.
Un choc violent secoua l'écran. Rapido fut projeté contre une cloison par Gyorg.
— Ils vont tomber... murmura Jean-François. Et ce ne sera pas à cause des Krashmals.
Il s'approcha encore d'un pas.
— Ce sera à cause de toi.
Les mots frappèrent plus fort qu'un coup.
Esther porta une main tremblante à sa poitrine.
— Respire... chuchota-t-elle pour elle-même.
Mais chaque inspiration était douloureuse.
Jean-François poursuivit, implacable :
— Tu as construit une armure. Un nom. STR. Stratège. Commandante. Mais tu restes cette enfant figée dans la lumière d'un coup de feu.
Sur les écrans, Rapido tenta une percée. Riu l'anticipa et le força à reculer vers une impasse technique.
Eclair cria :
— STR ! On perd du terrain !
Le son résonnait comme à travers l'eau.
Esther serra les dents.
Elle leva les yeux vers Jean-François.
Dans un effort qui lui coûta physiquement, elle articula :
— Qui êtes-vous... réellement ?
Un silence s'installa.
Même les combats sur les écrans semblèrent lointains.
Jean-François la fixa longuement.
Puis un rire bas, mauvais, glissa hors de sa gorge.
— Qui suis-je ? Bonne question, ma chère Esther.
Il fit quelques pas lents, presque élégants, dans la lumière vacillante.
— Depuis de nombreuses années, on me cherche à travers le monde. Les autorités. Les services spéciaux. Les Krashmals eux-mêmes. Ils fouillent des dossiers. Ils analysent des traces. Ils tentent de comprendre comment un simple homme peut toujours avoir un coup d'avance.
Il marqua une pause.
— J'en ai accompli, des merveilles.
Son regard se fit plus sombre.
— On prétend me reconnaître dans certains rapports classifiés. Certains policiers jurent m'avoir croisé. Les Krashmals nourrissent une curiosité morbide à mon égard... surtout ce pauvre Viak Quedillux.
Un sourire méprisant étira ses lèvres.
— Il a fini par abandonner. Il n'a rien trouvé de meilleur en moi qu'une anomalie impossible à cataloguer.
Esther sentit un frisson glacial parcourir son échine.
Sur les écrans, Eclair reçut un coup violent de Nécrophore. Il chuta à genoux, tentant de se relever malgré l'acide qui rongeait le sol autour de lui.
— Pourquoi... murmura-t-elle, la voix brisée.
Jean-François s'arrêta.
Son regard devint soudain beaucoup plus sérieux.
— Seul ton père sait qui je suis réellement.
Le temps sembla suspendu.
Même les alarmes parurent s'atténuer.
Puis il prononça les mots, lentement.
— Car en vérité... il est mon Créateur.
Un silence absolu tomba.
Le souffle d'Esther se coupa.
— Je suis un humanoïde conçu par votre père.
La phrase resta suspendue dans l'air.
Comme une détonation silencieuse.
Sur les écrans, Rapido tenta une dernière accélération pour dégager Eclair.
Riu le frappa de plein fouet avec un jet electrique.
STR voyait ses amis tomber.
Et en face d'elle se tenait la création secrète de son père.
Un être humain.
Mais pas entièrement.
Et la vérité venait de fissurer tout ce qu'elle croyait savoir.
La phrase resta suspendue dans l'air comme une lame invisible.
— Je suis un humanoïde conçu par votre père.
Pendant un instant, Esther ne comprit même pas ce qu'elle venait d'entendre.
Son regard resta fixé sur Jean-François.
Son esprit tenta de donner un sens aux mots.
Humanoïde.
Créé.
Par... son père.
Une douleur sourde remonta dans sa poitrine.
— Non... souffla-t-elle.
Sa tête bougea lentement de gauche à droite, comme si elle tentait physiquement de repousser la réalité.
— Non... c'est impossible...
Sur les écrans de contrôle, le combat continuait pourtant sans attendre sa compréhension.
Rapido se releva péniblement après le choc de Gyorg.
Eclair tenta de repousser Nécrophore qui avançait comme une ombre acide dans le couloir.
— STR ! cria Eclair dans l'oreillette. On est coincés !
Mais Esther n'entendait presque plus.
Son regard oscillait entre Jean-François... et les écrans.
Son père.
Le laboratoire interdit.
Les nuits où il disparaissait dans le sous-sol.
Les dossiers scellés.
Les secrets.
Une vérité terrible venait de trouver sa place.
Ses mains tremblèrent violemment au-dessus des consoles.
Le monde semblait basculer.
Dans le couloir de la station, Rapido comprit.
Le silence de STR.
Le chaos.
Et l'absence d'ordres.
Leur commandante était paralysée.
Alors, pour la première fois depuis le début de la mission, il prit une décision sans attendre.
Sa main plongea dans la poche de sa ceinture.
Il sortit un petit sifflet métallique.
Un objet simple.
Ancien.
Un souvenir.
Il le porta à ses lèvres.
Un sifflement clair traversa le couloir métallique.
Un son bref.
Reconnaissable.
Un signal qu'ils utilisaient enfants lorsqu'ils se perdaient quelque part... ou pour appeler leur mère.
Dans le brouillard du combat, Eclair tourna la tête.
Ses yeux s'écarquillèrent.
Il avait reconnu.
Le signal.
— Seb... murmura-t-il.
Un second sifflement résonna.
Rapido ne parlait pas.
Mais le message était clair.
Je suis là.
Tiens bon.
Dans la salle de contrôle, Esther vit la scène.
Et quelque chose se fissura en elle.
Ses amis combattaient.
Sans elle.
Sans ses ordres.
Ils continuaient.
Même au bord du point de non-retour.
Une voix jaillit soudain dans la Goutte de communication.
Essoufflée.
Rapide.
— STR ! STR, ici Animalia !
La voix de Mahina vibrait d'urgence.
Esther sursauta légèrement.
— Je... je me suis faufilée par une fissure du tunnel d'accès. J'ai dû me transformer en hirondelle pour passer par les conduits. Il y a... quelqu'un dans le passage qui mène directement au QG !
Le cœur d'Esther fit un bond violent.
— Qui ?!
Un silence d'une seconde.
Puis la réponse tomba comme une pierre.
— Viak Quedillux.
La panique disparut instantanément du regard d'Esther.
Remplacée par une alerte glaciale.
Elle se redressa brusquement.
— Non...
Ses doigts frappèrent les commandes.
— Animalia, écoute-moi bien !
Sa voix était revenue.
Plus dure.
Plus tranchante.
— Tu dois l'arrêter immédiatement. Appelle la faune. Tout ce que tu peux. Les oiseaux, les rongeurs, les insectes... je m'en fiche !
Elle inspira profondément.
— Il ne doit pas atteindre la salle de stockage.
Une pause.
Puis, avec une intensité absolue :
— Il ne doit pas toucher à l'Eau de Kaboum.
Dans la Goutte, Animalia répondit aussitôt :
— Compris !
Le lien se coupa.
Le silence revint dans la salle de contrôle.
Esther resta immobile un instant.
Puis elle leva lentement les yeux vers Jean-François.
Cette fois, il n'y avait plus de panique dans son regard.
Seulement une colère brûlante.
Elle s'avança d'un pas.
Jean-François l'observait avec une curiosité presque scientifique.
Puis il murmura, presque amusé :
— Cette fameuse Eau de Kaboum... celle pour laquelle une guerre sans merci s'est déclenchée.
Il croisa les mains derrière son dos.
— Tu sais... je pourrais vous aider à arrêter cette guerre.
Le regard d'Esther devint glacial.
Chaque mot sortit comme une lame.
— Elle va s'arrêter.
Un silence lourd envahit la pièce.
— Au moment où je t'aurai détruit.
Sa voix trembla à peine.
— Sale traître.
Un rire surgit.
Un rire profond.
Effrayant.
Jean-François leva lentement la tête.
Ses yeux changèrent.
Une lueur rouge s'alluma derrière ses pupilles.
Une lumière artificielle.
Inhumaine.
La teinte écarlate envahit son regard.
Quand il parla de nouveau, sa voix avait changé.
Plus grave.
Plus métallique.
Comme si une seconde présence venait de prendre le contrôle.
— Intéressant...
Un léger grésillement accompagna ses mots.
— Très... intéressant.
Ses yeux rouges fixèrent Esther.
Immobiles.
Calculateurs.
— Voyons... jusqu'où la fille de mon Créateur est capable d'aller.
La tension dans la salle devint presque insoutenable.
Et pour la première fois...
Jean-François n'avait plus l'air totalement humain.