SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 1 : Front gris

735 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 16/04/2026 13:19

La boue collait aux bottes comme une seconde peau.


Pas une boue normale.


Une boue noire, lourde, travaillée par les chenilles, les obus, les flaques de sang et les restes qu’on n’avait pas eu le temps de retirer.


Soren essuya son front du revers du gant et leva juste assez la tête pour voir au-dessus du parapet éventré.


Rien.


Puis une lueur blanche, loin devant.


Une seconde après, le sol trembla.


La déflagration fit vibrer toute la ligne. De la terre mouillée retomba dans la tranchée. Quelqu’un hurla plus à droite. Un autre toussa jusqu’à s’arracher la gorge.


Depuis l’aube, les canons valdériens labouraient leur secteur par vagues régulières.


— Reste baissé, souffla Lior.


Soren ne répondit pas.


Il gardait les yeux fixés devant, le visage sale, fermé, calme d’une manière presque insolente. Chez lui, ce n’était pas du courage pur. C’était pire. Une façon de tenir debout comme si le monde n’avait pas encore réussi à lui mettre la main dessus.


À sa gauche, Ilia vérifiait son chargeur sans un mot. Les doigts rapides, précis. À sa droite, Kairo respirait un peu trop vite. Pas de panique. Pas encore. Juste cette respiration courte de quelqu’un qui encaisse tout et qui n’a déjà plus assez de place à l’intérieur pour continuer à le faire.


Un obus tomba plus loin derrière eux.


La ligne entière sursauta.


— Ils vont recommencer à pousser, dit Lior.


— Ils n’ont pas arrêté, répondit Ilia.


Sa voix était basse. Plate. Pas froide. Usée.


Soren se retourna enfin vers eux.


— On tient encore un peu.


Il n’avait pas parlé fort. Pas besoin. Les trois autres l’avaient entendu.


C’était toujours comme ça avec lui. Pas un chef nommé. Pas un héros officiel. Juste celui autour de qui les choses semblaient se remettre en ordre, même pour quelques secondes.


Kairo leva les yeux vers le ciel couvert.


On ne voyait presque rien au-delà de la fumée. Tout était gris. Le monde entier semblait réduit à cette couleur-là. Gris de métal. Gris de cendre. Gris de fatigue. Même la peur avait fini par prendre cette teinte.


Plus loin devant, entre deux levées de terre fracassées, un soldat karsien gisait sur le dos. Une jambe pliée sous lui dans un angle impossible. Il remuait encore.


Kairo le regarda une seconde de trop.


Le garçon ne devait pas être plus âgé qu’eux.


Peut-être moins.


Il appelait quelqu’un. Sa voix se perdait dans les tirs.


— Ne le regarde pas, dit Ilia.


Kairo détourna les yeux, mais trop tard. Le visage du garçon s’était déjà imprimé quelque part en lui. Ce n’était pas seulement son sang. Ce n’était pas seulement sa peur. C’était pire. C’était la manière dont personne ne pouvait aller le chercher.


À découvert, c’était la mort.


Une rafale claqua au-dessus d’eux.


Pas la leur.


L’autre ligne répondait encore.


Soren se tassa enfin contre la paroi de terre.


— T’as vu quelque chose ? demanda Lior.


— Rien de net.


— Ça ne veut rien dire.


— Je sais.


Un silence.


Puis un bruit traversa le champ de bataille.


Pas une explosion.


Pas un ordre.


Pas un moteur.


Quelque chose entre le hurlement et l’arrachement.


Kairo sentit tout son dos se crisper avant même de comprendre pourquoi.


Il releva la tête.


Et il le vit.


Au début, son esprit refusa de lui donner une forme. C’était trop grand pour être un homme, trop tordu pour être un simple corps, trop vivant pour être une carcasse.


L’Affamé avançait de travers entre deux cratères, comme si ses membres avaient été remontés dans le mauvais ordre.


Sa peau pendait par endroits en bandes noircies. Une partie de son visage semblait fondue vers le bas, tirant la bouche dans une grimace ouverte où luisaient des dents trop nombreuses, mal alignées, mauvaises. Son bras droit traînait presque au sol. L’autre paraissait ressoudé de travers, trop court, trop sec. Il boitait. Il tanguait. Mais il avançait.


Toujours.


Ilia le vit à son tour.


Lior jura.


Soren, lui, se releva juste assez pour ajuster sa visée.


— Contact front bas, dit-il.

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