SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 19 : Une liberté absurde

2022 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 16/04/2026 17:02

Ils avaient marché plusieurs jours sans croiser personne.


Ni soldat.

Ni habitant.

Ni Affamé.


Seulement des bêtes maigres qui grattaient la terre, les racines, les herbes hautes, comme si vivre ici consistait encore à fouiller assez longtemps pour trouver quelque chose.


Le soir où ils s’arrêtèrent, ce ne fut pas parce qu’ils se sentaient en sécurité.


Seulement parce qu’ils étaient assez loin de la côte pour ne plus la sentir sur leur peau, et assez couverts pour accepter un feu minuscule, mangé presque aussitôt par les pierres et le relief.


Rien qui se voie de loin.


Rien qui ressemble à un vrai camp.


Juste un peu de chaleur au fond d’un creux.


Ils mangèrent d’abord sans parler.


Le feu craquait bas.


Lior avait les coudes sur les genoux.


Il regardait les braises comme s’il attendait d’elles quelque chose de plus honnête que le terrain.


Ilia s’était un peu défaite de sa rigidité habituelle.


Pas beaucoup.


Juste assez pour que sa nuque ne soit plus tenue comme en marche.


Kairo mangeait lentement.


Sans trop savoir pourquoi.


Peut-être parce qu’il n’avait pas envie que ce moment passe trop vite.


Ce fut Lior qui parla le premier.


Sa voix était basse.


Comme s’il ne s’était pas entendu parler librement depuis longtemps.


— Je crois que je ne me souviens même plus de la dernière fois où personne ne me regardait.


Le feu craqua doucement.


Personne ne répondit tout de suite.


Alors Lior reprit :


— À l’entraînement, on était regardés. À la caserne aussi. Avant ça pareil. Toujours quelqu’un. Un cadre, un prof, un voisin, un officier… toujours quelqu’un pour compter ce que tu faisais, voir si tu faisais assez, si tu faisais bien, si tu faisais ce qu’on attendait de toi.


Il releva les yeux vers l’obscurité autour d’eux.


— Là… j’ai l’impression que personne nous tient.


Ilia regarda le feu à son tour.


Et, pour la première fois depuis que Kairo la connaissait, il la vit vraiment souffler.


Pas fort.

Pas longtemps.


Mais assez pour que cela compte.


— Tu as raison, dit-elle.


Sa voix n’était pas douce.


Seulement moins fermée.


— C’est absurde… mais tu as raison.


Lior eut un très léger sourire.


Pas joyeux.


Plutôt fatigué.


— J’aurais jamais cru devoir venir ici pour sentir ça.


Kairo baissa les yeux sur ce qu’il tenait entre ses mains.


Lior avait mis le doigt dessus d’un coup.


Ce n’était pas du repos.


Ce n’était même pas de la paix.


Mais il y avait là quelque chose de presque plus fort : l’absence soudaine de regard au-dessus d’eux.


Pas d’ordre immédiat.

Pas de cadence.

Pas d’évaluation.

Pas de rôle à tenir devant quelqu’un.


Seulement eux.

Le feu.

La nuit.


Et cette drôle de sensation de ne servir à rien pendant quelques minutes.


— C’est peut-être pour ça que ça paraît faux, dit-il.


Lior tourna la tête vers lui.


— Quoi ?


— Le calme.


Kairo haussa légèrement les épaules.


— Il fait du bien. Donc il a l’air déplacé.


Lior souffla par le nez.


Comme si la phrase lui allait exactement.


— Oui. Voilà.


Ilia resta encore un instant silencieuse.


Puis elle dit, sans quitter les braises des yeux :


— Chez moi, on était cinq.


Kairo releva un peu la tête.

Lior aussi.


— Mon père. Ma mère. Mon petit frère. Ma petite sœur. Et moi.


Elle marqua une pause brève.


— Avant l’armée, je peignais.


Lior releva franchement les yeux.


— Toi ?


Ilia acquiesça une fois.


— Oui.


Le feu jeta une lumière brève sur sa joue, puis la laissa retomber dans l’ombre.


— Pas pour montrer à qui que ce soit. J’aimais juste ça.


Kairo n’eut aucun mal à le croire.


L’idée lui sembla même évidente d’un coup.


Pas une peinture rêveuse.


Quelque chose de précis.

De calme.

D’intérieur.


— Qu’est-ce que tu peignais ? demanda Lior.


Ilia réfléchit une seconde.


— Des choses qui tenaient assez longtemps.


Lior eut un souffle bref.


— C’est déjà plus toi.


Ilia l’ignora avec un calme parfait.


— Des mains. Des morceaux de visage. Des murs. Des arbres. Des choses qu’on peut regarder sans qu’elles changent tout de suite.


Cette fois, Lior ne trouva rien à répondre.


Kairo la regarda une seconde de plus.


Il ne l’avait jamais vue aussi relâchée.


Pas heureuse.

Pas légère.


Mais moins serrée contre elle-même.


Et ça suffisait déjà à changer l’air autour d’eux.


Lior remua un bout de bois dans les braises.


— Moi, dit-il, j’aimais surtout l’histoire et la géographie.


Kairo hocha presque la tête avant même qu’il ait fini.


Ça aussi, une fois dit, paraissait évident.


— Pas comme un vieux prof, ajouta Lior. Ce qui me plaisait, c’était de comprendre pourquoi les gens vivent quelque part, pourquoi ils bougent, pourquoi ils se battent pour une ville, une rivière, une ligne idiote sur une carte. Pourquoi certains lieux attirent tout, et pourquoi d’autres disparaissent même quand ils existent encore.


Il regarda l’obscurité autour d’eux.


— J’aimais bien l’idée que le monde soit plus grand que ce qu’on nous en montre.


Oui.


Ça aussi, c’était Lior.


Pas seulement quelqu’un qui parlait plus que les autres.


Quelqu’un qui avait besoin que le monde ait des couches, des trajets, des liens, des raisons.


Lior tourna ensuite la tête vers Kairo.


— Et toi ?


Kairo resta silencieux quelques secondes.


Pas parce qu’il ne savait pas.


Parce que, justement, il savait trop bien, et que ça lui paraissait presque idiot à dire ici.


Lior attendait.

Ilia aussi, sans le regarder directement.


Alors il répondit :


— J’aurais voulu tenir un restaurant.


Le silence qui suivit n’avait rien de gêné.


Seulement cette petite suspension qu’amène parfois une vérité simple quand personne ne l’attendait.


Lior cligna une fois des yeux.


— Un restaurant ?


Kairo haussa légèrement les épaules.


— Oui.


Il regardait le feu, lui aussi, maintenant.


— Un endroit où les gens viennent, mangent, parlent, reviennent.


Il marqua un court silence.


— Quelque chose de chaud. De simple.


Il remua un peu la terre du bout de sa botte.


— Faire à manger. Accueillir. Voir les gens souffler un peu.


Lior eut un rire bas.


Pas moqueur.


Juste sincère.


— Ça te va beaucoup trop bien.


Kairo souffla par le nez.


— Je sais pas si c’est un compliment.


— Si, dit Ilia.


Il tourna légèrement la tête vers elle.


Elle le regardait enfin directement.


— Ça t’irait bien.


C’était dit sans sourire, sans chaleur forcée, sans rien à vendre.


Juste comme un fait.


Kairo sentit quelque chose se desserrer très légèrement dans sa poitrine.


Pas du bonheur.

Pas même de la joie.


Plutôt l’impression étrange que, l’espace d’un instant, la guerre n’avait pas totalement mangé la forme qu’ils auraient pu avoir.


Lior regarda les braises se tasser.


— C’est peut-être ça, le pire, dit-il.


Kairo releva les yeux.


— Quoi ?


— Le fait qu’on soit bien ici.


Le feu craqua encore, plus bas cette fois.


Lior observa le cercle étroit de lumière, les pierres, leurs silhouettes à moitié mangées par la nuit.


— On est sur une île qu’on connaît à peine. On sait pas qui la traverse, qui la tient, qui la regarde. On dort presque sur une faille vivante. Et pourtant… c’est peut-être le moment le plus libre qu’on ait eu depuis des années.


Ilia ne répondit pas tout de suite.


Puis :


— C’est pour ça que c’est absurde.


Kairo comprit qu’il n’oublierait probablement pas cette phrase-là.


Pas parce qu’elle était belle.


Parce qu’elle était exacte.


Ils restèrent encore un moment autour du feu, avec ce calme trop faible pour mériter le mot paix, mais assez réel pour leur faire du bien malgré eux.


Lior raconta alors une histoire idiote de caserne, à propos d’un sergent incapable de lire une carte correctement mais persuadé du contraire.


Ilia corrigea un détail avec un sérieux si sec que Kairo et Lior eurent presque envie de rire.


Kairo évoqua un plat raté qu’il avait essayé de refaire seul des années plus tôt, et qui avait rendu tout le monde malade sauf lui.


Lior lui dit qu’il n’aurait peut-être pas fallu lui confier un restaurant trop vite.


Et Ilia laissa enfin échapper un vrai souffle qui ressemblait presque à un rire.


Pas long.

Pas large.


Mais assez pour exister.


Puis le moment se tassa de lui-même.


Comme les braises.

Comme la chaleur.


Comme si même ce répit savait qu’il n’avait pas le droit de durer franchement ici.


Ils étouffèrent le feu.


Vérifièrent la nuit autour d’eux.


Puis s’allongèrent sans trop s’éloigner les uns des autres, chacun dans sa fatigue, chacun dans ce silence un peu moins dur qu’avant.


Kairo s’endormit vite.


Plus vite qu’il ne l’aurait cru.


Et le rêve vint sans prévenir.


Un instant, il dormait sur la terre froide de ZND-45B6B.


L’instant d’après, il était ailleurs.


Il ne savait pas où.


Il y avait des murs.


Immenses.


Trop hauts.

Trop larges.

Trop présents pour appartenir à un endroit normal.


Ils montaient dans le ciel comme si le ciel avait été construit autour d’eux.


Kairo ne comprenait pas ce qu’il regardait.

Il ne comprenait pas où il était.

Il ne comprenait même pas pourquoi cette vision lui faisait aussi mal.


Une oppression sourde.

Une attente.

Une tristesse sans souvenir précis.

Un vertige.

Une familiarité impossible.


Comme s’il se tenait dans un lieu qui comptait énormément sans que cette importance lui appartienne.


Le vent frappait ces murs avec une régularité qui lui donnait presque envie de pleurer sans raison.


Il voulut avancer.

Ou reculer.

Il ne sut pas.


Tout était trop grand pour lui.

Trop chargé.

Trop plein d’une vie qu’il ne connaissait pas et qui pourtant pesait déjà dans sa poitrine comme une absence.


Quelque part, très loin ou très près, quelque chose attendait.


Ou se souvenait.


Kairo ne comprenait rien.


Et c’était peut-être ça, le pire.


Le sentiment que ce lieu n’était pas le sien.


Mais que quelque chose en lui le reconnaissait quand même.


Il se réveilla d’un coup, sans cri.


Sa respiration était trop haute pendant une seconde.

Puis deux.


Puis il la força à redescendre.


La nuit autour de lui était toujours là.


Le relief.

L’obscurité.

Le froid revenu.

Les masses endormies de Lior et d’Ilia pas loin.


Plus de murs.

Plus de vent impossible.

Plus de vertige.


Seulement son cœur, qui battait encore trop fort pour quelque chose qu’il ne pouvait même pas expliquer.


Il resta allongé sans bouger.


Les yeux ouverts vers le noir.


Il ne comprenait pas ce qu’il avait vu.


Ni pourquoi cela lui avait laissé cette impression-là.


Pas exactement de peur.


Quelque chose de plus trouble.


Comme si le rêve lui avait montré un lieu qu’il n’avait jamais connu et lui avait pourtant repris quelque chose au passage.


Au bout d’un moment, sa respiration redevint supportable.


Le silence de l’île reprit sa place autour de lui.


Opaque.

Pensé.

Toujours aussi difficile à lire.


Mais maintenant, quelque chose d’autre s’y ajoutait.


Une question de plus.


Quand Kairo referma enfin les yeux, il ne lui resta qu’une chose, nette et absurde à la fois :


il n’avait rien compris à ce rêve.


Mais il s’était réveillé avec un manque.

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