Le destin des Ackerman - Tome 2

Chapitre 5 : Fantômes du passé

5930 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 13/08/2021 23:43

Une calèche s'arrête le long d'une avenue, juste en face d'une gigantesque porte en acier ébréchée où un groupe d'ouvriers s'évertuent à transporter des sacs et brouettes pleins de gravats, surveillés par plusieurs soldats en armes dont deux d'entre eux s'avancent d'ailleurs vers le véhicule. Le premier s'empresse de déplier le petit escalier qui permet de descendre de la cabine quant à l'autre, il pose sa main sur la poignée de la porte, prêt à l'ouvrir.

Deux hommes s'extirpent de là — deux ailes bleues et blanches cousues dans le dos — et le premier, un grand blond aux cheveux courts, fait quelques pas sur le trottoir et prend un instant pour balayer du regard le chantier en cours. Le second, un peu plus petit et ayant des cheveux mi-longs châtains, doit se faire aider pour descendre avant de rejoindre son compagnon avec une démarche pour le moins étrange.

— Je ne m'y ferai jamais je crois... déclare l'homme qui s'aide d'une canne pour marcher.

— Quoi dont ?

— Que ces suceurs de queues des brigades spéciales s'occupent de nous ouvrir la porte et nous fassent des courbettes, tu crois que si je le leur demande ils me portent sur leur dos jusqu'en bas ?

Le blond sourit aux mots de son compagnon.

— Josh, s'il te plaît...

A son tour, le fameux Josh prend un moment pour contempler le gigantisme de cette porte, l'énorme brèche à sa base puis les hommes qui travaillent d'arrache-pied depuis des jours pour dégager un passage.

— Bon... Plus qu'à nous enfoncer dans les entrailles de la bête... Dis-moi Armin, je te sens tout stressé, qu'est-ce que tu as peur d'y trouver ?

— Ce n'est pas ce qu'on va y trouver qui me fait peur mais plutôt ce qu'on ne va pas retrouver... avoue le capitaine du bataillon d'exploration qui s'éloigne à ces mots pour aller trouver l'officier responsable des travaux.

Josh regarde son compagnon poser des questions sans pouvoir entendre ce qu'il se dit alors, après un instant, il décide de s'avancer vers la grande porte. Il soupire lorsqu'il repense à la dernière fois qu'il est venu ici, dépêché par la reine le lendemain de l'attaque pour récolter un maximum d'informations sur les pertes matérielles et humaines. Il pivote en s'appuyant sur sa canne et observe cette avenue qui monte jusqu'à cette grand place où trône l'une des églises du culte du mur, dont le dôme porte encore les stigmates du combat entre titans qui a eu lieu ici trois ou quatre ans auparavant, il n'a pas la date exacte en tête.

— Bonne nouvelle, tout le tunnel principal a été dégagé, annonce Armin qui revient avec un air satisfait.

Son compagnon lui fait donc signe de passer devant avec un petit sourire.

— Tu penses que ça ira..? s'inquiète Armin en faisant allusion au handicap du miraculé pouvant rendre l'excursion difficile.

— Après des mois enfermé dans un bureau à éplucher des mouches et compter des rapports... Euh attends, l'inverse... Je sais plus... Bref, un peu de marche ne me fera pas de mal. Toute façon il y a un petit brun là-bas qui se fera un plaisir de me porter, lance-t-il en regardant l'un des bleus des brigades spéciales.

Armin s'avance dans le tunnel en pouffant de rire, suivit par Josh.

Après quelques minutes de marche ils arrivent au niveau des cellules où les longs couloirs semblent intacts. Armin ouvre l'une des lourdes portes qui donnent sur une aile de cette prison souterraine.

— Hé ben... Heureusement qu'il n'y avait personne ici, à défaut de se faire écrabouiller ils seraient morts de faim et de soif en respirant de la poussière, lance Josh qui ne manque jamais une occasion de faire ce genre de remarques.

— C'est sûr... Heureusement que le dernier prisonnier est décédé la veille, surtout un détenu aussi précieux.

— Tu penses que c'est lié ?

Armin se tourne vers Josh, le fixe un court instant puis revient à ce couloir vide.

— Julia a été enlevée et le fruit de son travail aussi, exactement le lendemain de l'aboutissement de ses recherches... La taupe devait être très bien informée, répond Armin.

— A la capitale ils parlent de...

— Je sais ce que tu vas me dire. Le major s'est assez fait remonter les bretelles avec cette histoire... On lui a rabâché que tout ça est arrivé à cause de la volonté du bataillon de faire confiance à un guerrier Mahr qui nous avait déjà mis de sacrés bâtons dans les roues par le passé, coupe le capitaine passablement agacé.

Il referme la porte en soupirant pour retrouver son calme de façade mais à l'intérieur il ressent de la colère. Il est conscient que Annie fait une parfaite coupable à cause de la relation qui a été plus que tumultueuse avec les forces armées de Paradis mais aussi et surtout parce qu'elle a été vue en train d'embarquer avec les Mahr après le raid, sans menottes aux mains. Pourtant, malgré les preuves plus qu'accablantes et le scandale qui en découle, il sait des choses que tous ces gens ne soupçonnent pas et qui mettent à mal l'évidente culpabilité de la femme qu'il aime en secret depuis des années. Mais, même en sachant tout cela, il lui est difficile de laisser parler tous ces gens qui dépeignent mademoiselle Leonhart comme une traîtresse sans cœur.

Les membres du bataillon d'exploration continuent de descendre et parviennent enfin à leur objectif : le dernier niveau. Ils pénètrent dans une énorme salle qui présente deux cellules aux dimensions titanesques. Leur attention est immédiatement captée par les quelques titans en sommeil qui sont enfermés dans cette première cellule : des anciens habitants du village de Ragako dont la mère de Conny. Tous deux remarquent ensuite les traces encore bien visibles de l'affrontement qui a eu lieu ici. Des impacts de balles dans les murs, des trous d'explosion dans le sol, la porte de la deuxième cellule éventrée...

— Alors depuis tout ce temps il était là... commente Josh qui s'approche de cette fameuse cellule dont la porte a été détruite, s'agrippant aux barreaux.

Armin acquiesce seulement.

— Putain... J'ai du mal à réaliser que cette énergumène a passé deux ans au frais, ici.

— Le secret est bien gardé. Mais tu aurais vu Julia... Je crois que je ne l'avais jamais vu aussi euphorique lorsqu'elle a compris, après l'interrogatoire de monsieur Müller, ce qu'il était possible de faire.

— Haha tu m'étonnes, la culpabilité l'avait tellement rongée qu'on ne la voyait jamais sortir d'ici, elle bossait comme une dingue, ajoute Josh, en même temps ce n'est pas souvent qu'on peut rattraper ses erreurs.

— C'est sûr...

Josh laisse le silence s'installer quelques secondes avant de se tourner vers son supérieur.

— Comment Mikasa l'a pris ?

Le visage du capitaine s'assombrit soudainement et il baisse les yeux avant de commencer à tripoter nerveusement le bouton de sa manche gauche. Josh plisse les yeux en essayant de comprendre ce que sa réaction veut dire mais en vain.

— Elle n'est pas au courant, annonce Armin.

Lui aussi s'approche des barreaux et observe d'un regard inexpressif cette cellule vide. Le fait que Josh parle de Mikasa pousse son capitaine à repenser à la veille de leur départ pour ce souterrain, il y a deux jours.


Armin marchait dans les couloirs déserts de la caserne de Trost d'un pas lent, perdu dans ses pensées alors qu'il arpentait ce lieu où tant de souvenirs s'entrechoquaient dans son esprit nostalgique d'une époque révolue.

Ce fut ici, dans cette caserne et ce district que beaucoup de choses commencèrent : les entraînements, leur première bataille, leur première victoire... Tant d'évènements marquants prirent leur source ici, autant d'expériences traumatisantes qui l'avaient lié pour toujours à ses camarades pour la plupart disparus, engloutis dans la sauvagerie d'une guerre centenaire. Leurs visages s'imposaient à son regard lorsqu'il repensait à tout cela, à toutes ces choses qu'ils traversèrent ensemble, à tous ces morceaux d'histoire où tant de bons soldats donnèrent leur vie pour assurer la pérennité de leur espèce qu'ils pensaient en voie d'extinction.

C'est lorsqu'il pénétra dans la cour centrale qu'il prit la mesure de tout ce qu'ils avaient perdu et sacrifié, de toutes ces âmes qui avaient sombré dans l'oubli. Lui aussi, s'il avait été tué ce jour-là, ferait partie de ces pertes acceptables, de ces vies sacrifiables, de cette longue liste de noms d'anonymes dont le destin les menèrent dans l'estomac d'un titan.

L'oubli... Ne fut-ce pas la pire chose pour ces gens qui donnèrent tout ce qu'ils avaient pour permettre à l'humanité de survivre ? Ne fut-ce pas le plus grand manque de reconnaissance envers ces soldats dont le nom s'effaça, érodé de la mémoire de leurs compagnons par ce temps à l'écoulement inéluctable et effrayant. Lui-même ne pouvait pas se souvenir du nom de tous ces adolescents avec qui il grandit, apprit à se battre, lutta contre des monstruosités à l'appétit insatiable...

Là, face à cette grande cour vide le capitaine ressentit de l'effroi lorsqu'il se rendit compte que ce bâtiment — abandonné depuis des mois par les forces armées de la Nouvelle Eldia — n'était plus que le triste monument d'une bataille qui semblait à la fois si lointaine et si récente.

Il soupira et détourna le regard, dépité.

Tout ceci ne pouvait que lui rappeler qu'il fut choisi pour survivre à la place de Erwin Smith, pour beaucoup le plus grand homme que le bataillon avait connu, afin de reprendre le flambeau mais ce pari ne se révéla pas être gagnant, à son sens. Ses mains tremblantes et sa difficulté à accepter que tant de braves, bien plus forts que lui, aient disparus en attestaient tout comme cette impression qu'il fut désigné à tort comme nouvel espoir de leur peuple.

Mais il était conscient que ce monde était impitoyable et injuste, il le savait depuis aussi loin que ses souvenirs lui permettaient d'aller, à part peut-être lorsqu'il vivait avec son grand-père et qu'il pouvait encore profiter de l'insouciance si réconfortante de l'enfance... Et encore...

Cet état de fait lui fit plus mal encore lorsqu'il commença à percevoir le son d'un piano. Il s'avança vers le réfectoire dont la porte entrouverte laissait s'échapper une mélodie triste au ton fataliste pour un esprit hanté comme le sien. Il poussa la porte et reconnut, de dos, quelqu'un qu'il connaissait très bien.

C'était à sa vue qu'il se dit que nombre de vivants méritaient la mort et de morts méritaient la vie. Pouvait-il leur rendre ? Non, à l'évidence. Aussi puissant qu'il pouvait être avec ce pouvoir digne d'un dieu qui l'habite, la faculté de tromper la mort ne sera jamais à sa portée.

Il aurait aimé accuser les instigateurs de ces désastres mais, à la lueur de sa tristesse et du trou béant dans son cœur qui demandait vengeance, il était trop aisé de dispenser mort et jugement. C'était pourtant si tentant de se laisser consumer au nom de la passion perdue, de sombrer dans un abîme profond et inextricable où l'on se noie dans la haine.

Armin parvint à se ressaisir et décida d'entrer dans la grande pièce où il prit tant de repas entouré de ses anciens camarades, où il avait tant ri et pleuré autour d'un repas chaud après une journée bien remplie d'entraînements et corvées. Il se stoppa pourtant après quelques pas lorsqu'il posa de nouveaux les yeux sur son amie d'enfance et qu'il se concentra sur la mélodie qui avait pris possession des lieux.

Le jeune homme inspira profondément avant de reprendre sa marche pour enfin rejoindre la joueuse de piano qui était enfermée dans sa bulle.

Il s'arrêta à deux pas et la fixa, elle et ses cheveux noirs corbeau, son gilet dont le rouge avait depuis longtemps perdu de son éclat, le bracelet de cuir tressé autour de son poignet...

La tristesse et la honte s'emparaient du jeune homme pour qui tout se résumait à cette image déchirante et désolante. S'il y avait bien une personne qui aurait dû échapper à la dureté du destin, si quelqu'un avait le droit à un surplus de bonheur dans cette existence ravagée par la souffrance et les doutes, c'était bien elle.

Il remarqua un grand cahier aux coins écornés, posé en biais près du pupitre sur le cadre en bois ciré, ouvert sur une page où il crut reconnaître une chanson et des morceaux de partition tout autour.

Armin était impressionné par la justesse et la puissance de ce que la jeune femme jouait avant d'être subjugué par les émotions qu'elle transmettait dans sa musique. Chaque note était comme un petit éclair d'humanité qui détonnait à la rencontre de l'air, irradiant la pièce d'une ambiance qui le saisissait aux tripes.

Ses doigts parcouraient rapidement et avec force le clavier, son corps accompagnant son jeu comme si elle lâchait enfin prise après des mois voire des années à contenir tout ce qu'elle ressentait, à refouler un trop plein d'émotions jusqu'à produire une explosion qui se manifestait sous son air ébahi par la triste beauté qui lui était permise d'observer.

Après un laps de temps qu'il ne pouvait pas mesurer, la pianiste produisit la dernière note avant de laisser lentement glisser ses doigts le long des dernières touches qu'ils avaient pressées puis mollement tomber sur ses cuisses. Elle était immobile, le regard toujours fixé sur ces pièces amovibles blanches et noires, apparemment absente, jusqu'à ce qu'elle lève enfin les mains et ferme le couvercle du clavier sur lequel elle s'appuya ensuite de ses coudes pour enfin laisser reposer sa tête entre ses mains.

Le silence reprit ses droits sur les lieux et c'est grâce à cela que le capitaine du bataillon d'exploration perçut les sanglots de cette âme en peine. Certaines de ses chaudes larmes heurtèrent sans un bruit le bois ciré.

— Mikasa..? appela-t-il d'une voix hésitante.

La brune sursauta parce qu'elle devait se croire complètement seule et, lorsqu'elle reconnut la voix de son ami d'enfance, elle s'empressa de sécher ses larmes. Elle renifla bruyamment avant de se tourner complètement vers lui comme si de rien n'était, allant même jusqu'à produire un sourire forcé et maladroit, essayant de se persuader qu'il n'avait pas pu la voir pleurer.

Armin se sentait impuissant, il ne savait ni quoi dire ni quoi faire pour la réconforter et lui remonter le moral. Alors il se permit de se saisir du cahier pour lire les paroles qui y figuraient, piste intéressante pour en savoir plus afin de l'aider au mieux.


Prononcer ton nom


Il a perdu sa sœur des mois plus tôt

Son visage placardé sur le mur me rappelle

Quand il m'apportait du café, son sourire

Je souhaitais rester à ses côtés

Jusqu'à mon dernier soupir

Il affirma me destiner tout son amour

Nous avions rêvé d'une nouvelle vie

D'un endroit où vivre en paix

Mais les choses ont changé, soudainement

J'ai perdu mes rêves dans ce désastre.


Je pleure, j'ai perdu mon âme sœur

Je n'aurai pas ce courage à mes côtés pour toujours

Oh, où es-tu mon amour ?

Je n'ai plus aucun pouvoir, je me dresse seule

Sans but, prononçant ton nom


J'ai affirmé te destiner tout mon amour

Nous avons rêvé de cette maison

De cet endroit où vivre en paix

Mais les choses ont changé, soudainement

J'ai perdu mes rêves, dans ce désastre.


Je ne sais plus ce qui est mal, à présent

Il n'y a plus d'endroit où se cacher

Il n'en reste aucun

Et il n'y en aura pas d'autres

Tout ce que je sais, c'est que ma vie est gâchée


Je pleure, mon cœur m'a été arraché

Je n'aurai plus jamais cette force à mes côtés

Oh, où es-tu mon amour ?

Je n'ai plus aucun pouvoir, je suis seule

C'est sans espoir

Pourtant je hurle encore ton nom


Armin resta bouche-bée lorsque ses yeux se posèrent sur le point final. Ce désespoir et cette douleur qui transparaissaient de ce texte bouleversaient le jeune homme au point qu'il sentait une boule se former dans son ventre ainsi que son cœur se serrer puis s'alourdir dans le même temps.

Mikasa attrapa le cahier par sa reliure et le tira délicatement jusqu'à le retirer des mains de son ami d'enfance, avant de le refermer et le serrer contre elle.

Le regard du capitaine tomba pas hasard sur la main de la jeune femme et remarqua cet anneau d'argent qu'elle portait et, bien qu'il soit quasiment certain de sa provenance, se rendit compte qu'il ne l'avait jamais interrogée sur celui-ci. Après tout, il était difficile de ne pas faire le lien. Son état ne s'améliora jamais en deux ans — depuis le drame de la soixante-deuxième expédition extra-muros — et la personne dont elle parlait dans cette chanson n'était pas difficile à deviner.

— C'est lui qui te l'a offerte ? demanda-t-il après s'être éclaircit la voix.

Mikasa leva les yeux vers le blond, ne comprenant pas en premier lieu de quoi il parlait puis elle suivit son regard et comprit après coup. Elle acquiesça alors, tout simplement.

— Et cette chanson c'est...

La jeune Ackerman hocha une nouvelle fois la tête, son regard toujours fixé sur cet anneau qu'elle faisait rouler machinalement à l'aide son pouce.

Là, Armin eut l'impression que ce bijoux avait autant d'importance et de symbolique que l'écharpe rouge qu'elle portait autour de son cou. L'un comme l'autre elle avait besoin de les avoir avec elle constamment et les toucher l'aidait à se rassurer.

— Je savais que tu étais une bonne chanteuse et savais jouer de la musique mais je n'aurai pas pensé que tu composais. Je trouve ça magnifique.

Mikasa ne réagissait pas aux compliments ni au ton quelque peu jovial du jeune homme qui essayait de détendre l'atmosphère ou, en tout cas, de la rendre moins lourde.

Après un long instant de silence gênant, elle soupira.

— Six jours après l'expédition, j'ai reçu une enveloppe et, à l'intérieur, une lettre et cet anneau, expliqua-t-elle.

Armin ne se souvenait d'abord pas de la date exacte de cette expédition mais il se rappella que c'était dans les premiers jours du mois de Février huit cent cinquante et un. Sachant que l'anniversaire de Mikasa est le dix Février et qu'elle lui expliqua avoir reçu ce courrier six jours après la fin de la soixante-deuxième, il déduisit que celle-ci eut lieu le quatre Février.

Mikasa soupira encore une fois.

— Je sais que ça paraît stupide que deux gosses de quinze ans se soient promis l'un à l'autre... Mais je ne saurai pas expliquer à quel point c'était une évidence pour nous. Quand j'étais petite, quand je vivais encore avec mes parents dans cette petite maison entourée d'une nature florissante, j'étais naïve et je rêvais comme n'importe quelle autre petite idiote de mon âge. Je me suis senti une nouvelle fois idiote quand j'ai commencée à le côtoyer et que j'ai pris conscience de mes sentiments. Pour la première fois depuis longtemps, après toutes ces horreurs, j'avais l'impression que ces contes de fées tout aussi idiots que cette petite fille pouvaient finalement se réaliser...

Le capitaine ne savait pas quoi dire, il se contentait de l'écouter puisqu'il n'oserait pas la couper dans cet élan de franchise et de confidence qui se produisait si rarement.

— Oui... Le premier était le bon, j'en suis sûre. Cette conviction résonnait en moi et me faisait vibrer toute entière. Ce n'était pas seulement de l'amour et du désir, il y avait quelque chose de plus, d'indéfinissable. C'était d'une intensité incroyable et je n'avais jamais imaginé que l'on pouvait ressentir une telle complicité avec quelqu'un. J'aimais me sentir vulnérable sous son regard qui me perçait si facilement à jour.

Elle prit une pause d'une seconde et soupira à nouveau.

— Toute notre vie on a lutté pour survivre, pour être libres, pour devenir maîtres de nos destins... Aujourd'hui j'ai tout ça mais sans la personne avec qui j'avais promis de le partager... Cette vie me semble maintenant insipide et sans intérêt. J'échangerai volontiers tout ça contre ne serait-ce qu'une minute de plus, un seul regard, un seul sourire, une seule étreinte... Mais c'est de ma faute. C'est de ma faute parce que l'idiote que j'étais s'est laissée séduire par cette chose qui nous consume de l'intérieur et face à laquelle nous n'avons aucun pouvoir puisque nous voulons, consciemment ou non, être son esclave. Ce sentiment d'exister aux yeux de quelqu'un, être regardée avec une intensité qui donne l'impression d'être la personne la plus exceptionnelle et désirable au monde, s'abandonner aveuglément à quelqu'un... Il n'y a rien qui puisse rivaliser.

Sur ces mots, la jeune Ackerman se leva puis se dirigea vers la sortie sans ajouter le moindre mot.

— Mikasa..! appela Armin, guidé par l'envie de lui dire quelque chose de réconfortant mais à la seconde où il prononça son nom il sut pertinemment que c'était un espoir vain.

— Je suis désolée, Armin. Je sais que je suis devenue un fardeau pour vous tous, je ne suis que l'ombre de moi-même. J'ai tout essayé pour tourner la page, pour réapprendre à aimer la vie, pour redevenir une combattante...

— Je le sais, Mikasa. Tu n'as pas à t'en vouloir pour ça, il te faut juste plus de temps, rassura le blond avec un petit sourire.

— Non, il faut juste se rendre à l'évidence... Une partie de moi est morte dans cette foutue forêt et depuis je ne suis qu'une coquille vide.

— Ne dis pas ça, je...

— Armin, coupa Mikasa, il faut que tu profites du temps qui t'es imparti parce qu'on ne sait jamais quand est-ce qu'on va nous retirer ceux qui nous sont proches. Je sais que tu aimes Annie... Alors promet-moi que, dès que tu la reverras, tu le lui diras. L'amour est dangereux, destructeur et traître au même titre que le destin mais il vaut la peine, vraiment, termina la jeune femme avant de tourner les talons et de sortir du réfectoire.


— Armin..? appelle Josh qui secoue sa main devant le regard vide de l'officier.

Celui-ci sursaute, surpris d'avoir l'impression qu'il s'est perdu pendant un long moment dans ses souvenirs, comme une absence.

— Euh... Que... Oui ?

Josh se marre légèrement.

— Tu sais, je comprends les raisons qui t'ont poussé à cacher la vérité à Mikasa mais je crois que tu ne devrais pas cacher trop longtemps ce que tu sais. Plus un mensonge dure, plus il est difficile de s'en défaire et plus les conséquences sont lourdes, elle t'en voudra beaucoup, conseille l'infirme.

— Oui, tu as sans doute raison mais j'ai peur que cette révélation lui fasse plus de mal que de bien...


***


L'aube se montre à l'horizon de Zelevsk. Dans une ruelle près du centre-ville, abrités dans un appartement vide d'un immeuble touché par les bombardements et dont les résidents ont dû être évacués, les membres de l'équipe commando se reposent après une nuit harassante tant sur le point physique que psychologique.

Annie est la première à ouvrir un œil et, en remarquant que ni Karl ni Samuel ne sont réveillées, a une furieuse envie de leur donner à chacun un coup de pied avant de leur faire la morale sur la nécessité de se relayer pour que l'un d'entre eux soit toujours attentif en cas de danger imminent. Heureusement pour le petit groupe, ce morceaux de nuit inconfortable n'a pas été dérangé par qui que ce soit.

Elle tourne la tête vers sa droite : Karl dort comme un bébé, sur le dos, la bouche ouverte avec un petit filet de bave. Sur sa gauche, Samuel dort sur le flanc avec Anna dans ses bras, la tête enfouie contre lui et ses petites mimines agrippées à sa veste.

Ne voulant pas perdre plus de temps, le lieutenant s'assoit, s'étire un bon coup, puis attrape son fusil avant de s'avancer vers l'une des fenêtres qui donnent sur la rue. Levant juste assez la tête pour regarder ce qu'il se passe dehors, Annie remarque qu'il n'y a pas de mouvement dans la rue. Depuis son poste d'observation elle ne peut néanmoins pas voir la grand place de la ville mais le quartier semble plutôt silencieux. Elle ne sait pas si c'est un bon ou un mauvais signe pour tous ses compatriotes qui s'apprêtent à lancer un assaut massif sur le port.

En tout cas, pour leur groupe c'est un avantage certain puisqu'il leur sera plus simple de se faufiler jusqu'à l'ancien quartier général du corps expéditionnaire où les attend le poste télégraphe.

Le lieutenant retourne vers ses compagnons et va les réveiller en les secouant un peu. Certes la douceur n'est pas l'une de ses qualités mais il vaut mieux se faire secouer un peu vigoureusement que sursauter à cause d'explosions qui devraient commencer à détonner d'une minute à l'autre.

Karl est le premier qu'elle réveille.

— Hein ? Quoi ?

— Tais-toi, il faut qu'on y aille, lui dit son officier.

Lorsqu'elle se tourne vers Samuel, celui-ci a déjà les yeux ouvert et caresse lentement la tête de la petite qu'il essaye de réveiller.

— Anna... murmure-t-il.

La petite bougonne en se serrant un peu plus contre le soldat Berner.

— La voie est dégagée, ne perdons pas de temps, lance Annie.

Samuel acquiesce et décide d'utiliser un autre angle d'attaque : il se lève puis prend Anna dans ses bras et la porte sur son flanc. La fillette s'agrippe machinalement et le jeune homme qui la porte la soutient solidement, prêt à partir. Lorsque que tout le monde est d'attaque, ils sortent et se dirigent vers l'ancien quartier général.

Après quelques minutes de marche ils arrivent devant le bâtiment qui est dans le même état que lorsqu'ils l'ont quitté : une partie de la façade est en miettes, la grande double porte d'entrée est enfoncée, le hall d'entrée est couvert de gravats, de nombreuses tâches de sang ornent encore les murs et le sol mais aucune trace de corps. Les trois soldats mahr échangent un regard puis pénètrent dans le bâtiment.

— Bon, le poste est au troisième étage, essayons de faire vite et de ne pas se faire chopper, déclare Karl qui prend en main son fusil qu'il portait en bandoulière.

Annie et Samuel acquiescent et suivent leur camarade.

Lorsqu'ils ont gravit les premières marches du grand escalier, une secousse se produit brusquement, secouant le sol et remuant toute la poussière accumulée la veille lors de l'attaque surprise des forces de la coalition.

— Ça a commencé, annonce Karl.

Suite à cette première puissante détonation qui a fait trembler la ville entière, de nombreuses autres suivent, signifiant que l'assaut a été donné et que les combats font déjà rage. En dehors du bâtiment, sur la grand place, une puissante sirène retentit et le son de plusieurs camions au moteur bruyant et vrombissant se fait entendre, précédant le brouhaha de dizaines d'hommes sortant à toute hâte pour sauter à l'arrière de ces véhicules qui vont les mener au combat.

L'escouade commando se sent alors plus en confiance puisque tous les hommes disponibles vont certainement se diriger vers le port pour le défendre, ils auront donc tout leur temps sans le moindre risque pour remplir leur mission.

Ils grimpent les marches aussi vite qu'ils le peuvent, arrivant rapidement au deuxième étage. Lorsqu'ils arrivent sur le palier un son va immédiatement les stopper et les paralyser de peur : à l'étage au-dessus des bruits de pas se font entendre et d'autres en haut des escaliers, venant vers eux.

Annie sent qu'ils n'auront certainement pas d'autre choix que de se rendre mais elle refuse de le faire sans se battre. Karl de son côté passe une main dans son dos pour attraper une grenade.

— Attendez... lance Samuel qui regarde autour d'eux et finit par apercevoir une porte entrouverte dans le couloir derrière eux.

— Quoi ? On a pas le temps d'écouter les conseils d'un bleu comme toi, s'impatiente Karl dont la nervosité transparaît sur son visage.

— Allez vous planquer là-bas, je m'occupe d'eux.

Karl toise Samuel de haut en bas avec un air qui se veut dédaigneux, irrité que ce type sorti de nulle part et n'aspirant à aucun titan ni ayant la moindre qualité exceptionnelle prenne la liberté de donner des ordres.

Le lieutenant Leonhart fixe son camarade avec une expression impassible mais intérieurement elle a une impression de déjà vu. De toute façon ils n'ont pas le temps de tergiverser ni de proposer une autre alternative. Annie attrape le soldat Wanberg par le bras et l'emmène dans le couloir rapidement. Samuel de son côté installe la petite Anna sur le rebord de la fenêtre juste en face de lui. Il l'assoit délicatement, s'agenouille devant elle et déchire d'un coup sec une bande de tissu de sa chemise pour donner l'illusion qu'il bande le genou de l'enfant.

— Anna... Des monsieurs arrivent, lorsque tu les verras descendre l'escalier derrière moi, fais semblant de pleurer, d'accord ?

La petite fille aux traits asiatiques acquiesce vivement, visiblement toute contente qu'il lui donne une mission à accomplir, puis lève les yeux pour regarder par dessus l'épaule de monsieur Berner.

Quelques instants plus tard, une dizaine de soldats dévalent les escaliers et Anna n'attend pas pour commencer à renifler et se frotter un œil tout en produisant de faux sanglots.

Samuel se redresse lorsque les soldats de la coalition passent sur le palier.

— S'il vous plaît ! Quelqu'un peut me dire où se trouve l'hôpital dans ce bâtiment ?

Le soldat qui ferme la marche laisse ses compagnons partir devant et s'approche de l'homme qui lui semble être un policier de la ville.

— Bonjour, reprend Samuel, j'ai trouvé cette enfant cette nuit et elle est blessée, je dois l'amener à l'hôpital, on m'a dit qu'il y en a un dans ce bâtiment mais je ne l'ai pas trouvé, ment éhontément Samuel.

Son interlocuteur le toise puis se penche légèrement sur le côté pour dévisager la fameuse enfant en question. Il voit des larmes couler le long de ses petites joues rougies par le froid, ses vêtements couverts de saletés et qui présentent même quelques tâches de sang séché puis ce bandage à son genou.

— Vous êtes monté un peu trop haut mon gars, c'est en sous-sol.

— Merci, j'y vais tout de suite ! répond Samuel.

Le soldat salue le faux policier d'un signe de tête puis tourne rapidement les talons pour rattraper sa compagnie.

A peine le nordien commence-t-il à descendre l'escalier que Karl et Annie sortent aussi discrètement que possible de leur cachette.

— Alors, ils ont gobé ? demande Karl sans faire doucement mais la structure du bâtiment fait résonner sa voix dans la cage d'escalier et parvient jusqu'au soldat qui vient de descendre.

Annie peut entendre que celui-ci se stoppe immédiatement dans les dernières marche savant d'arriver au premier étage.

Un instant qui semble être une heure s'écoule alors et pendant lequel les trois soldats infiltrés se figent, comme si ne plus produire le moindre bruit allait faire croire au soldat de la coalition qu'il a dû rêver et qu'il n'y a rien d'alarmant.

Une seconde plus tard, un hurlement résonne à son tour puis le bruit d'une culasse de fusil.

— Montez, vite ! s'écrie Karl alors qu'il prend en main sa grenade qu'il dégoupille.

Samuel s'empresse d'attraper Anna et court aussi vite qu'il peut vers l'escalier puis le troisième étage, précédé par Annie qui a la conviction grandissante qu'elle devra se transformer pour qu'ils puissent tous se sortir de là.

Un premier coup de feu détonne dans le bâtiment : Karl a dégainé son pistolet et tire face à lui pour empêcher le soldat de sortir la tête, il veut simplement gagner du temps. Plus bas, le reste de la troupe d'ennemis monte les marches quatre à quatre pour rejoindre leur camarade qui se fait tirer dessus. Lorsqu'il sent que le moment parfait est arrivé, le soldat Wanberg jette sa grenade.

Au moment précis où elle arrive au niveau du soldat sur lequel il tirait pour l'empêcher de riposter, celui-ci se décale en pointant son arme vers le soldat mahr, rejoint par les premiers de ses collègues. La grenade explose l'instant suivant et le souffle balaie toute la cage d'escalier, tuant sur le coup les soldats situés dans le rayon d'explosion. Karl et les autres soldats de la coalition se jettent à terre.

— Tu te souviens où était le poste ? demande Samuel qui tient la main à Anna qui court à ses côtés.

— Tout au fond du couloir ! répond-elle.

Malheureusement ils tombent sur une porte verrouillée. Annie n'hésite pas un instant, elle fait un pas en arrière, prend une profonde inspiration en se mettant en garde puis assène un puissant coup de pied dans la porte qui cède immédiatement.

Ils entrent rapidement et Samuel sort la lettre de la poche intérieure de sa veste d'uniforme de police de Zelevsk. Toutefois, quand il arrive face à cette machine posée sur le bureau, il se plante sans bouger.

— Euh... Je ne sais pas du tout comment ce truc fonctionne, dit-il avant de tendre la lettre à sa supérieure.

Annie n'hésite pas à s'en occuper et Samuel en profite pour s'agenouiller devant Anna qui semble dépassée par les évènements et c'est bien normal pour une gosse de son âge.

— Anna, écoute-moi. Je vais aller aider Karl, reste avec le lieutenant, c'est trop dangereux là-bas.

Elle refuse d'un signe de tête, Samuel soupire.

— S'il te plaît. Je reviendrai te chercher juste après, Annie te protègera mieux que moi.

La petite pivote pour regarder en direction de mademoiselle Leonhart qui est concentrée sur sa tâche.

Anna finit par acquiescer.

Le soldat Berner sourit et dépose un baiser sur son front, se redresse puis lui pince gentiment le bout du nez.

— A tout de suite, dit-il en prenant son arme et en tirant sur la culasse avant de sortir de la pièce.

Après quelques secondes, la fillette qui se retrouve plantée au milieu de ce gigantesque bureau richement décoré entend un cri qui provient du palier et, l'instant suivant, un coup de feu qui résonne dans tout l'étage.




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