SNK : La Guerre des Fantômes
06 h 00.
La lumière s’alluma d’un coup.
Pas progressivement.
Pas avec douceur.
D’un seul bloc.
Kairo ouvrit les yeux avant même de comprendre où il était.
Le plafond gris.
Les lits métalliques.
L’odeur de lessive industrielle, de sueur sèche et de désinfectant.
Autour de lui, les autres bougeaient déjà.
Soren s’était redressé d’un seul mouvement, comme si son corps n’avait jamais vraiment dormi.
Ilia était assise au bord de son lit, les deux mains jointes, le visage fermé.
Lior, lui, fixa quelques secondes la lampe au-dessus de leurs têtes avant de laisser échapper un souffle irrité.
Personne ne parla tout de suite.
Dans le couloir, des pas cadencés approchaient.
Puis la porte s’ouvrit.
Un sous-officier entra, dossier rigide sous le bras, uniforme sombre parfaitement fermé jusqu’au col.
Visage sec.
Cheveux ras.
Trente-cinq ans, peut-être.
Une fatigue propre, invisible pour qui ne savait pas regarder.
— Debout. Tenue de présentation. Couloir central dans trois minutes.
Il parcourut la pièce du regard, sans hausser la voix.
— Je suis l’adjudant Ferik Lorn. À partir d’aujourd’hui, vous répondez vite, vous marchez droit et vous évitez de faire perdre du temps aux gens au-dessus de vous.
Il referma la porte.
Le silence revint une seconde.
Puis tout le dortoir se mit en mouvement.
On s’habilla vite.
Sans aide.
Sans discussion inutile.
Kairo noua sa veste jusqu’au dernier bouton.
Le tissu était plus propre, plus épais, mieux coupé que tout ce qu’il avait porté depuis son arrivée.
Encore ce privilège sale.
Ils valent plus.
Donc on les traite mieux.
Pas par bonté.
Par investissement.
Quand ils sortirent dans le couloir, d’autres candidats convergeaient déjà depuis les blocs voisins.
Edrik Vaas était là, un peu plus loin, la mâchoire contractée.
Grand, sec, les épaules trop rigides pour quelqu’un qui essayait de paraître détendu.
Il croisa le regard de Lior et leva le menton, presque imperceptiblement.
Nerla Sorenk marchait à l’autre rang.
Silhouette stable.
Pas précis.
Visage calme, trop calme.
Elle aperçut Ilia, ne sourit pas, mais ralentit à peine pour se mettre à sa hauteur avant de reprendre sa place.
Le geste avait duré moins de deux secondes.
Kairo le remarqua.
Tout le monde ici regardait déjà tout le monde.
Le couloir central débouchait sur une salle d’instruction plus vaste que le reste du centre.
Murs nus.
Sol sombre.
Gradins courts.
Écran mural mat.
Pas de drapeau.
Pas de devise.
Pas de décoration.
Rien qui ressemble à de la fierté.
Seulement quelque chose de fonctionnel.
De durable.
De froid.
Ils prirent place par rangées.
Kairo compta sans y penser.
Leur groupe n’était qu’une partie du programme.
D’autres visages.
D’autres âges proches.
La même tension tenue.
Au fond de la salle, deux soldats armés restaient immobiles de chaque côté de la porte.
Pas là pour impressionner.
Là pour rappeler.
À 06 h 07, une porte latérale s’ouvrit.
Le premier à entrer fut le lieutenant-colonel Arved Seln.
Grand.
Mince.
Nuque droite.
Visage long, presque austère, mais sans dureté théâtrale.
Sa présence ne reposait pas sur la force.
Elle reposait sur l’idée que tout avait déjà été décidé avant son entrée dans la pièce.
Derrière lui venait la docteure Serah Tolen.
Blouse grise fermée haut.
Cheveux noirs attachés sans recherche.
Regard clair, attentif, précis.
Elle avait quelque chose de net, de méthodique, de presque impitoyable dans la tenue.
Mais son regard, lui, trahissait autre chose.
Pas de la douceur.
Pas vraiment.
Plutôt une lucidité triste, maîtrisée depuis longtemps.
Le troisième homme entra sans annoncer sa place.
Capitaine Marek Varlan.
Carrure sobre.
Visage marqué.
Quarante ans passés.
Peu de gestes.
Peu d’effets.
Il n’avait pas l’air d’un homme venu faire un discours.
Il avait l’air d’un homme revenu de quelque chose.
Les trois se placèrent devant l’écran.
Arved Seln attendit que le silence soit total, puis parla.
— Vous avez été sélectionnés parce que votre profil présente une valeur supérieure à la moyenne des effectifs mobilisables de votre génération.
Pas un mot de trop.
Pas de chaleur.
Pas de mépris non plus.
— Cette valeur n’est ni une récompense, ni une preuve de mérite moral. C’est une donnée d’exploitation.
Personne ne bougea.
— À partir de ce jour, vous entrez dans un programme à priorité nationale. Vous y recevrez davantage que le reste de la conscription ordinaire : meilleur hébergement, meilleure alimentation, suivi médical renforcé, accès à des équipements spécifiques, temps de récupération encadré, préparation ciblée.
Un léger temps.
— Vous recevrez davantage parce que vous coûtez davantage.
Le mot tomba sans brutalité.
Juste avec précision.
— Ne confondez jamais avantage et faveur. Ce centre n’a pas été construit pour vous honorer. Il a été construit pour vous préparer.
Kairo sentit la salle se tendre autrement.
Pas sous la peur.
Sous la compréhension.
Serah Tolen s’avança d’un pas.
Sa voix était plus douce que celle de Seln.
Pas rassurante.
Simplement plus humaine.
— Vous allez entendre beaucoup de formulations administratives dans les jours qui viennent. Elles servent à ordonner les choses. Pas à les rendre moins réelles.
Plusieurs regards se levèrent vers elle.
— Votre corps va être observé, mesuré, sollicité et classé à un niveau que vous n’avez jamais connu. Certains d’entre vous seront jugés compatibles avec les étapes suivantes. D’autres non. Certains seront maintenus dans le programme. D’autres seront réorientés. À chaque stade, il y aura des pertes.
Elle laissa les mots exister.
Pas pour faire peur.
Pour ne pas mentir.
— Le but n’est pas de vous briser. Le but est d’identifier ce que chacun peut réellement supporter… et ce qu’il deviendrait en le supportant.
Kairo sentit Ilia se redresser un peu.
Lior, lui, avait cessé de cligner des yeux.
Soren restait immobile, comme s’il essayait d’écouter derrière les phrases.
Sur l’écran, une carte apparut.
Pas détaillée.
Pas complète.
Une silhouette d’île, entourée de lignes maritimes, de couloirs aériens barrés, de points d’observation, de secteurs brouillés.
Aucun nom officiel.
Seulement un code.
ZND-45B6B.
Même sans le dire, toute la salle savait ce que cela représentait.
L’ancienne île.
Le centre du vieux monde.
Le lieu sur lequel on avait projeté un siècle et demi de peur, de mythe, d’obsession et de doctrine militaire.
Arved posa une main sur la tablette de commande.
— Vous entendrez beaucoup de mensonges simples sur cette zone. Certains viendront des civils. Certains viendront de la propagande ennemie. Certains viendront même de vos propres camps. Retenez seulement ceci : ZND-45B6B n’est pas une terre morte.
Son regard balaya les rangs.
— Ce n’est pas une ruine vide. Ce n’est pas un tombeau abandonné. Ce n’est pas un décor de légende.
Il désigna la carte.
— C’est un espace souverain. Défendu. Organisé. Hostile. Une nation qui a survécu, muté, appris et fermé ses portes. Une nation qui connaît sa valeur stratégique, qu’elle possède encore ou non tout ce que le reste du monde lui attribue.
Le mot important était là.
Encore ou non.
Pas une négation.
Pas une confirmation.
Le fantôme stratégique restait en place.
Lior leva la main sans attendre qu’on l’y autorise.
Arved le regarda.
Lior parla quand même.
— Qu’est-ce qu’on va devoir aller chercher ?
Quelques têtes tournèrent.
Pas vers Arved.
Vers la question.
Cette fois, ce fut Marek Varlan qui s’avança.
Sa voix était plus grave, un peu râpeuse, sans agressivité.
— Pas une relique unique. Pas une arme miracle. Oubliez les histoires simples.
Il regarda la salle comme on évalue une pièce de métal avant de dire si elle tiendra.
— Si vous atteignez un jour cette zone, vous y irez pour chercher, identifier, sécuriser et, si nécessaire, récupérer tout ce qui peut être utile à la nation.
Silence complet.
— Ressources. Données. Matériaux. Archives. Systèmes. Organes de production. Traces biologiques. Capacités militaires. Infrastructures. Méthodes. Réseaux. Et tout élément exploitable susceptible de renforcer notre puissance ou de contribuer à la stabilisation du théâtre mondial.
Il ne montait jamais la voix.
Il n’en avait pas besoin.
— Vous n’irez pas là-bas pour satisfaire une curiosité historique. Vous n’irez pas non plus pour accomplir une mission héroïque au sens où les affiches aiment employer ce mot.
Son regard passa sur les premiers rangs.
Sur Kairo.
Sur Ilia.
Sur Edrik.
Sur Nerla.
Sur Soren.
Sur Lior.
— Vous y irez, peut-être, parce que les nations meurent quand elles cessent de comprendre ce qui les menace… ou ce qui pourrait les sauver.
Cette phrase resta suspendue un instant.
Puis Arved reprit.
— Avant cela, vous devrez d’abord prouver que vous méritez d’aller plus loin dans le programme.
Le mot mérite, chez lui, sonnait presque faux.
Comme une concession au langage courant.
— Dans les prochains jours, vous suivrez une phase de préparation commune. Endurance. coordination. résistance au stress. discipline d’exécution. compatibilité de groupe. adaptation physiologique initiale.
Serah reprit, claire, nette :
— Ceci n’est pas encore la Greffe.
Un frisson discret parcourut les rangs.
Elle le vit.
Elle continua quand même.
— Je le répète pour éviter toute confusion : ceci n’est pas encore la Greffe. Votre organisme va d’abord être poussé, cartographié et trié une seconde fois. Le tri actuel n’est pas suffisant.
Lior fronça les sourcils.
— Donc on peut encore dégager ?
Arved répondit avant que quiconque ne corrige le ton.
— Oui.
Le mot claqua plus fort que n’importe quel discours.
— Vous pouvez être exclus. Réaffectés. Réutilisés autrement. Ou perdre votre place au profit de candidats plus viables.
Personne ne protesta.
Parce que tout le monde savait qu’il disait vrai.
Edrik, deux rangs plus loin, avait baissé les yeux.
Pas par faiblesse.
Pour compter quelque chose, peut-être.
Respirations.
Battements.
Chances restantes.
Nerla, elle, n’avait presque pas bougé.
Mais sa main gauche était fermée si fort que ses jointures avaient blanchi.
Ilia le remarqua.
Kairo aussi.
Marek reprit la parole, et cette fois la salle l’écouta autrement.
— Vous pensez peut-être que votre épreuve commencera quand on ouvrira vos corps.
Personne ne détourna les yeux.
— Non.
Il laissa deux secondes.
— Elle commence ici. Maintenant. Avec ce que vous ferez de la fatigue, de la peur, de la compétition, du silence, des autres et de vous-mêmes.
Sa main se posa brièvement sur le bord du pupitre.
Geste simple.
Presque absent.
— Les candidats qui survivent ne sont pas toujours les plus forts. Souvent, ce sont ceux qui comprennent assez tôt ce qu’on est en train de leur enlever.
La phrase tomba dans la salle comme une poussière lourde.
Personne ne demanda ce qu’il voulait dire.
Personne sauf Soren, qui leva légèrement le menton.
— Et qu’est-ce qu’on nous enlève ?
Pour la première fois, Marek sembla hésiter.
Très peu.
Juste assez pour que Kairo le voie.
Puis il répondit :
— La part de vous qui croyait encore que tout cela resterait théorique.
Il se recula.
Ce fut Serah qui conclut cette séquence.
— Vous n’êtes pas ici pour être détruits. Mais vous ne traverserez pas ce programme sans transformation.
Elle posa les yeux sur les rangs comme si elle cherchait à retenir des visages avant qu’ils changent.
— Certains changements sauvent. D’autres coûtent plus qu’ils ne rapportent. Notre travail consiste à distinguer les deux. Le vôtre consiste à tenir assez longtemps pour nous obliger à le faire honnêtement.
Il y eut un silence plus dense que les précédents.
Pas un silence de caserne.
Un silence humain.
Arved Seln activa l’écran suivant.
Des colonnes apparurent.
Horaires.
Blocs d’entraînement.
Séances de tests.
Évaluations croisées.
Repos contrôlé.
Suivi nutritionnel.
Surveillance nocturne.
Interdiction de circulation non autorisée.
Tout était déjà prévu.
Bien sûr que tout était déjà prévu.
— À partir de ce matin, annonça Arved, vos journées ne vous appartiennent plus.
Il marqua un temps.
— Ce n’est pas une formule. C’est un fait administratif.
Dans un autre contexte, la phrase aurait pu sembler absurde.
Ici, elle fit presque rire Kairo.
Presque.
Arved continua.
— Les groupes de préparation seront communiqués dans une heure. Vous ne choisirez ni vos partenaires, ni vos rythmes, ni vos affectations immédiates. Nous observerons également vos liens spontanés. N’imaginez pas qu’ils nous échappent.
Le message était clair.
Toute proximité aurait désormais un prix.
Toute distance aussi.
Marek jeta un dernier regard sur l’ensemble de la salle.
Quand il parla, sa voix fut la plus simple depuis le début.
— Survivez d’abord. La mission viendra ensuite.
Cette fois, personne ne prit la phrase pour une formule.
Parce qu’elle sonnait comme quelque chose qu’il avait appris dans sa propre chair.
Arved ferma son dossier.
— Fin du briefing initial. Retour en section, hydratation, puis affichage des groupes. Premier module dans quatre-vingt-dix minutes.
Les rangs commencèrent à se lever.
Métal des sièges.
Semelles sur le sol sombre.
Respirations retenues.
Kairo resta immobile une demi-seconde de plus.
Pas par rébellion.
Pour absorber.
ZND-45B6B n’était pas une tombe.
La Greffe n’était pas pour aujourd’hui.
Le programme allait les trier une seconde fois avant même d’ouvrir leurs corps.
Et quoi qu’ils deviennent ensuite, quelque chose avait déjà commencé à leur être retiré.
À sa droite, Lior souffla entre ses dents.
— J’aimais mieux quand je pensais encore qu’on allait juste nous faire courir et gueuler dessus.
Kairo tourna légèrement la tête vers lui.
— Tu y croyais vraiment ?
Lior eut un rire sans joie.
— Non. Mais c’était plus simple à détester.
Un peu plus loin, Edrik rejoignit leur rang à la sortie.
Pas tout à fait avec eux.
Pas loin non plus.
— T’as bien fait de poser la question, dit-il à Lior.
— Quelqu’un devait le faire.
— Ouais.
Edrik regarda droit devant lui.
— J’espérais juste une réponse un peu moins énorme.
Nerla rejoignit Ilia près de la porte.
Leurs épaules ne se touchèrent pas.
Leur rythme, si.
— Tu tiens ? demanda Nerla à voix basse.
— Pour l’instant, oui.
— Bien.
Ilia la regarda une seconde.
— Toi ?
Nerla répondit sans détour :
— Pour l’instant aussi.
C’était peu.
C’était suffisant.
Dans le couloir, l’adjudant Ferik Lorn attendait déjà leur retour vers les blocs.
— Pas de discussion en ligne. Mouvement.
Ils repartirent.
Mais rien n’était plus exactement comme avant l’entrée dans la salle.
Le dortoir leur parut plus étroit.
Le couloir plus surveillé.
L’air plus lourd.
Sur un panneau latéral qu’ils n’avaient pas remarqué à l’aller, une nouvelle feuille venait d’être fixée.
AFFECTATIONS DE PRÉPARATION — PHASE I
Les noms n’étaient pas encore visibles depuis leur position.
Seulement le titre.
Et, dessous, trois colonnes.
Trois.
Pas quatre.
Kairo ralentit d’un pas.
Lior le vit.
Soren aussi.
Ilia également.
Personne ne parla.
Mais, dans le silence revenu, chacun comprit la même chose au même instant.
Le vrai tri n’avait peut-être même pas commencé.
Ou peut-être que si.
Et qu’il venait juste de leur montrer son premier visage.