SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 33 : Cendres

2068 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 16/04/2026 19:55

Quand Tomas repassa la ligne de sécurité, le pire du feu était derrière eux.


Pas totalement éteint.


Mais derrière.


Devant le mur, il ne restait plus que des foyers bas, des braises lourdes, des pans de bois noirci encore debout par habitude plutôt que par solidité, et cette odeur épaisse qui ne ressemblait plus à celle d’un champ de bataille ordinaire.


La chair brûlée.


Le métal chaud.


La suie mouillée.


Le vent ramenait tout ça par vagues.


Tomas avançait avec le bras encore trop raide et cette douleur sourde qui ne lui laissait jamais oublier qu’il avait été diminué au pire moment. Chaque pas tirait un peu. Pas assez pour l’arrêter. Assez pour l’énerver.


Autour d’eux, des soldats de Karsthal terminaient ce qui ne relevait plus du combat mais de son sale travail d’après.


On vérifiait les angles morts.


On dégageait les corps.


On repoussait au crochet les restes encore fumants des Affamés tombés trop près des accès.


On jetait du sable sur les dernières zones de braise vive.


Plus personne ne criait.


Le vacarme était mort avant le feu.


Il ne restait que les ordres courts, les bottes dans la cendre, le heurt d’une pelle contre de la pierre, et de temps en temps ce bruit sec, presque obscène, qu’un corps fait quand on le retourne pour vérifier qu’il n’y a rien à récupérer.


Marek s’était arrêté quelques mètres plus loin.


Il regardait le terrain avec cette même expression qu’il avait depuis la veille : pas de triomphe, pas d’effondrement, juste cette lucidité dure des gens qui n’ont plus le droit de confondre tenir et gagner.


Mira, elle, continuait à balayer la zone du regard comme si la stabilisation annoncée n’était qu’une ruse de plus. Ses doigts n’étaient jamais très loin de son arme. Même maintenant. Même ici.


Nerla avait le visage fermé.


Pas crispé.


Fermé.


Comme si quelque chose dans ce qu’elle avait vu plus tôt refusait encore de se ranger.


Tomas s’arrêta à côté d’eux et observa enfin vraiment ce qui restait devant le mur.


La terre avait changé de couleur.


Le mélange de cendres, de boue, de sang et d’eau sale donnait au sol une teinte sombre, presque luisante. Là où le feu avait le plus pris, il ne restait plus qu’une croûte noire parcourue de fumerolles fines. Plus loin, des silhouettes méconnaissables gisaient à demi couchées contre des blocs de défense ou des débris de charpente.


Il n’y avait plus d’assaut.


Plus de vague.


Plus de pression immédiate.


Seulement les preuves.


Et Tomas détestait ça presque plus que le combat.


Parce que le combat laissait encore une place pour faire quelque chose.


Ça, non.


Un soldat de liaison arriva au pas rapide depuis la ligne basse, le manteau couvert de poussière grise jusqu’aux genoux.


— Secteur proche stabilisé, lança-t-il à Marek. Contrôle en cours sur tout le front immédiat. Plus aucune masse en approche directe.


Marek ne hocha même pas la tête tout de suite.


— La grande horde ?


Le soldat jeta un regard vers l’horizon au-delà des fumées basses.


— Confirmé par les observateurs sud et est. Elle s’est déportée pendant la nuit. Puis elle a continué vers l’intérieur du continent.


Tomas releva lentement la tête.


Mira aussi.


Le soldat ajouta :


— Ce qui frappait encore ici, c’était l’arrière de la vague. Des éléments rabattu, des retardataires, des débordements.


Le mot débordements resta suspendu dans l’air comme une tentative misérable de donner une forme propre à ce qu’ils venaient d’affronter.


Marek regarda le champ de cendres devant le mur.


— Donc elle ne s’est pas brisée ici.


— Non, lieutenant. Elle est passée plus loin.


Plus loin.


Tomas sentit quelque chose se nouer dans son ventre à cette simple idée.


Karsthal respirait parce qu’ailleurs, plus loin, quelque chose d’autre était en train d’être perdu.


Le soldat de liaison reprit :


— Les observateurs disent aussi autre chose.


Marek tourna la tête vers lui.


— Parle.


Le soldat hésita à peine.


— Le mouvement de déviation... il était bizarre.


Mira fronça les sourcils.


— Bizarre comment ?


Le soldat chercha ses mots.


— Trop propre. Trop cohérent. Pas comme une dispersion de panique. On aurait dit que la masse savait où se rabattre.


Un silence bref suivit.


Ce fut Nerla qui parla la première.


— Oui.


Sa voix tomba sans trembler.


Tout le monde se tourna vers elle.


Elle ne détourna pas les yeux du terrain noirci.


— Je l’ai vu aussi, dit-elle. Quand certains ont décroché plus tôt... ça n’avait rien d’un reflux normal. Ça tournait comme si ça cherchait déjà autre chose. Comme si ça savait où aller.


Tomas sentit un frisson lui traverser le dos malgré la chaleur résiduelle du champ.


Mira la regarda, attentive.


— Tu penses qu’ils s’adaptent ?


Nerla secoua lentement la tête.


— J’en sais rien.


Puis, plus bas :


— Mais ça ne ressemblait pas à quelque chose d’aveugle.


Marek resta silencieux une seconde de plus.


Pas parce qu’il doutait d’elle.


Parce qu’il savait ce qu’impliquait ce genre de phrase, si on la laissait prendre racine.


Enfin, il dit :


— On ne conclut rien tant qu’on n’a pas plus que des impressions.


Tomas reconnut immédiatement le ton.


Pas un refus.


Un garde-fou.


Marek reprit en regardant encore l’horizon :


— Mais si la masse principale se déporte avec cohérence au lieu de simplement frapper puis se casser au hasard... alors le problème change.


Il n’en dit pas plus.


Pas besoin.


Tomas comprit.


Un ennemi qui déborde est déjà un cauchemar.


Un ennemi qui choisit son mouvement en est un autre.


Le soldat de liaison revint au plus immédiat :


— Ordre de relève pour votre unité. Le secteur proche tient. Les équipes de récupération et de surveillance prennent le relais. Retour QG demandé pour compte rendu et état.


Marek acquiesça enfin.


— Reçu.


Le soldat repartit aussitôt, avalé presque tout de suite par les silhouettes en travail et les fumées basses.


Le groupe resta encore quelques instants immobile.


Comme s’il fallait au moins ça avant de tourner le dos au mur.


Tomas regarda de nouveau le terrain.


La ligne tenait.


Oui.


Mais tenir une ligne au milieu de cendres, avec une horde partie ravager plus loin, ne ressemblait pas à une victoire. Ça ressemblait à une dette laissée ailleurs.


Il serra la mâchoire quand une douleur plus vive lui traversa le bras.


Marek le vit.


— Ça tire encore ?


Tomas eut un souffle bref, presque un rire sans joie.


— Ça m’emmerde surtout.


Marek ne répondit pas tout de suite.


Puis :


— Tant mieux.


Tomas leva les yeux vers lui.


— Tant mieux ?


— Oui. Si ça t’emmerde, c’est que t’es encore là pour te plaindre.


Mira souffla du nez.


Pas un vrai rire.


Mais presque.


Même Tomas sentit malgré lui le coin de sa bouche bouger une demi-seconde, avant que la douleur et la fatigue ne reprennent toute la place.


Il baissa les yeux vers son bras.


— J’aurais dû pouvoir tenir mieux.


Cette fois, personne ne fit semblant de ne pas entendre.


Marek répondit le premier.


— Non.


Le mot tomba avec une netteté qui interdisait la discussion.


— T’aurais dû tenir. Tu l’as fait.


Tomas ouvrit la bouche.


Marek le coupa avant.


— Tu veux quoi ? Rejouer la scène avec un bras intact ? On l’a pas, ce luxe-là.


Le silence retomba.


Pas humiliant.


Net.


Tomas regarda encore le champ noir devant eux.


Il savait que Marek avait raison.


Ça n’empêchait pas la colère.


Contre la blessure.


Contre le moment choisi.


Contre ce foutu bras qui avait ralenti alors qu’il n’avait pas le droit de ralentir.


Mira finit par dire, sans quitter le terrain des yeux :


— Ça me plaît pas.


— Quoi ? demanda Tomas.


— Le calme.


Nerla répondit avant elle.


— Oui.


Mira ajouta :


— J’ai vu des fronts se vider. J’ai vu des hordes casser. J’ai vu des vagues perdre leur élan. Là... c’est pas pareil.


Elle regarda la ligne noire au loin.


— Là, on dirait que ça s’est retiré avec une idée.


Tomas sentit cette phrase lui rester dans la tête plus durement qu’il ne l’aurait voulu.


Avec une idée.


Marek se redressa légèrement.


— On remonte ça au QG. Pas comme certitude. Comme anomalie.


Nerla hocha la tête.


— Oui.


Puis elle jeta un dernier regard au-delà du mur, vers cet intérieur du continent qu’ils ne voyaient pas mais que tous imaginaient déjà perdu.


— Si ça choisit vraiment, dit-elle, alors ce qui s’est éloigné d’ici n’a peut-être pas fui.


Personne ne répondit.


Parce qu’il n’y avait rien à répondre à ça qui n’aurait pas sonné faux.


Marek finit par trancher.


— On bouge.


Ils quittèrent la ligne.


Le retour se fit presque sans paroles.


Le vacarme du champ brûlé resta derrière eux, remplacé peu à peu par les sons plus étouffés de l’intérieur de Karsthal : des roues sur de la pierre, des ordres plus lointains, le claquement d’une porte blindée, des bribes de radio, la rumeur d’une place forte qui tenait encore parce qu’elle refusait de s’arrêter assez longtemps pour constater ce que ça lui coûtait.


Tomas marchait un peu en retrait sans le vouloir.


Pas par isolement.


Par fatigue.


Son bras pesait plus lourd à mesure que l’adrénaline retombait. Ses jambes tenaient, mais moins franchement. Chaque fois qu’il relevait les yeux, il revoyait la même chose : la suie, les formes noires, la ligne morte devant le mur.


Mira ne décrocha pas une seule fois complètement du terrain.


Même en revenant au QG, elle regardait les toits, les angles, les passerelles, comme si un nouveau débordement pouvait encore sortir d’une ruelle ou d’un accès technique.


Nerla marchait plus silencieuse encore que d’habitude.


Pas absente.


Tendue.


Comme si son corps avait déjà choisi de ne pas croire à la baisse de pression.


Marek, lui, avançait avec cette énergie étrange des gens qui n’ont plus beaucoup de force mais qui tiennent encore par habitude du commandement. Tomas le regarda une fois de profil et comprit soudain ce que cela devait coûter de rester celui qui continue à donner une direction quand le décor autour de toi n’est plus qu’une succession de pertes à classer correctement.


Ils passèrent finalement le dernier sas de sécurité.


À l’intérieur du QG, l’air sentait moins la fumée.


Mais pas moins la guerre.


Un garde ouvrit la voie sans commentaire. Un autre les regarda passer avec cette fatigue sans surprise qu’on ne gagne qu’en restant trop longtemps dans une place assiégée.


— Débrief à venir, dit simplement un soldat de liaison en les voyant entrer. Ordre de repos relatif en attendant.


Repos relatif.


Tomas aurait presque pu rire.


Il n’en fit rien.


Ils continuèrent jusqu’au secteur qui leur servait de base temporaire.


Quand la porte se referma derrière eux, le bruit du front parut d’un coup plus loin. Pas disparu. Loin.


Et ce fut presque pire.


Parce que le silence laissait plus de place aux images.


Aux corps.


À l’odeur.


À la ligne noire devant le mur.


Marek s’arrêta enfin.


Mira posa son arme contre une paroi sans la quitter vraiment des yeux.


Nerla resta debout quelques secondes de plus que les autres.


Tomas, lui, s’assit plus lourdement qu’il ne l’aurait voulu.


Son bras protesta aussitôt.


Il serra les dents.


Personne ne dit “on a gagné”.


Personne n’aurait osé.


Le secteur tenait.


Voilà tout.


Et devant le mur, il ne restait plus que des cendres.


Aucun d’eux n’aurait appelé ça une victoire.

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