Kaboum : Le réveil des Karmadors
La prison des Karmadors était redevenue étrangement calme.
Un calme lourd.
Poisseux.
Les alarmes continuaient de hurler à intervalles irréguliers dans les couloirs, leurs échos se répercutant sur les murs métalliques. La lumière rouge des gyrophares baignait les cellules ouvertes et les passerelles brisées dans une lueur inquiétante.
Au centre de la salle principale, plusieurs Karmadors étaient toujours suspendus dans les cocons tissés par Embellena.
Les filaments translucides les maintenaient prisonniers, serrés contre leurs bras et leurs jambes comme les anneaux d'une chenille autour d'un fruit.
À demi immobilisés.
À demi libres.
Assez pour respirer.
Pas assez pour se battre.
Geyser respirait lentement.
Chaque inspiration lui brûlait la poitrine.
Autour de lui, il distinguait les silhouettes de ses alliés : Maya, Chrono, Titania, et plusieurs gardiens Karmadors capturés lors de l'attaque.
Au-dessus d'eux, perchée sur une structure métallique brisée, Embellena observait la scène avec un sourire cruel.
Elle tenait dans sa main un appareil Krashmal.
Une sphère noire nervurée de filaments argentés qui pulsaient lentement.
— Voilà donc les grands héros... murmura-t-elle avec une moquerie évidente. Les glorieux protecteurs de la Terre.
Elle activa un premier levier.
L'appareil vibra.
Une onde sombre parcourut la salle.
— Je dois dire que je suis presque déçue. Je pensais assister à une résistance plus... spectaculaire.
Elle descendit d'un bond léger sur la passerelle inférieure.
— Mais ne vous inquiétez pas. Vous allez tout de même jouer un rôle très important.
Elle leva la sphère.
L'air se mit à vibrer.
Un cercle de lumière sombre commença à se former au centre de la salle.
Un portail Krashmal.
Ses bords crépitaient d'énergie instable.
À travers l'ouverture naissante, on apercevait déjà un décor métallique très différent.
Des structures blanches.
Des passerelles suspendues.
La station spatiale.
Geyser comprit immédiatement.
Elle allait les envoyer là-bas.
Directement dans le piège.
Embellena éclata d'un rire cristallin.
— Quel dommage que vous ne puissiez pas assister au décollage depuis l'extérieur. Mais je suis certaine que l'intérieur de la fusée vous offrira une... perspective fascinante.
Elle marcha lentement entre les prisonniers.
Ses yeux s'arrêtèrent sur Maya.
Un sourire venimeux étira ses lèvres.
— Et toi...
Elle pencha la tête.
— Quelle déception.
Maya releva les yeux vers elle, silencieuse.
— La fameuse Karmadore de lave. La tempête de feu. Celle qui perd toujours le contrôle quand elle est en colère.
Elle ricana.
— Tu vois, petite flamme... c'est exactement ce genre de faiblesse qui nous amuse chez les humains.
Le Chicaneur, encore actif dans un coin de la salle, pulsa légèrement.
Une onde invisible traversa les esprits.
La tension monta immédiatement.
Geyser serra les dents.
Chrono grogna.
Titania détourna le regard avec irritation.
Embellena continua, savourant la scène.
— C'est ta faute, n'est-ce pas ?
Elle désigna Maya.
— Si vous n'étiez pas si incapables de contrôler vos émotions, vous ne seriez pas dans cette situation.
Un silence pesant tomba.
Puis Chrono lâcha brusquement :
— Elle a raison !
Tous tournèrent la tête vers lui.
— Depuis le début, tu fais tout exploser, Maya !
Titania renchérit immédiatement :
— Oui ! Toujours à perdre le contrôle !
Maya baissa les yeux.
Ses épaules tremblaient légèrement.
— Oh... intéressant... murmura Embellena.
Le Chicaneur pulsa encore.
Geyser serra les poings.
— On n'aurait jamais dû te suivre !
Les voix montaient.
Les accusations fusaient.
— Tu as détruit notre stratégie !
— Tu n'es qu'un volcan prêt à exploser !
— On est coincés ici à cause de toi !
Le visage de Maya devint rouge.
Ses mains tremblaient.
Une lueur orangée apparut sous sa peau.
Embellena éclata de rire.
— Ah... voilà qui est divertissant.
Elle se détourna légèrement pour ajuster l'appareil du portail.
— Continuez. Cela rend le spectacle bien plus agréable.
Les rayures lumineuses sur la peau de Maya s'intensifièrent.
Une chaleur suffocante se répandit autour d'elle.
Geyser leva les yeux.
Et pendant une fraction de seconde...
Leurs regards se croisèrent.
Un regard rapide.
Compréhensif.
Le plan.
Chrono cria encore :
— Regarde ce que tu fais !
La lave commença à se fissurer sous les pieds de Maya.
Le sol gronda.
— ARRÊTE ! hurla Titania.
Mais Maya hurla à son tour.
Une vague de feu jaillit autour d'elle.
Les cocons brûlèrent partiellement.
Les filaments se mirent à fondre.
Embellena tourna brusquement la tête.
— Quoi ?
Le portail était maintenant presque ouvert.
Son attention bascula entre les deux phénomènes.
Le portail.
Et l'explosion de chaleur.
Geyser inspira profondément.
— Maintenant !
Une colonne d'eau jaillit brutalement de sous la passerelle, combinée à la lave de Maya.
La pression thermale explosa.
Chrono libéra une onde temporelle pour amplifier l'instabilité.
Titania fracassa les restes des cocons avec sa force.
Embellena comprit trop tard.
— NON !
Les énergies opposées se percutèrent.
L'eau.
Le feu.
La pression.
Le portail instable.
Le résultat fut instantané.
Une réaction en chaîne incontrôlable.
L'air hurla.
La lumière du portail devint aveuglante.
Embellena tenta de refermer l'appareil.
Trop tard.
— KABOOM !
L'explosion secoua toute la prison.
Le portail implosa... puis explosa vers l'intérieur.
Une vague de distorsion aspira tout ce qui se trouvait dans la salle.
Les Karmadors.
Les gardiens.
Embellena elle-même.
La réalité se déchira.
Puis tout disparut.
Une série de flashs lumineux apparut à différents endroits.
Dans la section des réacteurs, deux silhouettes surgirent violemment du néant.
Chrono et Titania furent projetés au sol métallique, roulant sur plusieurs mètres avant de heurter une rambarde.
Les turbines massives des propulseurs vibraient au-dessus d'eux.
Plus loin...
Dans un couloir technique, plusieurs gardiens Karmadors apparurent brutalement, désorientés.
Mais le choc le plus violent eut lieu dans la salle de contrôle.
Une déchirure de lumière éclata au centre de la pièce.
Geyser fut projeté à travers le portail déformé, suivi d'Embellena et de deux gardiens.
Ils s'écrasèrent lourdement sur le sol.
Le souffle de l'impact résonna contre les consoles.
La vision de Geyser se brouilla.
Ses oreilles bourdonnaient.
Chaque muscle de son corps protestait.
Il tenta de se relever.
Ses bras tremblaient.
Difficilement.
Très difficilement.
Mais il y parvint.
Et lorsqu'il leva les yeux...
Il vit deux silhouettes devant lui.
STR.
Et Jean-François.
La lumière du portail disparu laissa derrière elle une onde sourde qui fit vibrer toute la salle de contrôle.
Pendant quelques secondes, seul le bourdonnement des consoles et le souffle court des survivants troubla le silence.
Puis STR bougea.
Son regard parcourut rapidement la pièce, analysant ce qui venait de se produire. La déchirure dimensionnelle avait craché plusieurs silhouettes sur le sol métallique. Des corps encore étourdis, des formes qui tentaient de reprendre leurs repères.
Et au milieu d'eux...
— Geyser... murmura-t-elle, stupéfaite.
Le Karmador était à genoux, une main plaquée contre le sol pour reprendre son équilibre. Son souffle était lourd, comme si tout l'air lui avait été arraché des poumons par la violence du portail. Son regard flou se leva vers elle.
Ils venaient à peine de se reconnaître que déjà, les gardiens de la prison Karmador qui avaient été projetés avec lui reprenaient leurs esprits.
Les hommes se relevèrent plus vite que prévu.
Leur formation d'entraînement reprit instinctivement le dessus.
— Arme ! cria l'un d'eux.
Les fusils énergétiques sortirent de leurs étuis avec un cliquetis métallique.
Tous pointèrent immédiatement la silhouette qui se tenait devant eux.
Jean-François.
Les gardiens ne connaissaient peut-être pas son histoire, mais leur instinct leur criait que cet homme n'était pas une simple menace.
— FEU !
Trois décharges énergétiques traversèrent la salle.
Mais Jean-François ne bougea pas.
Pas un seul mouvement.
Seuls ses yeux changèrent.
La lueur rouge qui y brillait devint soudain aveuglante.
Puis les rayons jaillirent.
Deux jets écarlates, tranchants comme des lames de lumière.
Les tirs des gardiens furent avalés par l'énergie avant même de l'atteindre.
Le premier rayon balaya la ligne de tir.
Les corps des gardiens se figèrent une fraction de seconde.
Puis ils se désintégrèrent.
Pas d'explosion.
Pas de sang.
Simplement une pulvérisation instantanée.
Leurs silhouettes se disloquèrent en poussière noire qui se dispersa dans l'air comme des cendres.
Le second rayon pivota aussitôt vers une autre cible.
Embellena.
La Krashmale venait à peine de reprendre ses esprits lorsque le jet d'énergie la frappa de plein fouet.
Elle fut projetée en arrière avec une violence inouïe.
Son corps traversa la paroi vitrée de la salle adjacente dans une pluie d'éclats.
La vitre explosa vers l'extérieur.
Son corps disparut dans le vide de la pièce suivante.
Mais Embellena n'était pas une proie facile.
Au moment même où elle basculait dans la chute, elle fit appel a son pouvoir.
Des filaments jaillirent de son nombril.
Un filet gigantesque se déploya autour d'elle.
Les fibres se croisèrent, se tissèrent, se contractèrent.
Un harnais vivant.
La toile amortit brutalement son impact contre le sol métallique.
Elle glissa sur plusieurs mètres avant de s'immobiliser.
Secouée.
Furieuse.
Ses yeux brillèrent d'un éclat venimeux.
— D'autres proies m'attendent... siffla-t-elle.
Son regard se tourna vers les profondeurs de la station.
Là où Chrono et Titania avaient été projetés.
La chasse reprenait.
Dans la salle de contrôle, la tension était devenue presque insupportable.
Geyser s'était finalement redressé.
Avec difficulté.
Chaque muscle de son corps protestait.
Mais il se plaça instinctivement à côté de STR.
Tous deux fixaient la même silhouette.
Jean-François.
L'humanoïde avançait lentement vers eux.
Pas après pas.
Sa démarche était calme.
Presque tranquille.
Comme si rien dans cette pièce ne représentait une véritable menace.
Sa main se leva.
La paume tournée vers eux.
Un geste simple.
Mais mortel.
STR sentit son cœur se serrer.
Cette position.
Ce geste.
Elle l'avait déjà vu.
Cette nuit-là.
Lorsqu'il avait pointé son arme vers elle et Martin.
Une sensation glaciale remonta le long de sa colonne vertébrale.
À côté d'elle, Geyser murmura :
— Il... c'est lui...
Mais la Goutte de communication de STR grésilla soudain.
Une voix éclata dans l'oreillette.
— STR ! STR !
C'était Maya.
La voix était secouée par l'effort et le chaos.
— Le portail... il m'a envoyée en plein centre-ville de Montréal !
Des cris retentissaient derrière elle.
Des explosions.
— Il y a des scorpions venimeux ! Ils attaquent les civils ! Je défends les rues près de la place centrale mais ils sont des dizaines !
Le signal se brouilla.
Une autre voix surgit immédiatement.
— STR ! Ici Eclair !
Un choc violent résonna dans la transmission.
— On est dans la fusée ! hurla Rapido derrière lui.
— Les Krashmals ont pris le contrôle du module ! On essaie de les retenir pour empêcher le décollage !
Des bruits de combat éclatèrent dans la communication.
Un impact.
Un cri.
Puis la fréquence changea brutalement.
Une autre voix.
Un rire.
Un rire froid et cruel.
Embellena.
— Vous courez tellement bien... chantonna-t-elle.
Dans la transmission, on entendait Chrono et Titania courir dans l'obscurité.
— Elle a coupé les lumières ! cria Titania.
Le rire d'Embellena résonnait dans les couloirs.
— Où allez-vous, petites proies...
Puis la Goutte grésilla de nouveau.
Une dernière voix tenta de passer.
Faible.
Presque étouffée.
Animalia.
— STR... je... j'ai trouvé...
Le signal crépita.
— Viak... il... boit...
Un souffle.
— l'Eau... de... Kaboum...
Puis un hurlement monstrueux déchira la communication.
Un cri inhumain.
La transmission mourut.
La Goutte devint silencieuse.
Un silence terrible s'abattit dans la salle.
STR et Geyser échangèrent un regard.
Le monde s'effondrait autour d'eux.
Et devant eux...
Jean-François continuait d'avancer.
Sa paume toujours levée.
Toujours prête à tirer.
STR sentit une terreur enfantine remonter du fond de sa mémoire.
Elle n'était plus la commandante.
Elle redevenait la petite fille terrifiée face à cet homme.
Geyser inspira profondément.
— On ne peut pas rester là... murmura-t-il.
Ses mains tremblaient légèrement.
Mais il leva les bras.
L'air dans la salle changea.
La température chuta brutalement.
Une rafale de vent se leva.
Les écrans vibrèrent sous la pression.
Des nuages denses se formèrent au plafond métallique.
Une tempête miniature.
Des éclairs silencieux traversèrent la masse sombre.
Puis les premiers glaçons tombèrent.
De lourds blocs de glace frappèrent le sol.
La tempête se transforma en pluie glaciale.
Puis en véritable tempête de verglas.
Des aiguilles de glace se mirent à fouetter la silhouette de Jean-François.
La glace se forma sur ses épaules.
Sur son visage.
Sur ses articulations.
Geyser cria :
— STR ! Maintenant !
La tempête redoubla de violence.
La salle entière vibrait sous la furie météorologique.
Mais au milieu de ce chaos...
Jean-François continuait d'avancer.
Lentement.
Comme si la tempête n'était qu'un simple vent d'hiver.
Le blizzard intérieur hurlait encore.
La tempête de verglas de Geyser frappait les parois, martelait les consoles, recouvrait le sol d'une couche glacée qui craquait sous la pression. Les écrans clignotaient, certains éclataient sous le froid extrême.
Et pourtant...
Jean-François avançait toujours.
Implacable.
Les éclats de glace venaient se briser contre lui, ralentis... puis arrêtés.
Sa main se leva légèrement.
Ses yeux rouges brillèrent d'une intensité nouvelle.
— Assez.
Sa voix, désormais entièrement mécanique, vibra dans toute la salle.
Un champ invisible se déploya autour de lui.
La tempête... s'arrêta.
Pas progressivement.
Brutalement.
Comme si quelqu'un avait arraché la réalité elle-même.
Les nuages artificiels au plafond se dissipèrent en une fraction de seconde.
Les glaçons tombèrent au sol, inertes.
Le vent mourut.
Le silence tomba.
Un silence lourd.
Écrasant.
Geyser haleta.
— Qu... qu'est-ce que...
STR tenta d'activer sa Goutte.
Rien.
Aucune réponse.
Aucune énergie.
Comme si leurs pouvoirs venaient d'être... effacés.
Jean-François inclina légèrement la tête.
— Vos capacités... sont désormais nulles dans ce périmètre.
Il continua d'avancer.
Lentement.
Sûrement.
— Une simple précaution.
Le bruit de ses pas résonnait sur le métal.
Chaque pas.
Une condamnation.
STR sentit son corps se figer.
Encore une fois.
Ce n'était plus seulement la peur.
C'était pire.
L'impuissance totale.
À côté d'elle, Geyser tenta de lever les mains.
Rien ne répondit.
Pas de vent.
Pas d'humidité.
Rien.
— Non... murmura-t-il.
Jean-François leva sa paume vers eux.
Le même geste.
Le même que cette nuit-là.
— Fin de trajectoire.
Le rouge dans ses yeux s'intensifia.
Une lueur de tir.
Une fraction de seconde avant l'impact.
Puis—
Un bruit.
Un son visqueux.
Un craquement organique.
Quelque chose apparut.
Massif.
Brutal.
Une forme énorme se matérialisa dans la salle dans un choc humide et lourd.
Le sol trembla.
STR recula instinctivement.
Devant eux flottait une créature.
Gigantesque.
Globuleuse.
Sa peau était d'un violet malsain, parcourue de pulsations internes. Sa surface ondulait comme une masse vivante instable.
Et au centre...
Un seul œil.
Jaune.
Immense.
Fixe.
La créature ne parlait pas.
Elle ne réfléchissait pas.
Elle détruisait.
Son regard se posa immédiatement sur Jean-François.
Une cible.
Jean-François pivota.
Aucune hésitation.
— Nouvelle anomalie détectée.
Ses yeux rouges s'illuminèrent.
Le rayon jaillit.
Instantanément.
Mais la créature fut plus rapide.
Son œil jaune se contracta.
Puis—
Un jet explosa.
Un torrent épais, corrosif, mêlé d'une matière visqueuse et lumineuse.
Un rayon brutal.
Chaotique.
Le choc fut violent.
Les deux attaques se percutèrent en plein centre de la salle.
L'impact fit vibrer toute la structure.
Les consoles explosèrent.
Le plafond se fissura.
Jean-François fut repoussé de plusieurs mètres.
Ses pieds raclèrent le sol, laissant des traces brûlées.
Mais il tint.
Ses rayons rouges résistèrent.
— Adaptation en cours...
La créature hurla.
Un cri humide, déformé.
Son œil brilla plus intensément.
Le jet devint encore plus puissant.
Plus instable.
Plus destructeur.
Jean-François plia légèrement.
Son bras trembla.
Pour la première fois...
Il reculait.
— Impossible... analysa-t-il.
Le sol sous ses pieds céda partiellement.
La pression augmenta.
Sa peau humaine... craqua.
Une fissure.
Puis une autre.
Sa façade parfaite se mit à fondre.
Comme une cire exposée à une chaleur trop intense.
Des lambeaux de peau glissèrent.
Révélant en dessous...
Le métal.
Un squelette mécanique complexe.
Des câbles.
Des structures artificielles.
La vérité.
La création.
STR écarquilla les yeux.
— Mon dieu...
Geyser resta figé.
— C'est...
Jean-François tenta de stabiliser son tir.
Mais la créature poussa encore.
Encore plus fort.
Le jet violet submergea le rayon rouge.
Puis le brisa.
L'énergie s'effondra.
Et le torrent s'écrasa directement sur Jean-François.
Un impact total.
Brutal.
Dévastateur.
Son corps fut projeté en arrière.
Il heurta violemment une console.
Puis une autre.
Le métal exposé fondait.
Ses circuits grillaient.
Des étincelles jaillissaient de partout.
Il tenta de se relever.
Son bras bougea.
À moitié.
— Système... critique...
Le jet continua.
Sans relâche.
Sans pitié.
Jusqu'à ce que—
Tout cède.
Une explosion interne éclata.
Brève.
Violente.
Le corps de Jean-François se disloqua.
Les morceaux métalliques furent projetés à travers la salle.
Puis le silence.
Un objet tomba au sol.
Un bruit lourd.
Un cœur.
Métallique.
Encore vibrant.
Il roula lentement.
Traversa le sol fissuré.
S'arrêta aux pieds de Geyser.
Celui-ci le fixa.
Une seconde.
Puis leva le pied.
Et écrasa.
Le cœur se brisa dans un craquement sec.
Plus rien.
STR releva lentement les yeux.
La créature flottait toujours.
Immobile.
Son œil jaune se tourna vers eux.
Un nouveau silence.
Mais celui-ci était pire.
Car il annonçait autre chose.
Le monstre s'avança.
Lentement.
Sa masse ondulante laissant des traces visqueuses dans l'air.
Geyser recula légèrement.
— STR...
Elle ne répondit pas.
Ils savaient.
Sans leurs pouvoirs...
Ils n'avaient aucune chance.
L'œil jaune se mit à briller.
Plus fort.
Encore.
Prêt à tirer.
Puis—
Il disparut.
Sans bruit.
Sans transition.
Comme s'il n'avait jamais existé.
Le silence retomba.
Total.
Puis—
Une secousse.
Violente.
La station trembla de fond en comble.
Les lumières vacillèrent.
Des alarmes se déclenchèrent.
STR activa immédiatement sa Goutte.
Le signal revint.
Chaotique.
Saturé.
— STR ! STR !
La voix d'Eclair éclata dans l'oreillette.
Essoufflée.
Urgente.
— On a un problème !
Des bruits de combat en arrière-plan.
— Rapido... il est entré dans la fusée !
Un choc.
Un cri lointain.
— Elle va décoller ! Il est à bord avec Riu, Gyorg et plusieurs Krashmals !
Un silence d'une demi-seconde.
Puis :
— On ne pourra pas le récupérer à temps !
La situation venait de franchir un nouveau seuil.
Encore plus dangereux.
Encore plus irréversible.
Et cette fois...
Il n'y avait plus de retour possible.
Le monde sembla ralentir.
Dans la salle de contrôle, les écrans vacillaient encore sous les séquelles du combat. Des lignes de données défilaient de manière erratique, certaines images disparaissaient, d'autres revenaient dans un clignotement instable.
Puis une image se fixa.
La fusée.
Massive.
Implacable.
En phase de lancement.
STR et Geyser levèrent les yeux en même temps.
À travers les écrans, ils virent les propulseurs s'embraser dans un rugissement muet. Une lumière aveuglante envahit l'image, déformée par la chaleur et la puissance du décollage.
— Non... souffla Geyser.
Le sol trembla légèrement sous leurs pieds, comme si même la station ressentait la violence du départ.
La fusée s'éleva.
Lentement.
Puis de plus en plus vite.
Un point de non-retour.
Dans la Goutte, une cacophonie éclata.
— STR ! STR ! cria Éclair, la voix brisée par l'urgence. FAIS QUELQUE CHOSE !
Un choc sourd résonna dans la transmission.
Puis—
— LÂCHE-MOI ! hurla Rapido.
Des coups.
Des impacts.
Le bruit métallique de corps projetés contre les parois étroites de la fusée.
— Tu crois vraiment pouvoir nous arrêter ? ricana Riu.
Un autre choc.
Un grognement de Gyorg.
— On va s'assurer que tu montes jusqu'au bout, petit héros !
STR serra les poings.
— Assomia ! tenta-t-elle. Maintenant !
Dans un autre canal, la voix d'Assomia tremblait sous l'effort.
— J'essaie... j'essaie de la retenir !
Sur les écrans, la fusée vibra légèrement, comme freinée par une force invisible.
Mais ce n'était pas suffisant.
— Je... je n'y arrive pas ! haleta-t-elle. Elle est trop lourde !
Geyser leva les mains.
Instinctivement.
Appela le ciel.
Mais rien ne répondit comme avant.
Seulement une perturbation faible.
Une tentative désespérée.
Chrono, dans un autre canal, cria :
— Si je ralentis le temps maintenant, je risque de tout dérégler ! C'est trop instable !
— Fais-le quand même ! hurla quelqu'un.
— NON ! répliqua Chrono. Ça pourrait empirer !
Animalia surgit à son tour dans la transmission, essoufflée.
— J'arrive... je vais essayer de la rejoindre !
Sur un écran secondaire, on la vit bondir, se transformer en une créature ailée, foncer dans les airs—
Mais la fusée était déjà trop haute.
Trop rapide.
Trop loin.
Un silence terrible s'installa.
Puis, sur un canal privé...
Celui de STR.
La voix de Rapido.
Plus faible.
Plus proche.
— STR...
Un souffle.
Un coup.
— Dis... à Simon...
Un silence.
STR sentit son cœur se briser.
— Non... murmura-t-elle.
— Dis-lui que...
Un impact.
Un cri étouffé.
Puis—
— EXPLOSION !
Le mot claqua.
Brutal.
Définitif.
Sur les écrans...
Une lumière.
D'abord petite.
Puis—
Un éclat aveuglant.
La fusée explosa.
En plein ciel.
Une déflagration gigantesque déchira les nuages. Un champignon de feu se déploya dans l'atmosphère, illuminant tout Montréal d'une lueur infernale.
Le souffle de l'explosion déforma les nuages autour.
Le ciel lui-même sembla brûler.
Dans la salle de contrôle...
Personne ne parla.
Même les alarmes semblèrent s'éteindre.
Un silence absolu.
Le monde venait de perdre un héros
Dans la Goutte de Geyser, une voix trembla.
— Titania appelle Geyser... Titania appelle Geyser... m'entends-tu ?
Un souffle.
— Moi et Chrono... on poursuit Embellena à l'extérieur...
Un ton plus dur.
Plus froid.
— Et on va faire payer Riu et Gyorg pour ça.
Geyser ne répondit pas.
Il ne pouvait pas.
Il regardait encore l'explosion.
Comme si, en refusant de détourner les yeux... il pouvait changer ce qui venait de se produire.
Mais rien ne changea.
À l'extérieur.
Le sol.
Le vent.
Le silence après le chaos.
Des silhouettes tombèrent du ciel.
Des parachutes s'ouvrirent brusquement.
Riu.
Gyorg.
Et quelques Krashmals.
Ils atterrirent lourdement.
Gyorg s'écrasa au sol avant de se relever en grognant, emmêlé dans ses sangles.
— Tch... fichu machin...
Riu, lui, se redressa avec un sourire froid.
Comme si rien ne s'était passé.
Comme si une vie venait de disparaître... sans importance.
Puis—
Une force.
Violente.
Saisissante.
Titania.
Elle surgit.
Attrapa Riu par le collet.
Le souleva du sol comme s'il ne pesait rien.
Ses yeux brûlaient.
Un mélange de rage.
De douleur.
De perte.
— MEURTRIER ! hurla-t-elle.
Riu grimaça sous la pression.
Mais son sourire ne disparut pas.
— Tu vas le regretter ! cria-t-elle. Tu ne mérites pas de vivre !
Son poing se leva.
Prêt à frapper.
À tout arrêter.
À tout venger.
Mais—
Une main l'arrêta.
Fermement.
Éclair.
Ses doigts serrèrent le poignet de Titania.
Ses yeux étaient rouges.
Humides.
Brisés.
Mais sa voix...
Tenait encore.
— Arrête... Titania...
Un souffle.
— Tu es une Karmadore...
Sa voix trembla.
— Tu dois agir comme une.
Un silence.
Lourd.
— Laisse-les partir...
Ses doigts tremblaient.
— On a assez perdu aujourd'hui...
Les mots tombèrent comme des pierres.
Même Riu ne répondit pas immédiatement.
Titania tremblait.
Tout son corps refusait.
Refusait de lâcher.
Refusait d'abandonner.
Puis lentement...
Ses doigts se desserrèrent.
Riu retomba au sol.
Il recula.
Rejoignit Embellena et Gyorg.
Un sourire glacial aux lèvres.
— À la prochaine... lança-t-il calmement.
Un salut moqueur.
Puis ils tournèrent les talons.
Et disparurent.
Leur rire résonna longtemps.
Trop longtemps.
Éclair s'effondra à genoux.
Sa tête s'inclina.
Le silence total.
Titania s'agenouilla près de lui.
L'enlaça.
Les autres Karmadors se rapprochèrent.
Un cercle.
Fragile.
Brisé.
Mais uni.
Puis—
Une voix.
Faible.
Dans la Goutte de Titania.
— Je... je me sens faible...
Maya.
— Il y a un scorpion... il m'a piquée...
Un souffle.
— J'ai réussi à le... à m'en débarrasser...
La voix vacilla.
Titania releva brusquement la tête.
— Maya ?!
Puis elle la vit.
Au loin.
Marchant.
Chancelante.
Chaque pas semblait être un effort.
Son corps tremblait.
Ses forces la quittaient.
Geyser apparut à cet instant.
Arrivant en courant.
Encore sous le choc.
Encore brisé.
Mais vivant.
Il leva les yeux.
Et la vit.
— NON !
Le cri jaillit de ses entrailles.
Il se précipita.
La rattrapa avant qu'elle ne s'effondre.
La prit dans ses bras.
Comme si elle pouvait disparaître elle aussi.
Le monde s'était rétréci.
Il n'y avait plus de combats.
Plus de Krashmals.
Plus de cris.
Seulement eux deux.
Geyser tenait Maya contre lui, à genoux sur le gazon frais, incapable de détacher son regard de son visage pâle. Chaque seconde semblait lui échapper, comme du sable entre les doigts.
— Maya... reste avec moi... s'il te plaît...
Sa voix tremblait, brisée, méconnaissable.
Autour d'eux, les autres Karmadors s'étaient figés. Même Éclair, malgré son propre deuil, releva lentement la tête, comme aspiré par la gravité de ce moment.
Maya inspira difficilement.
Ses doigts cherchèrent faiblement le bras de Geyser... qu'elle finit par trouver.
Elle le serra.
Faiblement.
Mais assez pour qu'il comprenne qu'elle était encore là.
— Martin... murmura-t-elle.
Sa voix n'était plus que souffle.
Geyser ferma les yeux un instant.
Ce nom.
Celui qu'elle utilisait quand il n'était plus un héros.
Quand il redevenait simplement... lui.
— Je suis là... je suis là... répondit-il, précipitamment. Tu ne vas pas partir... d'accord ? On va trouver une solution... on trouve toujours une solution...
Mais même lui n'y croyait plus.
Maya esquissa un très léger sourire.
Triste.
Doux.
Comme une dernière lumière dans l'obscurité.
Ses yeux, déjà voilés par la douleur, restèrent accrochés aux siens.
— Tu... mens mal...
Un souffle presque inaudible.
Une larme roula sur la joue de Geyser.
Il secoua la tête.
— Non... non... écoute-moi... tu vas t'en sortir... Paul a besoin de toi... j'ai besoin de toi...
Sa voix se brisa complètement.
— Je peux pas... je peux pas faire ça sans toi...
Maya déglutit avec difficulté.
Le simple fait de respirer semblait être une lutte.
— Paul... murmura-t-elle.
Un éclair d'émotion traversa son regard.
Puis elle revint à lui.
Toujours lui.
— Promets-moi... qu'il saura... qu'on l'aime...
Geyser hocha la tête, paniqué.
— Non, non, tu vas lui dire toi-même, d'accord ? Tu vas—
Elle resserra légèrement ses doigts.
Un dernier effort.
Pour le faire taire.
Pour le ramener à l'essentiel.
Son regard se fit plus tendre.
Plus profond.
— Je t'aime...
Le temps s'arrêta.
Complètement.
Geyser resta figé.
Comme frappé en plein cœur.
Ses lèvres tremblèrent.
Puis, dans un souffle brisé, incapable de retenir ce qui montait en lui depuis trop longtemps—
— Je t'aime... je t'aime tellement...
Sa voix se fracassa dans ses sanglots.
— Tu es... tout pour moi... t'entends... tout...
Il rapprocha son front du sien.
Désespérément.
Comme s'il pouvait la retenir ici.
— Pars pas... s'il te plaît... pars pas...
Maya le regardait encore.
Mais déjà...
Quelque chose s'éteignait.
Lentement.
Ses doigts glissèrent.
Perdirent leur force.
Son regard vacilla.
Puis—
Se figea.
Le souffle s'arrêta.
Geyser ne bougea pas.
Pas tout de suite.
Comme si son esprit refusait d'accepter.
— Maya... ?
Un murmure.
Fragile.
Aucune réponse.
Ses bras se resserrèrent autour d'elle.
— Maya... réveille-toi...
Sa voix tremblait.
— C'est pas drôle... arrête...
Rien.
Le silence.
Le vrai.
Celui qui ne laisse aucun doute.
Alors Geyser s'effondra.
Complètement.
Son cri déchira l'air.
Un cri de douleur pure.
Brut.
Incontrôlable.
Il la serra contre lui, comme si le monde entier venait de lui être arraché.
Autour d'eux, les Karmadors baissèrent la tête.
Certains fermèrent les yeux.
D'autres laissèrent couler des larmes.
Même Éclair, déjà brisé par la perte de son frère... sentit une nouvelle douleur s'ajouter à la sienne.
Deux pertes.
Deux tragédies.
En une seule journée.
Et au milieu de tout ça...
Un homme.
À genoux.
Tenant dans ses bras tout ce qu'il avait perdu.
Et comprenant, dans ce silence insupportable...
Que plus rien ne serait jamais comme avant.