SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 26 : Les Voltigeurs

2036 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 16/04/2026 19:40

Le sifflement revint.


Pas un seul.


Plusieurs.


Tendus, métalliques, rapides, au-dessus des toits, entre les fumées.


Puis la première silhouette traversa la rue.


Pas assez basse pour être cueillie facilement.

Pas assez haute pour être inutile.


Elle passa, frappa, disparut.


Un assaillant en train d’ouvrir le feu sur la barricade du marché fut arraché de son angle si brutalement qu’il n’eut même pas le temps de comprendre ce qui venait de le tuer. Une deuxième silhouette coupa l’axe dans le même mouvement. Puis une troisième. Puis deux autres.


Les défenseurs relevèrent la tête.


Les voltigeurs.


Ils entraient dans la bataille pour casser la couture avant qu’elle ne cède.


L’un d’eux traversa la rue basse d’un seul élan, accrocha un câble sur une façade encore debout, se projeta en diagonale et abattit un soldat ennemi au moment exact où celui-ci allait faire sauter un couvert. Plus loin, une autre forme surgit au-dessus d’un toit éventré, piqua sec, frappa deux fois, remonta aussitôt avant que les tirs d’en bas puissent vraiment la suivre.


Ce n’était pas une démonstration.


C’était une autre manière de faire la guerre.


En bas, la ligne que Kairo, Ilia et Lior s’épuisaient à retenir gagna enfin quelques secondes. Pas davantage. Mais dans une rue comme celle-là, quelques secondes suffisaient à empêcher un effondrement.


— Ils sont là ! cria quelqu’un derrière la barricade.


Une femme en sang, appuyée contre un chariot renversé, rechargea avec des mains qui tremblaient. Un autre défenseur releva son arme avec quelque chose qui ressemblait presque à de la rage revenue. Même les plus fatigués se redressèrent d’un cran.


En face, les assaillants perdirent pour la première fois un peu de fluidité.


Pas la discipline.


Le rythme.


Leurs angles, jusque-là bien tenus, commencèrent à se casser par endroits. L’un d’eux tenta de reprendre appui sous une arcade basse. Un voltigeur le cueillit de biais avant même qu’il ait pu verrouiller sa visée. Un autre groupe ennemi voulut déplacer deux captifs vers une ruelle arrière. Un câble passa, tendu comme une lame visible une fraction de seconde, puis l’un des hommes tomba et les civils s’effondrèrent avec lui dans la poussière.


Le champ de bataille changeait.


Pas en faveur d’une victoire.


En faveur d’un sursis.


Kairo rechargea, reprit le feu, vit un assaillant s’écrouler derrière une borne, puis leva les yeux une fraction de seconde. Les voltigeurs n’étaient pas nombreux. Assez pour casser des percées, pas pour reprendre toute la ville. Mais leur seule présence obligeait l’ennemi à penser autrement, à regarder au-dessus, à fractionner son attention.


Et ça coûtait cher.


Au bout du marché, deux soldats ennemis reculèrent enfin derrière un pan de mur encore debout. Un troisième tenta de couvrir leur retrait. Ilia le prit avant qu’il ait fini de pivoter.


— Ils décrochent ! hurla un défenseur.


— Non, répondit Kairo sans quitter la rue des yeux. Ils plient. C’est pas pareil.


Il avait raison.


Le repli commençait, oui. Mais pas comme une fuite sale et paniquée. Ils décrochaient par groupes, couvraient leurs arrières, ramassaient ce qu’ils pouvaient encore emporter, hommes, matériel, captifs. Ceux qui restaient pour couvrir les autres savaient exactement combien de temps ils devaient tenir avant de casser à leur tour.


Ils avaient perdu trop de monde.


Pas leur méthode.


Plus loin, une maison basse prit feu d’un coup, probablement pour empêcher qu’on y retrouve quoi que ce soit. Une femme tenta encore de sortir par l’arrière, fut rattrapée par un tir venu d’une fenêtre plus haute, puis plus rien. Sur la place, deux assaillants battirent en retraite tout en gardant entre eux un adolescent à moitié traîné, à moitié porté.


Pas un otage improvisé.


Un but.


Lior réapparut à gauche de Kairo, couvert de poussière jusqu’aux sourcils.


— Ils lâchent des rues, dit-il, mais ils gardent ce qui compte.


Kairo serra la mâchoire.


C’était exactement ça.


La ville respirait un peu mieux, mais elle continuait à saigner dans le mauvais sens.


— Le centre tient ! cria quelqu’un derrière eux.

— Le nord casse encore ! hurla un autre aussitôt.


Même avec les voltigeurs, rien n’était propre. Les rues ne vivaient pas mieux. Elles mouraient autrement.


Au-dessus d’eux, un voltigeur traversa encore l’axe, accrocha une façade, remonta et disparut derrière la fumée. L’un des défenseurs, un grand type maigre avec un brassard sombre, leva le poing comme si ce simple passage suffisait à lui rendre un peu de souffle.


Puis Kairo entendit autre chose.


Des cris plus loin.


Pas des tirs.

Pas des ordres.


Des civils.


Il tourna la tête.


À l’arrière d’une rue latérale, au-delà d’un couvert écroulé, trois silhouettes étaient encore en train d’être emmenées. Deux hommes et une gamine, poussés à coups de crosse vers une zone que les défenseurs ne voyaient plus depuis leur position actuelle. L’un des assaillants couvrait la manœuvre pendant que deux autres décrochaient par à-coups.


— Kairo, non, lâcha Ilia sans même avoir besoin de voir exactement ce qu’il regardait.


Trop tard.


Il quitta déjà son pilier.


Pas pour jouer au héros.


Parce qu’il les voyait encore.


Ilia jura entre ses dents et décrocha de son balcon cassé pour tenter de le suivre par un autre angle.


Lior partit lui aussi, mais plus bas, plus vite, déjà en train de chercher comment couper court.


Kairo traversa la rue sous le feu.


Une balle passa si près de sa joue qu’il sentit la chaleur avant d’entendre l’impact derrière. Il se jeta derrière un muret écroulé, reprit appui, bondit de nouveau. L’un des civils tomba dans le mouvement. Un assaillant le releva brutalement par le col. Kairo tira sans ralentir. L’homme bascula. Le civil s’effondra avec lui.


Le deuxième garde réagit aussitôt.


Tir.

Pierre éclatée.

Écho.


Kairo plongea derrière une porte arrachée encore debout par miracle. Trop loin maintenant pour être couvert correctement depuis le marché. Trop profond dans une ligne qui n’était plus la sienne.


Il le sut tout de suite.


Il était seul.


Pas seul dans la ville.


Seul à cet endroit, dans cette mauvaise poche de terrain où la bataille ne se jouait plus par ligne mais par secondes.


Il sortit du couvert au moment où un autre ennemi débouchait d’un angle mort. Tir trop court. Trop bas. Kairo le heurta de l’épaule, le dévia, sentit une décharge lui remonter tout le bras droit quand le canon racla la pierre, puis tira à bout portant.


Le corps tomba de travers contre un seuil noirci.


— Recule ! cria quelqu’un derrière, trop loin pour savoir si c’était Ilia ou un défenseur.


Kairo ne recula pas.


Le premier civil encore valide tenta de ramper vers lui. La gamine, elle, restait figée, incapable de comprendre dans quelle direction courir.


Puis deux autres assaillants surgirent.


Et un troisième.


Et un quatrième.


Ils ne le chargèrent pas tous ensemble comme des bêtes. Ils le fermèrent.


Un à gauche pour casser sa sortie.

Un derrière un angle pour le fixer.

Deux devant, espacés juste ce qu’il fallait pour qu’il ne puisse pas les prendre dans la même ligne.


Là, il comprit.


Pas avec sa tête.


Avec son corps.


Il était allé trop loin.


Le premier tir lui arracha la manche près de l’épaule. Le deuxième lui ouvrit la cuisse sans entrer franchement, mais assez pour faire céder sa jambe une demi-seconde. Il rattrapa sa chute contre un mur déjà fendu et sentit la douleur remonter d’un coup, chaude, sale, trop nette pour être niée.


Il tira en retour.


Manqua le premier.


Toucha le second au ventre quand celui-ci chercha à changer d’angle.


Le troisième avait déjà avancé de deux pas.


Kairo utilisa la Greffe.


Pas pour dominer.


Pour survivre encore trois secondes.


Son corps franchit de nouveau ce seuil de tension où tout devient plus aigu, plus court, plus cruel. Il pivota avant la troisième balle, la sentit lui mordre le flanc sans savoir tout de suite si elle avait traversé ou seulement labouré, et se jeta au sol juste assez vite pour éviter la quatrième.


La poussière lui entra dans la bouche.


Il roula.


Tira depuis le sol.


L’homme blessé au ventre s’écroula enfin.


Un deuxième ennemi voulut profiter de l’instant. Mauvais choix. Kairo se releva trop vite pour lui, lui attrapa l’arme au moment où il la ramenait dans l’axe, cassa son geste d’un coup sec et lui envoya une balle en pleine gorge.


Deux morts.


Deux restants.


Et lui presque fini.


Sa cuisse répondait mal.

Son flanc brûlait.

Son souffle cassait trop vite.


Sa jambe glissa en voulant reprendre appui.


Son arme remonta plus lentement.


Les deux derniers l’avaient compris.


Ils ne se pressèrent même pas.


Ils écartèrent juste assez leurs angles pour qu’il ne puisse pas en prendre un sans offrir tout son corps à l’autre.


Kairo chercha une sortie.


Il n’y en avait plus.


Le civil qui avait rampé jusque-là ne bougeait presque plus. La gamine s’était recroquevillée contre une marche brisée, les mains sur les oreilles, comme si ne plus entendre pouvait suffire à ne pas mourir.


Le premier ennemi leva son arme.


Le second avança d’un demi-pas.


Kairo tenta encore de remonter la sienne, mais sa jambe céda un instant, et cette seule faiblesse suffit à tout rendre clair.


C’était fini.


Puis quelque chose fendit l’air.


Pas un tir.


Pas un cri.


Un déplacement si rapide qu’il sembla d’abord n’avoir été qu’un défaut dans la lumière.


Le premier des deux hommes eut à peine le temps de tourner la tête.


Il tomba avant d’avoir compris.


Le second chercha à remonter son arme, trop tard déjà. Une autre trajectoire, plus basse, plus sèche, le coupa net à son tour. Son corps resta debout une fraction de seconde absurde, puis s’effondra contre le mur.


Silence.


Pas le vrai silence de la ville.


Juste ce trou minuscule où un homme comprend qu’il aurait dû mourir et qu’il respire encore.


Kairo resta un genou à terre, l’arme encore levée à moitié, le souffle court, la douleur partout d’un seul coup. Devant lui, à deux pas des deux corps fraîchement tombés, une silhouette venait de se poser avec cette précision violente qui ne ressemblait ni à une arrivée ni à une chute.


Une femme.


Le harnais vibrait encore légèrement contre ses hanches. Un câble pendait un instant avant de se rétracter. Dans la fumée, ses contours restaient nets d’une manière presque injuste.


Kairo la regarda.


Et quelque chose dévia en lui.


Pas une idée claire.


Pas une émotion qu’il aurait su nommer.


Juste un trouble brutal.


L’impression absurde qu’elle n’aurait jamais dû lui être étrangère.


Et, plus absurde encore, la certitude immédiate qu’il pouvait lui faire confiance.


La femme le regardait aussi.


Pas longtemps.


Mais assez pour qu’il sente le même très léger défaut dans l’instant.


Puis le réel revint d’un bloc : fumée, cris, feu, douleur dans la cuisse, chaleur au flanc, la gamine recroquevillée contre la marche, les deux morts au sol.


Kairo avala de travers, tenta de reprendre son souffle, et trouva quand même la force de parler.


— Qui es-tu ?


La femme ne bougea pas.


Sa réponse tomba simplement.


— Je m’appelle Alexandra.

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