SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 22 : Feu sur Karsthal, partie 2

2202 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 16/04/2026 17:13

— Il y a encore du mouvement dedans, souffla Mira.


Sa voix tomba d’en haut, brève, nette, dans le grésillement sale de la rue basse.


Plaqué contre un pan de mur éclaté, Tomas leva les yeux juste assez pour apercevoir sa silhouette changer d’angle entre deux hauteurs brisées. Elle n’était jamais immobile. À cette distance, on ne distinguait presque plus son visage, seulement la manière dont elle glissait d’un point à l’autre sans perdre la ligne du bâtiment.


— Combien ? lança Marek.


— Une dizaine autour. Peut-être un peu plus. Et le gros tient encore l’entrée.


Le groupe se figea une seconde.


Devant eux, le bâtiment repéré par Mira ressemblait moins à une maison qu’à un bloc de pierre éventré, pris entre deux façades partiellement effondrées. Les volets du rez-de-chaussée avaient sauté. Une fenêtre du premier tenait encore de travers. Au niveau de la porte, quelque chose bougeait par à-coups, trop large pour l’ouverture, comme si l’entrée refusait de céder tout à fait sous la masse qui la forçait.


Autour, les petits Affamés circulaient dans les gravats, entre les poutres tombées, les sacs éventrés, les plaques de boue noire et les corps déjà couchés là depuis trop longtemps. Ils n’étaient pas assez nombreux pour noyer toute la rue. C’était pire que ça. Juste assez pour refermer chaque approche avant qu’elle ne devienne praticable.


Darek Morn essuya d’un revers de manche la sueur et la poussière sur son front.


— Il y a des civils là-dedans, dit-il. S’ils sont encore en vie, ils ne tiennent plus longtemps.


Sivek, à genoux derrière une borne de pierre fendue, risqua un coup d’œil.


— Le gros bouche tout, cracha-t-il. On passe pas en frontal.


Jalen ne répondit pas. Il observait les ruines à droite du bâtiment, les couloirs de pierre, les angles morts où un homme pouvait encore se faufiler ou mourir sans faire un bruit de trop.


Tomas sentait déjà l’impatience lui remonter dans les jambes. Le bâtiment était là. Les vivants aussi. Et chaque seconde donnée à ces choses en faisait perdre dix à ceux qui tenaient encore derrière les murs.


Marek parla sans hausser la voix.


— Mira, tu me nettoies ce qui ferme les hauteurs et la droite de l’approche. Pas de précipitation.


— Reçu.


— Jalen, Sivek, vous tenez la ligne de repli. Rien ne déborde par la traverse.


Les deux hommes hochèrent la tête.


Marek regarda ensuite Tomas, puis Nerla.


— Vous n’entrez pas tant que je ne vous le dis pas.


Tomas serra la mâchoire.


— On n’aura pas mieux.


— Peut-être, répondit Marek. Peut-être pas. Dans les deux cas, tu m’attends.


Nerla, elle, ne dit rien. Ses yeux glissèrent de l’entrée au gros Affamé, puis vers les tas de gravats sur la gauche. Elle lisait déjà les mauvais angles. Tomas la connaissait assez pour comprendre ce silence : elle voyait la même fenêtre que lui, mais elle voyait aussi tout ce qui pouvait les tuer avant.


Le premier coup de feu de Mira partit.


Sec.


Un des petits Affamés bascula en arrière, nuque ouverte, avant même que les autres aient compris d’où venait le tir.


Le second suivit presque aussitôt, plus loin, entre deux poutres couchées.


Alors la rue sembla se déchirer d’un coup.


Les petits se mirent à bouger plus vite, non pas en tous sens, mais avec cette manière ignoble qu’ils avaient de répondre au mouvement vivant plus qu’au bruit. L’un d’eux quitta le flanc du bâtiment pour chercher l’angle d’où venait le tir. Mira changea déjà de hauteur avant qu’il ait levé complètement la tête.


Troisième balle.


Le corps ne tomba pas tout de suite. Il pivota, dévié juste assez, et Jalen le finit d’un tir plus bas avant qu’il ne reprenne appui.


— Droite ! lança Mira.


Sivek se retourna trop tard pour voir le petit qui venait de sortir d’une fenêtre éventrée. Son coup partit dans le vide. La balle mordit la pierre. Tomas vit le mouvement et sentit la fenêtre s’ouvrir.


Cette fois, elle était là.


Réelle.


Pas belle. Réelle.


Il partit.


Deux bonds.


Un appui sur une dalle fendue.


Une glissade courte derrière un montant de pierre.


Puis la masse du gros Affamé bougea plus vite qu’elle n’aurait dû.


Pas en avant.


De travers.


Comme si tout ce poids n’avait existé que pour fermer exactement ce qu’il fallait au mauvais moment.


Tomas vit le bras venir trop tard.


Il n’eut même pas le temps de se protéger correctement.


Le choc prit son bras gauche en plein mouvement, un peu au-dessus du coude, et le plia avec un bruit sec, presque obscène, comme une branche verte qu’on casse contre un rocher. La douleur explosa si fort qu’il ne comprit pas d’abord qu’il avait crié. Son corps partit de côté, heurta le sol, roula dans les débris et s’arrêta contre une pierre basse en lui arrachant le souffle.


— Tomas ! hurla Darek.


Nerla avait déjà bougé.


Pas pour le relever.


Pour empêcher le gros de pousser plus loin.


Elle surgit comme une détente lâchée trop près du visage. Pas de charge longue. Pas de bravade. Un départ bref, violent, presque trop rapide à lire. Sa lame claqua contre la chair épaisse à la base du flanc, juste pour forcer la masse à se tordre d’un quart. Pas assez pour l’abattre. Assez pour lui casser l’axe vers Tomas.


Marek entra dans la même seconde, plus lourd, plus simple. Il ne frappa pas pour tuer. Il frappa pour reprendre l’espace.


Le gros recula d’un pas.


Puis d’un demi.


Puis revint.


Tomas voulut se relever sur les deux mains.


Erreur.


Son bras mort le traversa d’une douleur telle qu’il vit blanc une seconde entière. Le monde se vida, puis revint par morceaux : poussière, pierre, sang, souffle, bruit de pas, voix trop lointaines. Il retomba à genoux, haletant, les dents serrées à s’en fendre la mâchoire. Son avant-bras pendait trop bas, de travers, et la manche déjà ouverte révélait par moments sous la peau quelque chose qui n’aurait jamais dû dessiner cet angle-là.


La régénération commençait.


Il le sentit presque aussitôt.


Pas comme une guérison. Comme une brûlure interne, profonde, immonde, qui se mettait lentement au travail. Les fibres tentaient de se remettre d’accord. L’os cherchait à retrouver sa ligne. Mais rien de tout ça ne se faisait vite. Pas assez pour le remettre debout proprement. Pas assez pour lui rendre l’usage du bras.


Un nouveau tir de Mira éclata.


Puis un autre.


Puis silence.


Changement d’angle. Reprise de souffle. Recalcul.


Quand elle tira de nouveau, Tomas comprit qu’elle avait bougé plus haut : l’impact vint presque à la verticale et arracha l’un des petits qui cherchait à refermer la droite de l’approche.


Mira ne dominait pas la rue.


Elle l’empêchait juste de se refermer complètement.


Le gros, lui, prenait encore trop de place.


Le premier effet des prototypes ne fut pas spectaculaire. Pas de fonte. Pas de miracle. Juste une réaction mauvaise dans la chair. Un ralentissement sale. Une raideur parasite qui s’installait dans les zones touchées. Marek le vit immédiatement. Nerla aussi.


— Prototypes, dit Marek.


Pas plus fort qu’avant.


Mais la phrase coupa la rue autrement que les tirs.


Sivek tourna aussitôt la tête. Jalen ouvrit déjà sa sacoche. Darek jura entre ses dents et se baissa pour tirer à lui une caisse basse coincée dans les gravats. Nerla recula de deux pas secs, juste le temps de laisser l’espace respirer.


Tomas leva les yeux.


Marek ne regardait pas le gros. Il regardait le terrain autour. Les petits restants. Les lignes utiles. Le bâtiment. Tomas au sol. La cadence de Mira. Il ne venait pas d’autoriser une puissance. Il venait de reconnaître qu’ils n’avaient plus le choix.


Jalen lança à Marek un chargeur enduit. Sivek glissa à Nerla une lame courte préparée. Même à cette distance, Tomas crut presque sentir l’odeur acide du produit.


— Faites pas les cons avec ça, lâcha Darek.


Personne ne répondit.


Mira reprit le dessus de la scène.


Deux nouveaux coups claquèrent presque ensemble, séparés de peu. Un petit qui tentait de contourner par la gauche s’écrasa contre un mur. Un autre, plus près du bâtiment, s’effondra le menton dans la poussière avant de glisser contre la marche d’entrée. Puis elle se tut encore une seconde. Quand elle tira de nouveau, la balle n’emporta pas la nuque du suivant. Elle lui brisa juste l’élan, assez pour que Jalen le cueille au passage.


Le gros, lui, avançait encore.


Plus lourd.


Comme s’il devait arracher chacune de ses propres articulations à la seconde précédente.


Nerla repartit.


Cette fois, elle n’alla pas au centre. Elle entra trop bas pour être lue comme l’attaque principale, rasant presque un tas de pierres effondrées avant de se détendre d’un coup dans l’angle mort du monstre. Sa lame marqua l’arrière de la cuisse, là où la chair s’épaississait encore avant la courbe du genou. Pas pour couper profond. Pour casser la ligne. Le gros réagit en torsion, tentant de la cueillir à l’épaule. Marek l’attendait déjà de l’autre côté.


Un coup.


Lourd.


Court.


Pas celui d’un homme qui cherche l’effet. Celui d’un homme qui sait exactement quelle masse doit céder pour que le reste suive.


Le gros vacilla, sans tomber.


Tomas, au sol, sentait sa respiration revenir par morceaux. La régénération remontait dans le bras comme un feu de métal. Lentement. Trop lentement. Il pouvait bouger les doigts. Mal. Il essaya de reprendre son arme correctement. Le simple geste lui arracha un vertige.


Derrière lui, Darek tirait déjà deux civils vers le fond du couloir d’accès rouvert. Pas une évacuation. Juste un déplacement pour les sortir du point d’impact immédiat. Sivek tenait la traverse. Jalen rechargeait sans regarder ses mains.


Un petit surgit encore depuis la droite.


Mira le prit au moment où il changeait d’appui. Pas assez bien pour le tuer net. La balle le dévia. Il heurta le chambranle. Sivek l’abattit presque à bout portant.


Puis, enfin, la pression des petits cessa.


Pas parce qu’ils étaient propres. Parce qu’ils n’étaient plus assez nombreux pour refermer l’espace.


La rue entière se réduisait maintenant au gros.


Et à ce qu’il leur coûtait.


Le produit faisait son travail. Lentement. Mal. Mais assez pour que la chair déjà marquée ne réponde plus tout à fait pareil. Le gros avançait encore. Plus raide. Plus lent. Toujours trop présent.


Nerla comprit avant les autres la vraie ouverture.


Elle ne chercha pas la nuque. Trop haut. Trop sale. Trop exposée. Elle chercha la mise à genoux.


Elle plongea sur le côté opposé à sa première approche, utilisant un bloc de pierre comme ressort. Sa lame entra encore une fois très bas, plus profondément cette fois, dans une ligne déjà touchée par le prototype. Le gros lâcha un son qui n’était ni un cri ni un souffle. Sa jambe céda d’un cran.


Marek n’attendit pas plus.


Il entra exactement dans cette demi-seconde.


Tomas ne vit presque pas le geste. Seulement le résultat. Le poids de Marek, la décision sans hésitation, la frappe qui ne cherchait ni la beauté ni le duel. Il ouvrit ce qu’il fallait ouvrir. Là où le produit, la blessure de Nerla, l’encombrement du corps et le mur faisaient enfin céder quelque chose.


La masse se souleva une fraction.


Puis s’effondra.


Le bruit secoua la rue basse tout entière.


Le gros tomba de travers contre l’entrée, arrachant encore des pierres au cadre avant de rouler à moitié dans la poussière, l’épaule contre les marches, une jambe tordue sous lui. Il bougea encore une fois. Une seule. Réflexe mauvais. Puis plus rien.


Personne ne cria victoire.


Personne ne bougea pendant une seconde entière.


La poussière retombait.


Mira ne tirait plus.


Nerla tenait encore sa lame basse, le souffle très court. Marek regardait déjà au-delà du corps. Sivek tournait la tête vers les toits. Jalen vers la traverse. Darek vers la porte enfin ouverte.


Puis, derrière la masse tombée, quelqu’un toussa encore.

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