SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 21 : Les vivants d’ici

2538 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 16/04/2026 17:10

Le passage derrière les remises était plus étroit qu’il n’en avait l’air.


Le bois gonflé par l’humidité mangeait l’espace. D’un côté, un mur de pierre suintait une fraîcheur sale. De l’autre, des planches mal jointes laissaient passer des filets de lumière grise et une odeur de fumée plus lourde encore que dans la rue.


Le bruit reprit.


Un coup.


Puis un autre.


Pas un grattement.


Quelque chose cognait avec régularité.


Kairo leva une main. Les trois ralentirent ensemble.


Lior prit un demi-angle devant, juste assez pour manger le choc si ça sortait d’un coup. Ilia glissa à gauche, près du mur, la lame déjà basse. Kairo resta dans l’axe.


Un hurlement éclata derrière le bois.


Plus proche, cette fois. Plus faible aussi.


— Encore ! cria une voix d’homme. Encore !


Le battant céda d’un coup sec.


Pas entièrement.


Assez pour laisser surgir une masse plus lourde que les autres.


Pas immense. Pas monstrueuse au sens spectaculaire. Juste tassée, épaisse, coincée pour ce passage trop étroit. Les épaules forçaient contre le cadre. Les mains étaient déjà fendues à force de cogner. Derrière elle, deux Affamés plus maigres tentaient de pousser eux aussi.


Lior partit.


Sa charge monta d’un coup. Son corps sembla se densifier juste ce qu’il fallait. Il frappa la masse au moment où elle forçait encore.


Le choc remplit tout le passage.


Le battant arraché partit contre le mur. La chose recula d’un demi-pas. Juste assez.


— Dessous ! lança Kairo.


Ilia avait déjà compris.


Elle entra court. La lame faucha derrière le genou. La jambe céda. La masse bascula de côté avec un grognement étranglé, ouvrant enfin la gorge et l’arrière du cou.


Kairo frappa.


Une fois.


Net.


Le corps s’abattit en travers du passage.


Le premier des deux autres essaya de ramper par-dessus. Ilia le cueillit à la joue et remonta jusqu’à l’œil. Lior prit le dernier presque à mains nues avant de finir à la lame, sans perdre une seconde de plus.


Puis plus rien.


Seulement leurs souffles.


Et ceux, tremblants, des vivants derrière.


Kairo enjamba le corps le plus lourd.


La pièce derrière n’était qu’un atelier ou une réserve transformée en refuge. Une table renversée. Deux caisses ouvertes. Des couvertures roulées dans un coin. Trois personnes. Un homme large d’épaules, la barbe grise mangée de suie, un bras couvert de sang séché. Une femme assise au sol avec une main plaquée contre son ventre. Un gamin trop maigre pour son âge, serrant encore une hache de cuisine qui tremblait entre ses doigts.


L’homme regarda d’abord les corps, puis eux.


— Combien dehors ?


— Plus beaucoup dans le secteur proche, dit Ilia.


L’homme souffla par le nez. Pas soulagé. Juste remis debout de l’intérieur.


— Y a encore la remise du fond et deux maisons côté place, dit-il. Après ça… j’sais plus.


— On finit, répondit Kairo.


L’homme hocha la tête.


Ils terminèrent vite.


Pas proprement.


Pas complètement.


Mais assez.


Deux maisons encore tenables ouvrirent après de longues secondes de silence. Une vieille femme qu’on tira presque de dessous un lit. Un couple enfermé derrière des sacs de farine humides. Un adolescent blessé à la main, qui tenait encore debout par orgueil plus que par force. Une pièce qu’ils n’ouvrirent pas parce qu’il n’y avait plus de voix derrière, seulement une odeur trop lourde et des mouches déjà là. Lior voulut avancer. Kairo l’arrêta d’un regard.


Ce n’était plus pour aujourd’hui.


Quand enfin ils cessèrent de bouger d’une porte à l’autre, la bourgade n’était pas sauvée.


Elle tenait encore. C’était tout.


Les morts furent alignés contre un mur de pierre, à l’écart de la place. Pas tous identifiables tout de suite. Pas tous entiers. On couvrit ceux qu’on pouvait couvrir. Les autres restèrent là, en attente. Un feu fut étouffé avec de la terre et des couvertures trempées. Une citerne percée donna juste assez d’eau pour les blessés et les mains.


Personne ne parlait fort.


Même les enfants faisaient peu de bruit.


Ils regroupèrent les survivants dans l’ancien relais communal, une bâtisse de pierre plus épaisse que les autres, qui avait dû servir de salle, de stockage et de poste de veille à la fois. Deux fenêtres condamnées. Une grande table. Des bancs dépareillés. Une réserve au fond où l’on entassa les vivres encore utilisables. Les blessés furent allongés près du mur nord, là où l’air passait le moins.


C’est là qu’ils le virent vraiment.


Pas quand il avait crié derrière le bois.


Pas quand il avait frappé pour faire reculer la peur dans sa propre gorge.


Là.


Debout au centre de la pièce, une main appuyée sur la table, l’autre encore sale de sang jusqu’au poignet. Grand sans l’être vraiment, juste sec, dur, tenu par l’habitude. Cinquante ans passés, peut-être un peu moins. Le visage marqué de fatigue plus que d’âge. Une veste locale renforcée de plaques cousues à la va-vite. Une entaille sur la tempe, déjà noircie.


Il donnait des ordres brefs.


— Pas là. Là.


— L’eau d’abord.


— Couvre-les.


— Celui-là respire encore.


— Ferme cette porte.


Personne ne discutait.


Pas parce qu’il inspirait la peur.


Parce qu’il était encore celui qui tenait la pièce.


Quand il eut fini de répartir les vivants valides, il se tourna enfin vers eux.


Son regard s’arrêta une seconde sur Ilia. Puis sur Lior. Puis sur Kairo.


Pas de gratitude facile dedans.


Seulement une mesure rapide.


— Rovan Helk, dit-il. Ce qu’il reste du responsable ici.


Sa voix était basse, râpeuse, usée à force d’avoir donné des ordres toute la journée.


Kairo répondit sans se grandir.


— Kairo.


Il montra les deux autres.


— Ilia. Lior.


Rovan hocha la tête.


— Jor m’a dit que vous avez tenu la rue basse et le fournil.


— On a tenu ce qu’on pouvait, dit Kairo.


Quelque chose bougea dans le regard de Rovan. Pas un sourire. Juste la marque qu’il avait entendu une réponse utile.


Pas loin, la femme de la première maison — Sela Varn, apprirent-ils ensuite — installait un linge propre sous la tête du vieux Teren pendant que le petit Nimo refusait encore de lâcher sa chaise. L’adolescente sauvée de la porte, Elsen Branek, restait assise contre le mur, les mains serrées si fort que ses doigts blanchissaient encore. Jor Menn, le soldat blessé à l’épaule, avait survécu assez longtemps pour parler, pas assez pour faire plus. Il était assis par terre, dos à la pierre, une bande de tissu serrée trop haut sur le bras.


Rovan regarda encore le trio.


— Vous n’êtes pas d’ici.


Ce n’était pas une question.


— Non, dit Kairo.


Un silence passa.


Il aurait pu mentir. Raccourcir. Donner juste assez.


Il choisit autre chose.


— On est karsiens.


Dans la salle, plusieurs visages se levèrent.


Pas avec hostilité immédiate. Avec quelque chose de plus vieux et de plus fatigué que ça.


Kairo continua.


— On nous a envoyés voir ce qui tient encore. Plus rien ne remonte clairement.


Rovan ne le quitta pas des yeux.


— Qu’est-ce que vous entendez ?


— Des zones coupées. Des postes perdus. Des gens qui cherchent quelque chose. D’autres qui rasent ce qu’ils ne contrôlent pas. Des histoires d’armes. Des histoires de dépôts. Des histoires plus vieilles encore.


Il secoua à peine la tête.


— Rien de sûr.


Jor Menn eut un rire sec qui lui arracha presque un gémissement.


— Alors vous savez autant que nous.


— Peut-être moins, dit Lior.


C’était sa première vraie phrase depuis la fin du combat. Elle tomba sans dureté, sans chercher à rassurer qui que ce soit.


Sela Varn leva les yeux de son vieux.


— On dit qu’ils fouillent vers l’est.


— On dit aussi qu’ils brûlent après, répondit quelqu’un du fond.


— On dit surtout que plus personne ne tient plus loin, lâcha une autre voix.


— On dit tout, coupa Rovan. Ça suffit.


Le silence revint aussitôt.


Pas soumis.


Épuisé.


Rovan passa une main sur la table, fatigué.


— Des Affamés, on en avait déjà avant, dit-il. Pas comme ça. Ça se tenait encore.


Il leva les yeux vers Kairo.


— Depuis un mois. Un mois et demi, peut-être. Ça a changé. Plus nombreux. Plus pressants. Plus loin aussi. Avant, on gérait. Maintenant, ça grignote tout.


Ilia se tenait légèrement en retrait, mais personne dans la pièce ne semblait l’oublier. Pas après la maison. Pas après la fille sur le seuil. Elsen, surtout, relevait les yeux vers elle par à-coups, comme si elle essayait encore de rattacher le geste à un corps réel.


Rovan observa encore le trio une seconde, puis désigna une caisse ouverte près du mur.


— Mangez.


Lior allait répondre que ce n’était pas nécessaire. Kairo le coupa d’un regard.


Ils mangèrent.


Pas un repas.


De quoi tenir. Du pain sec détrempé dans un bouillon maigre. Un fond de légumes écrasés. De l’eau qui sentait encore un peu la cendre.


Personne ne fit semblant que c’était autre chose.


La nuit tomba pendant qu’ils mâchaient.


Pas complètement noire. Traversée par des lueurs de braise, des lampes pauvres, la clarté sale qui restait parfois coincée dans le ciel après un incendie.


Dans le relais communal, les voix baissaient à mesure que la fatigue les rattrapait. Quelqu’un pleura une fois, très bas, depuis le fond. Un blessé délira brièvement avant que Sela lui pose la main sur le front. Jor finit par s’endormir assis, la tête contre la pierre. Dehors, on entendait encore des planches travailler sous le vent, quelques pas, un seau déplacé, la vie réduite à des gestes utiles.


Ce fut plus tard que Rovan vint s’asseoir en face d’eux.


Pas près.


Pas loin non plus.


Assez pour parler sans que toute la salle tende l’oreille.


Il posa ses deux avant-bras sur la table. C’est là qu’on vit que sa main gauche tremblait un peu, mais seulement maintenant qu’il s’arrêtait enfin.


— Ici, c’est fini pour ce soir, dit-il. Demain, on comptera mieux. On enterrera. On réparera ce qui peut l’être.


Il leva les yeux vers Kairo.


— Mais si vous cherchez des réponses, vous ne les trouverez pas ici.


Lior cessa de manger.


Kairo ne bougea pas.


Rovan reprit :


— Je tiens une bourgade coupée. Quelques familles. Un relais à moitié mort. Deux axes qui ne valent plus rien si on les perd encore une fois. C’est déjà trop pour moi.


Sa main tapa une fois sur la table. Pas de colère. Pour marquer la limite.


— Mon frère tient plus loin. À l’est. Environ cinquante kilomètres.


Ilia parla pour la première fois depuis le repas.


— Il commande quoi ?


Rovan tourna un peu la tête vers elle.


— Une vraie ville. Plus grande. Plus utile. Plus visible aussi. Et lui n’est pas à mon niveau.


Il marqua une pause.


— Darian Helk. Plus haut gradé que moi. Plus de contacts. Plus d’hommes. Plus de lignes ouvertes… quand elles tiennent encore.


Il regarda Kairo droit dans les yeux.


— Si quelqu’un sait encore quelque chose de vrai, c’est lui.


Kairo sentit la phrase se poser exactement comme il fallait.


Pas comme une faveur.


Comme une direction.


— Les dernières communications ? demanda-t-il.


Rovan regarda un point derrière eux, dans le noir de la salle.


— Hier avant l’aube. Courtes. Sales. Ils avaient le même problème que nous. Pression autour des quartiers extérieurs. Communications instables. Rumeurs venues de trois côtés différents. Depuis… plus rien.


Le mot tomba sans bruit.


Plus rien.


Lior essuya lentement ses doigts sur un morceau de tissu déjà sale.


— Et vous ne pouvez pas y aller vous-mêmes.


Ce n’était pas une provocation.


Rovan secoua la tête.


— Si je pars demain, ce qui reste ici s’effondre. J’ai trop de blessés. Pas assez de bras. Et ceux qui peuvent encore tenir un fusil, je les garde pour la nuit.


Il regarda la pièce autour de lui. Les corps allongés. Les vivants qui n’osaient pas encore dormir vraiment. Les morts déjà absents malgré leur proximité.


— Mais vous, dit-il, vous pouvez rouler.


Il laissa la phrase vivre seule une seconde.


— J’ai trois motos de liaison encore en état. Vieilles, mais elles tiennent. On les sortira à l’aube. Prenez-les. Partez avant que la lumière monte trop haut. Moi, je remets ça debout ici. Puis on suit dès qu’on peut.


Ilia demanda :


— Pourquoi nous les donner ?


Rovan eut quelque chose qui ressemblait à un sourire, mais trop fatigué pour aller jusqu’au bout.


— Parce que vous êtes déjà là. Parce que vous avez tenu quand beaucoup auraient juste traversé. Parce que si Darian tient encore, vous avez besoin de lui.


Il baissa les yeux vers la table.


— Et parce que si Darian ne tient plus… moi aussi j’ai besoin de le savoir.


Le silence qui suivit fut plus lourd que les autres.


Pas dramatique.


Vrai.


Kairo regarda ses mains. La boue sèche dans les lignes de la peau. Une trace de sang au poignet, pas le sien. La fatigue revenue maintenant que tout s’arrêtait un peu. Pas assez pour dormir tout de suite. Trop pour prétendre qu’ils étaient prêts à repartir encore.


Il releva la tête.


— On ira.


Rovan hocha la tête comme s’il n’avait jamais douté de la réponse.


Puis il se leva.


— Dormez tant que vous pouvez.


Il fit deux pas, s’arrêta, revint légèrement sur son épaule.


— Si vous cherchez à comprendre cette île, dit-il, ce n’est pas ici que ça commencera. C’est chez lui.


Puis il s’éloigna.


Plus tard encore, quand la salle se fut enfin enfoncée dans ce silence instable des nuits trop courtes, Kairo se leva sans bruit et sortit.


L’air de dehors était froid sous la fumée.


La bourgade tenait encore debout dans une obscurité trouée de faibles lueurs. Une porte calée. Un seau oublié. Un drap sur deux corps près du mur. Plus loin, derrière un hangar bas, trois formes allongées sous une bâche.


Les motos.


Sous la bâche, elles attendaient déjà.


Derrière lui, dans la salle, quelqu’un toussa encore.


Le matin viendrait trop vite.

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