Ceux qui survivent

Chapitre 8 : La bataille de Trost (part.4)

2897 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 19/04/2026 11:04

Silence.

Pour la première fois, c’était le silence dans sa tête.

Elle ne savait plus quoi penser. Et à en juger par l’expression de ses camarades, il n’en menaient pas large non plus. 

Rosa passa une main nerveuse dans ses cheveux et ferma les yeux quelques secondes. Elle ne faisait que revoir le moment où elle s’était rendu compte que l’être qui était sorti du titan était Eren. Un mélange de surprise, d'incrédulité et d'incompréhension avait envahi son être. Sans parvenir à expliquer quoi que ce soit, les jeunes recrues avaient transporté leur ami jusqu’au mur où ils avaient été interpelés par des soldats de la garnison. On leur avait bien fait comprendre de la boucler. Quoi qu’il se soit passé, ça ne devait pas circuler comme une mauvaise rumeur au milieu des troupes. 


-Bon sang, c’est quoi ce bordel ? marmonna-t-elle en se prenant la tête entre les mains.

Assis en face d’elle, Jean ne semblait pas plus à l’aise. Les sourcils froncés, la mine sombre, il réfléchissait intensément.

L’idée qu’un humain puisse sortir d’un titan interrogeait sur ce qu’ils pensaient savoir de ces créatures jusque-là. L’humain pouvait-il conduire un titan ? Ou n’était-il qu’un outil au service d’une créature plus puissante qui pouvait l’assimiler, quelque chose dans le genre ?

Elle se souvint d’une vieille conversation avec Armin. Durant laquelle ils en avaient conclu que si les titans pouvaient être dotés de conscience et de volonté, cela changeait toute la donne et pas en leur faveur. Leurs discussions purement théoriques et philosophiques étaient-elles sur le point de se réaliser ?

Elle reporta son attention sur Annie, Bertolt et Reiner qui étaient restés debout à côté d’eux. Ils ne la regardaient pas et semblaient eux aussi plongés dans leurs pensées. Cette vision les avait tous chamboulés.


Ne tenant plus en place, Rosa se leva brusquement.

-Qu’est-ce que tu fais ? interrogea Jean en la regardant avec surprise.

-Y’a trop de choses. Il… il faut que je bouge. Sinon je vais exploser.

Ses mains étaient agitées et d’un geste nerveux, elle ramena ses cheveux bruns en arrière. 

-J’ai besoin de réfléchir, acheva-t-elle dans un souffle. Et là… je n’y arrive pas.

Elle fit quelques pas pour s’éloigner et inspira profondément. Elle détestait cette sensation. L’impression que tout lui échappait et elle ne voyait pas de moyen de reprendre le contrôle. Finalement, elle réalisait qu’elle était attachée à un certain ordre. En tout cas, elle aimait quand ce qu’il se passait était à minima connu ou prévisible pour avoir le sentiment qu’elle pouvait reprendre le dessus et avoir un certain contrôle. L’inconnu ne lui faisait pas si peur -elle était au contraire curieuse de ce qu’elle ignorait. Cependant, la perte de contrôle la terrifiait. 

Elle fit encore quelques pas, inspira profondément.


-Eh ! apostropha Conny en allant à sa rencontre. Mais qu’est-ce qu’il se passe ? Pourquoi Jean ne veut pas nous répondre concernant Mikasa ? Où est-elle ?

-C’est… compliqué, se contenta de répondre Rosa, son regard fuyant en direction du mur au pied duquel ils avaient dû laisser le trio.

Elle supposait qu’Eren allait devoir répondre à quelques questions musclées de la part de la garnison. Et ils n’avaient pas été invités à rester. A dire vrai, cela l’arrangeait. Elle se sentait déjà trop submergée par les milliers de questions que soulevait la réapparition d’Eren pour ne pas vouloir en plus gérer des soldats de la garnison visiblement très nerveux.

-Qu’est-ce que tu racontes, enfin ?! s’agaça Conny. Tu me crois trop bête pour comprendre ?

Dans un geste presque maternel, Rosa tapota le crâne rasé de son ami. Celui-ci ne la repoussa pas mais elle lut dans son regard qu’il ne se contenterait pas de ça.

-Ce n’est pas une question d’intelligence. C’est… moi-même je ne sais pas trop ce qu’il se passe.

Sur ces mots, elle s’éloigna de Conny qui sembla vouloir la retenir mais suspendit son geste. Il l’avait rarement vue aussi perturbée. Et Jean, habituellement si rationnel et calme, n'était guère mieux.


Les minutes ou les heures s’étirèrent. Rosa avait complètement perdu la notion du temps. Tout semblait se dilater dans cet instant en suspens. Elle avait remarqué Eren, Mikasa et Armin montant au sommet du mur en compagnie d’un type chauve qu’elle n’avait jamais rencontré. Les murmures disaient qu’il s’agissait du commandant Pixis, en charge de toutes les garnisons du sud. Un grand ponte. 

Avoir marché seule lui avait fait du bien. Elle n’avait pas plus de réponses qu’auparavant, mais elle se sentait apaisée. Mettre le corps en mouvement lui avait permis de trier ses pensées. Lorsqu’elle revint vers le groupe qu’elle avait quitté, son visage auparavant tordu d’anxiété avait retrouvé son calme habituel. Ce que ne manqua pas de faire remarquer Reiner.

-Disons que j’ai réussi à faire la paix avec mes interrogations, répondit-elle en s’asseyant face à Jean.

-Je ne sais pas comment tu fais, marmonna ce dernier. Moi, ça me tourne dans la tête j’arrive pas à faire autrement.

Levant la tête vers l’imposant mur, elle lâcha : 

-Je crois qu’ils n’ont pas réduit Eren en charpie. Je l’ai vu monter sur le mur, avec ses amis. On aura peut-être bientôt des réponses. 

-Toute cette histoire n’a aucun sens, lâcha Reiner, bras croisés sur la poitrine, visiblement très préoccupé.

-C’est ce que j’arrête pas de dire, renchérit Jean.

-Non, ça n’a pas beaucoup de sens, acquiesça Rosa. Mais c’est totalement hors de notre contrôle.

Imperceptiblement, elle serra les poings.

-Alors concentrons-nous sur ce que nous pouvons gérer. C’est… moins angoissant comme ça.

-L’idée de la perte de contrôle semble t’effrayer, constata Annie d’un ton stoïque.

-Absolument, souffla Rosa, plus franche que jamais. Alors je préfère penser à ce que moi, je peux faire, à mon échelle.

-Je crois que y’a pas grand-chose, lâcha Jean en regardant à son tour le haut du mur. A part attendre les ordres. Quelle galère… dire que je devais bientôt partir pour vivre en ville…

-Tu as survécu jusque-là, rappela Rosa en tapotant sa main. Tu survivras encore, jusqu’à partir en ville et vivre ta vie de rêve.

-Et toi ? interrogea Reiner. Tu as fait ton choix ?

-Il est fait depuis longtemps. J’ai toujours dit que je rejoindrai le Bataillon pour voir ce qu’il y a au-delà des murs.

Ses yeux se mirent à briller d’excitation et un large sourire se dessina sur ses lèvres.

-J’y crois pas, marmonna Jean en cognant son front de la paume de sa main. Je ne te pensais pas aussi suicidaire que… l’autre.

-Ce n’est pas du suicide, répondit Rosa avec une énergie nouvelle dans la voix. C’est… de l’exploration ! De la découverte !

-Et des titans, rappela Reiner.

-C’est presque un détail.

Presque.

C’était réellement un détail pour elle jusqu’à ce jour.

Elle n’avait pas réalisé à quel point ces créatures étaient effrayantes. Mortelles. Ce qui était un simple détail commençait à se révéler comme un obstacle de taille. Voir ses compagnons mourir sous ses yeux, échapper elle-même de peu à la mort lui avaient fait réaliser qu’explorer le monde extérieur signifiait forcément se confronter à ces créatures terrifiantes. Elle n’avait malheureusement pas le choix. 

-C’est un détail… de taille pour ainsi dire, reprit Reiner.

-Oh, mais c’est que tu te mets aux jeux de mot, Braun, répondit Rosa d’un ton faussement narquois. En tout cas, c’est un détail que je peux gérer, ajouta-t-elle, sûre d’elle, croisant ses bras sur sa poitrine.

-Bon sang, grommela Jean, tu ferais bien la paire avec l’autre idiot suicidaire. Je ne te pensais pas comme ça.

-Et vous trois, coupa Rosa en regardant Annie, Reiner et Bertolt. Vous avez fait votre choix ? Si tant est qu’on survit jusque-là…

-Je n’ai jamais changé d’avis, répondit Annie en braquant sur sa camarade ses yeux bleus perçants. J’intégrerai les brigades spéciales. Et je survivrai jusque-là.

-C’est vrai que c’est très tentant, mais Eren a raison sur un point, commença Reiner. Nous devons reprendre aux titans ce qu’ils nous ont pris. Et rendre à l’humanité sa liberté. Le bataillon est parfaitement taillé pour cette mission. N’est-ce pas, Bertolt ?

-Rendre à l’humanité sa liberté ? répéta le jeune homme, comme pour réfléchir au sens de ces mots. Oui… je suppose que tu as raison. C’est ça notre principale mission.

Il jeta à Reiner un regard incertain. Comme s’il n’était pas bien sûr d’avoir compris les propos de son ami. Bertolt était généralement de peu de mots. Rosa n’avait pas créé de lien particulier avec lui. Il agissait bien souvent dans l’ombre de Reiner qui était plus spontané et sociable que lui. Cependant, même s’il était discret, il n’en restait pas moins une recrue douée qui avait su se démarquer pour être bien classé. Il aurait pu choisir les brigades spéciales. Mais Rosa était persuadée qu’il suivrait Reiner et choisirait le bataillon.


Leur discussion fut néanmoins interrompue par des hauts gradés de la garnison qui crièrent à toutes les recrues de se rassembler au pied du mur. Les ordres furent aussitôt suivis d’action : les soldats se redressèrent et prirent place dans l’artère principale menant vers la porte intérieure. Beaucoup avaient, sur le visage, une ombre d’anxiété et mille questions dans le regard. Rapidement, des murmures s’élevèrent. Certains parlaient d’une reconquête du district.

-Qu’est-ce qu’ils racontent ? demanda Jean en regardant autour de lui. C’est impossible d’envisager reconquérir Trost… on n’a même pas de quoi boucher la brèche dans le mur.

Rosa ne dit rien, regardant elle aussi autour d’elle. 

La plupart des soldats avaient l’air épuisés. Marqués par ce qu’ils avaient vu et vécu. Par les morts et les blessés. 

-Même si on avait de quoi, je ne suis pas sûre que les troupes seraient assez en forme pour mener une mission de cette envergure, constata-t-elle.

-Si on nous en donne l’ordre, fatigue ou pas, ils devront se débrouiller pour faire avec, répliqua Reiner d’un ton ferme.

-Le parfait petit soldat est de retour, taquina Rosa en lui donnant un coup de coude. Mais regarde autour de toi. Ils ont tous l’air dépités et apeurés. Il faudra plus que de simples ordres pour les remobiliser. 

-Pourtant, on a été formés pour ça. Et si de simples bleus comme nous le peuvent…

Elle haussa les épaules.

-J’ai intégré les brigades d’entraînement dans l’idée de rejoindre le bataillon, j’étais donc prête depuis le début à prendre des risques. Tu es un soldat particulièrement doué et courageux, tu n’as donc aucun mal à dépasser tes peurs pour aller au-devant du danger.

Elle remarqua à peine que son compliment sembla toucher son interlocuteur qui détourna légèrement la tête, comme pour cacher un léger rougissement.

-Mais eux, continua-t-elle en balayant du regard les personnes autour d’eux. Ils n’ont jamais souhaité se retrouver face aux titans. Ils ont rêvé des brigades spéciales ou, au moins, de la garnison, dans l’idée de rester derrière les murs et prier pour que les événements d’il y a cinq ans ne se reproduisent pas. 

Elle secoua la tête, défaitiste : 

-Ils n’ont jamais été prêts jusqu’à aujourd’hui à mettre leur vie en jeu face à des titans. Ils ont peur, comme nous. Mais ils n’arrivent pas à la dépasser.

-Pour quelqu’un qui dit avoir peur, je trouve que tu t’en sors admirablement bien, constata Reiner dans un sourire.

-Je te retourne le compliment.

Ils se turent. Leur regard glissa vers le mur, au sommet duquel se tenait le commandant Pixis. Prêt à faire une annonce.

Alors qu’elle écoutait d’une oreille le plan de reconquête exposé par le commandant, une part de son esprit ne put s’empêcher de repenser à la discussion qu’elle venait d’avoir. Elle avait fait comme si de rien n’était, mais le compliment de Reiner lui allait droit au cœur. Elle n’avait jamais eu pour réelle ambition de faire ses preuves aux yeux des autres, d’être la meilleure ou la plus forte. Cependant, il fallait bien l’avouer, se sentir reconnue aux yeux de quelqu’un d’autre agissait comme une douce caresse sur son égo. 

Cela était d’autant plus le cas quand la reconnaissance venait d’une personne qu’on admirait.

Car oui. Rosa devait bien admettre qu’elle admirait Reiner. Pas seulement pour sa force ou sa carrure qui faisaient de lui un soldat particulièrement redoutable sur le terrain. Mais aussi pour sa capacité à se lier aux autres, pour son altruisme et sa générosité. Et au-delà de l’admiration, il lui arrivait parfois d’être touché par certaines facettes de lui qu’elle avait l’impression d’entrevoir. C’était comme des éclats soudains, vifs, rapides. Des instants volés sur lesquels il ne revenait pas, comme s’il ne voulait pas qu’elle les voie. Mais parfois, il lui avait semblé un peu plus vulnérable, un peu plus apaisé, un peu plus tendre. C’était la combinaison de toutes ces facettes qui faisait qu’elle le trouvait intéressant. Et qu’elle se sentait bien avec lui. Pas en sécurité -car elle n’avait pas besoin de lui pour cela. Mais juste bien.

Sans s’en rendre compte, un léger sourire se dessina sur ses lèvres.

-Le plan du commandant Pixis a l’air de te satisfaire, constata Reiner en remarquant son sourire.

Comme s’il venait de la sortir d’un songe, elle sursauta : 

-Hein ? Quel plan ?

-Tu n’écoutais pas, n’est-ce pas ? répondit-il d’un ton faussement réprobateur. 

-Je crois que j’ai eu un petit moment d’absence, en effet.

Elle afficha un sourire gêné avant de se détendre en constatant qu’il la regardait d’un air amusé. Derrière ce voile, elle crut percevoir une tendresse qui la déstabilisa. Mais cela fut de courte durée car il entreprit de lui résumer le discours de Pixis, tandis qu’autour d’eux, certains commençaient à laisser éclater au grand jour leur peur et leur désapprobation de retourner au combat pour un plan qui n’allait peut-être même pas fonctionner. Eren, fruit d’une expérimentation douteuse pouvant désormais piloter un titan, qui allait soulever un énorme rocher pour boucher la brèche ? En voilà un plan audacieux !

Face au mouvement de désertion qui commençait à agiter les troupes, Pixis reprit la parole. S’il sembla compréhensif et assura qu’aucun d’entre eux ne serait puni s’ils se défilaient, il les rappela néanmoins subtilement à leur devoir. Voulaient-ils laisser leurs familles et les autres civils innocents affronter la même peur qu’eux face aux titans ? Voulaient-ils vraiment laisser le chaos se propager à l’intérieur du mur Rose, au risque que la porte intérieure fût elle aussi enfoncée et que l’humanité fût contrainte de reculer jusqu’au mur Sina ?

-Il parle bien, le vieux, murmura Rosa à l’adresse de Reiner.

-Tu ne recevrais pas le prix de celle qui respecte le plus ses aînés.

-Jamais. Le respect, c’est pas avec l’âge que tu le gagnes. C’est avec tes actions.

-Je ne peux pas te donner tort.

Le discours de Pixis porta ses fruits car même les plus découragés des soldats firent demi-tour pour se remettre dans les rangs. La peur au ventre mais la volonté d'épargner cette même terreur à leurs proches et aux personnes qu’ils aimaient.

Retenant sa respiration, Rosa songea qu’un nouveau chapitre était en train de s’écrire pour l’humanité. Celui où, pour la première fois, ils organisaient une riposte. Et qui, avec un peu de chance, allait être couronnée de succès.

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