Ceux qui survivent
Chapitre 7 : La bataille de Trost (part.3)
2516 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 18/04/2026 10:01
Tenant en équilibre sur la poutre, Rosa écouta son souffle. Cela lui permettait de se recentrer sur elle-même et d'accroître sa concentration. Elle n’avait pas le droit de faillir. Elle devait se tenir prête et sauter sans hésitation.
Armin leur avait bien dit que sa stratégie reposait sur un assaut simultané en une seule phase. Il n’y aurait pas de galop d’essai, pas de seconde chance.
Huit titans à abattre.
Huit titans à aveugler tandis que les meilleurs d’entre eux au maniement des lames leur trancheraient la nuque.
Le plan était simple et pouvait fonctionner. Rosa admirait la capacité qu’avait Armin de trouver des stratégies même dans des situations qui auraient pu paraître désespérées.
La responsabilité pour les huit élus était écrasante. Mais aucun d’eux n’avait protesté ou ne s’était laissé submerger par la peur de ne pas réussir. Ils n’avaient, de toutes les façons, pas le choix. S’ils voulaient sortir vivants de cette ville, il leur fallait de la mobilité. Pour récupérer leur mobilité, il leur fallait du gaz. Pour atteindre les bonbonnes de gaz, il fallait se débarrasser des titans errant dans le sous-sol.
Rosa s’était forcée à ne pas réfléchir, suivant simplement les instructions d’Armin. Elle sentait que son rôle n’était pas à la stratégie mais à l’exécution. Elle était faite pour le terrain. Elle s’en était toujours doutée mais son baptême du feu à Trost semblait le lui confirmer. Cette exaltation doucereuse qu’elle ressentait chaque fois qu’elle avait l’impression qu’elle allait mourir, l’abîme qui l'attirait pour mieux lui donner des ailes, la force qui jaillissait dans ses veines quand il fallait se mettre en action. Tout cela lui prouvait qu'elle était faite pour ça. Prendre place sur le terrain et donner le meilleur d’elle-même pour atteindre son but -et survivre.
Se tapissant sur elle-même, elle suivit du regard le monte-charge qui descendait dans le sous-sol, transportant le reste des recrues armées de fusils.
Elle pouvait sentir depuis son poste la tension palpable. L’universelle peur de la mort. Elle avait l'impression de percevoir les tremblements de ses camarades qui se cramponnaient à leur arme comme à une bouée.
Les titans s’approchèrent pour mieux renifler ces mets de choix qui venaient délibérément à eux. Intérieurement, Rosa pria pour qu'aucun d’entre eux ne cède à la panique. Elle entendit Marco rassurer les jeunes soldats et leur demander d’attendre encore un peu.
Elle se força à expirer.
Les secondes étaient comme suspendues.
Le calme avant la tempête.
Deux camps qui se dévisagent.
Elle savait qu'ils n’auraient qu'une seule et unique chance.
Et l'assaut fut lancé.
Rapide.
Implacable.
Le bruit des fusils ouvrant le feu résonna sur les murs du sous-sol. Instinctivement, Rosa réagit : elle bondit en brandissant ses lames, dents serrées, regard concentré. Attaquer un titan sans équipement était une première. C'était un saut vers l’inconnu mais elle n'avait pas le choix.
Contractant ses muscles, elle abattit ses lames de toutes ses forces dans la nuque du titan de 4 mètres sous elle. Elle entailla la chair, cette fameuse portion d'un mètre de long sur dix centimètres de large. Sentant la gravité la rappeler à elle, elle plia les genoux pour amortir la chute alors qu'elle retombait sur ses pieds.
Le corps du géant s’écroula et manqua de peu de l’écraser.
Le cœur battant, elle regarda autour d’elle, se demandant si ses autres camarades avaient, eux aussi, réussi. Les titans tombaient, faisant trembler le sol sous leur poids. Mais deux restèrent debout, tournant vers Sasha et Conny un regard menaçant.
-Dé… désolée, bafouilla Sasha, livide. Je vous ai attaqué…
Dans un cri, elle esquiva la mâchoire qui voulait se refermer sur elle. Rosa allait se précipiter pour l’aider mais Annie et Mikasa furent plus rapides. Dans une parfaite coordination, elles achevèrent les deux monstres et tous purent souffler.
Il fallut quelques secondes avant que l’ensemble des recrues ne réalise que le plan d’Armin avait fonctionné. Des cris de joie s’élevèrent alors qu’ils se précipitaient pour faire le plein de gaz et se réapprovisionner en lames, au cas où.
Une forme de cohue prit place, rompant avec la discipline militaire entretenue jusque-là. On sentait un soulagement palpable et cette pensée, fil rouge entre tous : on a peut-être une chance.
-Vous avez été incroyables, s’exclama Rosa en allant vers Jean et Armin.
Ce dernier rougit un peu et joua le modeste :
-Oh tu sais, c’est surtout vous qui avez fait le travail.
-Ta stratégie était bien pensée. Ne te sous-estime pas comme ça.
Le jeune homme eut un sourire à la fois timide et flatté. Il avait souvent tendance à sentir un manque de légitimité qui le conduisait à douter de la pertinence de ses remarques ou de ses stratégies. Pourtant, Rosa savait que ces doutes n’étaient pas justifiés. Elle espérait simplement qu’il s’en rendrait compte un jour.
Reportant son attention sur Jean, elle remarqua qu’il semblait crispé. Il ne se réjouissait pas de cette première victoire.
-Tellement d’entre eux sont morts alors que je les guidais vers le QG, grimaça-t-il, regardant le sol. J’aurais peut-être…
Rosa posa une main sur son épaule pour l’interrompre. Ce contact eut l’effet escompté : Jean se tut et leva les yeux sur elle.
-Tu as agi de la meilleure façon possible compte tenu de la situation, dit-elle d’un ton calme. Ne te tourmente pas comme ça. Sans toi, le nombre de pertes aurait été bien plus grand.
Plongeant ses yeux dans ceux de son camarade, elle tentait de lui transmettre la foi qu’elle avait en lui. Elle esquissa un hochement de tête entendu : il n’avait rien à se reprocher. Sur ce, elle laissa ses deux amis pour aller faire le plein de gaz.
Assise sur un banc, elle était en train de vérifier ses lames. Les pensées filaient dans sa tête. Les sensations se mélangeaient. A cet instant, dans ce sous-sol débarrassé des titans, au milieu de ses camarades qui s’activaient et reprenaient espoir, elle avait l’impression d’être dans une bulle suspendue au-dessus du vide. Un cocon protecteur mais dans lequel on sait ne pas pouvoir rester éternellement.
Un sentiment de fatigue la submergea alors. Elle sentait l’adrénaline accumulée depuis des heures retomber. Elle avait envie de fermer les yeux, se rouler en boule et ne plus rien faire. Mais elle avait conscience que tout était loin d’être fini. Ils n’avaient pas encore passé le mur. Et même une fois cela fait, rien ne garantissait leur sécurité. Trost demeurait toujours un territoire de titans dont la porte béante était telle une invitation. Ils ne reprendraient jamais la ville tant que la brèche demeurerait. Sans compter une autre donnée absente : contrairement à ce qui s’était passé à Shiganshina, seule la porte extérieure avait été enfoncée. Étrangement, le Titan Cuirassé ne s’était pas montré. Il y avait peut-être une bonne raison à ça même si elle avait du mal à se la figurer.
Elle grimaça en inspirant profondément : toutes ces pensées lui donnaient mal au crâne.
Elle plaqua la paume de sa main sur son front, comme pour contenir la douleur. Elle devait arrêter de tourner en rond et se recentrer sur le présent. Ici. Et maintenant. Leur but premier était de passer le mur. Le reste s’appréhenderait au fur et à mesure. D’autant qu’ils n’étaient pas seuls. Ils devaient renouer avec la chaîne de commandement et recevoir leurs nouveaux ordres. Elle s’accrochait à l’idée que leurs supérieurs expérimentés devaient savoir quoi faire et qu’ils les guideraient au mieux. Un voix ironique résonna dans son esprit, arguant qu’elle pensait aussi que les soldats expérimentés des premières lignes savaient ce qu’il fallait faire. Et ils s’étaient faits décimer.
-Tout à l’heure… quand je t’ai dit de ne pas jouer l’héroïne…
La voix hésitante de Reiner lui fit lever sur lui un regard fatigué. Elle mit quelques secondes avant de reconnecter les événements et comprendre de quoi il parlait. Il s’assit à côté d’elle avant de poursuivre :
-Ne crois pas que c’est parce que j’ai des doutes sur tes compétences.
Elle eut un sourire :
-Ne te tourmente pas avec ça. Je sais. C’est toi qui avais raison. Parfois, les meilleurs héros sont ceux qui connaissent leurs limites.
-Ouais, quelque chose comme ça. Je ne voulais pas que tu penses que je te prends pour une incapable. Tu n’en es pas une.
-Je sais, répondit-elle avec une assurance tranquille. Enfin, je sais que tu ne me prends pas pour une incapable et je sais que je n’en suis pas une. Je n’ai pas encore vraiment fait mes preuves mais à mon niveau, je suis plutôt satisfaite de ce que j’ai fourni.
-Tu as l’air d’avoir confiance en toi. C’est une bonne chose.
Une ombre passa dans son regard alors qu’il continuait :
-C’est une qualité utile.
-Ne me dis pas que tu n’as pas confiance en toi ? répliqua Rosa, un peu incrédule. Alors que tu as toujours été là auprès des plus en difficulté, à les aider et les encourager, à leur montrer comment faire et comment se dépasser.
Quelque chose sembla se fissurer chez lui et il eut l’air mal à l’aise. Il détourna le regard, grattant mécaniquement sa tempe.
-C’est… compliqué, se contenta-t-il de répondre dans un souffle.
Pour la première fois en trois ans, elle eut l’impression de le voir vaciller. Et ça lui renvoyait un sentiment étrange. Elle l’avait tellement vu comme le pilier du groupe, le roc sur lequel tous pouvaient compter que sentir une pointe de vulnérabilité était perturbant. Mais aussi touchant. Car cela rappelait qu’ils étaient tous humains, avec leurs qualités et leurs défauts, leurs forces et leurs faiblesses, leurs doutes et leurs peurs.
Comme pour reprendre contenance, Reiner se leva et lui tendit la main, l’invitant à faire de même :
-Viens, suivons les autres. On se tire d’ici.
Elle saisit l’invitation ainsi que sa main. La douce chaleur qu’il lui transmit par ce contact lui donna un regain d’énergie. Il l’aida à se relever sans effort.
-Moi je pense que tu aurais toutes les raisons d’avoir confiance en toi, souffla-t-elle. Tu n’as pas été classé deuxième pour rien.
Elle lui adressa un sourire et tapota son épaule, une forme d’encouragement qui se passait de mot. Ses propos parurent faire mouche car elle vit passer dans son regard un éclat de reconnaissance. Il ne répondit rien mais lui adressa un sourire apaisé. Après un dernier regard, elle emboîta le pas de ses camarades qui remontaient du sous-sol. Ils avaient du gaz, des lames, un courage nouveau dans le cœur. Ils étaient prêts à aller à l’assaut du mur.
A l’extérieur, ils se dispersèrent, activant leurs équipements pour rejoindre le mur et se hisser à son sommet. Alors qu’elle allait imiter le groupe, Rosa capta, dans son regard périphérique, que l’étrange titan démolisseur d’autres titans était en fâcheuse posture. Intriguée, elle remit à plus tard sa fuite vers le mur et rejoignit le petit groupe composé d’Armin, Mikasa, Jean, Annie, Bertolt et Reiner qui était resté perché sur un toit. Eux aussi avaient remarqué le déviant se faisant dévorer par les autres et semblaient hésitants sur la conduite à tenir.
Mikasa émit l’hypothèse que ce titan pouvait être la clé pour de futures victoires, sous-entendant qu’ils ne pouvaient pas le laisser se faire manger sans rien faire. Immédiatement, Reiner approuva, proposant d’éliminer les autres titans.
-Et c’est toi qui me disait de ne pas jouer l’héroïne ? répondit Rosa, le regard fixé sur les titans en contrebas. Jamais on survit si on s’attaque à tout ce groupe.
Jean sembla d’accord, affirmant qu’ils avaient enfin la chance de se tirer de là. Mais Annie ne sembla pas l’entendre de cette façon.
-Réfléchissez, lança-t-elle. Si on arrive à faire de ce titan un allié, il pourrait nous servir. Il serait une arme encore plus redoutable que les canons.
-Il ne nous servira pas à grand-chose si on est morts, répliqua Rosa sans lâcher des yeux la scène qui se déroulait un peu plus loin.
Puis elle leva les yeux sur ses camarades, son regard passant de Mikasa à Reiner à Annie.
-En gros, vous nous proposez un plan peut-être suicide pour sauver ce déviant ? résuma-t-elle. C’est complètement dingue. Mais terriblement intrigant aussi, je dois avouer.
Reportant à nouveau son attention sur la créature, elle serra les poings et soupira :
-Je sens que je vais le regretter…
-Arrête, s’exclama Jean, tu vas pas t’embarquer toi aussi là-dedans ?
Ils n’eurent pas le temps de débattre davantage car un nouveau titan se dirigea vers eux.
-Je le reconnais, murmura Armin. C’est celui qui a dévoré Thomas.
Comme s’il lui répondait, le déviant se mit à hurler et se précipita vers la créature, faisant fi des petits gabarits qui étaient accrochés à lui. Telle une bête sauvage, ses crocs se refermèrent sur la nuque du titan et il le massacra en bonne et due forme. Rosa eut une grimace de dégoût avant de constater qu’il avait fini par s’écrouler.
-Bah merde, marmonna-t-elle. Je crois qu’il est au bout du rouleau…
-Allez, on y va, déclara Jean. Y’a plus rien à voir.
Mais quelque chose retint Rosa et ses autres camarades. Une vapeur intense s’échappait de la nuque du titan à terre et bientôt, à travers les volutes, ils distinguèrent une silhouette. Humaine.
Rosa retint son souffle.
La silhouette était étrangement familière.
Elle réalisa qu’elle ne rêvait pas lorsqu’elle sentit Mikasa se précipiter vers l’être qui avait surgi de la nuque du titan.
Eren.
C’était Eren.
Il était vivant.
Et il sortait d’un titan.