Ceux qui survivent

Chapitre 9 : La bataille de Trost (part.5)

2831 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 21/04/2026 19:56

-Eren !

Rosa fit de grands signes en direction du jeune homme et de ses amis. Le premier à venir vers elle fut Armin. Dans un geste spontané, reflet de sa sincère affection, elle saisit ses mains dans les siennes : 

-Je suis tellement rassurée que le type flippant à barbe ne vous ait pas fait sauter la cervelle !

-C’était… tendu, expliqua Armin avec un sourire soulagé sur les lèvres. Mais on a réussi à les convaincre.

-Enfin c’est surtout lui qui a réussi à les convaincre, corrigea Eren en posant une main sur l’épaule de son ami.

-Pourquoi je ne suis pas étonnée ? Tu as toujours eu les mots qu’il faut. Et alors, ce plan dont a parlé Pixis, d’utiliser Eren pour reboucher le trou ?

-Eh bien écoute, commença le concerné, c’était aussi une idée d’Armin.

-Tu t’en sens capable ?

-Il va falloir.

-Il n’a pas le choix, répondit Mikasa d’un ton ferme. Il faut qu’il réussisse.

Dans le regard des trois amis, Rosa y lut une détermination sans pareille. Elle avait des milliers de questions à poser mais sentait que ce n’était pas le moment.

-L’idée d’attirer les titans vers le mur pour laisser le champ libre à Eren tout en limitant les combats, c’était toi aussi, Armin ?

Le jeune homme ne répondit rien mais hocha doucement la tête tout en baissant modestement le regard.

-Bien pensé. Il ne te manque que la confiance en toi et tu pourrais devenir un super stratège du bataillon ! 

Elle lui tapota l’épaule d’un geste convaincu. Au loin, Reiner appela son nom. Il était temps d’y aller. Tous avaient leur mission. Eren devait se diriger vers le rocher avec une équipe de soldats d’élite -et Mikasa. Les autres devaient faire en sorte d’attirer les titans vers le mur afin de laisser le champ libre à la première équipe.

Elle adressa un regard entendu au trio qui hocha la tête d’un même mouvement. Elle faisait confiance aux stratégies d’Armin. Il avait déjà prouvé sa valeur en les sortant d’un mauvais pas au QG. Ils pouvaient réussir. Ils devaient réussir.


Au pas de course, elle rejoignit Reiner, Conny et Sasha qui l’attendaient avec un soldat plus âgé arborant les couleurs de la garnison. Il serait le chef de leur équipe. D’une voix rauque et déterminée, il leur transmit les consignes : 

-Pas de combat sauf si c’est inévitable. Vous avez juste à les attirer jusqu’au mur. Le nombre d’humains présents à son sommet devrait suffire à retenir leur attention et les pousser à rester. C’est bien compris ?

D’un même mouvement, ils hochèrent tous les quatre la tête.


Supervisés par le commandant Pixis qui coordonnait l’ensemble des actions, les soldats s’élancèrent. Par petits groupes mêlant jeunes recrues et combattants expérimentés, ils allèrent à la rencontre des titans afin d’attirer leur attention et les conduire vers le mur. Pendant ce temps-là, Eren devait atteindre l’endroit se trouvait l’énorme rocher qu’il allait devoir soulever. Rosa songeait qu’il y avait beaucoup d’inconnues dans ce plan. Eren pouvait-il retrouver sa forme de titan à volonté ? Pouvait-il la contrôler ? Sa forme titanesque suffirait-elle à soulever cet énorme rocher ?

Elle se força à ne pas se poser ces questions tandis qu’elle s’élançait.

Ce n’était pas son travail. C’était celui de ses supérieurs. Du commandant et de ses bras-droits. Elle, elle devait leur assurer une route la plus dégagée possible pour qu’ils puissent atteindre la brèche.

Son grappin vint se ficher dans le mur partiellement détruit d’une maison. Elle se sentait à nouveau voler tandis qu’elle se déplaçait dans les airs à l’aide de son équipement. Devant elle, leur chef d’équipe ouvrait la voie. A sa gauche, Sasha manoeuvrait avec aisance mais son visage affichait une anxiété compréhensible. Ils y retournaient. Ils revenaient vers les titans alors même qu’ils s’en étaient sortis de justesse. La joie d’être en vie avait été mise en sursis -combien de temps encore s’en sortiraient-ils ?

A côté de Sasha, un peu en retrait, Conny semblait tout aussi préoccupé. Il n’avait pas envie d’y aller, ça se voyait. Mais il obéissait. Parce que c’était son devoir. Et parce que, comme tous les autres, il refusait de se défiler au risque de faire goûter cette même terreur à sa famille et aux êtres chers.

A sa droite, Rosa vit Reiner qui avançait avec concentration. S’il avait peur, il ne le montrait pas. Il avait son masque de soldat en mission. Du camarade sur lequel on pouvait compter si ça tournait mal. Du pilier rassurant. Faisait-il cela parce que c’était un ordre ? Ou lui aussi avait-il des êtres à défendre, des personnes à protéger ? Rosa réalisa qu’il n’avait jamais vraiment parlé de sa famille. Tout ce qu’elle savait, c’était que Bertolt et lui venaient d’un village au sud du mur Maria. Que les habitants n’avaient su que trop tard pour la chute du mur et que les pertes avaient été terribles. Qu’ils s’en étaient miraculeusement sortis. Avec amertume, elle se dit qu’il n’avait peut-être plus de famille. Mais qu’il faisait cela pour éviter à d’autres de connaître le même destin.


***

Avec habileté, Rosa fit demi-tour et sauta de toit en toit tandis qu’elle dirigeait deux titans de cinq et sept mètres vers le mur. Leur chef d’équipe leur avait bien dit de ne pas traîner et retourner au mur sitôt que des titans les avaient repérés. C’était son troisième aller-retour. Leur équipe avait déjà guidé un bon nombre de créatures. Autour d’elle, Rosa voyait et entendait ses camarades agir de la même façon, groupe par groupe. Ils essayaient d’aller vite et efficacement afin qu’Eren et l’équipe de soldats d’élite aient le moins de monstres possible sur leur route.

-Ackerman, interpella le chef de groupe, continue vers le mur puis montes-y et mets toi en sécurité. On arrête là.

-Bien !

Sur ce, son supérieur s’éloigna pour s’occuper lui-même de derniers titans. Le regard de Rosa se raffermit, décidé. Derrière elle, elle entendait les pas lourds des créatures dont elle avait attiré l’attention. Ce n’était pas le moment de lambiner !

Elle arriva bien vite en vue du mur. Juste à temps, songea-t-elle, car les titans avaient commencé à rattraper leur retard sur elle.

Sans hésiter, comme elle en avait l’habitude, elle détacha son grappin droit du bâtiment sur lequel elle était arrimée pour le ficher dans le mur avant de se propulser en avant de sa direction. Mais il y eut un loupé. Incompréhensible.

Le grappin rebondit sur le mur sans l’entamer.

L’action ne dura qu’une seconde.

Déséquilibrée du côté droit, son grappin gauche toujours fiché dans le bâtiment derrière elle, elle vacilla. Elle était à au moins trois mètres du sol et avait conscience que si elle tombait, elle risquait de se faire très mal. Sans compter les titans qui la rattrapaient.

Son souffle se coupa.

Elle sentit plus qu’elle ne la vit la main géante s’abattre dans sa direction.

Dans un ultime effort, elle l’esquiva. Mais il n’était pas facile d’avoir des mouvements précis dans les airs alors qu’elle n’était soutenue que d’un côté. Il fallait qu’elle se rééquilibre et vite ! Elle n’eut cependant pas le temps de réenclencher le mécanisme de son équipement car une deuxième main vint la chercher. Cette fois-ci, le titan la balaya mais, par chance, les doigts se refermèrent sur le vide. Elle fut propulsée sur le toit adjacent et son corps s’emmêla dans le fil de son grappin gauche encore tendu. 

Elle sentit une douleur fulgurante dans ses bras et ses côtes alors que son corps tombait lourdement sur les tuiles.

Il fallait qu’elle réagisse.

Ou elle allait se faire dévorer.

Alors que le titan de sept mètres cherchait à nouveau à se saisir d’elle, elle sentit quelqu’un d’autre la soulever du toit. Le bruit caractéristique d’un équipement tridimensionnel qu’on enclenche résonna dans ses oreilles suivie par la voix de Reiner, qui lui paraissait lointaine car assourdie par ses propres battements de cœur.

-Merde, ça va Rosa ?

Une seconde plus tard, il la déposait en haut du mur, haletant.

Elle resta immobile quelques instants. Elle ne réalisait pas. Pas encore. Il lui fallut un moment avant de connecter tous les événements.

-Bordel, tu m’as fait peur. Qu’est-ce qui t’es arrivé ?!

-Je… je sais pas… bafouilla-t-elle, le regard encore incrédule. Je… j’ai pas réussi à m’arrimer au mur… Tu…

-T’es pas passé loin de te faire bouffer, marmonna-t-il en essuyant son front d’un revers de main.

-Merci, se contenta-t-elle de dire, encore sous le choc. 

Elle resta quelques secondes assise, à reprendre sa respiration et calmer son pouls. Elle avait failli y passer. Encore une fois. Mais cette fois-ci, elle n’aurait probablement pas pu s’en sortir seule. C’était une chance que Reiner se soit trouvé non loin et, surtout, qu’il ait pris la décision de l’aider.

-Tu aurais pu me laisser, souffla-t-elle. Te concentrer sur ta propre survie, comme tu me l’as dit tout à l’heure. Ne pas jouer les héros.

-Elle a raison, dit une voix derrière eux. Tu aurais pu y rester. Heureusement que tu ne t’es pas fait… manger.

En levant la tête, elle vit que Bertolt était là, les regardant avec attention.

-Non pas que je sois mécontent que tu sois encore en vie, ajouta-t-il en direction de Rosa.

Celle-ci lui adressa un signe de main signifiant qu’elle ne le prenait pas personnellement.

-Je suis encore en vie, elle est encore en vie, c’est tout ce qui compte, non ? 

-Tu as agi avant de réfléchir, murmura Bertolt. Ça ne te ressemble pas…

Un silence tomba et sans comprendre pourquoi, Rosa eut l’impression qu’il y avait une étrange tension entre les deux amis. Il était normal de s’inquiéter lorsqu’un ami prenait des risques inconsidérés. Mais c’était comme si les paroles de Bertolt revêtaient un double-sens qu’elle ne pouvait pas saisir.

Le bruit d’un fumigène qu’on tire lui fit subitement relever la tête. Une fumée rouge s’éleva dans le ciel. 

-Merde, grogna-t-elle. C’est là-bas qu’est censé être Eren, non ? Qu’est-ce qui a foiré ?

Reiner et Bertolt se regardèrent en silence. Ils semblaient inquiets. Avant que Rosa ait pu dire ou faire quoi que ce soit, ils se précipitèrent en direction du fumigène qu’on apercevait au loin. Elle ne savait pas si c’était par curiosité mal placée ou réelle inquiétude qu’ils étaient partis voir. Elle n’avait ni l’envie ni la volonté de faire de même. La blessure récoltée suite à sa chute sur le toit la lançait encore au niveau des côtés. Elle préféra rester assise et croire en Eren, Mikasa et les autres. Elle avait conscience que, quoi qu’il se passât là-bas, elle ne pourrait rien faire de plus.


-Rosa ! cria soudainement la voix de Sasha. T’es là ! On t’avait perdue de vue ! Tu vas bien ?

Son amie se précipitait vers elle et, dans un élan de spontanéité pure, se jeta dans ses bras. Rosa faillit basculer en arrière sous le poids. Conny arrivait derrière, le visage inquiet.

-Ne t’inquiète pas, ça va. C’était… chaud. Mais je m’en suis sortie. Grâce à Reiner.

-Ah, celui-là, répondit Conny, les mains sur les hanches, faut toujours qu’il soit le sauveur de tout le monde !

-C’est pour ça qu’on l’a tous apprécié durant nos années de formation, non ?

-Il ne vaudra jamais un bon rosbif, fit remarquer Sasha très sérieuse.

La réplique, à la fois inattendue et pas si surprenante, fit éclater Rosa de rire. 

-Bah quoi ? C’est vrai ? Personne ne vaut un bon rosbif. 

Conny s’assit en face des deux jeunes filles.

-T’es impayable, Sasha.

-Et toi t’es trop bête pour apprécier de la bonne nourriture ! 

-T’es trop goinfre pour apprécier les gens à leur juste valeur.

-C’est vous deux qui êtes impayables, fit remarquer Rosa en riant.

L’arrivée du duo de choc l’avait rassérénée et venait de lui offrir une petite bulle de légèreté. Après avoir à nouveau côtoyé la mort de près. Et alors que le fumigène rouge semblait annoncer que toute cette opération était vouée à l’échec. Ils parvenaient encore à la faire rire. C’était pour ça qu’elle les appréciait autant.

-Qu’est-ce que tu penses qu’il se passe là-bas ? demanda Conny, plus sérieusement.

-Pas de bonnes choses, répondit Sasha en fixant les dernières volutes de fumée rouge au loin. 

-Armin est parti voir, annonça le jeune homme. Peut-être qu’il parviendra à trouver une solution. Il est méga intelligent.

-Si on te prend en référence, c’est pas compliqué d’avoir l’air méga intelligent, taquina son amie avec un sourire moqueur.

-T’as pas plutôt confondu avec ta propre personne ?

-Hein ?

-Hein ?

Ils se dévisagèrent quelques secondes, perplexes. Interrompus par un nouveau rire de Rosa. 

-Quoi qu’il se passe là-bas, je crois qu’on ne peut pas faire grand-chose, reprit-elle au bout d’un moment. 

-Alors on fait quoi ?

-On reste là. Jusqu’à un ordre contraire. On reste là et on continue d’attirer les titans.

Elle jeta un coup d'œil en contrebas. Toutes les créatures qui avaient été guidées jusqu’au mur étaient encore là, agglutinées, les bras battant l’air dans l’espoir de les attraper -mais, perchés à cinquante mètres de hauteur, ils se savaient en sécurité. 


***

Une joie et un soulagement intenses envahirent Rosa alors que la foule autour d’elle exultait. Le commandant Pixis avait eu raison de croire en ses soldats et en leurs compétences. Malgré le fumigène rouge, il avait ordonné à toutes les troupes de ne pas bouger et de continuer d’attirer les titans. Sa foi en ses troupes d’élite avait payée : après plusieurs imprévus, Eren était parvenu à reprendre le contrôle de lui-même et, sous sa forme de titan, avait réussi à soulever l’énorme rocher lui permettant de combler la brèche.

Cela avait coïncidé avec le retour du Bataillon d’Exploration. Des hommes et des femmes bien plus expérimentés qu’eux tous en matière de titans. Qui ne se défilaient pas et avaient eu l’habitude d’évoluer sur leur terrain. Ils avaient aidé à sécuriser la ville en abattant les créatures qui s’y trouvaient encore. Les regardant faire depuis le haut du mur, Rosa les avait trouvés incroyables. Les yeux brillants, elle avait songé qu’ils avaient développé des techniques poussées pour faire face et survivre. Elle s’était prise à imaginer qu’un jour, peut-être, elle serait comme eux. Avec cette assurance calme, ce sang-froid à toute épreuve et cette lucidité sans pareil face aux titans.

Laissant libre cours à sa joie et son soulagement, Sasha l’étreignit en pleurant. Autour, d’autres soldats se laissaient aller à des embrassades et des larmes. Ils étaient encore en vie -quand tant d’autres étaient morts. Pour la première fois, l’humanité avait remporté une victoire face aux titans. Le district de Trost était sauvé. Il y avait, dans cette pensée, un soulagement incommensurable. Et, surtout, un espoir. L’humanité pouvait riposter. Un soldat contrôlait un titan -quelle que soit l’explication derrière cet étrange phénomène. Il était alors possible d’imaginer aller plus loin. Pourquoi pas reconquérir un jour le mur Maria ?


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