SNK : La Guerre des Fantômes
L’appel arriva avant que le silence du bureau ait eu le temps de retomber.
Un souffle de parasites passa dans l’appareil, puis une voix déchirée.
— Ici Reth… on perd la ligne ouest… ils sont déjà dedans… on replie sur la place… il y en a trop… si vous venez, c’est maintenant… quinze minutes… pas plus…
Derrière la voix, on entendait des tirs, un moteur qui forçait, puis un cri coupé net.
Drast prit le combiné.
— Combien ?
— Trop. Les postes extérieurs sont tombés. On tient encore la place de l’évacuation. Il reste des civils. Si elle saute, c’est fini.
Quelque chose frappa du métal à l’autre bout. L’homme reprit, plus bas :
— Venez tout de suite.
La ligne mourut dans un crachotement.
Drast reposa l’appareil.
— Équipement complet. Départ immédiat.
Personne ne demanda rien.
Ilia bougea la première.
— Vous avez entendu.
Les chaises raclèrent. Les bottes frappèrent le sol. La pièce se vida d’un coup.
Une minute plus tôt, ils tenaient encore debout au milieu de ce que Kars avait admis. Les raids. Les greffes. Les corps pris. Les années enterrées. Tout cela restait là. Rien n’avait disparu.
Seulement le monde venait de passer devant.
Kairo prit son arme et sa veste dans le mouvement général. Ses gestes étaient rapides. Son esprit l’était moins. Il sentait encore, comme une brûlure froide, la manière dont les regards s’étaient déplacés sur lui depuis le bureau.
Pas de condamnation ouverte. Pas d’oubli non plus.
Tomas chargeait à quelques mètres. Personne ne l’approchait. Personne ne l’écartait.
Marek prit une caisse de chargeurs, la passa à Lior, puis attrapa son harnais. Son visage n’avait pas changé. Ni fermé davantage, ni allégé. Il faisait ce qu’il avait à faire.
Alexandra vérifiait déjà la sortie des véhicules.
— On part lourd. Si la place tombe, ils perdent le centre avec.
— Objectif, dit Drast en venant à la carte, reprise de la place de l’évacuation, dégagement des accès, sortie des civils encore bloqués. On n’ouvre pas toute la ville. On tient ce qui peut encore l’être.
— Répartition ? demanda Vael.
— Est et sud. Pas de dispersion. Naor, aile est. Alexandra, tu prends la gauche. Ilia, tu redistribues sur la place. Marek avec moi sur l’axe central.
Ilia serra son holster.
— On monte.
Le QG explosa ensuite en bruit de moteurs, de portières et d’ordres brefs. Les motos sortirent les premières, suivies par deux camions et trois véhicules plus légers. Des caisses glissèrent, des sangles claquèrent, quelqu’un jura en chargeant trop vite, puis le convoi s’arracha enfin à la cour.
Kairo monta à l’arrière du premier camion. Tomas prit place en face. Naor resta debout près de la ridelle, une main au montant, l’autre sur son arme.
Le moteur hurla. Le véhicule bondit.
Personne ne parlait.
Le grondement du convoi couvrait presque tout, mais pas complètement. Pas assez pour empêcher Kairo de sentir ce qui restait entre eux. La décision du bureau tenait. La haine n’avait pas bougé.
Il tourna légèrement la tête. Tomas regardait dehors. Naor non. Naor regardait droit devant, immobile, comme s’il refusait même l’idée d’avoir quelqu’un à observer.
Marek, dans le véhicule de tête, n’était plus visible.
La route se vida devant eux. Fermes basses. Fossés. Talus. Puis, au loin, de la fumée.
Pas une seule colonne. Plusieurs.
Le chauffeur accéléra encore.
Quand Reth apparut enfin, elle était déjà éventrée.
Une barricade renversée barrait l’entrée sud. Plus loin, une façade s’était effondrée sur une charrette retournée. Une rue entière brûlait sur vingt mètres. Des soldats locaux reculaient en tirant depuis un croisement noyé de débris. Derrière eux, on apercevait la place centrale : trois véhicules d’évacuation bloqués de travers, une fontaine éclatée, des civils tassés sous l’auvent d’un bâtiment administratif frappé de plein fouet, et cette masse qui poussait depuis les rues adjacentes.
— En ligne ! cria Drast dès que les freins mordirent.
Les portières claquèrent. Les bottes touchèrent le sol avant même l’arrêt complet.
— Gauche avec moi ! lança Alexandra.
— Naor, l’est ! coupa Drast.
— Vael, couverture haute !
— Ilia, tu récupères les locaux et tu refais une ligne sur la place !
— Bougez !
Ils entrèrent dans la ville sans élan inutile. Juste vite.
Les premiers affamés débouchèrent presque aussitôt. Pas une vague uniforme. Des paquets. Des jaillissements depuis les ruelles, les portes brisées, l’arrière des barricades tombées. Des corps maigres pour la plupart, rompus par la faim, mais assez nombreux pour faire masse.
Kairo en prit un de face, sentit la violence sèche du choc jusque dans les bras, le renversa d’un coup d’épaule et d’un tir trop près. Un second arriva de biais. Tomas le descendit avant qu’il ne touche Kairo.
Aucun des deux ne parla.
La ligne avançait de trois mètres, en reperdait un, puis en reprenait deux. Pas longtemps. Juste assez pour rouvrir un passage vers la place.
Marek entra le premier dans la trouée centrale avec Drast dans son dos. Là où d’autres auraient contourné, il prit la poussée de face. Il forçait l’espace. Il tenait le temps nécessaire pour que les autres fabriquent quelque chose autour.
Alexandra rabattit l’aile gauche contre les façades encore debout. Naor verrouilla une ruelle latérale avec deux hommes locaux. Vael grimpa dans l’embrasure effondrée d’un premier étage et ouvrit un tir sec, précis, sans gaspillage. Ilia arracha presque un sergent local à sa panique pour le remettre sur un angle exploitable.
— Pas là. Là. Si tu tombes, tu tombes utile.
L’homme obéit.
La place apparut enfin dans toute sa violence. Un camion d’évacuation avait l’essieu avant brisé. Un autre était coincé contre la fontaine éventrée. Le troisième tournait encore, moteur allumé, mais ne pouvait pas sortir tant que l’accès nord restait ouvert aux affamés. Sous l’auvent du bâtiment central, civils et blessés s’entassaient en silence ou en cris trop bas pour porter jusqu’au bout de la place.
— On tient ici ! lança Drast. Pas plus loin !
Ils y arrivèrent presque.
Les affamés ordinaires continuaient de pousser, mais la ligne reprenait forme. Les locaux relevaient la tête. Deux civils furent sortis d’un recoin derrière un camion. Un passage se rouvrit vers le véhicule encore en état de rouler.
Kairo sentit alors la pression changer.
Pas baisser. Changer.
Comme si, au milieu du mouvement général, quelque chose ouvrait un autre niveau de violence.
Lior tourna la tête vers une rue latérale.
— À droite !
Le premier supérieur déboucha là.
Il n’était pas seulement plus grand. Il occupait autrement l’espace. Plus lourd dans ses appuis. Plus plein dans les épaules, dans le torse, dans la nuque. Les autres se heurtaient aux défenses. Lui traversa la première ligne comme si elle n’avait pas été faite pour l’arrêter.
Un soldat local leva son arme trop tard. Le supérieur le heurta de plein fouet, l’écrasa contre les planches d’une barricade et ouvrit dans la défense une brèche immédiate.
Le deuxième apparut presque en même temps sur l’axe nord.
Le troisième resta d’abord plus loin, noyé dans la masse, mais assez visible pour que Kairo comprenne tout de suite qu’ils étaient trois.
— Tenez la place ! cria Ilia.
Le premier supérieur entra dans l’ouverture avec une vitesse absurde pour une masse pareille. Il balaya un obstacle, heurta le flanc du camion déjà coincé, et le véhicule pencha brutalement avant de retomber dans un craquement de châssis. Des civils hurlèrent. Un enfant glissa sur les pavés détrempés de boue et de sang. Mira le ramassa d’une main et le jeta presque vers l’arrière sans ralentir.
La ligne locale céda.
Naor partit pour refermer l’accès. Un affamé ordinaire lui sauta dessus au même instant. Il le tua, mais perdit sa demi-seconde. C’était assez.
Tomas se déplaça pour prendre l’angle laissé vide. Mauvais moment. Le supérieur le percuta de l’épaule. Tomas partit contre le capot d’une jeep écrasée, son arme lui échappa, sa tempe frappa le métal dans un bruit sec.
Il se redressa à moitié.
Le supérieur revenait déjà sur lui.
Vael tira.
Pas un tir généreux. Pas un réflexe fraternel. Un tir froid, pris à la dernière limite utile. Deux impacts, épaule puis cou. Rien qui suffise. Juste assez pour décaler la charge.
Cela donna à Marek l’ouverture.
Il entra dedans comme on prend un choc volontairement.
Le bruit fut énorme. Pas noble. Pas spectaculaire. Juste énorme.
Le supérieur le prit au flanc dans la rencontre. Kairo vit aussitôt ce que cela avait fait. Pas la nature exacte de la blessure. Son effet. Le souffle coupé. Le poids déplacé. La main qui descendait déjà sous les côtes, côté droit. Côte touchée, ou pire. Quelque chose qui prendrait cher à chaque respiration.
Mais Marek tint.
Une seconde. Puis deux.
Assez pour bloquer le supérieur contre le camion.
— Maintenant ! cria Alexandra.
Ils frappèrent tous dans l’ouverture.
Tomas, revenu sur son arme malgré le sang au front. Vael depuis sa hauteur. Ilia de biais pour casser l’angle de tête. Kairo au plus près, là où l’impact pouvait encore le prendre s’il manquait son temps.
Le supérieur tomba sans élégance. Par surcharge de coups, par accumulation, par brutalité concentrée. Il heurta la roue du camion, arracha un pan de tôle et s’effondra.
Marek recula d’un pas.
Puis d’un autre.
Il respirait court. Trop court. Sa main resta au flanc.
Pas le temps de regarder davantage.
Le deuxième supérieur cassait déjà l’aile est.
Naor et deux hommes locaux tenaient encore cette partie de la place quand la masse leur arriva dessus. L’un des soldats fut balayé. Naor évita la charge principale, mais une plaque de métal arrachée au véhicule voisin lui ouvrit le bras au-dessus du coude. La manche se gorgea aussitôt.
Il ne s’arrêta pas.
— Ça tient ! lâcha-t-il.
C’était faux de peu.
Le deuxième supérieur força encore, pied après pied, enfonçant tout ce qui n’avait pas assez de poids pour lui résister. L’accès du troisième camion allait céder.
Alexandra traversa la place.
— Kairo !
Il partit avec elle.
Dès la première reprise d’appui, sa jambe protesta. Trop de chocs depuis le début. Trop de reprises brutales. Il tint quand même. Ils abordèrent le supérieur de travers, pour casser son axe sur Naor.
Alexandra le prit de face juste assez pour lui faire tourner les épaules. Kairo entra sur le côté, visa l’appui, arriva un rien trop tard.
Le coup le prit dans la hanche et remonta dans le haut de la cuisse avec une violence nette, profonde, sèche. Pas une douleur de surface. Quelque chose qui tirait dans la mécanique même de la jambe. Son appui se déroda une demi-seconde. Pas plus. Assez pour comprendre qu’il venait de se léser sérieusement.
Il resta debout malgré tout.
Le supérieur repartit déjà vers Naor.
Tomas surgit alors depuis l’angle mort, récupéra son arme à deux mains et tira presque à bout portant. L’affamé se retourna vers lui. Mauvais choix pour lui. Lior plaça le tir qui manquait pour casser la ligne de vision. Pas pour le tuer. Pour voler l’instant.
Ilia était déjà sur les soldats locaux.
— Le camion ! Le camion sort maintenant ! Vous deux, poussez ! Toi, couvre !
Sa voix n’était pas haute. Elle coupait.
Le troisième camion démarra enfin, grinça, buta, puis commença à passer derrière la ligne reformée.
Le deuxième supérieur revint encore.
Cette fois, Marek ne pouvait plus y aller pleinement. Justement. Il y alla quand même.
Il avait perdu de la vitesse. Pas la décision. Il entra sous l’angle du monstre au prix d’un nouveau choc dans le flanc déjà touché. Kairo vit son corps encaisser puis vaciller sans tomber. Juste assez. Juste la demi-seconde qu’il fallait.
Alexandra frappa la première.
Naor entra ensuite, le bras en sang, sans un mot. Tomas prit l’ouverture sans regarder qui le couvrait. Kairo força sur sa jambe une fois de trop et sentit la douleur remonter jusqu’au bassin comme une lame émoussée qu’on enfonce mal. Il continua quand même.
Le deuxième supérieur tomba au milieu des gravats, à trois mètres du camion qui parvenait enfin à sortir de la place.
Kairo recula aussitôt. Cette fois, sa jambe ne répondit plus comme avant. Elle tenait. Elle ne poussait plus vraiment.
Le troisième supérieur était toujours là.
Plus loin. À la lisière de la masse. Pas inactif. Pas engagé au centre non plus. Il tournait, cherchait, jaugeait peut-être — ou donnait seulement cette impression parce qu’il n’avançait pas comme les autres.
Puis quelque chose, autour de lui, se défit.
Les affamés ordinaires continuaient encore de frapper la ligne. Mais moins. Pas comme une vague brisée. Comme une pression qui décroche.
Kairo le vit avant de le comprendre.
Des silhouettes lâchaient les ruelles latérales. D’autres abandonnaient les accès de la place pour refluer vers le nord. Pas une panique. Pas une fuite désordonnée. Un retrait.
— Drast ! lança-t-il.
Drast suivit son regard. Vael rechargea sans quitter l’axe nord des yeux. Ilia s’immobilisa une seconde, juste une.
Le troisième supérieur recula de deux pas. S’arrêta. Regarda encore la place, les véhicules, les corps de ses semblables tombés, la ligne qui tenait malgré tout.
Puis il se retira.
Naor leva son arme.
— Je le prends.
— Non, dit Drast.
L’ordre tomba tout de suite, sans hésitation. Le bon.
Ils n’avaient plus de marge.
Marek tenait encore debout, mais chaque respiration le trahissait. Kairo appuyait à peine sur sa jambe gauche. Tomas saignait de l’arcade et de l’épaule, son tir restait stable mais son bras commençait à durcir. Naor laissait une traînée sombre derrière lui. Les locaux n’étaient pas en état de poursuivre quoi que ce soit. Les civils sortaient encore de leur abri avec ce regard vide de ceux qui ne savent pas s’ils sont déjà trop tard.
Peu à peu, la ville changea de bruit.
Moins d’impacts. Moins de hurlements. Toujours les moteurs, les incendies, les ordres, les gémissements et le crépitement du feu dans les poutres. Mais la poussée centrale s’était retirée.
Ils avaient tenu la place.
Pas repris la ville. Pas détruit la horde. Juste empêché que le dernier point cède.
Mira compressait déjà une plaie sur le cou d’un soldat local. Ilia réorganisait les survivants par groupes de deux et trois, sans une parole de trop. Alexandra passait d’un bord à l’autre de la place pour recompter les blessés, vérifier les axes, voir ce qui pouvait encore être sauvé. Vael restait en couverture, immobile dans son perchoir cassé. Lior surveillait la rue nord, l’arme basse mais prête.
Marek finit par s’asseoir contre la roue du camion renversé. Pas parce qu’il le voulait. Parce que son corps décida avant lui. Sa main était toujours plaquée contre son flanc droit. À chaque inspiration, ça pinçait plus haut, jusque dans l’épaule. Mauvais signe.
Kairo posa la sienne sur la tôle chaude d’un capot pour éviter de plier. Sa jambe ne lâcherait peut-être pas tout de suite. Mais si on la relançait maintenant, elle céderait.
Tomas regardait encore la rue par laquelle ils étaient partis.
— Ils avaient encore de quoi nous prendre la place, dit-il.
Personne ne répondit.
Parce que c’était vrai.
Drast balaya la ville du regard. Les deux corps supérieurs étendus sur les pavés. Les traces de recul. Les civils qu’on chargeait. Les rues qu’ils n’avaient même pas commencé à reprendre.
Son visage resta fermé.
— On stabilise. On recompte. Personne ne s’éloigne seul.
Le silence qui suivit ne ressemblait pas à un répit.
C’était le silence laissé par quelque chose qui n’entrait plus tout à fait dans ce qu’ils connaissaient.
Kairo releva les yeux vers la rue vide.
Ils n’avaient pas fui.
Ils s’étaient retirés.
Et c’était pire.