SNK : La Guerre des Fantômes
Le transport vibrait comme une vieille boîte de conserve lancée trop vite sur une route qui n’en était plus une.
À chaque cahot, Tomas sentait la douleur remonter dans son bras.
Pas de quoi le coucher.
Juste assez pour lui rappeler, encore et encore, qu’au pire moment son corps avait ralenti avant lui.
Dans la caisse blindée, personne ne parlait.
Mira gardait les yeux tournés vers l’ouverture latérale, comme si elle s’attendait encore à voir surgir quelque chose du dehors malgré les portes refermées.
Nerla était assise en face, les bras croisés, le regard fixe. Elle n’avait pas l’air absente. Elle avait l’air de continuer à suivre quelque chose que les autres ne voyaient plus.
Marek, lui, était calé contre la paroi, les jambes légèrement écartées pour encaisser les secousses. Il n’avait pas fermé les yeux depuis leur départ du mur.
Tomas le regarda un moment.
Puis il finit par demander :
— T’as déjà vu pire que Karsthal ?
Le bruit du moteur avala presque la fin de sa phrase.
Marek ne répondit pas tout de suite.
Le transport prit un trou. Une caisse sanglée cogna la tôle. Mira ne broncha même pas.
Puis Marek dit :
— Oui.
Sa voix n’avait rien de solennel.
Seulement du poids.
Tomas attendit.
— Pire comment ? demanda-t-il.
Marek releva la tête.
— Ici, on avait des Affamés. Une ligne qui pliait. Des civils à sortir. Du feu pour couper ce qu’on ne pouvait plus sauver. C’était sale.
Un temps.
— Mais on savait encore ce qu’on avait en face.
Le transport continua de trembler autour d’eux.
— Ce que j’ai vu de pire, reprit-il, c’était humain.
Mira détourna enfin les yeux de l’ouverture.
Nerla leva légèrement la tête.
Tomas sentit sa gorge se serrer.
— Pas d’Affamés, dit Marek. Pas de murs. Pas de fuite possible pour les civils. Rien que deux forces qui se connaissaient assez pour savoir exactement comment se faire le plus de mal possible.
Tomas demanda, plus bas :
— Des soldats titans ?
Marek hocha une fois la tête.
— Des deux côtés.
Plus personne ne bougeait.
Même les secousses semblaient plus lointaines.
— On tenait une rupture de ligne, reprit Marek. Un axe de ravitaillement. Un de ces endroits qu’on t’ordonne de tenir parce qu’il est essentiel, mais où on t’envoie juste assez de monde pour comprendre très vite que si ça tourne mal, personne ne viendra te sauver proprement.
Il marqua une pause.
Pas pour faire de l’effet.
Comme s’il revoyait juste assez pour choisir ce qu’il laissait sortir.
— La ligne pliait. Les blessés s’accumulaient. Les greffés des deux camps arrachaient le terrain mètre par mètre. Et à un moment, j’ai eu le temps pour une seule manœuvre.
Tomas sentit déjà venir la suite.
Il la détesta avant même qu’elle tombe.
— Mon meilleur ami tenait un verrou latéral avec quelques hommes, dit Marek. S’ils sautaient, toute une zone d’évacuation s’ouvrait. À l’arrière, on avait encore une vingtaine de soldats coincés. Désorganisés. Blessés pour certains. Mais récupérables.
Le bruit du moteur continua, régulier, brutal, indifférent.
— Je pouvais aller chercher l’un, dit Marek.
— Ou les autres.
Tomas ne dit rien.
Mira non plus.
Nerla avait cessé de remuer.
— J’ai pris les vingt.
La phrase tomba sans ornements.
Sans justification.
Juste ça.
— On les a sortis, continua Marek. On a refermé derrière eux. On a empêché la ligne de céder complètement. Le rapport final disait que la décision avait été juste.
Il regarda Tomas en face.
— J’ai sauvé vingt hommes. J’ai quand même abandonné le mien.
Le transport ne sembla plus contenir assez d’air.
Personne ne parla.
Tomas baissa les yeux une seconde. Les releva.
— Tu regrettes ?
Marek eut un souffle par le nez.
Pas un rire.
Presque l’inverse.
— Tous les jours.
Le moteur grondait toujours.
Le bras de Tomas lançait toujours.
Mais la phrase, elle, restait au milieu d’eux, plus lourde que tout le reste.
— Pourtant c’était le bon choix, murmura Tomas.
Marek hocha une fois la tête.
— Oui.
— Alors pourquoi ça reste comme ça ?
Marek le fixa.
Pas durement.
Pas doucement non plus.
Avec cette fatigue sèche de ceux qui ont déjà eu cette conversation avec eux-mêmes trop de fois.
— Parce que la bonne décision ne te laisse pas toujours le droit de dormir tranquille.
Rien après.
Pas besoin.
Mira reprit la parole la première.
Très bas.
— Il le savait ?
Marek tourna à peine la tête vers elle.
— Je ne sais pas.
Un temps.
— J’ai jamais pu le vérifier.
Mira baissa les yeux une seconde.
— C’est ça le pire, dit-elle.
Ce n’était pas dit fort.
Mais ça coupa net.
Nerla regarda le plancher.
— Donc même quand tu fais ce qu’il faut... ça te suit quand même.
— Oui, dit Marek.
Puis elle ajouta, sans relever la tête :
— Alors on finit tous par porter quelqu’un qu’on n’a pas pu ramener.
Cette fois, personne ne répondit.
Tomas sentit les secousses revenir dans son corps comme si elles avaient attendu la fin de la phrase.
Karsthal.
Le mur.
Les cendres.
La ligne tenue.
Le bras qui n’avait pas répondu assez vite.
Et d’un coup, la guerre lui parut différente.
Pas plus grande.
Plus proche.
Le transport ralentit enfin.
Le QG.
Les portières s’ouvrirent sur un air moins chargé de fumée que dehors, mais pas moins chargé de fatigue, de métal et d’urgence.
On leur accorda quelques heures.
Pas du repos.
Une coupure.
Le temps de tomber.
De fermer les yeux.
De laisser le corps décrocher juste assez pour ne pas s’effondrer à l’étape suivante.
Quand Tomas se réveilla, il ne sut pas tout de suite où il était.
La douleur dans son bras s’en chargea pour lui.
Autour, rien n’avait vraiment changé.
Le silence du QG n’était jamais un vrai silence. Toujours des pas lointains. Une radio. Une porte. Du métal. La guerre tenue à l’intérieur des murs au lieu de déborder devant eux.
Mira était déjà debout.
Nerla assise, mais réveillée.
Marek finissait de remettre sa veste, avec cette précision sèche de ceux qui ne prennent jamais le temps de s’habiller, seulement celui de redevenir fonctionnels.
— On vous veut en salle de liaison dans dix minutes, dit un soldat depuis l’encadrement de la porte.
Marek acquiesça.
Pas un mot de plus.
Le soldat repartit.
Tomas se redressa plus lentement qu’il ne l’aurait voulu.
Son bras protesta aussitôt.
Il serra les dents.
Marek le vit.
Ne commenta pas.
Ils traversèrent le couloir sans parler.
À l’approche de la salle de liaison, Tomas sentit revenir cette impression de n’avoir pas vraiment dormi. Juste changé d’endroit pour rester fatigué autrement.
Devant la porte, Marek s’arrêta une seconde.
Pas longtemps.
Juste assez pour regarder les trois plus jeunes.
— Ce qui arrive maintenant, dit-il, c’est une autre version du même problème.
Tomas fronça légèrement les sourcils.
Marek posa une main sur la poignée.
— Vous croyez encore que le plus dur, c’est de survivre à un front.
Il ouvrit la porte.
— Non. Le plus dur, c’est de survivre assez longtemps pour avoir à choisir ce qu’on sacrifie.
Il entra.
Tomas resta une demi-seconde derrière lui.
Juste assez pour sentir la phrase se loger au même endroit que l’autre.
J’ai sauvé vingt hommes. J’ai quand même abandonné le mien.
Quand il franchit le seuil à son tour, il comprit déjà une chose :
le pire n’était pas derrière eux.
Il commençait seulement à leur ressembler.