SNK : La Guerre des Fantômes
— Et maintenant, on fait quoi avec ça ?
Personne ne répondit tout de suite.
La question de Kairo resta dans la pièce, posée entre eux comme quelque chose que personne ne voulait toucher en premier. Pas parce qu’ils n’avaient rien à dire. Parce que tout ce qui pouvait suivre risquait de rouvrir la fracture au lieu de la tenir.
Le silence dura trop longtemps.
Naor finit par souffler du nez.
— On commence peut-être par arrêter de faire comme si c’était juste une mauvaise nouvelle de plus.
Personne ne bougea.
Il garda les yeux sur Marek, puis sur Tomas, puis sur Kairo.
— Parce que là, on parle pas d’un convoi perdu ou d’un commandement qui ment à moitié. On parle d’un pays qui vient nous tendre la main après avoir déjà mis les mains ici.
La phrase fit remonter quelque chose d’immédiat dans les épaules de Tomas.
Il se redressa.
— Tu crois que j’ai besoin que tu me le répètes ?
— Non, répondit Naor. Je crois juste qu’on a assez fait semblant pour une seule journée.
Vael ne dit rien, mais il ne coupa pas Naor. Son silence n’avait rien d’un retrait. Il laissait seulement la ligne vardénienne apparaître sans l’adoucir.
Kairo sentit Tomas prêt à repartir.
Pas à exploser.
À repartir de ce point où chaque mot cessait de peser pareil parce qu’il n’y avait plus seulement des soldats dans la pièce, mais des provenances, des héritages, des mémoires qui s’étaient relevés d’un seul coup.
Ce fut Ilia qui parla.
Pas fort.
Pas pour couvrir qui que ce soit.
Juste au moment exact où il fallait couper.
— Ça suffit.
Naor tourna la tête vers elle.
Elle n’avait pas bougé.
Les bras toujours croisés.
Le regard net.
Aucune chaleur.
— On a ce qu’on a à faire, dit-elle. Et on le fera.
Personne ne répondit.
Elle continua, sans accélérer :
— On garde ça en tête. Tout. On n’oublie rien. On ne blanchit rien. Mais on ne va pas commencer à mettre ça sur ceux qui sont dans cette pièce parce que c’est plus simple que de tenir la ligne.
Le silence changea de nature.
Pas moins lourd.
Plus précis.
Naor la regardait toujours. Tomas aussi. Même Alexandra ne quitta pas Ilia des yeux.
Ilia reprit :
— Kars restera Kars. Très bien. Maintenant regardez la pièce. Regardez qui est là. Regardez qui a tenu avec nous. Regardez qui a pris les coups avec nous.
Cette fois, personne ne chercha à parler par-dessus.
Ilia tourna légèrement la tête vers Naor.
— Tu veux être en colère ? Sois-le. Tu veux te souvenir ? Souviens-toi. Mais ne commence pas à confondre ce qui a été fait avec ceux qui sont encore debout ici.
Naor ne répondit pas tout de suite.
Parce qu’il n’avait pas de réponse simple.
Parce qu’au fond, la phrase avait trouvé sa place.
Alexandra parla alors.
Et tout le monde comprit aussitôt que ce qu’Ilia venait de poser n’allait pas rester une simple coupe de terrain.
— Elle a raison.
Sa voix n’avait rien d’apaisant.
Aucun adoucissement.
Aucune volonté de refermer la blessure.
Elle regarda d’abord Naor.
Puis Vael.
Puis Marek.
Puis Kairo.
— Je n’oublie rien de ce que Kars vient d’admettre, dit-elle. Rien.
Le mot tomba très nettement.
— Je n’oublie pas l’île. Je n’oublie pas ce qui a été pris ici. Je n’oublie pas ce qu’ils ont appelé recherches, stabilisations, opérations, comme si changer les mots changeait le fond.
Ses yeux revinrent vers Marek.
— Mais eux ne sont pas l’État qui a décidé ça il y a plus d’un siècle.
Puis vers Tomas.
— Eux ne sont pas les dirigeants qui ont jugé qu’on pouvait prendre ici tant que ça rapportait.
Puis vers Kairo.
— Et eux ont déjà trop risqué sur cette île pour que je commence à les traiter comme des ennemis.
Personne ne bougea.
Naor détourna un instant les yeux.
Pas en signe d’accord.
Comme pour encaisser avant de revenir.
Alexandra continua :
— Kars nous doit plus qu’elle ne l’admet. Ça, ça ne bouge pas. Mais je ne mettrai pas cette dette sur ceux qui ont déjà saigné ici avec nous.
Kairo sentit quelque chose se serrer dans sa gorge.
Pas un soulagement.
Mais il ne fut pas rejeté d’un seul bloc.
Vael prit enfin la parole.
— Ce que tu dis tient.
Il parlait à Alexandra.
Et à elle seule.
— Mais ça ne changera pas la façon dont on les regarde à partir de maintenant.
— Je n’ai jamais demandé ça, répondit-elle.
Il y eut un très bref silence.
Vael inclina légèrement la tête.
Pas en soumission.
Pas en accord entier.
En reconnaissance d’une ligne.
Naor, lui, n’avait pas encore lâché.
— Donc on fait quoi ? demanda-t-il. On continue comme avant ?
— Non, dit Alexandra.
La réponse partit si vite qu’elle coupa toute dérive.
— Justement non.
Elle se tourna plus franchement vers lui.
— On ne continue pas comme avant. On continue en sachant. C’est très différent.
Naor serra la mâchoire.
— Facile à dire.
— Non, répondit Alexandra. Pas facile. Nécessaire.
Tomas s’était tu.
Mais Kairo le voyait à sa manière de tenir la nuque trop droite, comme si son propre corps refusait de relâcher quoi que ce soit tant qu’il n’aurait pas décidé lui-même comment porter ce qu’il venait d’entendre.
Marek, depuis tout ce temps, n’avait presque pas bougé.
Il recevait.
C’était tout.
Pas comme un homme absent.
Comme un homme qui savait que, pour une fois, toute parole de plus venant de lui risquait d’alourdir au lieu d’éclairer.
Lior regarda successivement Alexandra, Ilia, Naor, Vael, puis Kairo.
Il comprenait ce qui venait d’être évité.
Pas une dispute.
Pas seulement.
Quelque chose de plus commode et de plus dangereux : choisir le mauvais ennemi parce qu’il était déjà dans la pièce.
Nerla parla sans hausser la voix.
— On garde la fracture. On change pas de cible.
Mira leva à peine les yeux.
— Voilà.
Pas plus.
Mais ça suffisait.
Kairo sentit que la pièce ne s’était pas calmée.
Pas du tout.
Elle avait seulement cessé de glisser.
Ilia reprit, pour refermer ce qu’elle avait ouvert :
— On ne leur doit pas l’oubli. On ne se doit pas non plus la confusion.
Cette fois, Naor souffla plus longuement.
Il avait encore la colère.
Tout le monde pouvait la voir.
Mais elle venait de rencontrer une limite qu’il ne pouvait pas balayer d’un revers de voix sans trahir autre chose que sa rage.
— Très bien, dit-il enfin.
Le mot sonna mal.
C’était normal.
— Très bien. On ne les traite pas comme des ennemis.
Puis, sans regarder personne en particulier :
— Mais je ne ferai pas semblant non plus.
— Personne ne te le demande, répondit Alexandra.
Vael resta fermé.
Tomas ne se détendit pas.
Kairo non plus.
Et c’était précisément pour ça que la scène tenait.
Parce que rien n’était réglé.
Parce qu’aucune parole ne venait laver la pièce.
Parce que la ligne trouvée n’avait rien d’un baume.
C’était seulement la seule ligne tenable.
Drast se redressa légèrement derrière son bureau.
Jusque-là, il avait laissé faire.
Laissé parler.
Laissé la ligne émerger de ceux qui avaient le droit de la porter.
Quand il parla, ce fut sans emphase.
— Alors c’est ça.
Tout le monde tourna les yeux vers lui.
— On n’oublie rien, dit-il. On ne confond rien non plus. Et on continue sur cette base.
Il regarda d’abord Alexandra.
Puis Ilia.
Puis le reste du groupe.
— L’île reste prioritaire. La guerre continue. Et personne ici ne transformera cette pièce en tribunal de remplacement.
Naor encaissa la phrase sans discuter.
Vael non plus ne répondit pas.
Drast ajouta, plus bas :
— Ce qu’on a appris sur Kars ne bougera pas. Ce que Kars devra encore répondre ne bougera pas non plus. Mais ceux qui sont ici seront jugés sur ce qu’ils font ici.
Cette fois, le silence qui suivit n’avait plus la même tension.
Pas un relâchement.
Une coopération maintenue au bord de quelque chose qui n’était pas refermé.
Kairo regarda Alexandra.
Elle ne détourna pas les yeux.
Pas de pardon.
Pas d’innocence rendue.
Pas de geste rassurant.
Seulement une ligne.
Pas eux.
Il comprit que cela devrait suffire.
Au moins pour tenir.
Tomas expira enfin.
Pas librement.
Comme s’il s’autorisait seulement à ne pas repartir au contact immédiat d’un refus total.
Marek garda le silence.
Mais dans ce silence-là, Kairo comprit aussi autre chose : ce qui venait de leur être laissé n’était pas une sortie.
C’était une charge de plus.
Varek frotta brièvement sa nuque.
— Donc on continue avec ça aussi.
— Oui, dit Ilia.
Puis elle ajouta :
— Comme le reste.
Mira ne commenta pas.
Nerla non plus.
Saëlin, toujours en retrait, tenait son dossier contre elle comme si tout cela finissait par rejoindre l’endroit exact où les archives cessent d’être mortes pour revenir peser sur des vivants.
Alexandra finit par dire la phrase que tout le chapitre cherchait depuis le début.
— On ne les traitera pas comme des ennemis.
Elle laissa une seconde passer.
Puis :
— Pas eux.
Drast inclina une fois la tête.
— Alors on tient cette ligne-là.
Personne n’approuva à voix haute.
Personne n’en avait besoin.
Kairo regarda encore une fois la pièce.
Marek.
Tomas.
Alexandra.
Naor.
Vael.
Lior.
Drast.
Puis il comprit enfin ce que serait peut-être la suite.
Pas avancer plus léger.
Avancer en sachant précisément ce qu’ils refuseraient de faire.