SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 25 : Pas des Affamés

2675 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 16/04/2026 19:38

Le lendemain matin, le village n’avait pas meilleure mine que la veille.


Il tenait encore. C’était tout.


Les trois motos attendaient contre le mur du vieux relais communal, couvertes de poussière et de boue séchée. On avait rajouté deux sacoches, quelques chargeurs, un peu d’eau, de quoi rouler sans faire semblant d’être prêts pour autre chose.


Kairo vérifia une dernière fois la sangle de son arme.


Ilia resserra les attaches de ses gants.


Lior jeta un dernier regard aux abords du village, comme pour retenir la forme des lieux avant de les laisser derrière.


Rovan Helk les attendait près des motos. Il parlait moins depuis la veille. Pas par méfiance. Parce qu’il savait qu’à partir de maintenant, ce qu’il leur demandait dépassait ce qu’on demande proprement à des étrangers, même armés, même utiles.


— La route tient encore au début, dit-il. Après, ça se casse. Vous restez sur l’axe nord-est. Vous verrez l’ancienne carrière sur votre droite, puis une ligne de pylônes couchés. Après ça, vous serez plus très loin.


Kairo hocha la tête.


— Et ton frère ?


Rovan inspira une fois.


— S’il est encore debout, il sera là-bas.


Ilia monta sur sa moto sans rien ajouter.


Lior passa une jambe par-dessus la selle et regarda une dernière fois le petit groupe rassemblé derrière Rovan. Ils avaient cette manière silencieuse de dire au revoir qui n’attend rien en retour.


Une vieille femme leva la main.


Pas haut.


Juste assez.


Kairo répondit du même geste.


Puis les moteurs partirent.


Ils quittèrent la bourgade sans cérémonie, par la route défoncée qui remontait entre deux alignements de murs fendus. Le matin n’avait rien de paisible. Il avait cette clarté sale qu’ont les lendemains de survie, quand tout paraît trop net pour être honnête.


Pendant un moment, le paysage ne fut qu’une succession de routes abîmées, de talus éventrés, de carcasses de véhicules, de clôtures couchées. Par endroits, on voyait encore des traces récentes : pneus, bottes, glissades, cendres noires qui n’étaient pas là depuis longtemps.


Ils roulèrent ainsi presque une heure.


Des hangars ouverts comme des cages thoraciques fendues. Un réservoir percé. Une route secondaire coupée par un éboulement ancien. Et toujours cette impression qu’on passait dans un pays qui n’avait pas seulement été abandonné, mais travaillé, traversé, puis cassé.


Ilia roula la première partie du trajet sans tourner la tête une seule fois.


Kairo gardait l’axe.


Lior lisait les abords.


Ce furent d’abord les sons qui changèrent.


Une détonation lointaine.


Puis une autre.


Puis quelque chose de plus sec, de plus haché, qui n’avait rien du fracas irrégulier d’une attaque d’Affamés. Des rafales. Courtes. Tenues. Pas du chaos. Pas du hasard.


Kairo ralentit aussitôt.


Ilia leva légèrement la tête.


Lior tourna enfin les yeux vers l’horizon.


De fines colonnes de fumée montaient déjà au loin.


Puis une autre explosion leur arriva.


Plus proche.


Pas assez pour être ici. Assez pour leur dire qu’ils y entraient.


Ils échangèrent un regard bref.


Pas besoin de parler.


Ils accélérèrent.


Quand ils atteignirent enfin la dernière ligne de surplomb avant la ville, le choc les prit d’un bloc.


La ville du frère n’était pas sous pression.


Elle se faisait ouvrir.


Des fumées grises et noires montaient entre les toits. Une partie des rues basses disparaissait derrière les impacts et les murs éclatés. Des barricades de fortune avaient été montées à plusieurs entrées, mais certaines brûlaient déjà. Des tirs éclataient depuis des fenêtres, des ruelles, des toits bas.


Pas d’Affamés visibles comme force principale.


Pas de poussée aveugle.


Des hommes.


Des soldats.


Kairo le comprit au premier regard.


Leur mouvement n’avait rien de civil. Ils progressaient par petits groupes, se couvraient, prenaient les angles, purgaient les axes. L’un tirait, deux avançaient. Un autre restait en retrait. Des gestes nets. Une manière de tenir le feu qui n’avait rien de la panique locale.


En bas, un homme courait avec sa fille dans les bras.


Il n’alla pas jusqu’au coin de la rue.


Une rafale le coupa au milieu du mouvement. Son corps heurta le mur, puis glissa contre la pierre pendant que l’enfant roulait plus loin dans la poussière.


Ilia ne dit rien.


Mais Kairo sentit sa posture changer.


Un peu plus loin, deux civils étaient traînés à l’arrière par des soldats. Pas poussés au hasard. Pas rabattus dans la confusion. Emmenés. Derrière eux, une femme qui criait fut abattue avant d’avoir fait trois pas.


Lior fixa la scène une seconde de trop.


— C’est pas un raid, dit-il.


— Non, répondit Kairo.


Une autre explosion secoua le flanc ouest. Une fenêtre vola en éclats. Des silhouettes couraient encore dans les rues, mais la défense locale était déjà en train de se fendre par endroits.


Ils reprirent les motos.


La route les mena dans un quartier périphérique déjà entamé. Une barrière renversée. Deux maisons ouvertes à l’obus. Un fourgon en travers d’une rue latérale. Trois corps près d’un puits.


Ils n’eurent pas le temps d’aller plus loin.


— Halte ! cria une voix.


Trois armes furent braquées sur eux depuis une barricade faite de meubles, de sacs de terre et de tôles arrachées. Derrière, des visages tirés, des tenues disparates, des brassards qu’ils ne connaissaient pas encore, et la fatigue d’une ville qui se battait déjà depuis trop longtemps.


Kairo freina brutalement.


Ilia coupa le moteur sans lever les mains.


Lior descendit de selle à moitié de profil.


— On n’est pas avec eux, dit Kairo tout de suite.


Un homme d’une quarantaine d’années, barbe courte pleine de poussière, les fixa une demi-seconde avant de répondre.


— Vous êtes qui ?


— Des types qui viennent d’un village plus au sud, dit Kairo. On cherche Darian Helk.


Le nom eut un effet immédiat.


Pas un soulagement.


Une hésitation.


À côté du barbu, une femme plus jeune, les cheveux collés de sueur au front, se retourna vers l’arrière.


— Helk ! cria-t-elle. Ils cherchent Helk !


Personne n’eut le temps de répondre.


Une rafale éclata depuis la rue latérale. Les défenseurs se baissèrent aussitôt. Une balle arracha un morceau de bois au-dessus de la barricade.


Le barbu jura, attrapa trois fusils posés derrière lui et les lança presque brutalement au trio.


— Vous savez tirer ?


Ilia attrapa le sien au vol.


— Oui.


— Alors prenez ça et fermez-moi l’angle est ! On manque d’hommes !


Pas de poignée de main.


Pas de confiance propre.


Juste la guerre.


Ils laissèrent les motos à l’arrière de la ligne et plongèrent directement dans la rue suivante.


Là, la différence apparut pleinement.


Un Affamé avance.


Un homme armé choisit.


Même quand il a peur, même quand il improvise, il choisit un angle, un couvert, le moment où il se montre. Il tue moins large. Il tue plus vite.


Kairo prit position derrière un angle de mur déjà fendu.


Ilia glissa dans l’encadrement effondré d’une boutique.


Lior se fondit entre deux carcasses de véhicules, déjà plus bas que les autres, déjà en train de lire la rue comme une suite de passages et de pièges.


Deux soldats ennemis apparurent au bout de l’axe.


Pas en charge.


En progression.


L’un couvrait pendant que l’autre gagnait un couvert plus avancé.


Kairo tira le premier.


Le soldat de tête bascula en arrière. Le second plongea aussitôt derrière une borne de pierre, riposta presque dans le même mouvement, puis changea de côté pour casser la ligne de vue. Pas de cri. Pas de panique. Pas de temps perdu.


Ilia le prit au moment où il cherchait une nouvelle ouverture.


Une balle. Une seule.


Net.


Déjà, ailleurs, d’autres tirs montaient, plus proches, plus nombreux. La bataille ne se résumait pas à leur rue. Elle débordait de partout.


— À droite ! cria Lior.


Trois ennemis venaient de surgir par un passage latéral à moitié noyé de fumée. Ils ne cherchaient pas à reprendre le cadavre du leur. Ils cherchaient à ouvrir un autre angle, plus court, plus sale, pour croiser le feu sur la barricade arrière.


Kairo tira deux fois et força le premier à reculer. Ilia changea de position sans prévenir, tira depuis un autre couvert et cassa la progression du second. Le troisième ne recula pas. Il poursuivit en profitant de la poussière, et pendant une fraction de seconde Kairo comprit qu’ils allaient perdre l’axe.


Ils utilisèrent la Greffe.


Pas comme une démonstration.


Comme un réflexe de survie.


Le monde ne ralentit pas.


Il se tendit.


Kairo sentit son corps franchir ce seuil familier où la fatigue cesse un instant de dicter la vitesse. Il quitta son angle, coupa la trajectoire du soldat avant que celui-ci ait fini de verrouiller sa visée, le heurta de biais, lui cassa son geste, puis tira à très courte distance.


Pas beau.


Pas propre.


Assez.


Au même moment, Ilia avait déjà changé d’appui trop vite pour une simple humaine. Elle traversa le couvert cassé d’une seule détente, passa derrière une voiture éventrée, remonta sur le flanc de la rue comme un trait et abattit un ennemi qui allait avoir l’angle sur Kairo. Pas une hésitation. Pas une seule.


Lior, lui, disparut presque entièrement du regard.


Quand il reparut, ce fut à courte portée, dans une ligne brisée entre deux portes ouvertes. Il ne dominait pas. Il coupait. Un surgissement, un tir, un déplacement. À cette distance-là, il devenait pire qu’un monstre parce qu’il comprenait parfaitement ce qu’un humain attend d’un autre humain dans un échange de feu — et il cassait précisément ça.


Mais la Greffe ne les rendait pas intouchables.


Une balle frappa le mur à hauteur de la tête de Kairo et lui projeta un nuage de chaux dans les yeux. Une autre traversa la manche d’Ilia sans la toucher. Une troisième ricocha si près de Lior qu’il dut se jeter à terre pour ne pas la prendre dans la gorge.


En face, les assaillants ne se décomposaient pas.


Ils s’ajustaient.


Ils perdaient des hommes, oui. Mais ils ne lâchaient pas l’idée.


Et surtout, leur manière de faire apparaissait de plus en plus clairement.


Deux soldats couvraient une avancée sur la place basse.


Derrière eux, trois autres traînaient des civils vivants vers l’arrière.


Pas au hasard. Pas parce que c’étaient les plus proches. Comme si certains comptaient plus que d’autres. Une vieille femme qui se débattait fut abattue d’une balle dans la nuque. Un adolescent qui avait voulu suivre fut couché à côté d’elle sans qu’on tourne vraiment la tête vers lui.


— Ils prennent les gens, lâcha Kairo.


— Je vois, répondit Ilia.


Sa voix était froide.


Trop froide pour être rassurante.


Plus loin, un groupe de défenseurs locaux tenta une sortie depuis une rue transversale. Mauvais angle. Mauvais moment. Deux tombèrent aussitôt. Les autres reculèrent en désordre. Les assaillants ne les poursuivirent pas tous. Une partie seulement. Les autres restaient affectés à autre chose. Capture. Effacement. Progression. Comme si chacun savait exactement quelle sale part du travail lui revenait.


Un défenseur surgit derrière Kairo, à bout de souffle, le visage noir de fumée.


— Ils ont percé vers l’ancien marché ! cria-t-il. Si ça casse là-bas, on perd tout le centre !


— Les renforts ? demanda Kairo.


— En route ! Mais pas encore là !


Le type repartit aussitôt avant même d’avoir fini sa phrase.


Kairo jeta un regard à Ilia.


Puis à Lior.


Ils comprirent tous les trois en même temps.


Ils n’étaient plus là pour appuyer une défense.


Ils faisaient déjà partie de la ligne.


La rue trembla sous une nouvelle déflagration. Un pan de façade s’effondra à trente mètres, projetant de la brique, des vitres et un corps qu’on n’eut même pas le temps d’identifier. La fumée s’épaissit. On voyait moins loin. On mourait plus près.


— On bouge, dit Kairo.


Ils quittèrent leur première position pour rejoindre l’axe du marché.


Là, tout devenait encore plus sale.


Des défenseurs s’étaient repliés derrière une barricade de chariots renversés et de pierres. Un homme saignait de la jambe en rechargeant couché. Une femme hurlait des consignes à deux gamins trop jeunes pour porter correctement leur fusil. Au centre de la rue, trois corps d’assaillants avaient été laissés là faute de temps. Plus loin, un civil pendait encore à moitié d’une fenêtre basse, mort depuis peu.


— Tenez jusqu’à l’arrivée des renforts ! lança quelqu’un.


Facile à dire.


Un groupe ennemi venait déjà de reprendre appui au bout du marché couvert. Pas une charge massive. Pire. Une avancée par paquets, froide, précise, qui mangeait la rue morceau par morceau.


Kairo se cala derrière un pilier fendu et reprit le feu.


Ilia passa plus haut, par les débris d’un balcon écroulé.


Lior disparut encore.


Le combat devint une suite de gestes, de murs, d’impacts, de souffle coupé, de décisions prises trop vite pour être belles. Kairo vit un soldat ennemi lever son arme vers un défenseur blessé à terre. Il tira avant lui. L’homme tomba. Un second surgit déjà derrière. Ilia le prit de flanc. Lior, plus loin, en coucha un troisième à une distance si courte qu’on entendit presque le corps heurter le sol avant le tir suivant.


Mais chaque fois qu’ils reprenaient un peu d’air, la ville leur rappelait qu’ils n’étaient pas en train de gagner.


À gauche, deux captifs furent emmenés vers une rue plus basse.


À droite, un bâtiment prit feu sans qu’on sache même qui avait tiré dedans.


Devant eux, l’ennemi reformait une ligne.


Et derrière, quelqu’un continuait de crier que les renforts arrivaient.


Une silhouette déboula depuis l’arrière des défenseurs, le visage couvert de suie.


— Le nord tient plus ! hurla-t-elle. Ils emmènent encore des gens !


Personne n’eut le temps de lui répondre.


Une rafale plus lourde balaya la bordure du marché. Le pilier de Kairo éclata en morceaux. Il se jeta sur le côté juste avant que deux autres impacts ne creusent la pierre à hauteur de poitrine.


Ilia se retourna dans le même instant.


Lior reparut derrière une bâche déchirée.


Et là, au-dessus du vacarme, autre chose se fit entendre.


Un bruit différent.


Pas une moto.


Pas une rafale.


Pas un Affamé.


Un sifflement tendu, métallique, rapide, suivi de plusieurs autres, quelque part au-dessus des toits.


Quelques défenseurs levèrent la tête.


Un seul instant.


Comme si quelque chose arrivait enfin.


Comme si la bataille venait encore de changer de forme.


Mais au même moment, au bout de la rue, une nouvelle ligne ennemie apparut dans la fumée — et derrière elle, deux civils de plus furent arrachés à une porte fracassée.


— Kairo ! cria Ilia.

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