SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 41 : Ce qu’ils héritent

2183 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 18/04/2026 12:24

Le retour de ronde n’apporta rien qui mérite d’être raconté en premier.


Quelques traces fraîches dans un chemin de boue. Deux maisons vides vérifiées une fois de plus. Une silhouette aperçue trop loin pour être suivie sans risquer de perdre le reste. Le vent. La fatigue. Les mêmes lignes du terrain qu’il fallait continuer à lire comme si elles pouvaient, d’une heure à l’autre, basculer du calme précaire à l’attaque.


Alexandra ouvrait la marche.


Vael et Naor tenaient les bords.


Le reste suivait sans parler davantage que nécessaire.


Kairo comprit qu’il s’était passé quelque chose avant même qu’ils franchissent la première porte du quartier général.


Pas un cri.


Pas une alerte.


Pas de mouvement brusque.


Les couloirs étaient les mêmes. Les lampes aussi. Les pas sur la pierre aussi. Mais les regards s’arrêtaient un peu moins longtemps, ou un peu trop. Les voix baissaient quand ils passaient. Deux soldats, au fond d’un angle, interrompirent leur échange dès qu’ils virent Alexandra, puis glissèrent un coup d’œil vers Kairo et Tomas avant de détourner les yeux.


Ilia le sentit aussi.


Kairo le vit à sa façon de ralentir d’un demi-pas sans casser sa ligne.


Tomas releva la tête plus franchement.


Mira ne changea presque rien à son visage, mais son regard glissa une seconde sur la porte du bureau de Drast.


Nerla ne dit rien.


Varek regarda une fois Alexandra.


Elle non plus ne parla pas tout de suite.


C’est Naor qui lâcha, très bas :


— Il s’est passé quoi ?


Alexandra ne répondit pas.


Quand ils atteignirent enfin le bureau d’Ilian Drast, la porte était déjà ouverte.


Marek s’y trouvait.


Lior aussi.


Drast était debout derrière son bureau, les deux mains posées à plat sur le bois. Saëlin se tenait un peu en retrait, dossier gris contre elle.


Kairo sut immédiatement que ce n’était pas un simple rapport de plus.


Lior leva les yeux vers eux. Pas vidé comme après une nuit trop courte. Autrement.


Alexandra entra la première.


— Alors ? demanda-t-elle.


Drast regarda tout le groupe avant de répondre.


— Fermez.


Vael referma la porte derrière eux.


La pièce se contracta d’un coup.


Personne ne chercha de place confortable. Certains restèrent debout. D’autres s’appuyèrent à un mur, à un meuble, au bord de la table. Tomas prit appui plus lentement que les autres. Kairo resta près de la fenêtre étroite. Ilia croisa les bras. Mira et Nerla se placèrent côte à côte sans se toucher. Varek resta un peu en avant. Naor, lui, ne s’éloigna pas d’Alexandra. Vael se plaça légèrement sur le côté, assez près d’elle pour que cela ne ressemble pas à un hasard.


Drast ne passa pas par un détour.


— On a appris quelque chose qui change la lecture de ce conflit.


Le silence se tendit aussitôt.


Kairo regarda Marek.

Puis Lior.

Puis Saëlin.


Marek prit la suite.


— Les prisonniers qu’on a vus en bas n’ont pas réagi à nous comme à des renforts venus de Kars. Ils ont réagi à nous comme à des héritiers.


Cette fois, ce ne fut pas Tomas qui parla le premier.


Ce fut Alexandra.


— Héritiers de quoi ?


Marek répondit sans baisser les yeux.


— D’opérations menées ici il y a plus d’un siècle. Raids. Prélèvements. Greffes. Enlèvements. Expérimentations.


Plus personne ne bougea.


Naor tourna la tête vers Kairo.

Puis vers Tomas.

Puis vers Marek.


Kairo sentit sa nuque se durcir avant même d’avoir tout repris mentalement. Il entendait encore la voix de Marek, mais plus loin, comme si quelque chose en lui s’était mis à écouter avec retard.


Alexandra demanda :


— Kars ?


Drast répondit :


— Oui.


Lior reprit, plus bas :


— Les prisonniers l’ont dit. Saëlin a confirmé que les archives convergent. Et Kars l’a admis.


Cette fois, Tomas bougea vraiment.


— Elle a admis quoi, exactement ? demanda-t-il.


Lior regarda une seconde Marek, puis Drast.


— Qu’il y a bien eu des opérations anciennes sur l’île. Que ça remonte à plus d’un siècle. Que ça concernait déjà les greffes sous des formes plus anciennes. Que des gens ont été pris. Déplacés. Utilisés.


Naor eut un rire bref.


— Formidable.


Ilia coupa aussitôt :


— Et maintenant ?


Marek lui répondit.


— Maintenant, Kars dit que cette doctrine n’est plus la sienne. Que ces opérations ont cessé depuis longtemps. Pas par conscience. Parce que l’intérêt stratégique a changé. Parce que le coût devenait trop lourd. Parce que l’île ne leur servait plus assez.


Le visage de Vael ne changea presque pas.


Alexandra, elle, resta fixe.


— Donc vous venez ici avec votre aide après être déjà venus prendre ici ce qui vous a servi.


Marek ne répondit pas tout de suite.


Ce fut Drast qui parla.


— Alexandra—


Elle ne le regarda même pas.


— Non. Pas tout de suite.


Puis, toujours vers Marek :


— Vous comprenez ce que ça veut dire, ici, d’entendre le mot aide après ça ?


Tomas serra la mâchoire.


Kairo sentit l’air de la pièce changer. Plus lourd. Plus découpé.


Marek répondit enfin.


— Oui.


Naor le fixa.


— Non. Tu comprends une partie.


Mira leva légèrement les yeux vers lui.


Saëlin ne bougea pas.


Vael parla à son tour, et sa voix, plus calme que celle de Naor, n’en fut que plus dure.


— Ça change la nature de votre présence ici.


Cette fois, personne ne fit semblant de ne pas entendre.


Kairo sentit alors le déplacement dans les regards. Alexandra ne le regardait plus seulement comme un allié utile venu d’ailleurs. Naor ne regardait plus Tomas comme un soldat parmi d’autres. Vael ne regardait plus Marek comme un commandant extérieur qu’on avait appris à respecter.


Varek souffla entre ses dents.


— Et ils nous ont dit ça comme ça ?


Drast répondit avant Marek.


— Non. Ils ont dit exactement ce qu’ils étaient obligés de dire.


Saëlin ajouta, sans bouger :


— Et pas davantage.


Alexandra garda les yeux sur Marek.


— Et ensuite ?


Marek répondit :


— Ensuite, ils ont proposé de renouer des liens diplomatiques. D’ouvrir une ligne officielle. D’apporter un soutien ciblé. D’aider à défendre l’île.


Naor ricana franchement.


— Évidemment.


Kairo n’avait toujours pas parlé.


Il regardait la table.

Le dossier gris de Saëlin.

La lumière sur le bois.

Les mains de Drast.

Le visage fermé de Tomas.


Et derrière tout ça, une impression plus lourde que les mots : son propre corps venait d’être poussé d’un cran hors de lui-même.


Pas seulement parce qu’il portait une greffe.

Pas seulement parce qu’il servait Kars.

Mais parce qu’il lui fallait soudain admettre que ce qu’il portait remontait peut-être à une chaîne plus ancienne, plus obscure, plus longue que son propre engagement.


Tomas rompit le silence.


— Donc on nous envoie ici, dit-il, avec leurs greffes, leurs armes, leurs discours, et on découvre après coup qu’ils sont déjà venus prendre ici ce qu’ils utilisent encore.


Naor tourna aussitôt la tête vers lui.


— “On vous envoie”, répéta-t-il. Comme si t’étais dehors, toi.


Tomas le regarda.


— Je ne dis pas que je suis dehors.


— Non, dit Naor. Tu dis juste ça comme si ça ne te touchait pas de l’intérieur.


Tomas fit un pas en avant.


— Ça me touche plus que tu crois.


— Très bien, répondit Naor. Alors commence peut-être par ne pas parler comme si Kars était une caserne derrière toi et pas ce que tu portes en entrant ici.


Alexandra lança enfin :


— Naor.


Pas pour l’absoudre.

Pour empêcher un cran de trop.


Tomas regarda Naor.

Puis Alexandra.

Puis Drast.


— Tu crois que ça m’amuse ? demanda-t-il. Tu crois que j’ai demandé à apprendre ça ici ? Maintenant ? Comme ça ?


Vael répondit avant Naor cette fois.


— Non. Mais ça ne change rien à ce que ça nous fait de vous avoir en face.


La phrase était calme.

C’est ce qui la rendit pire.


Lior prit alors la parole, vite, avant que tout ne bascule encore.


— Ça ne sert à rien de faire semblant que cette pièce peut rester intacte après ça.


Personne ne le contesta.


Il continua :


— Mais on n’est pas non plus dans une salle où on a le luxe de régler un siècle de passif en dix minutes.


Naor le regarda.


— C’est pratique, ce mot, luxe.


Lior encaissa sans répondre tout de suite.


Mira prit alors la parole, et sa voix coupa la pièce plus sûrement que si elle avait parlé plus fort.


— Un aveu ne répare rien.


Personne ne la contredit.


Nerla, à côté d’elle, ajouta :


— Il déplace juste ce qu’on doit porter.


Kairo releva enfin les yeux.


Ilia regardait toujours Marek.


— Concrètement, dit-elle, qu’est-ce que ça change pour nous ?


Drast répondit cette fois.


— Que la guerre continue. Que l’aide de Kars existe. Qu’elle sera peut-être utile. Et qu’elle ne change rien au fait que l’île a des raisons de haïr ce qu’elle représente.


Alexandra ne le quitta pas des yeux.


— “L’île”.


Drast soutint son regard.


— Oui.


Elle prit une seconde.


Puis :


— Ils veulent aider qui ? Nous ? Ou eux-mêmes ?


Ce fut Marek qui répondit.


— Les deux.


Varek baissa les yeux un instant.


— Au moins, ça a le mérite d’être clair.


— Non, dit Mira.


Tout le monde tourna légèrement la tête vers elle.


— Ce n’est pas clair. C’est seulement moins caché.


Saëlin parla à son tour, sans quitter son dossier.


— Kars a parlé parce qu’elle ne pouvait plus éviter de parler.


Puis, après une courte pause :


— Ce qu’elle fera ensuite reste une autre question.


Naor souffla du nez.


— J’adore les questions qui tombent toujours quand il faut agir.


Tomas tourna la tête vers lui.


— Et toi, t’aurais préféré quoi ? Qu’ils continuent à mentir ?


— Ne me fais pas choisir entre deux versions de votre pays.


Le mot votre coupa net.


Drast redressa légèrement la tête.


— Ça suffit.


Pas crié.

Pas jeté.

Mais assez ferme pour reprendre l’air de la pièce.


Il regarda d’abord Naor.

Puis Tomas.

Puis le reste.


— Vous avez le droit de les regarder autrement, dit-il. Vous avez le droit d’encaisser ça comme vous l’encaissez. Mais nous n’avons pas le luxe de transformer cette pièce en tribunal.


Le silence qui suivit fut plus dur que le précédent.


Tomas fixa un instant le sol.

Puis releva la tête vers Marek.


— Et nous, là-dedans ?


La question ne visait pas seulement Marek.

Mais elle passait par lui.


Marek ne chercha pas à se dérober.


— Nous, on continue. Avec ça.


Il ne dit rien de plus.


Kairo baissa les yeux une seconde.


Avec ça.


Avec les greffes.

Avec les morts.

Avec l’île.

Avec Kars.

Avec le passé qui venait de remonter.

Avec une aide qu’on ne pouvait ni refuser facilement ni recevoir sans arrière-goût.


Alexandra regarda ensuite Kairo.


Pas longtemps.


Juste assez pour qu’il sente ce regard plus nettement que les autres.


Pas une accusation entière.

Pas une absolution.


Quelque chose de plus difficile.


Il soutint son regard une seconde.

Puis deux.


Il ne trouva rien à dire.


Varek finit par prendre la parole, très bas :


— On dirait qu’on a tous hérité d’une guerre qu’on n’a même pas commencée.


Cette fois, personne ne répondit tout de suite.


Ilia finit par souffler :


— Oui. Et elle ne va pas s’arrêter pour nous laisser le temps de réfléchir.


Drast regarda le groupe réuni devant lui. Les jeunes revenus de ronde. Marek. Lior. Alexandra. Vael. Naor. Saëlin. Tous placés dans la même pièce avec une vérité qui ne leur offrait ni repos ni direction simple.


— Ce que vous faites de ça, dit-il, ça ne m’appartient pas entièrement.


Puis il ajouta :


— Mais ce que nous faisons ensuite sur cette île nous appartient encore.


Mira leva légèrement les yeux.


— Pas entièrement non plus.


Un silence passa.


Kairo sentit que la journée ne se refermerait pas dans cette pièce. Pas vraiment. Pas avec une phrase juste. Pas avec une colère. Pas avec une ligne politique.


Il regarda Marek.

Puis Lior.

Puis Alexandra.

Puis Tomas.


Puis il demanda, très calmement :


— Et maintenant, on fait quoi avec ça ?


Personne ne répondit tout de suite.

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