Ceux qui survivent
Note : il arrive parfois que je mette en début de chapitre une référence à une musique ou chanson. C'est qu'elle m'a particulièrement accompagnée dans la rédaction du chapitre et vous pouvez l'écouter en musique de fond pendant votre lecture !
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*The last goodbye - Billy Boyd
-J’arrive pas à comprendre… c’est impossible… personne n’a rien vu…
Les poings de Jean se crispaient et se décrispaient. Son regard était fixé sur le brasier qui illuminait son visage. Il avait les dents serrées, semblant retenir des larmes et un cri de rage. A ses pieds, Conny était assis, genoux contre sa poitrine, pleurant sans retenue. Sasha se tenait sur sa droite, le regard sombre, reniflant par moment. A gauche, Rosa était droite et immobile. Des larmes venaient voiler ses yeux clairs et sa main droite serrait son bras gauche. Dans une posture crispée.
Face à eux dansait le brasier incinérant les corps de leurs camarades tombés au combat. Les flammes étaient telles des corps langoureux qui ondulaient sous leurs yeux en un silencieux appel.
Il avait fallu plusieurs jours avant de commencer à se relever de la terrible bataille de Trost.
Des journées éprouvantes où l'odeur de la mort demeurait omniprésente. Il avait fallu parcourir les ruines, récupérer les cadavres qui pouvaient encore l’être, les identifier lorsque cela était possible. Les rassembler. Les incinérer pour éviter toute propagation de risque sanitaire. Un dernier adieu fait au feu. Celui qui efface, qui purifie, qui avale. Mais ne fait pas disparaître la peine et le chagrin.
I saw the light fade from the sky
On the wind I heard a sigh
As the snowflakes cover my fallen brothers
I will sing this last goodbye*
Une boule immense dans le ventre et la poitrine, Jean leur avait appris qu'il avait retrouvé le cadavre de Marco. La nouvelle avait fait l'effet d'une douche froide pour Rosa et ses amis.
Marco.
Elle se souvenait de lui au QG. Il s'était élancé avec courage et détermination derrière Jean. Il avait cru en lui jusqu'au bout. Il avait donné toute sa volonté dans le plan d’Armin pour éliminer les titans du sous-sol. Elle entendait encore la façon qu'il avait de rassurer ses camarades dans le monte-charge, alors qu'ils tremblaient en armant leur fusil face aux titans venus les dévisager. Elle était persuadée que c'était grâce à lui et son assurance tranquille qu'aucun d’entre eux n'avait paniqué ni tiré trop tôt sous l'effet du stress.
Marco.
Avec son sourire éternellement positif, son regard brillant et sa confiance sans faille en ses camarades. Son air d'honnêteté qui faisait qu'on avait envie de se confier à lui. Elle l'avait toujours vu comme le garçon compréhensif, qui aurait tu à sa demande le moindre secret qu'elle aurait pu lui révéler.
Marco.
Personne n'avait vu ce qui était arrivé.
Personne n'avait fait attention au pourquoi du comment.
Il était mort dans son coin.
Seul.
Lorsque Jean leur avait annoncé la nouvelle, Rosa avait senti une larme incrédule couler le long de sa joue. Les paroles de son ami l’avaient assommée. Tout comme lui, elle avait du mal à y croire. C'était tellement… absurde.
Il avait survécu au manque de gaz. Aux titans du QG. Il était parvenu à passer le mur avec eux et se mettre en sécurité de l'autre côté. A quel moment était-il mort ?
Elle s'était dit que tout était injuste. Mourir, si près du but ? Quel était ce destin cruel ?
Prostrés face aux flammes, les jeunes soldats laissaient enfin libre court à leurs émotions et leur tristesse.
Les jours qui venaient de s'écouler n'avaient pas laissé la place à ces atermoiements. Il fallait aller vite, être efficaces. Gérer la crise comme on pouvait.
A présent que toute la tension retombait et qu'ils pouvaient, chacun à leur façon, rendre hommage aux compagnons disparus, les barrières s’étaient abaissées et ils s’autorisaient enfin à ressentir.
La peine.
La douleur.
La colère.
La rage.
L’anxiété de l'avenir sans eux.
Le vide.
Le vide terrible.
Le gouffre incommensurable qui venait de s'ouvrir sous leurs pas.
Réaliser que plus rien ne sera comme avant. Les discussions enflammées de leur dernier festin partagé ne trouveraient pas corps. Le mariage d’Hannah et Franz qui aurait pu les rassembler de nouveau. Les anniversaires que Conny voulait fêter. Les événements de la vie qui aurait pu être fédérateurs et conduire des anciens camarades à se retrouver à échéances régulières. Tout cela balayé. Ils pourraient toujours se retrouver. Mais il continuerait d'y avoir ce trou. L’absence des disparus qui auraient dû se trouver avec eux.
-Il m’a dit… commença Jean d’un ton haché, il m’a dit que je ferais un bon leader… il était… confiant…
Il s’interrompit, renifla. Rosa voulut esquisser un geste dans sa direction mais se retint. Elle n’était pas sûre qu’un contact physique soit opportun à cet instant-là. A la place, elle se contenta de regarder le feu.
-Il a toujours vu juste, répondit-elle d’une petite voix. Il était toujours… tellement lucide.
-Je pensais qu’il disait ça juste pour me flatter. Mais il avait l’air sérieux.
-Je parie qu’il l’était. Marco était…
Elle déglutit pour ravaler le sanglot qui menaçait de la submerger.
-Il voyait les choses. Il voyait les gens. Il avait toujours ce regard bienveillant sur tout le monde. Il croyait en nous. Il a toujours cru en toi.
Elle serra les poings.
-C’est trop injuste, souffla-t-elle en fermant les yeux. Tous ces morts… ne méritaient pas ça. Et Marco…
-Son regard était tellement brillant chaque fois qu’il évoquait la fin de la formation et l’idée qu’il pourrait enfin intégrer les Brigades Spéciales pour entrer au service du roi, rappela Conny, la voix pleine d’émotion.
-Et il était tellement joyeux chaque fois qu’on partageait un repas ensemble, ajouta Sasha en essuyant une larme qui perlait au coin de son oeil.
-Il a toujours eu de sages conseils, renchérit Jean, le regard rivé au sol.
-A nous d’en faire le meilleur des usages, conclut Rosa, la voix vibrante malgré le ton qui se voulait posé. Rien ne le ramènera. Mais il existera toujours tant qu’on se souviendra de lui. Et s’il y a vraiment un au-delà, je pense qu’il serait heureux de savoir qu’on continue de marcher sur la route qu’on a commencé à tracer ensemble.
Night is now falling
So ends this day
The road is now calling
And I must away
Over hill, and under tree
Through lands where never light has shone
By silver streams that run down to the sea
To these memories I will hold
With your blessing I will go
To turn at last to paths that lead home*
Un silence lourd s’abattit sur le petit groupe. Chacun était plongé dans ses pensées. Ses souvenirs.
Malgré la tristesse et le sentiment d’abattement, Rosa ressentait aussi une force à l’idée que désormais, elle se battrait aussi pour ses camarades qui ne pouvaient plus le faire. C’était étrange pour elle de se dire ça. Elle n’avait jamais envisagé son chemin de la sorte. Elle avait toujours voulu aller de l’avant pour satisfaire sa curiosité. Découvrir le vaste monde. Mettre des images sur ses rêves, une réalité sur ses fantasmes. Mais dans ce schéma, elle avait toujours avancé seule. Pour elle.
Pour la première fois, elle envisageait d'avancer pour elle mais aussi pour d’autres.
Pour les défunts.
Pour leur mémoire.
Leurs rêves.
Leurs espoirs.
C’était sa façon à elle de les honorer. De faire en sorte que leurs morts ne soient pas vaines car elles la porteraient et lui donneraient de la force lorsqu’elle n’en aurait plus.
-C’est décidé, lança soudainement Jean, les poings crispés, les bras tremblants.
Rosa lui lança un regard intrigué.
-Je… je vais rejoindre le Bataillon.
Sa phrase tomba comme un couperet.
-Comment ?! s’exclama Conny. Mais Jean… et les Brigades ?
-Je… je peux pas lui faire ça… je vais… j’ai décidé…
Il tremblait mais Rosa sentait qu’il ne prenait pas sa décision à la légère. Il avait peur mais il ne reculerait pas. Ses amis le regardèrent quelques secondes, incrédules. Puis Conny rompit le silence, d’une petite voix :
-Quel crétin… si tu t’engages là-bas, je vais quand même pas te laisser y aller seul.
-Oui, moi aussi j’en suis ! s’exclama Sasha.
-Quel retournement de situation, commenta Rosa avec un léger sourire toujours emprunt de tristesse. Il semblerait donc que je ne sois pas la seule d’entre nous à choisir le Bataillon ?
Ses amis déglutirent, le regard à la fois terrifié et décidé. Ils avaient besoin de digérer ce qu’ils venaient d’annoncer. Aller au-devant du danger et parcourir le territoire des titans n’étaient pas dans leurs plans initiaux. Mais la bataille de Trost avait tout changé. La perte de leurs camarades -de Marco- et la nécessité d’honorer leur mémoire avaient pesé lourd dans la balance.
Rosa ne pouvait pas leur en vouloir d’avoir peur. Elle trouva néanmoins cela très héroïque de tourner le dos à la sécurité pour aller de l’avant, afin de rendre hommage aux camarades perdus. Peut-être idiot. Peut-être suicidaire. Mais héroïque. Et parfois, de l’héroïsme, c’est ce dont on a besoin pour se remettre en mouvement.
Les flammes commencèrent à perdre en intensité à mesure que la matière qui les alimentait diminuait. Le brasier procurait une douce chaleur presque réconfortante qui contrastait avec son rôle premier -incinérer leurs morts. Au-dessus de leurs têtes, le ciel noir de nuit paraissait les surveiller.
D’un revers de la main, Rosa essuya ses dernières traces de larmes. Son cœur était toujours lourd. Comme si une pierre énorme y avait pris place. Elle se doutait que ce sentiment ne partirait pas du jour au lendemain. Elle se sentait cependant un peu plus apaisée. D’avoir partagé sa peine avec ses amis, d’avoir échangé sur leurs souvenirs et leurs motivations d’avenir l’avaient calmée. Elle se sentait à présent extrêmement fatiguée. Cela faisait longtemps qu’ils n’avaient pas eu une vraie nuit de sommeil. Posant une main sur l’épaule de Jean, elle leur lança d’un ton doux :
-On se voit plus tard. Quand on fera le serment de s’engager et servir pour le bien de l’humanité.
Dans un geste lent, sa main quitta l’épaule de Jean pour venir se poser, poing fermé, contre son cœur. Un salut si souvent répété, avec une force et une rage militaire, ce soir-là exécuté avec une douceur infinie, comme une promesse qu’elle leur faisait. Pour eux, pour tous ceux qui étaient morts. Elle avancerait. Elle réaliserait ses rêves -comprendre ce monde et découvrir ses trésors- mais aussi ceux des disparus.
Jean sembla touché par son geste. Ses yeux tristes s’éclairèrent quelque peu et il lui adressa un signe de tête silencieux.
And where the road then takes me,
I can not tell
We came all this way
But now comes the day
To bid you farewell
I bid you all a very fond farewell*
Elle s’éloigna, tournant le dos au brasier. Tournant le dos aux cendres où s’entremêlaient des dizaines de corps. Elle se sentait vide. Elle n’aimait pas les adieux.