SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 5 : Le tri

2073 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 16/04/2026 15:39

Le premier poste les pesa.


Le deuxième prit leur taille exacte.


Au troisième, on releva le reste.


Rythme cardiaque.


Pression.


Température.


Réflexes oculaires.


Tout allait vite.


Mais rien, pour l’instant, ne ressemblait à une violence.


Les ordres tombaient d’une voix calme.


Les gestes étaient précis.


On ne les brusquait pas.


On les faisait avancer.


C’était presque pire.


Ils passaient d’un poste à l’autre comme si l’itinéraire de leurs corps avait déjà été décidé.


Dans une salle divisée par des cloisons mobiles, on leur demanda d’enlever veste, ceinturon, chemise de combat.


L’air était trop froid sur la peau.


Un technicien passa derrière Kairo.


Capteurs sur la nuque.


Sur la colonne.


Sur les tempes.


Une femme dicta les résultats sans le regarder.


— Tonus correct. Réponse pupillaire nette. Micro-tremblement distal léger. Antécédents traumatiques visibles, mais non invalidants.


Kairo tourna la tête.


— Antécédents visibles comment ?


La femme leva à peine les yeux.


— Cicatrices. Tension musculaire. Respiration.


Puis elle passa au suivant.


Il n’était déjà plus une question.


Seulement une ligne.


À deux postes de là, Lior serrait la mâchoire pendant qu’on comprimait son avant-bras sous un brassard de mesure.


— Ça vous amuse ? lâcha-t-il.


Le technicien continua sans le regarder.


— Résistance au stress verbal conservée.


Lior eut un rire sec.


— Ah. Celle-là, elle est belle.


Plus loin, Ilia restait immobile pendant une prise sanguine multiple.


Le médecin changea de tube.


Puis encore.


— Bon débit, dit-il.


Ilia le regarda enfin.


Le médecin nota quelque chose, sans interpréter ce regard.


Soren, lui, passait déjà des tests moteurs.


Marcher.


Pivoter.


Tendre le bras.


Réagir à un signal lumineux.


Encaisser une impulsion électrique faible sans retirer la main.


Il le faisait bien.


Trop bien.


Pas de démonstration.


Pas de bravade.


Juste cette maîtrise compacte qui, au front, donnait confiance.


Ici, elle attirait autre chose.


Kairo le vit dans les yeux d’un officier resté derrière une vitre intérieure.


Pas de sourire.


Pas d’admiration.


Juste une évaluation silencieuse, presque comptable.


L’officier parla à une femme en blouse.


Désigna très légèrement Soren du menton.


Puis, une seconde plus tard, le reste du quatuor.


La femme acquiesça.


Kairo sentit son ventre se contracter.


Pas parce qu’ils allaient être punis.


Parce qu’on venait de les choisir.


Ils passèrent ensuite une série d’épreuves d’effort et de réaction.


Trop techniques pour rassurer.


Trop ciblées pour être anodines.


Quand Kairo descendit d’un tapis incliné, la nuque humide, un aide-soignant lui tendit un gobelet d’eau gradué.


Il le prit.


L’eau était fraîche.


Vraiment fraîche.


Après le front, ce simple détail ressemblait déjà à un luxe.


Lior le remarqua aussi.


— Ils quantifient jusqu’à la soif, murmura-t-il.


— Oui, dit Ilia.


Mais le gobelet fut remplacé aussitôt.


Rempli de nouveau.


Comme si l’on veillait précisément à ce qu’ils ne manquent de rien.


Kairo tourna légèrement la tête.


Plus loin, derrière une ligne rouge peinte au sol, un autre groupe attendait encore.


Debout.


Sans banc.


Sans eau.


Un garde leur parlait plus sèchement.


Un garçon vacilla.


Personne ne se pressa pour le rattraper.


Kairo reporta les yeux sur son propre gobelet.


Il but jusqu’à la dernière goutte.


On les conduisit ensuite dans une salle plus petite.


Écrans simples.


Lumière fixe.


Questions courtes.


Temps de réponse.


Séquences à mémoriser.


Kairo répondit mécaniquement, jusqu’à ce qu’une image apparaisse.


Une silhouette humaine floue.


Un axe cervical surligné.


Un impact marqué à la nuque.


Il resta une demi-seconde de trop sans appuyer.


— Répondez, dit la voix du superviseur.


Il répondit.


Image suivante.


Terrain boueux.


Obstacle.


Distance.


Angle.


Ses doigts devinrent plus froids.


Ils n’étaient même plus au front, et le front revenait ici, découpé en paramètres.


Quand la série s’acheva, on ne les renvoya pas vers la file commune.


Un infirmier les fit bifurquer par un couloir latéral.


Le sol y était plus propre encore.


Les néons moins agressifs.


Une porte coulissante s’ouvrit devant eux.


À l’intérieur, quatre lits bas attendaient déjà, séparés par de vraies cloisons légères plutôt que par de simples marquages au sol.


Pas du confort.


Mais pas non plus la promiscuité des autres.


Sur chaque lit, des vêtements pliés.


Pantalon gris.


Haut clair à fermeture latérale.


Sous-vêtements propres.


Serviette.


Savon dur sous papier scellé.


Lior s’arrêta net.


— C’est pour nous ?


Le sous-officier qui les accompagnait consulta sa tablette.


— Groupe C-12 prioritaire. Oui.


Sa voix n’était pas aimable.


Mais elle n’était pas dure non plus.


Simplement professionnelle.


Comme si cette différence de traitement allait de soi.


Kairo prit la serviette entre ses doigts.


Le tissu était rêche.


Mais sec.


Complètement sec.


Après des semaines de front, cela suffisait déjà à ressembler à un privilège.


— Douche au fond, dit le sous-officier. Dix minutes chacun. Passage individuel. Effets souillés à déposer dans le bac noir.


Lior eut un rire bref.


— On monte en grade.


Personne ne répondit tout de suite.


Soren regardait la pièce.


Pas avec soulagement.


Avec attention.


Comme s’il essayait déjà de mesurer le prix exact de chaque chose posée là.


Kairo passa en troisième.


Quand l’eau chaude frappa enfin sa nuque, il ferma les yeux une seconde de trop.


La saleté descendit en filets sombres le long du carrelage.


La boue.


Le sang séché.


La poussière de tir.


Le front tout entier semblait se décoller de lui par plaques.


Il ne se sentit pas mieux.


Juste plus nu.


Quand il ressortit, en vêtements propres, il trouva les trois autres assis autour d’une petite table métallique fixée au sol.


Quatre bols fumaient encore.


Soupe épaisse.


Pain gris.


Morceau de viande bouillie.


Et, à côté, une tasse de boisson chaude.


Lior leva les yeux vers lui.


— Assieds-toi avant que je commence à croire qu’on nous respecte.


Kairo s’assit.


Le bol était chaud entre ses mains.


Vraiment chaud.


Il prit une première gorgée.


Le goût n’avait rien d’extraordinaire.


Mais ce n’était pas de la ration froide.


Pas du concentré avalé debout.


Pas une boîte ouverte au couteau dans une tranchée.


C’était un repas.


Simple.


Correct.


Pensé pour tenir le corps debout.


Et c’était déjà trop.


Lior mangeait déjà.


Pas vite.


Pas comme un animal.


Mais avec cette application silencieuse de ceux qui savent ce que représente un vrai plat après trop de jours de manque.


Ilia souffla sur sa tasse.


— Ils investissent, dit-elle.


Lior releva la tête.


— Ou alors ils savent juste traiter correctement des soldats utiles.


— C’est la même chose, répondit-elle.


Soren n’avait toujours pas touché à sa boisson.


— Non, dit-il.


Les trois autres tournèrent les yeux vers lui.


— Pas tout à fait.


Il posa enfin la main autour de la tasse.


— Un soldat utile, on l’envoie là où il manque. On lui donne juste assez.


Il regarda la soupe, la table, les lits, les vêtements propres.


— Là, ils commencent déjà à protéger ce qu’ils ont choisi.


Le silence tomba.


Pas hostile.


Plus dense.


Un infirmier entra quelques minutes plus tard.


Il portait une sacoche rigide et un dossier mince.


— Contrôle mineur.


Il s’arrêta près de Kairo, observa la coupure à sa tempe, nettoya rapidement la zone, posa une bande propre.


Puis Lior.


Puis Ilia.


Puis Soren.


Pas de brutalité.


Pas de remarques inutiles.


Pas de mépris.


Juste un soin rapide, méthodique, presque attentif.


Avant de repartir, l’homme déposa sur la table une petite boîte métallique.


— Complément vitaminé. Un comprimé chacun après le repas.


Lior regarda la boîte.


Puis la porte qui se refermait déjà.


— On est censés être rassurés ?


— Non, dit Ilia.


Elle avala une gorgée.


— On est censés comprendre qu’on vaut quelque chose.


Kairo la regarda.


Il savait qu’elle avait raison.


Et c’était exactement ce qui le mettait mal à l’aise.


Parce qu’une partie de lui, malgré tout, répondait à ce confort.


Pas avec de la gratitude.


Avec ce relâchement sale du corps quand il cesse enfin d’avoir froid.


Quand le ventre arrête de se plaindre.


Quand la peau retrouve une odeur à peu près humaine.


Plus tard, on les rappela pour une dernière série de contrôles rapides.


Cette fois, pas de file d’attente.


Pas de groupe derrière eux.


Pas de voix sèches.


On les fit entrer directement.


L’officier derrière la vitre était là de nouveau.


Il ne les observa pas longtemps.


Juste assez pour confirmer ce qu’il savait déjà.


En sortant, Lior ralentit près d’une baie intérieure.


Derrière la vitre, un autre groupe attendait encore sur des bancs métalliques.


Pas de serviette.


Pas de boisson chaude.


Un garçon gardait les bras autour de lui pour lutter contre le froid.


Une fille avait la tête baissée entre les genoux.


Personne ne venait.


Lior resta immobile une seconde.


Puis il reprit sa marche.


Dans leur salle, la lumière passa en mode nuit plus tard que dans les autres couloirs.


Comme si leur repos comptait un peu plus.


On leur laissa même dix minutes sans surveillance visible après l’extinction partielle.


Dix minutes.


Ce n’était rien.


Mais c’était déjà un traitement spécial.


Kairo était allongé sur le dos, les yeux ouverts vers le plafond.


À sa droite, Lior changeait de position moins souvent que tout à l’heure.


Ilia avait gardé les bras croisés sur la poitrine.


Soren regardait le mur d’en face.


Finalement, Lior parla dans l’obscurité pâle.


— Je vais dire un truc, et vous allez faire cette tête-là.


Personne ne répondit.


Il continua quand même.


— Mais j’ai connu pire.


Le silence ne se brisa pas.


Il se creusa.


— Au front, reprit-il, on dormait trempés, on mangeait quand ça tombait bien, et on attendait de crever pour une colline que personne ne reverra.


Il tourna légèrement la tête vers eux.


— Ici, au moins, on mange. On se lave. On dort au sec. On compte.


Ilia répondit la première.


— C’est exactement pour ça que c’est dangereux.


— Peut-être, dit Lior. Mais ça reste vrai.


Kairo fixa le plafond.


Il n’arrivait pas à le contredire.


C’était ça, le plus sale.


Lior ne disait pas une bêtise.


Il disait quelque chose de vrai.


Soren parla enfin.


Sa voix était basse.


Stable.


— Ils ne nous traitent pas mieux pour nous.


Personne ne bougea.


— Ils nous traitent mieux parce qu’ils ont déjà commencé à nous compter autrement.


Kairo tourna les yeux vers lui.


Soren n’avait pas changé de position.


— Comme quoi ? demanda-t-il.


Soren prit une seconde.


— Comme un investissement.


Quelque part dans le couloir, des roues passèrent lentement sur le sol.


Un chariot médical, sans doute.


Puis une porte s’ouvrit.


Une autre se referma.


Un peu plus tard, un bruit étouffé monta d’une pièce voisine.


Pas un cri entier.


Quelque chose de retenu.


Quelqu’un qui essayait de ne pas laisser sortir sa peur.


Lior se redressa à moitié.


— Eux, ils n’ont pas eu la soupe, dit-il.


Ce n’était pas une plaisanterie.


Ilia ferma les yeux.


Kairo sentit ses mains se refermer sur la couverture propre.


Là-bas aussi, la peur existait.


Ici aussi.


Mais pas pour les mêmes corps.


Une lumière rouge s’alluma un instant au-dessus de la porte, puis s’éteignit.


Une voix métallique, calme, neutre, traversa le haut-parleur.


— Groupe C-12. Préparation clinique à partir de 06 h 00. Jeûne maintenu. Protocole prioritaire confirmé. Aucun déplacement non autorisé.


Puis plus rien.


Kairo ferma les yeux.


Pas opération.


Pas affectation.


Pas transfert.


Ce mot-là.


Ils avaient quitté la boue.


Ils entraient dans quelque chose de pire, parce qu’ici même le privilège avait été prévu.

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