SNK : La Guerre des Fantômes
La salle du QG de Karsthal sentait la cendre froide, le métal chauffé trop longtemps et les corps qui vivaient sur les nerfs depuis trop d’heures.
Quand ils entrèrent, personne ne se retourna d’un seul bloc. Ce n’était pas une salle de victoire. C’était une pièce qui continuait de fonctionner parce qu’elle n’avait pas encore le droit de s’effondrer.
Des cartes clouées au mur. Des lampes mal réglées. Des silhouettes penchées sur des transmissions. Un blessé assis sur une caisse près de l’entrée, la joue ouverte jusqu’à la pommette, attendant qu’on trouve enfin un moment pour lui.
Marek entra le premier.
Tomas suivit, plus lentement. Son bras gauche avait été calé à la va-vite contre son torse, mais chaque pas lui rappelait que l’immobilisation ne supprimait rien. En dessous, la régénération poursuivait son sale boulot, lente, brutale, comme une mécanique fendue qu’on forçait à repartir à coups de masse depuis l’intérieur de l’os.
Mira entra sans bruit.
Nerla ferma la marche.
Au fond de la salle, devant la table centrale, Mael Rask leva enfin les yeux vers eux.
Il ne s’assit pas.
Il ne l’avait peut-être pas fait depuis des heures. Peut-être depuis la veille. Une main restait posée sur la table, pas pour la mise en scène. Juste pour garder un point d’appui.
Son regard glissa une seconde sur le bras de Tomas.
Puis revint à Marek.
— Rapport.
Rien d’autre.
Pas « vous êtes revenus ».
Pas « combien ».
Pas « asseyez-vous ».
Marek avança d’un pas.
— Point vivant repris. Accès rouvert après neutralisation du verrou lourd. Extraction partielle réussie. Deuxième vague plus large confirmée juste après. Repli demandé. Fenêtre accordée : dix minutes. Retour effectué avant brûlage de zone.
Mael ne bougea pas.
— Civils sortis ?
Marek donna le nombre.
Puis celui des blessés trop atteints pour reprendre un poste avant un moment.
Puis celui des corps restés dans la zone basse.
La salle ne réagit pas.
Pas parce que ça ne comptait pas.
Parce qu’ici, les chiffres tombaient toute la journée.
Mira prit la suite sans attendre qu’on la relance.
— La deuxième vague ne prolongeait pas simplement la première. Plus large. Plusieurs axes. Remontée trop rapide pour un simple reste de pression locale.
Mael tourna un peu la tête vers elle.
— Distance ?
— Pas assez pour garder le bâtiment. Trop pour compter proprement sans perdre l’angle.
— Mouvement ?
Mira marqua une micro-pause.
— Dense. Sale. Mais organisé dans l’effet.
Pas organisé au sens d’un ordre.
Pas encore.
Juste dans l’effet.
Nerla parla à son tour.
— Après le feu, un groupe est reparti vers la horde.
Un silence bref coupa la salle.
Pas un grand silence dramatique.
Un silence de travail. Celui qui tombe quand quelque chose sonne faux mais qu’on n’a pas encore le droit de lui donner un nom.
Mael la regarda.
— Tu l’as vu clairement ?
— Assez.
— Mira ?
— J’ai vu le mouvement. Pas assez pour en tirer plus.
Mael hocha une fois la tête.
Pas approbation. Pas doute.
Classement.
L’information venait d’entrer quelque part dans sa tête, avec toutes les autres saletés qu’il faudrait garder en mémoire plus tard.
Puis plus rien.
Le rapport aurait pu s’arrêter là.
Il aurait peut-être dû.
Mais Tomas restait debout, le feu encore derrière les yeux, et il n’avait plus assez de distance avec ce qu’ils venaient de traverser.
Il entendit sa propre voix sortir avant d’avoir vraiment décidé de parler.
— On en a quand même laissé trop.
Un opérateur, plus loin, laissa tomber un étui métallique. Le bruit claqua sur la pierre puis roula sous une table. Personne n’alla le chercher.
Tomas serra la mâchoire. Son bras pulsa si fort qu’il sentit presque la nausée lui remonter jusque dans la gorge.
— On en a sorti quoi, au final ? dit-il. Quelques-uns. Et le bas a brûlé pareil.
Cette fois, plusieurs têtes se levèrent dans la salle.
Pas choquées.
Occupées.
Comme si on venait d’entendre quelque chose de trop humain pour être vraiment utile, mais trop vrai pour être balayé d’un revers de main.
Marek ne dit rien.
Mira non plus.
Nerla resta immobile.
Ce fut Mael Rask qui répondit.
Pas vite.
Pas lentement non plus.
Avec cette mesure de ceux qui ont déjà enterré trop de gens pour gaspiller des mots.
— Désolé, petit.
Sa voix n’avait rien de doux.
Mais elle n’avait rien de méprisant non plus.
— Quand ça remonte comme ça, on ne choisit plus entre le propre et le sale. On choisit juste ce qu’on arrache encore.
Tomas baissa à peine les yeux.
Mael poursuivit.
— Si on ne coupait pas la vague là, ce n’était pas cette rue qu’on perdait. C’était tout le bas.
Il s’appuya une seconde du bout des doigts sur la table, sans quitter Tomas du regard.
— Tu crois que ça me plaît ?
Pas une accusation.
Pas une confidence non plus.
Une simple vérité.
— Non, répondit Tomas.
Et il le pensait.
C’était bien le problème.
Il ne voyait aucune jouissance chez cet homme. Aucune cruauté gratuite. Juste quelqu’un qui savait depuis plus longtemps que lui ce qu’un secteur pareil exige quand il n’y a plus de bonne solution sur la table.
Mael le regarda encore une seconde.
— Alors garde ça, dit-il. Et garde aussi le reste. Vous êtes revenus avec des vies. À partir du moment où la vague montait, c’était ça, le vrai but.
Tomas ne répondit pas.
Parce qu’au fond, c’était ça qui faisait le plus mal.
Pas qu’on l’ait contredit.
Qu’on ait raison contre lui.
Mael tourna ensuite la tête vers Marek.
— Les prototypes ?
— Utiles, dit Marek. Sales. Instables. Mais utiles.
— Effets secondaires visibles ?
— Rien d’immédiat chez nous.
— “Chez nous”, répéta Mael.
Marek ne cilla pas.
— Chez la cible, oui. Progressif. Pas suffisant seul.
Mael hocha la tête. Encore une donnée rangée.
Puis il passa à Mira.
— Couverture ?
— Suffisante pour acheter le retour. Pas assez pour durer davantage.
— Et pourtant vous êtes sortis.
Pas un compliment encore.
Un fait posé sur la table.
Enfin, son regard glissa vers Nerla.
— Tu confirmes ce que tu as vu au loin.
— Oui.
— Tu me le remettras à froid plus tard.
— Oui.
C’en était fini du rapport.
On le sentit tous avant même qu’il parle.
Mael fit un geste bref vers la porte latérale.
— Infirmerie. Tous.
Tomas n’eut même pas la force de protester. En vérité, dès que l’ordre tomba, son corps comprit avant lui qu’il n’était plus obligé de rester droit par pur orgueil.
Ils ressortirent du QG sans un mot.
Le couloir vers l’infirmerie n’était pas plus calme que le reste. Des brancards. Des seaux d’eau déjà rosie. Un homme recousu debout contre un mur parce qu’il n’y avait plus de lit. L’odeur de désinfectant essayait de l’emporter sur celle du sang et perdait clairement.
On prit Tomas en charge presque aussitôt.
Pas avec douceur.
Avec rendement.
Une femme aux manches retroussées coupa ce qui restait de tissu autour de son bras sans lui demander son avis. Un autre fixa l’immobilisation provisoire pendant qu’un troisième préparait de quoi vérifier où en était réellement la régénération.
Quand ils touchèrent l’os déplacé, Tomas vit noir.
Pas longtemps.
Juste assez pour avoir honte d’avoir laissé sortir un bruit.
Dans le lit voisin, quelqu’un hurla au même moment, une seule fois, puis plus rien, comme si la douleur elle-même avait dû se taire pour laisser travailler les mains.
— Bouge pas, dit la soigneuse.
Comme si c’était encore une affaire de volonté.
Mira recevait plus loin une série de soins plus légers : peau ouverte sur la joue, contusions au flanc, fatigue écrite jusque dans la manière dont elle tenait assise. Nerla, elle, se laissait nettoyer une entaille au poignet avec la même expression que si on lui rinçait une tasse sale. Marek était debout près du mur, torse à moitié nu, pendant qu’on lui retirait un éclat superficiel fiché dans l’épaule.
Aucun d’eux n’avait l’air reposé.
Aucun d’eux n’avait l’air revenu.
Juste arrêtés.
Pour un temps.
La soigneuse de Tomas finit par reculer d’un demi-pas.
— Ça ressoude, dit-elle. Lentement. Vous avez de la chance.
Tomas eut presque envie de rire.
Il avait vu brûler une rue entière moins d’une heure avant.
La chance avait changé de définition depuis longtemps.
On lui reposa le bras avec plus de stabilité. La douleur ne baissa pas vraiment. Elle se répartit autrement. Plus profond. Plus lourd. Comme si le corps lui faisait encore payer chaque geste de la mission.
Il venait à peine de recommencer à respirer correctement quand Mael Rask entra dans l’infirmerie.
Pas avec une escorte.
Pas avec un effet.
Juste comme un homme qui avait encore quelque chose à dire avant de retourner à sa table, à ses ordres, à sa ville à moitié mangée.
Il ne s’assit pas davantage ici.
Il resta debout entre les rangées de lits improvisés, un peu trop droit pour quelqu’un d’aussi fatigué, comme si se plier d’un cran de plus l’obligerait à reconnaître ce qu’il coûte de rester à ce poste.
Il regarda d’abord Marek.
Puis Mira.
Puis Nerla.
Enfin Tomas.
— Vous avez traversé ça, dit-il.
La phrase tomba simplement.
Pas de chaleur.
Pas de sourire.
Mais pas de dureté gratuite non plus.
— Avec ce que vous avez pris, avec la deuxième vague, avec les civils, avec le temps qu’on vous a laissé… vous avez traversé ça.
Personne ne répondit.
Mael continua.
— L’erreur de départ existe.
Son regard s’était posé sur Tomas.
— Tu es entré trop tôt.
Tomas encaissa sans broncher.
— Mais après, personne n’a cédé.
Cette fois, Mael parlait au groupe entier.
— Vous avez gardé vos distances, votre cadence, vos têtes. Vous êtes restés efficaces. Et vous êtes revenus avec des vies.
Il croisa les bras.
— Beaucoup d’unités plus anciennes n’auraient pas passé ça sans se disloquer.
Mira baissa légèrement les yeux.
Nerla ne bougea pas.
Marek resta droit, comme si reconnaître la phrase ne demandait aucun geste.
Tomas, lui, sentit quelque chose de plus difficile que le soulagement lui descendre dans la poitrine.
Pas parce qu’on le complimentait.
Parce qu’on venait de lui dire qu’il n’avait pas seulement survécu à sa faute.
Il avait continué à faire partie d’un groupe qui n’avait pas cédé malgré elle.
Et cette reconnaissance pesait plus lourd qu’un reproche clair.
Mael regarda encore une fois chacun d’eux.
— Reposez ce qui peut l’être, dit-il. Karsthal ne deviendra pas plus tendre demain.
Puis il tourna les talons.
Pas de mot final.
Pas de grand départ.
Pas de formule.
Juste la porte qui s’ouvrit, puis se referma.
Après ça, l’infirmerie redevint ce qu’elle était :
des respirations courtes,
du linge sale,
des instruments nettoyés trop vite,
des gens encore debout par fatigue plus que par soulagement.
Personne ne parla tout de suite.
Tomas regardait son bras maintenu contre lui, rigide, lourd, encore traversé par cette chaleur sourde qui annonçait que le corps continuait son travail sans lui demander son avis.
Au-dehors, quelque part derrière les murs, Karsthal vivait encore.
Et dans le silence laissé par Mael, il n’y avait ni paix, ni pardon.
Seulement des gens renvoyés vers demain.